avait déjà pris un autre cours. C’est ce méchant gant-jaune qui m’a fait
perdre mon temps. Je serai encore à l’amende. Voyons, il faut pourtant
que je déjeune avant de partir.
--Tout est prêt, fit observer la vieille femme; vous n’avez qu’à passer
au salon.
Mademoiselle Beauclerc essuya quelques traces de larmes qui restaient
sur ses joues, s’arrêta un instant en passant devant sa psyché pour
lisser ses cheveux, puis sortit en fredonnant. Sa mère fit de la tête et
des yeux un mouvement qui voulait dire:
--Est-elle heureuse de m’avoir!
Puis tournant autour de la chambre, elle se mit à ranger machinalement
et arriva près de la table sur laquelle de Luxeuil avait posé ses
lettres.
--Tiens, grommela-t-elle, il a laissé sa correspondance... sans
l’ouvrir... savoir ce que ça peut être!
Elle chercha ses lunettes, prit les lettres l’une après l’autre, et les
entr’ouvrant, avec une adresse qui eût révélé à elle seule son ancienne
profession, elle lut quelques mots constatant des réclamations de
créanciers; mais arrivée à la lettre plus volumineuse de Vorel, tous ses
efforts furent inutiles. L’enveloppe, en papier épais et soigneusement
cachetée, ne laissait rien paraître: elle la retourna quelque temps
entre ses doigts avec le sentiment d’inquiétude et de convoitise du chat
qui aperçoit un mets friand dont il est séparé par une vitre; enfin son
regard s’arrêta sur le timbre de Bayeux qui coupait en deux l’adresse.
--Bayeux, reprit-elle, c’est pas loin de là qu’est la jeune dame que
Marc protége; je lui ai promis d’avoir l’œil ouvert... peut-être bien
que ça pourra lui servir...
A ces mots elle glissa la lettre dans la poche de son tablier, et
regagna sa chambre.
Pendant ce temps Arthur suivait le boulevard, livré à des réflexions
singulièrement agitées. Son dépit avait d’abord été maintenu par la
nécessité de faire bonne contenance devant Clotilde, puis par le plaisir
de l’humilier; mais lorsqu’il se trouva seul, son apparente insouciance
s’évanouit. Depuis longtemps sur cette pente glissante qui devait le
conduire, un peu plus tôt ou un peu plus tard, au fond de l’abîme, il
comprit que l’abandon de l’actrice était l’avant-coureur de tous les
autres désastres. C’était la première pierre qui se détachait de cet
édifice de luxe et de plaisirs désormais sans base et maintenu seulement
par l’habitude.
Puis il faut bien le dire, Clotilde avait acquis sur lui l’inexplicable
ascendant qu’acquièrent presque infailliblement les courtisanes et
qu’elles savent conserver, sans esprit, sans amour, sans beauté. Cet
homme qui n’avait connu aucune des affections de la famille, qui riait
de toutes les nobles passions, et dont toute la vie prouvait
l’insensibilité, cet homme avait besoin de Clotilde; il l’aimait à sa
manière, par vanité, par habitude, par sensualité. L’idée de ne plus
l’avoir pour maîtresse éveillait en lui des mouvements de regrets
furieux; son unique pensée était de deviner celui qui la lui avait
arrachée et de se venger. Mais pour cela il fallait se hâter, car une
fois la nouvelle liaison de l’actrice déclarée, toute provocation
devenait ridicule. L’usage qui permet de se battre pour sa femme ou pour
une maîtresse du grand monde défendait une pareille vengeance à propos
de Clotilde. Près d’elle le rival n’était qu’un remplaçant. Pour pouvoir
se venger décemment de ce dernier, il fallait donc trouver un prétexte
de querelle avant sa prise de possession. Mais l’important était de le
découvrir. De Luxeuil chercha longtemps sans pouvoir arrêter ses
soupçons; la qualité de millionnaire donnée par l’actrice à son
successeur l’embarrassait. Fallait-il regarder ce titre comme un trope
ou comme une réalité? Dans le premier cas, le cercle des suppositions
devenait trop immense; dans le second, il se faisait trop restreint. Il
en était donc toujours aux mêmes incertitudes, lorsqu’une main se posa
sur son épaule; c’était de Cillart qui venait de descendre de voiture
avec d’Alpoda et Dovrinski.
