--Ah! fichtre! je n’y pensais plus! s’écria Clotilde, dont la pensée

avait déjà pris un autre cours. C’est ce méchant gant-jaune qui m’a fait

perdre mon temps. Je serai encore à l’amende. Voyons, il faut pourtant

que je déjeune avant de partir.

--Tout est prêt, fit observer la vieille femme; vous n’avez qu’à passer

au salon.

Mademoiselle Beauclerc essuya quelques traces de larmes qui restaient

sur ses joues, s’arrêta un instant en passant devant sa psyché pour

lisser ses cheveux, puis sortit en fredonnant. Sa mère fit de la tête et

des yeux un mouvement qui voulait dire:

--Est-elle heureuse de m’avoir!

Puis tournant autour de la chambre, elle se mit à ranger machinalement

et arriva près de la table sur laquelle de Luxeuil avait posé ses

lettres.

--Tiens, grommela-t-elle, il a laissé sa correspondance... sans

l’ouvrir... savoir ce que ça peut être!

Elle chercha ses lunettes, prit les lettres l’une après l’autre, et les

entr’ouvrant, avec une adresse qui eût révélé à elle seule son ancienne

profession, elle lut quelques mots constatant des réclamations de

créanciers; mais arrivée à la lettre plus volumineuse de Vorel, tous ses

efforts furent inutiles. L’enveloppe, en papier épais et soigneusement

cachetée, ne laissait rien paraître: elle la retourna quelque temps

entre ses doigts avec le sentiment d’inquiétude et de convoitise du chat

qui aperçoit un mets friand dont il est séparé par une vitre; enfin son

regard s’arrêta sur le timbre de Bayeux qui coupait en deux l’adresse.

--Bayeux, reprit-elle, c’est pas loin de là qu’est la jeune dame que

Marc protége; je lui ai promis d’avoir l’œil ouvert... peut-être bien

que ça pourra lui servir...

A ces mots elle glissa la lettre dans la poche de son tablier, et

regagna sa chambre.

Pendant ce temps Arthur suivait le boulevard, livré à des réflexions

singulièrement agitées. Son dépit avait d’abord été maintenu par la

nécessité de faire bonne contenance devant Clotilde, puis par le plaisir

de l’humilier; mais lorsqu’il se trouva seul, son apparente insouciance

s’évanouit. Depuis longtemps sur cette pente glissante qui devait le

conduire, un peu plus tôt ou un peu plus tard, au fond de l’abîme, il

comprit que l’abandon de l’actrice était l’avant-coureur de tous les

autres désastres. C’était la première pierre qui se détachait de cet

édifice de luxe et de plaisirs désormais sans base et maintenu seulement

par l’habitude.

Puis il faut bien le dire, Clotilde avait acquis sur lui l’inexplicable

ascendant qu’acquièrent presque infailliblement les courtisanes et

qu’elles savent conserver, sans esprit, sans amour, sans beauté. Cet

homme qui n’avait connu aucune des affections de la famille, qui riait

de toutes les nobles passions, et dont toute la vie prouvait

l’insensibilité, cet homme avait besoin de Clotilde; il l’aimait à sa

manière, par vanité, par habitude, par sensualité. L’idée de ne plus

l’avoir pour maîtresse éveillait en lui des mouvements de regrets

furieux; son unique pensée était de deviner celui qui la lui avait

arrachée et de se venger. Mais pour cela il fallait se hâter, car une

fois la nouvelle liaison de l’actrice déclarée, toute provocation

devenait ridicule. L’usage qui permet de se battre pour sa femme ou pour

une maîtresse du grand monde défendait une pareille vengeance à propos

de Clotilde. Près d’elle le rival n’était qu’un remplaçant. Pour pouvoir

se venger décemment de ce dernier, il fallait donc trouver un prétexte

de querelle avant sa prise de possession. Mais l’important était de le

découvrir. De Luxeuil chercha longtemps sans pouvoir arrêter ses

soupçons; la qualité de millionnaire donnée par l’actrice à son

successeur l’embarrassait. Fallait-il regarder ce titre comme un trope

ou comme une réalité? Dans le premier cas, le cercle des suppositions

devenait trop immense; dans le second, il se faisait trop restreint. Il

en était donc toujours aux mêmes incertitudes, lorsqu’une main se posa

sur son épaule; c’était de Cillart qui venait de descendre de voiture

avec d’Alpoda et Dovrinski.

