longtemps. Quels que soient les mécomptes qui aient suivi notre dernier
élan populaire, le titre de héros de Juillet n’est point encore devenu
ridicule à ses yeux. Elle n’a point parodié le chant national répété le
lendemain de la victoire par des bouches encore noires de poudre, et au
milieu des barricades arrosées d’un sang généreux. Elle a gardé
sérieusement tous les souvenirs de ces miraculeux efforts, et leur
anniversaire est toujours une fête nationale. Tiberville se trouvait
donc monté, ce jour-là, au plus haut ton de l’exaltation patriotique. La
_Parisienne_ et la _Marseillaise_ retentissaient de toutes parts, mêlées
aux chansons militaires de l’Empire; car le peuple ne peut célébrer
aucune gloire nationale sans évoquer l’héroïque image de l’homme au
petit chapeau et à la redingote grise!
Un feu de joie, préparé sur la place principale, était entouré d’une
foule bruyante poussant des cris d’appel. Quelques gendarmes en grand
uniforme et à mine officiellement impassible se montraient de loin en
loin pour maintenir l’enthousiasme dans la limite de l’arrêté municipal,
tandis que les officiers de la garde nationale causaient à la porte de
la mairie avec les autorités en écharpe tricolore. Or, au moment où la
joie générale se trouvait portée au plus haut point de turbulence, une
chaise de poste parut à l’extrémité de la place, qu’elle traversa aussi
rapidement que le lui permettait la foule, et vint s’arrêter à côté de
la diligence. Les chevaux furent dételés sans pouvoir être remplacés, de
sorte que les deux voitures demeurèrent, l’une à côté de l’autre,
immobiles et sans attelages. Les voyageurs de la chaise de poste ne
s’aperçurent probablement point sur-le-champ du contre-temps qui
menaçait de les retenir à Tiberville, car les stores restèrent levés
jusqu’au moment où le vieux domestique, qui occupait le siége et qui
était entré à la maison de poste, se présenta à l’une des portières. Il
avertit sans doute ses maîtres de l’impossibilité de continuer, car deux
exclamations de désappointement se firent entendre.
--Mais c’est affreux! s’écria une voix de femme. Dites qu’on cherche des
chevaux, Picard, qu’on s’en procure par quelque moyen que ce soit.
--Proposez de payer un supplément, ajouta une voix d’homme.
--J’y ai déjà pensé, répliqua Picard; mais les écuries sont vides, et la
diligence est là qui attend comme nous.
--De grâce, voyez ce que l’on peut faire, reprit la comtesse de Luxeuil
(car c’était elle); pour rien au monde je ne voudrais rester ici au
milieu de ce peuple, dont les cris me font peur.
Celui auquel s’adressait cette prière se leva avec un peu de répugnance
et se présenta à la portière pour descendre; mais, au moment où il
avançait la tête afin de chercher du regard le marchepied, la lueur des
lanternes éclaira ses traits, et Marc, qui se trouvait appuyé à l’une
des glaces de la diligence, reconnut M. de Chanteaux! Il ouvrit vivement
la portière et le rejoignit à l’hôtellerie. Le marquis se faisait
confirmer par le maître de poste lui-même les renseignements que lui
avait donnés Picard.
--Et faudra-t-il attendre longtemps? demandait-il.
--Il est impossible de rien promettre à Monsieur, répliquait l’hôtelier;
nos premiers chevaux seront pour la diligence.
--C’est-à-dire que je puis être retenu toute la nuit? Mais c’est une
chose horrible! Comment se fait-il que vous manquiez de chevaux?
--Par la raison que j’en ai perdu huit depuis un mois, répliqua le
maître de poste.
--Il fallait les remplacer! s’écria M. de Chanteaux.
--Pour les perdre comme les autres, reprit l’aubergiste: ce serait
travailler moi-même à ma ruine.
--Et qu’importe aux voyageurs votre ruine, mon cher, fit observer le
marquis avec cette dureté familière qui est le privilége des gens bien
nés; vous n’êtes point maître de poste pour devenir millionnaire, mais
pour nous fournir des chevaux; et pour en fournir il faut en avoir.
--Mais pour en avoir il faut qu’ils vivent, ajouta le maître de poste,
et la maladie est dans le pays.
Le marquis haussa les épaules.
--Allons, dit-il, nous voilà tombés même à la merci des loueurs
d’attelage. J’arrive d’Angleterre, Monsieur, et nous avons toujours
fait quatre lieues à l’heure, sans accidents, sans attentes.