--Eh bien! c’est comme cela que vous vous trouvez à nos rendez-vous? dit
le garde-du-corps en souriant.
--Quel rendez-vous? demanda de Luxeuil.
--Quoi! vous avez oublié que nous allons ce matin chez le Belge?
--M. Vankrof?
--Vous vouliez voir sa galerie, et nous avions pris jour.
--Arthur se frappa le front.
--C’est juste! s’écria-t-il, je me rappelle maintenant...
--Nous venons de votre hôtel.
--Je vous dois alors des excuses...
--Nullement; nous voilà, nous allons entrer.
XVIII
M. Vankrof.
De Cillart s’était arrêté devant la porte d’un vaste hôtel, dont le
péristyle était soutenu par des colonnes de stuc. Il entra avec ses
compagnons, et tous quatre arrivèrent à un vaste escalier couvert de
tapis précieux et bordé de vases de marbre garnis de plantes rares. Ils
traversèrent un large palier, au milieu duquel s’élevait une naïade de
bronze versant l’eau dans une vasque marine, et se trouvèrent enfin dans
une antichambre où attendaient plusieurs laquais en livrée. L’un d’eux
leur ouvrit un salon somptueusement décoré, tandis qu’un second allait
les annoncer à M. Vankrof. D’Alpoda plaça son lorgnon entre la joue et
le sourcil et l’y retint au moyen de cette grimace qui nous a été
transmise par le dandysme d’outre-mer; il promena autour de lui un
regard rapide.
--Eh bien, ce n’est pas trop hollandais tout cela, dit-il avec un accent
moqueur dans lequel perçait l’envie; il faut que ce M. Vankrof ait près
de lui quelqu’un qui s’y entende.
--Personne, répliqua de Cillart, c’est lui-même qui s’occupe de tout.
--Ah! bah! Est-ce qu’on aurait du goût sur l’Escaut?
--On a de l’argent qui en tient lieu. Tout ce que vous voyez ici n’est
qu’imitation; ces consoles sont copiées sur celles du Louvre, cet
éclairage sur celui de la galerie Aguado, ces socles sur ceux de Munich,
seulement on y a mis le prix, et l’imitation est parfaite.
--Ah! j’entends, reprit d’Alpoda, notre Belge se livre à la contrefaçon
sous toutes les formes. Eh bien, à la bonne heure, j’aime que l’on soit
de son pays. En définitive, son hôtel est magnifique et tout m’y semble
parfaitement à sa place... excepté lui. Comprenez-vous un pareil type
vivant familièrement au milieu des Antinoüs et des Apollons!
--Mon Dieu! n’en dites pas de mal, reprit de Cillart; quel qu’il soit,
il n’a qu’à vouloir pour vous enlever vos amis et votre maîtresse.
--Parce que?...
--Parce qu’il est millionnaire.
Arthur qui était demeuré muet jusqu’alors tressaillit à ce mot. En
cherchant l’homme qui le supplantait, sa pensée ne s’était pas reportée
une seule fois sur le Belge, et maintenant un seul mot prononcé par
hasard réveillait en lui mille souvenirs. Il se rappela tout à coup
l’admiration que M. Vankrof avait exprimée devant lui pour la beauté de
Clotilde, sa demande de lui être présenté, les avances indirectes faites
à l’actrice, et qui ne lui avaient semblé alors que de banales
galanteries, mais auxquelles il trouvait maintenant une signification
évidente. Toutes ces réflexions, qui surgirent à la fois dans son
esprit, furent pour lui comme une révélation. Cependant il doutait
encore, lorsqu’un domestique vint les avertir que M. Vankrof les
attendait. Ils traversèrent plusieurs salons garnis de tableaux,
d’antiquités, de meubles précieux, et arrivèrent à une sorte d’atelier
que le Beige appelait son cabinet d’étude.
C’était une vaste pièce que l’on eût pu prendre, au premier abord, pour
la boutique d’un marchand de curiosités. Les différents fournisseurs de
M. Vankrof y déposaient les objets qui lui étaient proposés, et, avant
d’en faire l’acquisition, le Belge les soumettait à un examen minutieux.