--Eh bien! c’est comme cela que vous vous trouvez à nos rendez-vous? dit

le garde-du-corps en souriant.

--Quel rendez-vous? demanda de Luxeuil.

--Quoi! vous avez oublié que nous allons ce matin chez le Belge?

--M. Vankrof?

--Vous vouliez voir sa galerie, et nous avions pris jour.

--Arthur se frappa le front.

--C’est juste! s’écria-t-il, je me rappelle maintenant...

--Nous venons de votre hôtel.

--Je vous dois alors des excuses...

--Nullement; nous voilà, nous allons entrer.

XVIII

M. Vankrof.

De Cillart s’était arrêté devant la porte d’un vaste hôtel, dont le

péristyle était soutenu par des colonnes de stuc. Il entra avec ses

compagnons, et tous quatre arrivèrent à un vaste escalier couvert de

tapis précieux et bordé de vases de marbre garnis de plantes rares. Ils

traversèrent un large palier, au milieu duquel s’élevait une naïade de

bronze versant l’eau dans une vasque marine, et se trouvèrent enfin dans

une antichambre où attendaient plusieurs laquais en livrée. L’un d’eux

leur ouvrit un salon somptueusement décoré, tandis qu’un second allait

les annoncer à M. Vankrof. D’Alpoda plaça son lorgnon entre la joue et

le sourcil et l’y retint au moyen de cette grimace qui nous a été

transmise par le dandysme d’outre-mer; il promena autour de lui un

regard rapide.

--Eh bien, ce n’est pas trop hollandais tout cela, dit-il avec un accent

moqueur dans lequel perçait l’envie; il faut que ce M. Vankrof ait près

de lui quelqu’un qui s’y entende.

--Personne, répliqua de Cillart, c’est lui-même qui s’occupe de tout.

--Ah! bah! Est-ce qu’on aurait du goût sur l’Escaut?

--On a de l’argent qui en tient lieu. Tout ce que vous voyez ici n’est

qu’imitation; ces consoles sont copiées sur celles du Louvre, cet

éclairage sur celui de la galerie Aguado, ces socles sur ceux de Munich,

seulement on y a mis le prix, et l’imitation est parfaite.

--Ah! j’entends, reprit d’Alpoda, notre Belge se livre à la contrefaçon

sous toutes les formes. Eh bien, à la bonne heure, j’aime que l’on soit

de son pays. En définitive, son hôtel est magnifique et tout m’y semble

parfaitement à sa place... excepté lui. Comprenez-vous un pareil type

vivant familièrement au milieu des Antinoüs et des Apollons!

--Mon Dieu! n’en dites pas de mal, reprit de Cillart; quel qu’il soit,

il n’a qu’à vouloir pour vous enlever vos amis et votre maîtresse.

--Parce que?...

--Parce qu’il est millionnaire.

Arthur qui était demeuré muet jusqu’alors tressaillit à ce mot. En

cherchant l’homme qui le supplantait, sa pensée ne s’était pas reportée

une seule fois sur le Belge, et maintenant un seul mot prononcé par

hasard réveillait en lui mille souvenirs. Il se rappela tout à coup

l’admiration que M. Vankrof avait exprimée devant lui pour la beauté de

Clotilde, sa demande de lui être présenté, les avances indirectes faites

à l’actrice, et qui ne lui avaient semblé alors que de banales

galanteries, mais auxquelles il trouvait maintenant une signification

évidente. Toutes ces réflexions, qui surgirent à la fois dans son

esprit, furent pour lui comme une révélation. Cependant il doutait

encore, lorsqu’un domestique vint les avertir que M. Vankrof les

attendait. Ils traversèrent plusieurs salons garnis de tableaux,

d’antiquités, de meubles précieux, et arrivèrent à une sorte d’atelier

que le Beige appelait son cabinet d’étude.

C’était une vaste pièce que l’on eût pu prendre, au premier abord, pour

la boutique d’un marchand de curiosités. Les différents fournisseurs de

M. Vankrof y déposaient les objets qui lui étaient proposés, et, avant

d’en faire l’acquisition, le Belge les soumettait à un examen minutieux.