--Il fallait y rester, dit brusquement le maître de poste, choqué du ton
de M. de Chanteaux et surtout de sa prédilection anglaise; quand on se
trouve mieux de l’autre côté de la mer que dans son pays, c’est qu’on a,
sans doute, ses raisons.
L’expression donnée à ces derniers mots était si claire qu’elle
renfermait, pour ainsi dire, tout un jugement sur la personne et les
opinions politiques du marquis; le maître de poste avait évidemment
deviné l’ancien émigré saisissant toutes les occasions de vanter
l’étranger aux dépens de la France. Le costume, la tournure et le visage
de M. de Chanteaux ne permettaient, du reste, à cet égard aucun doute.
C’était le type complet du _ci-devant_ sorti de ces quarante années
d’épreuves sans avoir _rien appris ni rien oublié_. Quoi qu’il en fût,
la remarque parut faire quelque impression sur le marquis; une légère
nuance d’inquiétude assombrit ses traits, et son ton changea subitement.
--Ah! j’étais bien sûr de piquer votre amour-propre national, dit-il au
maître de poste en souriant; maintenant vous tiendrez à me prouver,
j’espère, que les relais de France valent ceux de la Grande-Bretagne. Je
ne demande pas mieux que d’être persuadé; je ne voudrais point seulement
que la dame qui m’accompagne attendît vos chevaux dans la chaise de
poste; pouvez-vous lui faire préparer une chambre?
L’hôtelier, adouci par cette demande, répondit affirmativement et rentra
afin de donner les ordres nécessaires. Le marquis se retourna pour
rejoindre madame de Luxeuil, et se trouva en face de Marc, qui était
demeuré debout derrière lui. Il fit un geste de surprise.
--Que voulez-vous? demanda-t-il avec hauteur.
--Monsieur Content ne me reconnaît pas? dit Marc.
A cet ancien nom de guerre, le marquis tressaillit.
--D’où savez-vous?... reprit-il vivement.
Puis il s’interrompit, regarda le garçon de bureau avec plus
d’attention, et s’écria:
--C’est le Rageur!
--Voilà longtemps que je vous attendais, reprit celui-ci à demi-voix;
mais on m’avait dit que vous étiez en Allemagne.
--J’y ai passé quelques mois...
--Et vous êtes revenu par l’Angleterre?
--Oui, mais pourquoi ces questions? Que me voulez-vous?
Marc regarda le marquis fixement.
--Il y a quinze ans, dit-il avec amertume, que j’eus l’honneur de me
présenter à M. de Chanteaux pour le prier de me venir en aide. Je
subissais alors les conséquences d’une condamnation qui m’avait ôté le
droit de choisir le lieu de mon séjour; je suppliai mon ancien
commandant d’intercéder pour moi, d’obtenir que ma présence à Paris,
jusqu’alors ignorée de la police, fût tolérée...
--Eh bien? interrompit le marquis.
--Eh bien! au lieu de le faire, continua Marc, il abusa de ma confiance
pour me dénoncer et provoquer mon arrestation.
M. de Chanteaux parut troublé.
--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon cher, reprit-il d’un ton
hautain; quel intérêt pouvais-je avoir à vous nuire?...
--L’intérêt qu’on a toujours à se débarrasser d’un complice, répliqua
Marc à voix basse; M. le marquis n’avait point oublié l’argent pillé par
son ordre pour le service de la cause royaliste, et dont il a seul
profité; il se rappelait aussi sans doute ce maire misérablement
assassiné...
--Tais-toi, malheureux! interrompit M. de Chanteaux effrayé; pourquoi
viens-tu rappeler ces souvenirs?
--Pour prouver à M. le marquis qu’on pourrait les rappeler à d’autres,
répliqua le garçon de bureau avec intention.
L’ancien chef de chouans regarda si personne n’avait pu les entendre,
puis entraîna Marc à l’écart.
--C’est une menace que tu viens me faire, dit-il, un moyen d’appuyer
quelque demande?
Marc fit un signe affirmatif.
--Et que veux-tu, reprit précipitamment le marquis, en portant la main à
la poche de son paletot de voyage, de l’argent, sans doute?
--Non, répliqua Marc.
--Quoi donc, alors?
--La liberté du duc de Saint-Alofe.
M. de Chanteaux fit un pas en arrière.
--D’où le connais-tu, s’écria-t-il, et quel intérêt peux-tu prendre...
--Ce serait une explication inutile, monsieur le marquis, interrompit le
garçon de bureau; accordez-moi seulement ce que je vous demande.