On y voyait des tableaux dépouillés de leurs cadres, des poteries
péruviennes, des guipures de Flandre, des collections minéralogiques et
des tissus indiens. M. Vankrof en robe de chambre, au milieu de ce
capharnaüm, allait d’un objet à l’autre, le faisant placer et déplacer,
donnant des ordres de cet accent rude et haut habituel à ses
compatriotes. C’était un homme de quarante ans, à large encolure, à
tournure épaisse, dont les traits justifiaient, vu la grossièreté du
dessin et la couleur, cette dénomination de bonhomme de pain d’épice
donnée par Clotilde. Il vint d’un pas lourd au-devant des visiteurs
qu’il salua familièrement.
--Ah! vous voilà! dit-il d’un ton brusque; j’en suis bien aise! vous me
trouvez au milieu de mes travaux. Voyez-vous ces caisses?
--Quelques nouveaux objets d’art? demanda d’Alpoda.
--Non, répliqua le Belge, c’est un herbier renfermant toutes les mousses
connues.
--Des mousses? Vous vous occupez donc aussi de botanique?
--Du tout; mais une collection unique, c’est toujours curieux. Avec ça
que j’ai eu du bonheur! le voyageur qui l’avait faite vient de mourir,
ce qui augmente la valeur de la chose. Mais vous préférez peut-être les
coquillages?
--Je n’en suis pas sûr, dit d’Alpoda, en fait de conchyologie, mes
études se sont à peu près bornées à celles que l’on peut faire au
_Rocher de Cancale_.
--N’importe, regardez-moi ça, reprit Vankrof, en montrant deux
magnifiques armoires vitrées, c’est un véritable écrin et qui ne m’a
coûté presque rien, vu que le propriétaire avait besoin d’argent.
Dans ce moment un domestique se présenta avec une riche cassette de
laque. Le Belge l’emmena à l’écart, lui fit quelques recommandations à
voix basse, puis fouilla dans la poche de sa robe de chambre dont il
tira plusieurs papiers parmi lesquels il sembla chercher en grommelant:
_Détails d’un bahut..._ ce n’est pas cela... _Liste des toiles de
l’Ecole flamande..._ pas encore cela... _Mémoire de frais..._ au diable!
_Le portier du théâtre laissera entrer la personne..._ ah! c’est
cela!... De Luxeuil qui examinait un médailler à quelques pas, retourna
vivement la tête et, jetant un regard de côté sur le papier que tenait
M. Vankrof, crut reconnaître l’allure novice d’une écriture d’autant
facile à distinguer qu’il venait de la voir un instant auparavant: il se
rapprocha sans affectation du Belge qui continuait à chercher, mais qui
s’arrêta enfin.
--Ah! voici l’adresse, dit-il en s’adressant au domestique, mademoiselle
Clotilde, rue Vivienne. Vous remettrez la cassette à elle-même... ou à
sa mère.
--Faudra-t-il dire de quelle part? demanda le laquais.
--C’est inutile, je la verrai ce soir.
Le domestique sortit et M. Vankrof rejoignit de Cillart qui s’extasiait
devant une panoplie placée à l’autre extrémité de la pièce. Mais Arthur
avait tout entendu et ses soupçons étaient désormais une certitude! les
yeux toujours fixés sur le médailler qu’il ne voyait plus, il mordait
avec rage la pomme d’or de sa badine et cherchait le moyen de se venger.
La voix de Dovrinski l’arracha à ses réflexions. Le prince polonais
venait l’avertir que d’Alpoda et de Cillart avaient suivi M. Vankrof
dans sa galerie de tableaux. Lorsqu’ils les rejoignirent, ce dernier
était occupé à leur montrer des panneaux de bois sculpté qu’il venait de
faire achever.
--Vous voyez, disait-il de sa voix de marchand forain, c’est un
chef-d’œuvre! eh bien, ça ne m’a coûté presque rien. L’ouvrier est un
pauvre diable qui mourait de faim. Il est venu me demander de l’employer
à ce que je voudrais, et je l’ai pris à la journée.
--Mais c’est un grand artiste! s’écria de Cillart, qui ne pouvait se
lasser d’admirer l’entrelacement de feuilles, de fruits et de fleurs qui
encadrait les panneaux.
--Certainement, répliqua Vankrof avec un gros rire: si on démontait les
panneaux ça se vendrait un prix fou! Aussi quand lord Fawley est venu
ici, il a voulu connaître le sculpteur; mais pas si simple! Une fois en
vogue, le drôle refuserait de travailler au même prix! Je ne veux pas
qu’on me le gâte... avant qu’il ait fini mes panneaux.