On y voyait des tableaux dépouillés de leurs cadres, des poteries

péruviennes, des guipures de Flandre, des collections minéralogiques et

des tissus indiens. M. Vankrof en robe de chambre, au milieu de ce

capharnaüm, allait d’un objet à l’autre, le faisant placer et déplacer,

donnant des ordres de cet accent rude et haut habituel à ses

compatriotes. C’était un homme de quarante ans, à large encolure, à

tournure épaisse, dont les traits justifiaient, vu la grossièreté du

dessin et la couleur, cette dénomination de bonhomme de pain d’épice

donnée par Clotilde. Il vint d’un pas lourd au-devant des visiteurs

qu’il salua familièrement.

--Ah! vous voilà! dit-il d’un ton brusque; j’en suis bien aise! vous me

trouvez au milieu de mes travaux. Voyez-vous ces caisses?

--Quelques nouveaux objets d’art? demanda d’Alpoda.

--Non, répliqua le Belge, c’est un herbier renfermant toutes les mousses

connues.

--Des mousses? Vous vous occupez donc aussi de botanique?

--Du tout; mais une collection unique, c’est toujours curieux. Avec ça

que j’ai eu du bonheur! le voyageur qui l’avait faite vient de mourir,

ce qui augmente la valeur de la chose. Mais vous préférez peut-être les

coquillages?

--Je n’en suis pas sûr, dit d’Alpoda, en fait de conchyologie, mes

études se sont à peu près bornées à celles que l’on peut faire au

_Rocher de Cancale_.

--N’importe, regardez-moi ça, reprit Vankrof, en montrant deux

magnifiques armoires vitrées, c’est un véritable écrin et qui ne m’a

coûté presque rien, vu que le propriétaire avait besoin d’argent.

Dans ce moment un domestique se présenta avec une riche cassette de

laque. Le Belge l’emmena à l’écart, lui fit quelques recommandations à

voix basse, puis fouilla dans la poche de sa robe de chambre dont il

tira plusieurs papiers parmi lesquels il sembla chercher en grommelant:

_Détails d’un bahut..._ ce n’est pas cela... _Liste des toiles de

l’Ecole flamande..._ pas encore cela... _Mémoire de frais..._ au diable!

_Le portier du théâtre laissera entrer la personne..._ ah! c’est

cela!... De Luxeuil qui examinait un médailler à quelques pas, retourna

vivement la tête et, jetant un regard de côté sur le papier que tenait

M. Vankrof, crut reconnaître l’allure novice d’une écriture d’autant

facile à distinguer qu’il venait de la voir un instant auparavant: il se

rapprocha sans affectation du Belge qui continuait à chercher, mais qui

s’arrêta enfin.

--Ah! voici l’adresse, dit-il en s’adressant au domestique, mademoiselle

Clotilde, rue Vivienne. Vous remettrez la cassette à elle-même... ou à

sa mère.

--Faudra-t-il dire de quelle part? demanda le laquais.

--C’est inutile, je la verrai ce soir.

Le domestique sortit et M. Vankrof rejoignit de Cillart qui s’extasiait

devant une panoplie placée à l’autre extrémité de la pièce. Mais Arthur

avait tout entendu et ses soupçons étaient désormais une certitude! les

yeux toujours fixés sur le médailler qu’il ne voyait plus, il mordait

avec rage la pomme d’or de sa badine et cherchait le moyen de se venger.

La voix de Dovrinski l’arracha à ses réflexions. Le prince polonais

venait l’avertir que d’Alpoda et de Cillart avaient suivi M. Vankrof

dans sa galerie de tableaux. Lorsqu’ils les rejoignirent, ce dernier

était occupé à leur montrer des panneaux de bois sculpté qu’il venait de

faire achever.

--Vous voyez, disait-il de sa voix de marchand forain, c’est un

chef-d’œuvre! eh bien, ça ne m’a coûté presque rien. L’ouvrier est un

pauvre diable qui mourait de faim. Il est venu me demander de l’employer

à ce que je voudrais, et je l’ai pris à la journée.

--Mais c’est un grand artiste! s’écria de Cillart, qui ne pouvait se

lasser d’admirer l’entrelacement de feuilles, de fruits et de fleurs qui

encadrait les panneaux.

--Certainement, répliqua Vankrof avec un gros rire: si on démontait les

panneaux ça se vendrait un prix fou! Aussi quand lord Fawley est venu

ici, il a voulu connaître le sculpteur; mais pas si simple! Une fois en

vogue, le drôle refuserait de travailler au même prix! Je ne veux pas

qu’on me le gâte... avant qu’il ait fini mes panneaux.

