--De commission, répéta Marquier un peu déconcerté; pardieu! vous m’y
faites penser; au fait, j’ai droit à une commission, je la réclame.
--Voyons d’abord le service.
--Eh bien! voici, ma belle, continua-t-il en se penchant vers elle et
baissant la voix. J’ai cru m’apercevoir depuis quelque temps que vous
étiez moins contente d’Arthur; madame Beauclerc m’a même fait entendre
que vous ne seriez pas éloignée de rompre; ce qui ne m’étonne pas... vu
que j’ai moi-même à me plaindre de lui.
--Après?
--Eh bien! vous vous rappelez sans doute un Belge que je vous ai
présenté il y a quinze jours.
--Ce monsieur qui a l’air d’un bonhomme de pain d’épice?
--Il a deux cent mille écus de rente.
--C’est pas trop pour sa boule.
--Outre un million dans les fonds publics.
--Qu’est-ce que ça me fait?
--Cela peut vous faire beaucoup, si vous voulez.
--A cause?
--A cause de l’effet que vous avez produit sur M. Vankrof qui est prêt à
vous offrir ses hommages.
--Pour de bon! interrompit madame Beauclerc, qui venait de quitter le
jeu et de s’approcher.
--Pour tout de bon! répondit Marquier.
--Et y fera les choses... comme y faut?
--Il souscrira à tous les désirs de votre fille!
--Si tu manques encore celui-là, n’y a plus qu’à aller se jeter dans la
Seine! dit la grosse femme avec énergie.
--Un bain de rivière, je n’en suis pas, répliqua l’actrice.
--Mais songe donc, malheureuse!... reprit la mère Beauclerc.
Clotilde interrompit.
--Ah! si vous allez recommencer vos monologues, je file, dit-elle avec
humeur; ça m’ennuie à la fin d’entendre toujours répéter la même chose.
C’est vous qui m’avez mise avec Arthur, après tout.
--Parce qu’alors il avait de quoi, reprit l’ancienne portière; mais
maintenant c’est fini; tu le sais bien; si tu le gardes, c’est qui t’a
ensorcelée.
--Lui!
--Tu en as besoin comme une nouvelle mariée de son mari.
--Ah! par exemple! s’écria Clotilde visiblement blessée; voilà qui est
un peu foncé de couleur! moi je suis amoureuse! ah! ah! ah! mais vous me
croyez donc bête à bâter?
--Pourquoi est-ce que tu tiens au Luxeuil alors?
--Qui vous a dit que j’y tenais?
--Puisque tu le gardes!
--Parbleu! on garde bien ses vieilles pantoufles... quand on les a.
--Alors tu consentirais à rompre?
--Je m’en moque pas mal.
--Eh bien, nous allons voir, reprit vivement madame Beauclerc, si tu
n’as pas menti: tu vas écrire tout de suite au monsieur pour lui dire de
chercher fortune ailleurs; aussi bien tu es dans ton droit, voilà deux
mois qu’y ne t’a pas payé la pension.
--Et vous ne devez plus espérer qu’il la paie, fit observer Marquier,
ses affaires sont dans un état désespéré; moi-même je me trouve
compromis pour une somme énorme.
--Entends-tu ça? dit madame Beauclerc, en posant sur le guéridon tout ce
qui était nécessaire pour écrire; voudrais-tu garder un homme ruiné.....
pour qu’y te mange tout... et que tu deviennes la dernière des
dernières?... faudrait avoir bien peu de cœur.
Clotilde prit la plume sans répondre. En voyant tarir le flot d’or dans
lequel Arthur l’avait jusqu’alors laissée puiser, elle s’était dit à
elle-même toutes ces choses, et l’ouverture faite par Marquier la
trouvait beaucoup mieux disposée qu’elle ne voulait le paraître et que
sa mère ne semblait le supposer. Sous son apparence légère, Clotilde
cachait, comme toutes ses pareilles, une avidité native qui réglait tous
ses goûts. Ce n’était pas de l’avarice, car l’avarice suppose l’esprit
de conservation, mais cet instinct des courtisanes qui les tourne vers
la richesse comme le fer se tourne vers l’aimant.