--Vous n’y pensez pas, mon cher: le duc est enfermé en vertu d’un
jugement...
--Que vous avez provoqué dans le but d’extorquer sa fortune; oh! je
connais la vérité, monsieur le marquis, et vous essayeriez vainement de
me donner le change; mais j’ai promis de tout faire pour la délivrance
du duc, et vous ne me la refuserez pas.
--Et si je vous la refuse? demanda M. de Chanteaux ironiquement.
--Alors, moi je parlerai, et ce que je vous répétais tout à l’heure tout
bas, je le répèterai tout haut.
--On ne te croira pas.
--Peut-être.
--Si tu oses parler d’ailleurs, les tribunaux te condamneront comme
calomniateur.
--Les tribunaux, c’est possible; mais la foule saura que j’ai dit la
vérité.
--Que m’importe la foule?
--Ah! ne dites pas cela, monsieur le marquis, reprit Marc vivement, car
elle est là qui peut m’entendre: qui sait ce qu’elle ferait si j’allais
lui crier: Cet homme, qui passe en chaise de poste, est le chef des
bandes qui ont désolé le Maine et la Normandie; il a pillé des villages,
brûlé des femmes sous leurs toits, massacré les enfants qui ne criaient
pas assez tôt: Vive le roi! Il y a peut-être là les fils de quelques
patriotes autrefois égorgés par ceux qui portaient votre cocarde.
Êtes-vous sûr que le désir de la vengeance ne se réveillera pas dans ces
cœurs? Il ne faut pas tenter la patience de ceux qui ont souffert,
quand ils sont devenus les plus forts. Le lieu et l’heure ne vous sont
point favorables, écoutez plutôt!
Une longue clameur venait d’éclater dans la foule à l’aspect du feu de
joie dont les flammes commençaient à s’élever, les cris de: _Vive la
Charte!_ se mêlaient au chant de la _Marseillaise_, interrompu par les
coups de feu et les fusées. M. de Chanteaux fut, malgré lui, saisi. Il
tourna un regard inquiet vers cette multitude dont les mille têtes
flottaient dans la nuit comme des vagues sombres, puis sur sa chaise de
poste immobile; il se sentit mal à l’aise. Cependant il affecta de
sourire.
--Tu ne feras point cela, dit-il avec une tranquillité dédaigneuse.
--Pourquoi? demanda Marc.
--Parce qu’en excitant la violence contre un voyageur inoffensif, tu
t’exposerais à une responsabilité trop dangereuse.
--Qui sait, dit Marc en regardant fixement le marquis, si ce voyageur
n’est point aujourd’hui ce qu’il était autrefois, et si son séjour en
Angleterre et en Allemagne n’avait point un but... qu’il désire cacher.
Cette insinuation avait été hasardée par l’ancien chouan, moins comme
une probabilité que comme une épreuve, mais le coup porta juste et
profondément, car M. de Chanteaux releva la tête en pâlissant. Ce fut
pour Marc un trait de lumière. Il se rapprocha vivement.
--Ne niez point, monsieur le marquis, continua-t-il plus bas et d’un
accent précipité; je suis au fait de tout; vous venez de remplir une
mission près des princes déchus, et, si l’on cherchait bien, on pourrait
en trouver la preuve.
--Ah! vous changez votre plan de bataille, dit M. de Chanteaux en
s’efforçant de cacher son inquiétude sous un air d’ironie; vous espérez
être plus heureux par ce nouveau moyen d’intimidation...
--Je n’ai qu’un mot à vous dire, reprit Marc, dont l’assurance croissait
à mesure que le trouble du marquis devenait plus visible; je puis vous
faire arrêter à l’instant même.
--Et de quel droit?
--Par un droit que vous m’avez forcé de prendre, continua l’ancien
chouan amèrement; car ce que vous aviez refusé de solliciter en ma
faveur, je l’ai obtenu aux dépens d’un reste d’honneur. La police me
défendait d’habiter Paris; pour qu’elle me le permît, je me suis mis à
ses gages.
--Vous!
--Et aujourd’hui je n’ai qu’à parler pour empêcher votre chaise de poste
de continuer sa route. Voyez donc ce que vous devez faire dans l’intérêt
de votre parti, de votre sûreté. Je vous demande peu de chose: la
liberté d’un vieillard dont la fortune vous restera, puisqu’un arrêt des
juges vous l’a livrée. Si vous me l’accordez, vous pourrez continuer
jusqu’à Paris sans péril; si vous refusez, vous savez quelles peuvent
être les suites de votre arrestation.