D’Alpoda et de Cillart trouvèrent la précaution prudente, et l’on
continua la revue des richesses artistiques entassées dans l’hôtel de
Vankrof. Celui-ci avait pour chaque tableau une anecdote relative non à
la peinture ou à l’artiste, mais au marché qui l’en avait rendu
propriétaire. Pour lui, sa collection n’était qu’un placement de fonds,
sa manie artistique, une application détournée de l’instinct commercial.
Ce qu’il aimait n’était point l’œuvre, mais l’acquisition: il se
réjouissait moins de sa perfection que de la médiocrité de son prix: il
se glorifiait d’avoir tout acheté pour rien, c’est-à-dire d’avoir volé
l’art ou l’artiste; le goût de l’amateur servait de prétexte au calcul
du marchand. Après avoir tout montré aux visiteurs, avec cet
empressement qui sent moins la complaisance que la vanité, il arriva
enfin à un petit salon exclusivement consacré à ces galants peintres de
marquises et de bergères longtemps méprisés, mais dont la grâce
chatoyante survivra à tous les ponsifs académiques de notre école
pédantesque. Un Vatteau achevait cette collection coquette, minaudière
et charmante. En l’apercevant, de Cillart se tourna vers Arthur.
--Pardieu! voilà le pendant que vous cherchiez pour votre jolie toile de
votre bibliothèque d’été.
--Ça, Messieurs, reprit Vankrof d’un air triomphant, c’est mon
chef-d’œuvre.
--C’est-à-dire celui de Vatteau, fit observer d’Alpoda.
--Non, le mien, reprit le Belge avec chaleur. Je ne l’ai payé presque
rien; mais vous ne vous doutez pas de tout ce que je me suis donné de
peines!... D’abord j’avais été averti trop tard, et il était passé aux
mains d’un marchand de tableaux... vous savez rue Saint-Germain-l’Auxerrois.
--En effet, fit de Luxeuil, je me rappelle l’avoir vu et marchandé.
--Et l’on en voulait un prix fou, n’est-ce pas? mais j’ai là-dessus des
principes; jamais je ne discute avec un marchand; ce serait lui prouver
que je désire sa marchandise. J’ai laissé celui-ci vanter son tableau;
seulement je lui envoyais tous les jours quelqu’un qui découvrait un
défaut, qui mettait en doute l’authenticité. Au bout d’une semaine le
malheureux n’était plus sûr d’avoir un original; au bout d’un mois il
était convaincu qu’il n’avait qu’une copie.
--Et c’est alors que vous avez acheté?
--C’est-à-dire que j’ai fait proposer un prix, puis un second, puis un
troisième; enfin j’allais avoir la toile quand un amateur arrive,
surenchérit et conclut le marché.
--Ah! diable!
--A ma place vous auriez cru tout perdu, n’est-ce pas, dit Vankrof de sa
plus grosse voix; mais nous autres Belges, nous ne nous laissons point
décourager ainsi. L’amateur n’avait point donné d’arrhes, j’ai détaché
au marchand quelqu’un d’adroit qui l’a averti que son acheteur était un
homme ruiné, insolvable.
--Qui vous l’avait dit?...
--Personne. Mais cela a effrayé le brocanteur; là-dessus je suis arrivé
avec de l’argent comptant et il m’a livré la toile... ah! ah! ah!
comment trouvez-vous le moyen?
--Parfait pour vous, dit d’Alpoda, mais le mystifié eût pu se fâcher.
--Bah! nous ne nous sommes jamais vus, répliqua le Belge, et mon
marchand a promis le secret.
Depuis quelques instants de Luxeuil était devenu singulièrement
attentif, et à ces derniers mots un éclair traversa son regard.
--Ainsi, vous ne connaissez point le concurrent que vous avez si
habilement écarté, Monsieur? demanda-t-il.
--Pas même de nom! répliqua Vankrof, et comme il y a déjà trois mois que
le tour lui a été joué, je conclus qu’il ne viendra pas m’en demander
raison.
--Vous vous trompez, s’écria Arthur, il est venu; car le mystifié, c’est
moi!
Ce fut un véritable coup de théâtre. De Luxeuil tenait sous son regard
hautain le Belge stupéfait, tandis que de Cillart, d’Alpoda et Dovrinski
se jetaient un coup d’œil embarrassé.
--Comment! reprit Vankrof, après un moment de silence, c’est vous,
monsieur de Luxeuil...