Elle trempa la plume dans l’écritoire et écrivit avec quelque lenteur
les lignes suivantes:
«Mon pauvre Tutur,
»Y me dize tous, depuis si l’ontan, qu’y faut nous séparé, que sa
m’en donn la migrainn; n’y a pas moien autrman d’avoir du repau;
aussi je me résign; fée com’ moi, et cherche ailleur une bonne
fille qui remplace ta fidèle amie,
RIGHT
»<sc>Clotilde.</sc>»
La mère Beauclerc, qui avait mis ses lunettes pour lire par-dessus
l’épaule de sa fille, battit des mains.
--Bravo! ma biche! s’écria-t-elle; c’est tourné comme aurait pu le faire
un rédacteur-écrivain public. S’il se fâche après ça, c’est qu’il a un
bien mauvais caractère. Ah! mais, minute; avant de fermer, redemande-lui
ton collier, qu’il avait pris pour le faire réparer: les bons comptes,
comme on dit, font les bons amis.
L’actrice reprit la plume et écrivit:
_P. S._ «Renvoie-moi le collié de perle fine aveq le fermoire
d’émail. Je tien à tout se qui me rapèle ton souvenire chérie.»
Elle écrivit ensuite l’adresse, et donna la lettre à la grosse femme,
qui la baisa au front.
--Va, tu es une fille raisonnable, dit-elle avec attendrissement; aussi
le bon Dieu t’en récompensera. Je vas descendre moi-même pour jeter ton
billet dans la boîte; maintenant, tu peux t’amuser, ma biche; tout ira
bien.
La mère Beauclerc sortit, et Clotilde rejoignit ses invités, qui
jouaient à la main chaude à l’autre extrémité du salon. La gaieté était
bruyante, et chaque incident amenait quelque quolibet de la part de
Floridor, dont les gravelures devenaient de plus en plus transparentes.
L’intervention de Clotilde et de Marquier donnèrent au jeu un nouvel
essor.
Autant le banquier avait l’air gauche dans le monde aristocratique où le
hasard l’avait implanté, autant il semblait à l’aise dans un autre
milieu. Le mauvais ton lui était si naturel, que pour le prendre il
n’avait qu’à se laisser aller; aussi, au bout de quelques instants,
était-il devenu le héros de la réunion. Heureux de faire jouer à
l’étudiant-dentiste le rôle qu’il avait l’habitude de jouer lui-même, il
le prit pour but de ses plaisanteries, et lui retourna toutes les
mystifications apprises ailleurs à ses propres dépens. Quand il fallut
se séparer, il envoya le Normand complétement hébèté à l’omnibus de la
barrière du Trône, en lui persuadant qu’il logeait à Vincennes. Pendant
ce temps, un des musiciens reconduisait chez elle la nièce du cocher, et
Floridor regagnait sa chambre garnie dans la calèche d’Euphrosine. Au
moment de prendre congé de Clotilde, Marquier lui demanda quand il
pourrait lui conduire M. Vankrof.
--Venez quand vous voudrez, répondit l’actrice; demain, si le cœur
vous en dit: je n’ai pas de répétition.
--Alors vous serez ici?
--Tout le jour.
Le banquier promit de venir avec son protégé, et salua pour partir;
mais, en ouvrant la porte, il parut se raviser.
--Pardon, dit-il, je fais une réflexion; demain, Arthur aura votre
lettre; dès qu’il l’aura lue, il ne peut manquer d’accourir. Si, en
conduisant ici mon ami Vankrof, j’allais le rencontrer?...
--Eh bien!...
--Je crains que cela n’amène quelque scène désagréable...
--C’est-à-dire que vous avez peur, mon petit homme.