D’Alpoda et de Cillart trouvèrent la précaution prudente, et l’on

continua la revue des richesses artistiques entassées dans l’hôtel de

Vankrof. Celui-ci avait pour chaque tableau une anecdote relative non à

la peinture ou à l’artiste, mais au marché qui l’en avait rendu

propriétaire. Pour lui, sa collection n’était qu’un placement de fonds,

sa manie artistique, une application détournée de l’instinct commercial.

Ce qu’il aimait n’était point l’œuvre, mais l’acquisition: il se

réjouissait moins de sa perfection que de la médiocrité de son prix: il

se glorifiait d’avoir tout acheté pour rien, c’est-à-dire d’avoir volé

l’art ou l’artiste; le goût de l’amateur servait de prétexte au calcul

du marchand. Après avoir tout montré aux visiteurs, avec cet

empressement qui sent moins la complaisance que la vanité, il arriva

enfin à un petit salon exclusivement consacré à ces galants peintres de

marquises et de bergères longtemps méprisés, mais dont la grâce

chatoyante survivra à tous les ponsifs académiques de notre école

pédantesque. Un Vatteau achevait cette collection coquette, minaudière

et charmante. En l’apercevant, de Cillart se tourna vers Arthur.

--Pardieu! voilà le pendant que vous cherchiez pour votre jolie toile de

votre bibliothèque d’été.

--Ça, Messieurs, reprit Vankrof d’un air triomphant, c’est mon

chef-d’œuvre.

--C’est-à-dire celui de Vatteau, fit observer d’Alpoda.

--Non, le mien, reprit le Belge avec chaleur. Je ne l’ai payé presque

rien; mais vous ne vous doutez pas de tout ce que je me suis donné de

peines!... D’abord j’avais été averti trop tard, et il était passé aux

mains d’un marchand de tableaux... vous savez rue Saint-Germain-l’Auxerrois.

--En effet, fit de Luxeuil, je me rappelle l’avoir vu et marchandé.

--Et l’on en voulait un prix fou, n’est-ce pas? mais j’ai là-dessus des

principes; jamais je ne discute avec un marchand; ce serait lui prouver

que je désire sa marchandise. J’ai laissé celui-ci vanter son tableau;

seulement je lui envoyais tous les jours quelqu’un qui découvrait un

défaut, qui mettait en doute l’authenticité. Au bout d’une semaine le

malheureux n’était plus sûr d’avoir un original; au bout d’un mois il

était convaincu qu’il n’avait qu’une copie.

--Et c’est alors que vous avez acheté?

--C’est-à-dire que j’ai fait proposer un prix, puis un second, puis un

troisième; enfin j’allais avoir la toile quand un amateur arrive,

surenchérit et conclut le marché.

--Ah! diable!

--A ma place vous auriez cru tout perdu, n’est-ce pas, dit Vankrof de sa

plus grosse voix; mais nous autres Belges, nous ne nous laissons point

décourager ainsi. L’amateur n’avait point donné d’arrhes, j’ai détaché

au marchand quelqu’un d’adroit qui l’a averti que son acheteur était un

homme ruiné, insolvable.

--Qui vous l’avait dit?...

--Personne. Mais cela a effrayé le brocanteur; là-dessus je suis arrivé

avec de l’argent comptant et il m’a livré la toile... ah! ah! ah!

comment trouvez-vous le moyen?

--Parfait pour vous, dit d’Alpoda, mais le mystifié eût pu se fâcher.

--Bah! nous ne nous sommes jamais vus, répliqua le Belge, et mon

marchand a promis le secret.

Depuis quelques instants de Luxeuil était devenu singulièrement

attentif, et à ces derniers mots un éclair traversa son regard.

--Ainsi, vous ne connaissez point le concurrent que vous avez si

habilement écarté, Monsieur? demanda-t-il.

--Pas même de nom! répliqua Vankrof, et comme il y a déjà trois mois que

le tour lui a été joué, je conclus qu’il ne viendra pas m’en demander

raison.

--Vous vous trompez, s’écria Arthur, il est venu; car le mystifié, c’est

moi!

Ce fut un véritable coup de théâtre. De Luxeuil tenait sous son regard

hautain le Belge stupéfait, tandis que de Cillart, d’Alpoda et Dovrinski

se jetaient un coup d’œil embarrassé.