Tout en parlant, les deux interlocuteurs étaient arrivés près de la
chaise de poste, et la comtesse, penchée à la portière, avait entendu la
fin de leur conversation. La menace de Marc lui glaça le cœur. Une
arrestation entraînait infailliblement leur perte, car elle devait
fournir toutes les preuves du complot dont elle avait aidé le marquis à
devenir le promoteur et l’agent. Epouvantée d’un tel péril, elle appela
vivement son compagnon et il y eut entre eux, à voix basse, une
explication précipitée. Il était évident que madame de Luxeuil pressait
le marquis de céder et que celui-ci opposait quelque résistance; mais
enfin il parut céder, se retourna vers Marc et lui fit signe
d’approcher.
--Remerciez madame de Luxeuil de craindre un éclat que j’aurais bravé
pour ma part, dit-il avec une contrariété mal déguisée; je cède à ses
sollicitations et non à vos menaces.
--Soit, monsieur le marquis, répliqua Marc; peu importe la cause, pourvu
que je sache où trouver le duc.
--Tout près d’ici, à Brionne, interrompit rapidement la comtesse,
demandez la maison de santé de Bel-Air.
--Mais comment obtiendrai-je l’élargissement de M. de Saint-Alofe?
--Sur la remise d’un billet écrit par le marquis.
--Pardon, je craindrais des difficultés imprévues. Brionne est à
quelques lieues et sur votre chemin, un léger détour permettrait à M. le
marquis de lever lui-même tous les obstacles.
--C’est-à-dire que vous vous défiez?...
--Nullement, madame la comtesse, mais je prévois.
--Et comment pourrez-vous nous suivre?
--M. Picard ne me refusera point la moitié de son siége.
Pendant cet échange d’objections et de répliques, le marquis avait
réfléchi.
--Nous passerons à Brionne, reprit-il brusquement; c’est le plus sûr
moyen d’en finir. Voici heureusement les chevaux.
Marc courut chercher son manteau, revint prendre place près du valet, et
quelques minutes après la diligence et la chaise de poste partirent en
sens inverse, emportées au galop. Quelque pressé que fût l’ancien
chouan d’arriver près d’Honorine, la rencontre du marquis avait été pour
lui une bonne fortune qu’il n’avait pu laisser échapper. Il ignorait
encore jusqu’à quel point la délivrance du duc de Saint-Alofe servirait
ses projets; mais il se réjouissait de pouvoir annoncer à Honorine cette
délivrance lorsqu’il arriverait aux Motteux. Il pensait au bonheur du
vieillard en se retrouvant libre, aux chances de réhabilitation que
pourrait lui présenter l’avenir. Il éprouvait enfin cette satisfaction
vivifiante que donne le devoir courageusement accompli. Enveloppé dans
son manteau et bercé par le mouvement de la chaise de poste, il passa
insensiblement de la méditation à la rêverie et de la rêverie à ce
demi-sommeil pendant lequel les objets extérieurs ne frappent nos sens
que comme des images fugitives.
Au dedans de la chaise de poste tout paraissait également immobile et
silencieux; mais sous cette apparence de calme se cachait l’agitation.
La comtesse et M. de Chanteaux continuaient à causer vivement à voix
basse, comme s’ils eussent mis en délibération quelque résolution
importante; ce fut seulement près d’arriver que tous deux semblèrent
tomber d’accord. La chaise de poste venait de prendre une avenue
conduisant à la maison de santé de Bel-Air tenue par M. Lefort. Malgré
l’heure avancée, plusieurs fenêtres étaient éclairées et l’on voyait
passer des ombres sur les rideaux fermés. La voiture s’arrêta sous un
mur de clôture très-élevé et devant une petite porte percée d’un
guichet. Picard sonna. Un homme parut avec une lanterne à l’ouverture
grillée, demanda le nom des visiteurs, puis, sur la réponse du marquis
et de la comtesse qui venaient de descendre, il tira plusieurs verrous
et les laissa entrer avec Marc. Tous trois traversèrent, à sa suite, une
cour garnie de quelques massifs d’arbres verts, montèrent un perron de
vingt marches et arrivèrent à un rez-de-chaussée dont la première pièce
formait vestibule. On les introduisit enfin dans un salon assez mal
meublé où leur introducteur les pria d’attendre, en annonçant que M.
Lefort était occupé. Mais le marquis l’interrompit.