--Moi! quelle plaisanterie! De quoi pourrais-je avoir peur, ma belle? Ce
que j’en dis, c’est pour vous... et pour mon ami Vankrof. Si vous
pouviez nous recevoir le soir dans votre loge... Arthur n’y vient
jamais.
--Je le veux bien, mais alors il faut que je vous donne un billet de
passe.
--Comment?
--Ce polisson de directeur ne veut plus nous laisser recevoir au théâtre
que nos parents.
--Ah! bah!
--Je vais attester que vous êtes deux cousins... du côté de mon père...
ce qui est possible, vu que je ne l’ai jamais connu. Si la portière vous
dit quelque chose, vous lui fermerez la bouche avec une pièce de cent
sous. Elle n’a jamais su résister à ça, la mère Lampou.
Le banquier promit de rappeler le moyen à son compagnon, et Clotilde lui
écrivit l’autorisation nécessaire pour arriver le lendemain jusqu’à sa
loge. Rentrée dans sa chambre, elle y trouva madame Beauclerc, qui, tout
en la déshabillant, s’informa de ce que Marquier venait de lui dire, et
de ce que l’on pouvait espérer de ce Melchior Vankrof. Clotilde ne
l’avait vu que deux ou trois fois, mais elle en avait entendu parler à
de Luxeuil et à ses amis comme d’un des plus riches étrangers de Paris.
Son oncle, d’abord batelier sur l’Escaut, puis négociant-armateur, lui
avait laissé en mourant une fortune de plusieurs millions que Melchior
apprenait à manger noblement, c’est-à-dire à force de vices. Tous ces
détails ravirent l’ancienne portière.
--C’est le bon Dieu qui t’envoie ce monsieur, ma biche, dit-elle avec
une sorte d’onction; je savais bien qu’y t’arriverait comme ça
quéq’bonne chance un jour ou l’autre... J’avais encore _fait un cierge_
pour toi à Saint-Roch le mois dernier. On a beau dire, vois-tu, que
c’est des superstitions de jésuites; moi j’ai toujours eu un fond de
religion; aussi, tu vois que ça ne m’a pas trompée! Maintenant c’est à
toi de profiter de l’occasion. Tu vas avoir une belle boule en main!...
--Une belle boule! répéta Clotilde; c’est pas celle de M. Vankrof,
toujours, on dirait un potiron avarié.
--Y s’agit pas de plaisanteries, ma chère, interrompit la grosse femme
choquée du peu d’effet produit par son discours; je parle sérieusement.
--Tiens, ça vous est égal à vous le physique de l’individu, reprit
hardiment l’actrice; mais moi c’est autre chose. Après tout, Tutur était
un beau garçon, tandis que ce M. Melchior est un vrai hérisson... Mon
Dieu, ça ne m’empêchera pas de bien le recevoir, ajouta-t-elle en voyant
le mouvement d’impatience de sa mère; on fera tout ce qu’il faudra, mais
on a bien le droit de faire la différence peut-être!
Madame Beauclerc secoua la tête et poussa un gros soupir.
--Ah! les jeunesses, murmura-t-elle; ça a-t-il des idées petites! On
voit bien, pauvres créatures, que vous ne connaissez encore rien de rien
à la vie... ou plutôt, vois-tu, j’en reviens à mes moutons; tu as un
faible pour ce monsieur de Luxeuil.
Clotilde haussa les épaules sans répondre, et acheva de se déshabiller
en chantonnant. La vérité était qu’elle regrettait Arthur, non pour
lui-même, mais par suite de la comparaison avec Melchior. Derrière le
calcul de la courtisane il y avait le goût de la femme qui répugnait à
l’échange, bien qu’en s’y soumettant. Puis, comme il arrive toujours, au
moment de rompre cette liaison, elle y trouvait des charmes auparavant
inaperçus: sa mémoire lui rappelait mille souvenirs endormis, réveillant
mille riantes images!... La mère Beauclerc était déjà sortie depuis
longtemps et l’actrice, demi-nue, continuait à rouler ses papillotes
avec distraction, lorsque ses yeux, fixés sur le miroir, virent tout à
coup la portière de velours se soulever doucement et la tête d’Arthur
apparaître. Elle se retourna avec un cri...