--Comment! reprit Vankrof, après un moment de silence, c’est vous,

monsieur de Luxeuil...

--Cet homme ruiné, insolvable, qui a manqué le Vatteau faille d’arrhes,

oui, Monsieur. Je suis désolé de n’avoir point su plutôt ce que ma

réputation vous devait; mais je tiens à vous prouver que je puis encore

au moins payer certaines dettes.

Vankrof parut déconcerté.

--Monsieur, j’ai vraiment regret, dit-il avec quelque hésitation, si

j’avais su, si j’avais pu prévoir...

--Mon Dieu! il me semble que tout ceci est un malentendu, fit observer

de Cillart en s’entremettant. Il suffit que M. Vankrof rétracte sa

plaisanterie.

--Très-volontiers, reprit le Belge, qui, sans être poltron, n’avait

nulle envie de donner suite à cette affaire.

--Et cette rétractation changera-t-elle quelque chose au tort que

Monsieur a pu me faire? reprit vivement de Luxeuil; m’ôtera-t-elle

l’humiliation d’avoir été joué? me rendra-t-elle enfin le tableau que

j’avais acheté le premier?

--M. Vankrof consentirait peut-être à vous le céder, hasarda de Cillart

en regardant le Belge.

Mais le visage de celui-ci se rembrunit.

--Ça, c’est impossible, s’écria-t-il; il est indispensable à ma

collection... puis ce serait une perte...

--N’en parlons plus, reprit rapidement de Luxeuil: toute explication

nouvelle serait inutile... Aujourd’hui même M. Vankrof recevra la visite

de deux de mes amis.

A ces mots il salua cavalièrement le Belge, qui rendit le salut avec une

solennité gourmée et se retira.

Ainsi que nous l’avons dit, Vankrof n’était point un lâche, mais sa

nature n’avait rien de militaire. Capable d’un acte de courage civil, il

avait toujours eu une invincible répugnance pour les armes; puis c’était

avant tout un homme de calcul, et le calcul lui annonçait dans cette

occasion trop peu de chances favorables pour qu’il se résignât

volontiers à les courir. Il avait entendu parler de l’adresse d’Arthur;

il se voyait à sa merci, à peu près sûr de succomber, et cette

persuasion assombrissait singulièrement ses réflexions. Il cherchait en

lui-même le moyen d’arriver à une transaction sans avoir l’air de

faiblir, lorsqu’on lui annonça Marquier. Le banquier, qui lui avait

envoyé dès le matin un billet avec le laissez-passer de l’actrice,

s’attendait à le trouver dans la joie de son prochain triomphe; il

demeura tout saisi de son air soucieux. Mais ce fut bien autre chose

lorsqu’après lui avoir raconté ce qui venait de se passer, le Belge

déclara qu’il l’avait choisi pour témoin. Bien que l’état embarrassé des

affaires d’Arthur eût singulièrement refroidi l’amitié du banquier, qui

se prétendait compromis pour des sommes considérables, il avait toujours

prudemment évité de rompre avec lui, et leur liaison était restée, en

apparence, aussi intime. Or, en s’interposant dans le débat qui allait

avoir lieu, il craignait que quelque explication n’amenât la découverte

de ses dernières démarches près de Clotilde. Sa position, déjà fausse,

pouvait devenir dangereuse si l’on en venait à des éclaircissements.

Aussi son premier cri fut-il que ce duel ne pouvait avoir lieu: Vankrof

objecta la provocation d’Arthur.

--C’est une folie, dit le banquier avec agitation; se couper la gorge

pour une peinture!

--Il le faut, dit le Belge en pliant les épaules.

--Non, c’est impossible! reprit Marquier que la peur exaltait; le duel

n’est plus dans nos mœurs, tous les hommes avancés le regardent comme

un reste de barbarie auquel on doit avoir le courage de se soustraire.

Le millionnaire secoua la tête.

--Songez enfin à ma position, mon cher monsieur Vankrof, continua le

petit homme; vous savez si je vous suis dévoué; j’ai chez moi une partie

de vos fonds! mais d’un autre côté de Luxeuil est mon débiteur; s’il lui

arrive malheur, ma créance est perdue, vous me tuez _quatre-vingt mille

francs_! Je suis donc obligé, dans l’intérêt de mes affaires, de faire

des vœux pour lui et contre vous!... C’est horrible, parole

d’honneur, horrible, monsieur Vankrof; vous ne voudrez point me placer

dans une pareille alternative!