--Cet homme ruiné, insolvable, qui a manqué le Vatteau faille d’arrhes,
oui, Monsieur. Je suis désolé de n’avoir point su plutôt ce que ma
réputation vous devait; mais je tiens à vous prouver que je puis encore
au moins payer certaines dettes.
Vankrof parut déconcerté.
--Monsieur, j’ai vraiment regret, dit-il avec quelque hésitation, si
j’avais su, si j’avais pu prévoir...
--Mon Dieu! il me semble que tout ceci est un malentendu, fit observer
de Cillart en s’entremettant. Il suffit que M. Vankrof rétracte sa
plaisanterie.
--Très-volontiers, reprit le Belge, qui, sans être poltron, n’avait
nulle envie de donner suite à cette affaire.
--Et cette rétractation changera-t-elle quelque chose au tort que
Monsieur a pu me faire? reprit vivement de Luxeuil; m’ôtera-t-elle
l’humiliation d’avoir été joué? me rendra-t-elle enfin le tableau que
j’avais acheté le premier?
--M. Vankrof consentirait peut-être à vous le céder, hasarda de Cillart
en regardant le Belge.
Mais le visage de celui-ci se rembrunit.
--Ça, c’est impossible, s’écria-t-il; il est indispensable à ma
collection... puis ce serait une perte...
--N’en parlons plus, reprit rapidement de Luxeuil: toute explication
nouvelle serait inutile... Aujourd’hui même M. Vankrof recevra la visite
de deux de mes amis.
A ces mots il salua cavalièrement le Belge, qui rendit le salut avec une
solennité gourmée et se retira.
Ainsi que nous l’avons dit, Vankrof n’était point un lâche, mais sa
nature n’avait rien de militaire. Capable d’un acte de courage civil, il
avait toujours eu une invincible répugnance pour les armes; puis c’était
avant tout un homme de calcul, et le calcul lui annonçait dans cette
occasion trop peu de chances favorables pour qu’il se résignât
volontiers à les courir. Il avait entendu parler de l’adresse d’Arthur;
il se voyait à sa merci, à peu près sûr de succomber, et cette
persuasion assombrissait singulièrement ses réflexions. Il cherchait en
lui-même le moyen d’arriver à une transaction sans avoir l’air de
faiblir, lorsqu’on lui annonça Marquier. Le banquier, qui lui avait
envoyé dès le matin un billet avec le laissez-passer de l’actrice,
s’attendait à le trouver dans la joie de son prochain triomphe; il
demeura tout saisi de son air soucieux. Mais ce fut bien autre chose
lorsqu’après lui avoir raconté ce qui venait de se passer, le Belge
déclara qu’il l’avait choisi pour témoin. Bien que l’état embarrassé des
affaires d’Arthur eût singulièrement refroidi l’amitié du banquier, qui
se prétendait compromis pour des sommes considérables, il avait toujours
prudemment évité de rompre avec lui, et leur liaison était restée, en
apparence, aussi intime. Or, en s’interposant dans le débat qui allait
avoir lieu, il craignait que quelque explication n’amenât la découverte
de ses dernières démarches près de Clotilde. Sa position, déjà fausse,
pouvait devenir dangereuse si l’on en venait à des éclaircissements.
Aussi son premier cri fut-il que ce duel ne pouvait avoir lieu: Vankrof
objecta la provocation d’Arthur.
--C’est une folie, dit le banquier avec agitation; se couper la gorge
pour une peinture!
--Il le faut, dit le Belge en pliant les épaules.
--Non, c’est impossible! reprit Marquier que la peur exaltait; le duel
n’est plus dans nos mœurs, tous les hommes avancés le regardent comme
un reste de barbarie auquel on doit avoir le courage de se soustraire.
Le millionnaire secoua la tête.
--Songez enfin à ma position, mon cher monsieur Vankrof, continua le
petit homme; vous savez si je vous suis dévoué; j’ai chez moi une partie
de vos fonds! mais d’un autre côté de Luxeuil est mon débiteur; s’il lui
arrive malheur, ma créance est perdue, vous me tuez _quatre-vingt mille
francs_! Je suis donc obligé, dans l’intérêt de mes affaires, de faire
des vœux pour lui et contre vous!... C’est horrible, parole
d’honneur, horrible, monsieur Vankrof; vous ne voudrez point me placer
dans une pareille alternative!