--Chut! interrompit de Luxeuil en imposant silence de la main.
--Vous ici! reprit-elle stupéfaite.
--La femme de chambre causait dans l’escalier, reprit le jeune homme, la
porte était ouverte, je suis entré comme un voleur.
--Alors personne ne t’a vu?
--Personne.
Une folle idée traversa l’esprit de l’actrice. Arthur n’avait point
encore reçu sa lettre; il ignorait ses intentions: la rupture pouvait
être remise au lendemain, et avant de tenter une nouvelle liaison, elle
trouvait l’occasion de faire au passé un tendre et dernier adieu; le
projet fut aussitôt accepté que conçu, et courant à la porte par
laquelle de Luxeuil venait d’entrer, elle la referma vivement et poussa
le verrou.
XVII
Rupture.
Le jour, depuis longtemps levé, pénétrait à travers les doubles rideaux
et inondait la chambre de joyeuses clartés: assis sur un fauteuil près
de la fenêtre, Arthur écrivait un billet tandis que Clotilde, encore
couchée, luttait contre un reste de sommeil. Tout à coup on frappa à la
porte.
--Ouvrez, balbutia l’actrice qui oubliait avoir fermé la veille.
--C’est le valet de monsieur de Luxeuil, dit la femme de chambre du
dehors.
Arthur alla tirer le verrou.
A sa vue la femme de chambre fit deux pas en arrière.
--Monsieur est là! s’écria-t-elle.
--Sans que vous le sachiez, répliqua l’actrice, ce qui prouve qu’on
entre ici comme sur le Pont-Neuf. Voyons, préparez-moi tout ce qu’il
faut pour me lever.
Elle s’était mise sur son séant et avait ôté sa coiffure de nuit pour
relever ses cheveux. Arthur reparut bientôt des lettres à la main et
s’approcha de la fenêtre pour les lire, tandis que l’actrice se faisait
chausser et passait une robe de chambre de cachemire blanc. Il parcourut
d’abord l’adresse de plusieurs billets, à travers le papier desquels on
apercevait des colonnes de chiffres annonçant clairement des mémoires de
créanciers, puis une lettre plus volumineuse avec le timbre de Bayeux,
et enfin une douzaine de circulaires portant l’inévitable estampille des
frères Bidault. Il rejeta le tout sur la table, sans rien ouvrir,
s’arrêta à une petite missive, dont l’enveloppe glacée exhalait une
forte odeur d’ambre, et en examina la suscription.
--Dieu me pardonne! on croirait que c’est votre écriture, ma chère,
dit-il en se tournant vers Clotilde, voyez donc?
L’actrice jeta un regard sur la lettre et ne put retenir une
exclamation.
--Est-ce que vous m’auriez vraiment écrit? demanda de Luxeuil.
--Pourquoi pas? répliqua-t-elle en prenant son air résolu.
--Diable! c’est une faveur rare, reprit Arthur d’un ton légèrement
ironique, et cela ne vous arrive d’habitude que dans les occasions
solennelles; il y a donc quelque chose de nouveau?
--Ça se peut.
--Quelque négociation diplomatique trop délicate pour être traitée de
vive voix?
--Justement.
--Vous piquez ma curiosité et j’ai hâte de connaître...
--Ça vous est facile, dit Clotilde, qui faisait évidemment provision
d’assurance pour l’explication dont elle était menacée.