--Mais comment y échapper? demanda le Belge pensif.

--Je n’en sais rien, reprit Marquier en parcourant la chambre; mais il

faut tout employer, forcer de Luxeuil à partir... le faire enlever comme

dans le _Chevalier de Saint-Georges_!... Ah! quel dommage que nous

n’ayons plus la Bastille... c’était si commode pour...

Il s’arrêta brusquement.

--Mais nous l’avons toujours! s’écria-t-il avec un élan subit: seulement

elle a changé de quartier.

--Comment?

--On l’a transportée rue de la Clef.

--Quoi! Sainte-Pélagie...

--Est maintenant notre Bastille, et il dépend de vous d’y envoyer votre

adversaire.

--Mais il n’est point mon débiteur.

--Il est le mien.

--En vérité!

--Soixante mille francs de billets souscrits et que j’ai passés à

l’ordre d’un certain Duroc pour pouvoir exercer les poursuites. Il y a

eu protêt, jugement; tout est en règle; on peut faire arrêter de Luxeuil

aujourd’hui même. Quelques jours de captivité le calmeront, et tout

s’arrangera.

--Ce serait en effet un moyen, dit Vankrof; mais si l’on savait que la

chose vient de moi?...

--Ne craignez donc rien: Duroc est sûr; il prendra tout sur lui; vous ne

paraîtrez en rien.

--Vous êtes certain?

--Je vous y engage ma parole.

--Alors... je ne vois point d’obstacle... et l’on pourrait voir...

--Je me charge de tout! interrompit Marquier en reprenant son chapeau;

je vais passer chez Duroc pour l’avertir que vous achetez les billets?

--Ah! c’est-à-dire que vous me les vendez! fit observer le Belge.

--Pour que vous traitiez de Luxeuil en débiteur, il faut bien que vous

soyez créancier?... Du reste vous ne perdrez rien... il doit hériter de

sa mère; puis sa femme est riche; c’est simplement une affaire de temps,

et que vous importe à vous d’être payé un peu plus tôt, un peu plus

tard? Songez, d’ailleurs, que c’est le seul moyen d’éviter un désastre;

car vous savez sans doute que votre adversaire a la main singulièrement

malheureuse...

Vankrof fit un geste affirmatif.

--Alors c’est convenu! vous m’autorisez à traiter. Avant deux heures je

viendrai vous avertir du succès de notre expédition.

Cependant, malgré sa promesse, Marquier ne revint que le soir. Une

partie de la journée avait été perdue en démarches inutiles; enfin,

Arthur avait été arrêté au moment où il sortait de son hôtel. Vankrof,

rassuré, fit atteler pour se rendre à la loge de Clotilde avec le

banquier ravi d’avoir empêché le duel et d’être rentré dans les fonds

prêtés à de Luxeuil. Presqu’au même instant Marc, à qui la mère

Beauclerc avait remis la dénonciation de Vorel, montait dans la

diligence de Bayeux pour avertir Honorine du danger qui la menaçait.

XIX

Une rencontre.

La diligence dans laquelle se trouvait Marc venait de s’arrêter à

Tiberville pour un relais. Mais les chevaux ne se trouvèrent point

prêts, et, au grand mécontentement du conducteur, il fallut se résigner

à attendre. L’inexactitude du maître de poste se trouvait, du reste,

suffisamment expliquée, sinon justifiée, par le tumulte joyeux qui

régnait partout; on était au 30 juillet, et la population tibervillaise

célébrait, à grand renfort de lampions et de fusées, le souvenir de

notre dernière révolution.

A Paris, où tout s’use vite et où l’ironie marche à la suite des

triomphes, comme l’ombre après le corps, on rit déjà de ces grandes

journées ridiculisées dans le jargon d’atelier sous le nom des _trois

glorieuses_. Paris a splendidement enterré ses morts; il leur a élevé

une colonne de bronze, il les a chantés sur toutes les cordes de sa lyre

d’or; que lui demander davantage? L’apothéose finie, il faut bien en

revenir au pont-neuf. Le temple est debout, les dieux reconnus:

continuer à les adorer serait monotone; on les plaisante par amour pour

la variété. Les Juifs crucifiaient un homme et le ressuscitaient Dieu;

mais Paris est trop spirituel pour ne point perfectionner le procédé; il

commence par déifier, puis il crucifie!

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 14 / 27 段