--Nous avons hâte de repartir, dit-il rapidement, et je viens seulement
pour reprendre un de nos pensionnaires; veuillez me conduire à M.
Lefort, je lui expliquerai tout en deux mots.
Le valet y consentit, et Marc resta seul avec la comtesse. Celle-ci,
debout devant la glace, s’occupa d’abord, par habitude, à redresser une
coiffure qui ne cachait plus ses rides, puis promena les yeux autour
d’elle. L’immense salon était à peine éclairé par les deux bougies que
le domestique y avait allumées, et son meuble de calicot rouge, bordé
d’une grecque jaune, lui donnait je ne sais quel éclat dur et faux qui
blessait le regard. Le carrelage de briques soigneusement encaustiquées
avait fléchi dans certaines parties et formait des espèces d’ondulations
rigides que le brillant de la cire rendait plus apparentes. Des gravures
anglaises représentant la personnification des douze mois, tachaient de
loin en loin la tapisserie d’un jaune sale, et la cheminée était décorée
d’un groupe mythologique porté sur un char dont la roue servait de
cadran à une pendule. Enfin, quelques fauteuils de merisier rouge, et
une vieille bergère garnie de sa housse, meublaient, tant bien que mal,
cette immense pièce qui n’avait qu’une seule porte. Madame de Luxeuil
fut sans doute impressionnée de l’arrangement délabré qui donnait à ce
salon l’air plus pauvre et plus triste qu’il ne l’était en réalité; car,
au lieu de s’asseoir, elle se mit à le parcourir avec une visible
impatience, et en tournant à chaque instant les yeux vers la porte,
comme si elle eût accusé le marquis de lenteur. Enfin, un bruit de voix
se fit entendre, et ce dernier parut avec le propriétaire de la maison
de santé.
M. Lefort n’avait pas toujours exercé l’industrie à laquelle il se
livrait alors. Nommé sous-préfet vers la fin de l’Empire, il avait
successivement rempli, plus tard, les fonctions de rédacteur-responsable,
de correspondant pour une agence de remplacement militaire, d’inspecteur
des travaux dans une ferme modèle fondée par souscription. Enfin,
un mariage l’avait rendu propriétaire de cette maison de Bel-Air,
primitivement destinée aux traitements orthopédiques, et qu’il avait
transformée en maison de santé. Un médecin de Brionne soignait les
malades, tandis qu’il veillait à la direction générale. M. Lefort était
un homme entreprenant, trouvant tout facile, par ignorance ou faute
de scrupule, et qui, malgré vingt entreprises destinées à le rendre
millionnaire, n’avait pu réussir encore à vivre sans créanciers. Il
s’avança vivement vers madame de Luxeuil et se confondit en excuses de
l’avoir fait attendre.
--Je commençais, en effet, à m’inquiéter du retard de monsieur le
marquis, dit la comtesse; d’autant plus que nous sommes attendus à
Paris.
--Ainsi, je ne puis espérer que madame la comtesse accepte pour quelques
heures notre humble hospitalité? dit M. Lefort le corps incliné; je suis
véritablement désespéré!... j’aurais été si heureux de prouver à Madame
la comtesse mon respectueux dévouement.
--Mille grâces, c’est impossible, interrompit madame de Luxeuil
rapidement; M. de Chanteaux vous a sans doute dit qu’il venait reprendre
le duc?
--Oui, mais il ne m’a pas parlé...
--De Monsieur, interrompit le marquis en désignant Marc; c’est à sa
prière que je suis venu.
M. Lefort toisa l’ancien chouan.
--Ah! fort bien, dit-il; monsieur est un serviteur dévoué du duc.
Marc fit un signe affirmatif.
--Et il ne craint pas que M. de Saint-Alofe n’abuse de la liberté qui
lui sera rendue?
--Plût à Dieu que tous les hommes pussent en faire un aussi bon usage!
dit Mare.
L’ancien sous-préfet le regarda plus fixement...
--C’est-à-dire que monsieur ne croit pas à la folie du duc, reprit-il;
fort bien; je conçois; alors il persiste à vouloir l’emmener.
--Je suis venu ici dans ce but, reprit Marc un peu étonné du ton de M.
Lefort, et je ne me retirerai qu’avec M. de Saint-Alofe.
Le propriétaire de la maison de santé remua la tête d’un air réfléchi.
--Dans ce cas, reprit-il lentement, monsieur va avoir la bonté de me
suivre jusqu’au dortoir des hommes; Monsieur le marquis et Madame la
comtesse voudront bien m’excuser.