Malgré son prétendu empressement, de Luxeuil brisa le cachet et dégagea
le billet de son enveloppe avec une visible lenteur: il savait que les
autographes de Clotilde se payaient en général fort cher, et qu’elle
n’écrivait que pour des réclamations sérieuses. Aussi, cherchait-il,
tout en dépliant la lettre, le moyen d’éluder la demande qu’il prévoyait
sans la connaître. L’actrice, de son côté, s’était placée devant son
miroir en fredonnant et suivait de l’œil tous les mouvements du jeune
homme. Lorsqu’il commença la lettre, celui-ci crut à une plaisanterie,
et ce fut seulement arrivé au _post-scriptum_ que la chose lui parut
sérieuse. Encore eut-il besoin de lire une seconde fois pour s’en
assurer. Bien que cette rupture ne pût le surprendre, il en demeura un
instant étourdi, mais il se remit presque aussitôt. Dans la carrière
galante qu’il avait parcourue, de pareils événements étaient trop
ordinaires pour qu’il n’y eût point pensé d’avance: c’était un de ces
échecs prévus pour lesquels la fashion avait établi certaines règles que
l’on ne pouvait violer sans s’exposer au ridicule. Quel que fût le
dépit, il fallait, comme le gladiateur, tomber selon les traditions du
cirque et dans l’attitude voulue. De Luxeuil comprima donc son premier
élan; il tourna la lettre en tous sens, comme s’il eût voulu s’assurer
qu’elle ne renfermait rien de plus, la parcourut de nouveau pour gagner
du temps et mieux se remettre, puis, se tournant vers Clotilde, qui
continuait à défaire ses papillotes:
--Comment donc! ma chère, dit-il avec une colère contenue qui
s’efforçait d’imiter l’ironie, mais vous avez un véritable talent
épistolaire. Sauf l’orthographe, qui vise un peu trop au pittoresque,
votre lettre me paraît un chef-d’œuvre.
--Oh! vous pouvez vous en moquer, dit Clotilde embarrassée de la
tranquillité d’Arthur; je l’ai écrite comme j’ai pu, et bien malgré moi.
--Pourquoi cela? reprit de Luxeuil, vous étiez complétement dans votre
droit; le terme peut être indifféremment déclaré par le propriétaire ou
par le locataire.
--Eh bien! merci, s’écria Clotilde, vous me regardez alors comme un
appartement à louer? Du reste, je vous permets tout, vu que vous devez
m’en vouloir.
--Moi! interrompit de Luxeuil en riant avec effort; oh! charmant! elle
me croit contrarié.
Clotilde le regarda d’un air de surprise mêlé de dépit.
--Ça vous est donc égal? s’écria-t-elle.
--Du tout, reprit Arthur, ne voyez-vous pas, au contraire, que je suis
désespéré... Comment pourrait-on perdre sans regret des charmes... qui
augmentent chaque jour.
Clotilde se mordit les lèvres. Depuis quelque temps en effet, elle
luttait contre un embonpoint toujours croissant, et qui lui inspirait de
sérieuses inquiétudes.
--Malheureusement, je devais m’attendre à cet abandon! continua de
Luxeuil, qui comprit qu’il avait touché le point sensible; il y a
maintenant à Paris trop d’Orientaux amoureux des beautés développées...
Je parie, ma chère, que vous êtes en pourparlers avec l’ambassade
ottomane.
L’actrice haussa les épaules.
--Dans ce cas, tenez bon, continua Arthur du même accent persiffleur; la
beauté est pour ces messieurs une question de poids, et vous avez à cet
égard un avenir incalculable!...
--Ah! vous m’ennuyez à la fin! s’écria Clotilde poussée à bout; si
j’engraisse physiquement plus que de raison, vous, mon cher, vous
maigrissez pécuniairement plus qu’il ne faudrait.
Ce fut au tour d’Arthur de se mordre les lèvres.
--C’est gentil de faire le millionnaire, continua-t-elle aigrement, mais
il ne faut pas que ce soit avec l’argent du carrossier, du maquignon et
du tapissier. Croyez-moi, mon petit, il est temps de mettre de l’ordre
dans vos affaires et de vous corriger de vos vices.