--Mais comment y échapper? demanda le Belge pensif.
--Je n’en sais rien, reprit Marquier en parcourant la chambre; mais il
faut tout employer, forcer de Luxeuil à partir... le faire enlever comme
dans le _Chevalier de Saint-Georges_!... Ah! quel dommage que nous
n’ayons plus la Bastille... c’était si commode pour...
Il s’arrêta brusquement.
--Mais nous l’avons toujours! s’écria-t-il avec un élan subit: seulement
elle a changé de quartier.
--Comment?
--On l’a transportée rue de la Clef.
--Quoi! Sainte-Pélagie...
--Est maintenant notre Bastille, et il dépend de vous d’y envoyer votre
adversaire.
--Mais il n’est point mon débiteur.
--Il est le mien.
--En vérité!
--Soixante mille francs de billets souscrits et que j’ai passés à
l’ordre d’un certain Duroc pour pouvoir exercer les poursuites. Il y a
eu protêt, jugement; tout est en règle; on peut faire arrêter de Luxeuil
aujourd’hui même. Quelques jours de captivité le calmeront, et tout
s’arrangera.
--Ce serait en effet un moyen, dit Vankrof; mais si l’on savait que la
chose vient de moi?...
--Ne craignez donc rien: Duroc est sûr; il prendra tout sur lui; vous ne
paraîtrez en rien.
--Vous êtes certain?
--Je vous y engage ma parole.
--Alors... je ne vois point d’obstacle... et l’on pourrait voir...
--Je me charge de tout! interrompit Marquier en reprenant son chapeau;
je vais passer chez Duroc pour l’avertir que vous achetez les billets?
--Ah! c’est-à-dire que vous me les vendez! fit observer le Belge.
--Pour que vous traitiez de Luxeuil en débiteur, il faut bien que vous
soyez créancier?... Du reste vous ne perdrez rien... il doit hériter de
sa mère; puis sa femme est riche; c’est simplement une affaire de temps,
et que vous importe à vous d’être payé un peu plus tôt, un peu plus
tard? Songez, d’ailleurs, que c’est le seul moyen d’éviter un désastre;
car vous savez sans doute que votre adversaire a la main singulièrement
malheureuse...
Vankrof fit un geste affirmatif.
--Alors c’est convenu! vous m’autorisez à traiter. Avant deux heures je
viendrai vous avertir du succès de notre expédition.
Cependant, malgré sa promesse, Marquier ne revint que le soir. Une
partie de la journée avait été perdue en démarches inutiles; enfin,
Arthur avait été arrêté au moment où il sortait de son hôtel. Vankrof,
rassuré, fit atteler pour se rendre à la loge de Clotilde avec le
banquier ravi d’avoir empêché le duel et d’être rentré dans les fonds
prêtés à de Luxeuil. Presqu’au même instant Marc, à qui la mère
Beauclerc avait remis la dénonciation de Vorel, montait dans la
diligence de Bayeux pour avertir Honorine du danger qui la menaçait.
XIX
Une rencontre.
La diligence dans laquelle se trouvait Marc venait de s’arrêter à
Tiberville pour un relais. Mais les chevaux ne se trouvèrent point
prêts, et, au grand mécontentement du conducteur, il fallut se résigner
à attendre. L’inexactitude du maître de poste se trouvait, du reste,
suffisamment expliquée, sinon justifiée, par le tumulte joyeux qui
régnait partout; on était au 30 juillet, et la population tibervillaise
célébrait, à grand renfort de lampions et de fusées, le souvenir de
notre dernière révolution.
A Paris, où tout s’use vite et où l’ironie marche à la suite des
triomphes, comme l’ombre après le corps, on rit déjà de ces grandes
journées ridiculisées dans le jargon d’atelier sous le nom des _trois
glorieuses_. Paris a splendidement enterré ses morts; il leur a élevé
une colonne de bronze, il les a chantés sur toutes les cordes de sa lyre
d’or; que lui demander davantage? L’apothéose finie, il faut bien en
revenir au pont-neuf. Le temple est debout, les dieux reconnus:
continuer à les adorer serait monotone; on les plaisante par amour pour
la variété. Les Juifs crucifiaient un homme et le ressuscitaient Dieu;
mais Paris est trop spirituel pour ne point perfectionner le procédé; il
commence par déifier, puis il crucifie!