--Nous vous attendons, répliqua M. de Chanteaux.
M. Lefort salua deux fols, fit un signe à Marc, et tous deux quittèrent
le salon.
XX
La Maison de Bel-Air.
L’ancien chouan et son conducteur montèrent d’abord un escalier, prirent
un long corridor et arrivèrent vis-à-vis d’une porte à guichet, comme
toutes les autres. M. Lefort appuya sur un bouton caché dans l’une des
moulures, et il invita par un geste Marc à entrer. Celui-ci passa en
s’excusant, mais à peine eut-il fait un pas que la porte se referma
sourdement derrière lui.
Il se retourna étonné, et aperçut M. Lefort au guichet.
--Que faites-vous, Monsieur? s’écria-t-il.
--Je prends mes précautions, répondit Lefort qui poussait un nouveau
verrou.
--Comment, que signifie?...
--Cela signifie, mon cher ami, que M. le marquis m’a heureusement averti
de ne pas me fier à la mine, vu que votre folie tournait subitement à la
fureur.
Marc devint pâle.
--Ah! c’est un piége horrible! s’écria-t-il; le marquis est un
infâme!...
--Nous y voilà! murmura M. Lefort toujours la main sur le verrou.
--Ouvrez, reprit Marc en se précipitant contre la porte; vous n’avez
aucun droit de me retenir contre ma volonté, Monsieur; ouvrez, je le
veux!
M. Lefort fit un mouvement pour se retirer; Marc comprit que s’il le
laissait partir tout était perdu.
--Au nom de Dieu, écoutez-moi! reprit-il en cherchant à maîtriser son
indignation; on vous a trompé, Monsieur; parlez-moi, interrogez-moi; je
suis prêt à vous prouver que je jouis de toute ma raison.
--Pourquoi êtes-vous venu à Bel-Air?
--Je vous l’ai déjà dit, pour obtenir la liberté du duc.
--Que vous regardez comme un sage?
--Comme un martyr.
--Indignement persécuté par son cousin?...
--Qui aura un jour à rendre compte de ses odieuses manœuvres!
--C’est bien ce que m’avait annoncé M. de Chanteaux, murmura-t-il; ils
se ressemblent tous! quand ils ne sont pas rois, ils sont poursuivis par
des ennemis!... toujours la vanité ou la peur.
Il haussa encore les épaules et fit un pas pour se retirer.
--Ah! vous ne croyez point au mensonge du marquis, s’écria Marc; vous ne
pouvez y croire; si vous le feignez, c’est que vous êtes son complice!
mais prenez garde à ce que vous allez faire, Monsieur; tôt ou tard la
vérité sera connue, et alors je demanderai justice...
M. Lefort avait quitté le corridor et ne pouvait plus l’entendre. Marc
saisit les barreaux du guichet en s’efforçant d’ébranler la porte; elle
resta immobile et comme scellée à sa place. Il poussa un cri en portant
à son front ses deux poings fermés; toutes ses précautions avaient été
inutiles, le marquis l’emportait, il était enfermé!
Au premier instant, un nuage de colère sembla obscurcir son esprit; mais
ce ne fut qu’un court égarement. Ramené à la possession de sa volonté
par la grandeur même du danger, il regarda autour de lui. Les deux
fenêtres qui éclairaient la pièce où il se trouvait avaient été aux deux
tiers murées, et le dernier tiers était garni d’une grille de fer qui
ôtait jusqu’à la pensée de chercher par là une issue. Autant que lui
permit de juger la lueur stellaire qui glissait à travers les grillages,
la pièce n’avait point d’autre porte que celle par laquelle il venait
d’entrer. Cependant, il se mit à marcher à tâtons, en suivant les murs
matelassés, et finit par rencontrer une saillie ronde et mobile qui
sembla fuir sous sa main: c’était un tour destiné à passer au prisonnier
la nourriture. En le faisant rouler sur son axe, Marc aperçut, par une
ouverture ménagée à dessein, un second corridor éclairé et conduisant à
des cellules numérotées. Il cherchait le moyen d’utiliser sa découverte,
lorsqu’un bruit de voix se fit entendre de l’autre côté.
C’était d’abord celle de M. Lefort parlant vivement, selon son habitude,
puis la voix ferme et calme du duc qui paraissait demander une
explication refusée. Bientôt l’ancien sous-préfet sortit d’une des
cellules en répétant au vieillard que la voiture du marquis l’attendait.
Il passa près du tour et descendit précipitamment l’escalier.