--Vous remarquerez que j’en ai déjà un de moins, fit observer de
Luxeuil, qui regarda l’actrice; mon _plus gros vice_. Quant aux autres,
je m’en corrigerai avec l’aide de Dieu et de mes créanciers. Je n’en
suis pas moins touché de votre sollicitude, ma belle, et, pour la
reconnaître, je vous donnerai un bon conseil.
--Je n’en veux pas.
--Parce que vous ne pourrez jamais me le rendre, n’est-ce pas? mais je
vous en fais cadeau. Vous avez, sans doute, déjà trouvé l’heureux
infortuné qui doit me remplacer.
--Oui, je l’ai trouvé! interrompit Clotilde aigrement, et je peux
choisir entre plusieurs, si je veux.
--Ne choisissez pas! reprit Arthur.
--Pourquoi cela?
--Parce qu’il vaut mieux les garder tous.
L’actrice lui lança un regard flamboyant.
--S’ils oubliaient les fins de mois comme certaines gens que je connais,
c’est possible, dit-elle avec intention; mais il y a un millionnaire...
oui, Monsieur, un millionnaire... seulement il n’est pas grand seigneur!
ce qui fait qu’il ne se croit pas obligé d’être insolent, et qu’il paie
ses dettes. Ça vous paraît bien mauvais genre, hein?
Arthur avait avidement recueilli le renseignement qui venait d’échapper
à l’actrice, mais il ne laissa rien paraître.
--Mon Dieu, vous appuyez bien sur le mérite de payer ses créanciers,
dit-il avec une hauteur railleuse; est-ce que par hasard, je resterais
votre débiteur? Voyons, dans ce cas, réglons nos comptes: donnez votre
chiffre.
Quelle que fût son impudence, mademoiselle Beauclerc recula devant une
demande faite de cette manière et sur ce ton.
--Il ne s’agit point de cela, dit-elle, je ne vous ai point parlé de
moi.
--Ah! j’y suis, s’écria de Luxeuil, en retournant la lettre de l’actrice
qu’il tenait toujours à la main; ce billet a dû être écrit hier soir?
--Certainement, dit Clotilde.
--Avant mon arrivée.
--Eh bien?
--Eh bien! alors, ma chère, je n’avais aucun droit de me présenter ici;
notre contrat de mariage était déchiré; vous ne m’avez reçu que par
hospitalité, pour me rendre service, et tout service rendu mérite
récompense.
Et parlant ainsi, il avait tiré de sa poche un portefeuille dans lequel
il prit un billet de banque qu’il présenta à Clotilde. Celle-ci devint
pourpre. En voyant de Luxeuil ouvrir sa lettre, elle s’était préparée à
combattre ses reproches, et sa froideur moqueuse l’avait déjà
déconcertée, mais ce dernier acte mit le comble à son désappointement.
Habituée à recevoir le prix de ses complaisances sous des formes qui en
déguisaient la honte, elle avait mis sa dignité à éviter tout ce qui
révélait trop clairement le marché; là était, à ses propres yeux,
l’étroite limite qui la séparait de la prostituée. Aussi cette offre de
paiement immédiat et direct lui sembla-t-il le plus sanglant de tous les
outrages. Elle recula avec un geste violent.
--Par exemple! s’écria-t-elle, il faut que vous soyez bien insolent!...
--D’offrir si peu, interrompit Arthur, qui feignit de se méprendre sur
le motif de l’indignation; je puis augmenter la somme, ma chère.
--Sortez d’ici, cria Clotilde dont les yeux lançaient des flammes et qui
lui montra la porte; sortez d’ici tout de suite ou j’appelle!
De Luxeuil éclata de rire.
--Il faut avouer que les rôles sont singulièrement intervertis, dit-il,
ravi de la fureur de l’actrice; c’est moi que l’on congédie et c’est
vous qui menacez!... décidément vous n’êtes point dans votre bon sens.
--Ah! quel gueux! s’écria Clotilde à qui le sang-froid d’Arthur donnait
des transports de rage.
--Le mot est peu littéraire, fit observer celui-ci en ricanant, mais il
avait cours sans doute dans la loge de la mère Beauclerc. Du reste, je
ne veux pas vous retenir plus longtemps, ma belle; vous attendez
peut-être votre millionnaire et je craindrais que ma présence ne
l’effarouchât. Je vais m’occuper sur-le-champ de vous faire renvoyer le
bracelet que vous voulez bien garder en mémoire de moi... ce qui est une
résolution pleine de sagesse! car toute liaison peut se rompre, mais
_les souvenirs restent_!...
Il prit sa canne, son chapeau, et déposant sur la toilette le billet de
banque:
--Si je dois davantage, vous enverrez votre quittance, dit-il, ceci est
une dette d’honneur... comme toutes les dettes qu’on ne peut avouer.
Il venait de sortir lorsque la porte opposée s’ouvrit pour donner
passage à la mère Beauclerc. Sa fille s’était laissée tomber sur le
divan.
--Qu’est-ce que c’est? Comment, tu pleures! s’écria la grosse femme.
L’actrice pleurait en effet, mais de rage.
--Ah! le misérable, le sans-cœur, balbutiait-elle.
--C’est donc vrai que tu l’as reçu?
--Oh! je me vengerai! à tout prix je me vengerai!
Elle arrachait avec fureur les torsades du coussin placé près d’elle. La
mère Beauclerc le retira.
--Faut pas _dégraboliser_ les meubles pour ça, interrompit-elle.
Qu’est-ce donc qu’il t’a encore fait, ce gredin-là?
--Ce qu’il m’a fait, répéta Clotilde en fermant les poings; je ne
pourrai jamais vous dire tout. D’abord, il a ri de ma lettre... Il a en
l’air content d’avoir son congé.
--Par exemple!
--Il m’a traitée comme la dernière des créatures.
--Toi?
--Parce que j’engraisse!
Madame Beauclerc bondit sur elle-même.
--Ah! le brigand, s’écria-t-elle, il veut te déprécier. Pourquoi que je
ne me suis pas trouvée là!
--Et bien pis que tout ça, reprit Clotilde d’une voix entrecoupée.
--Encore pis? répéta la grosse femme hors d’elle.
--Il a osé...
--Quoi donc?
--M’offrir de l’argent...
L’exaspération de l’ex-portière au lieu de grandir, parut s’arrêter tout
à coup.
--Ah! il t’a offert... de l’argent, reprit-elle en regardant
instinctivement autour d’elle...
Son œil rencontra le billet de banque laissé par de Luxeuil.
--C’est sans doute ça, dit-elle en avançant la main.
--Donnez, s’écria Clotilde, je veux le lui renvoyer en morceaux.
Mais la mère Beauclerc avait reculé de trois pas avec le billet.
--Lui, c’est un polisson, dit-elle; mais son argent n’a aucun tort à ton
égard.
--Je vous dis que je n’en veux pas.
--Alors, c’est moi qui le garderai.
--Non, rendez-moi ce billet, entendez-vous; rendez-le moi, il me le
faut.
L’actrice, irritée, poursuivait madame Beauclerc, qui cherchait à lui
échapper; enfin celle-ci fourra le précieux papier dans son châle, et, y
appuyant les deux mains:
--Vous ne l’aurez pas, Clotilde, s’écria-t-elle, quand vous devriez
m’arracher la vie.
Il y avait dans le mouvement de la portière et dans l’énergie de son
accent quelque chose de si grotesquement majestueux, que Clotilde
s’arrêta tout à coup: la pose de la grosse femme défendant son billet
lui rappela celle du fameux écuyer de Franconi défendant son drapeau,
et, prise d’une subite gaieté, elle éclata de rire. Madame Beauclerc,
habituée à ces changements d’humeur, n’en parut ni surprise ni blessée.
--Riez, folle que vous êtes, dit-elle en haussant les épaules, mais,
pendant ce temps, l’heure de la répétition arrive.