Au milieu des cris de surprise qui s’élevèrent, il y en eut trois d’une

inexprimable terreur poussés par Richard, par la fermière et par sa

fille: Romain et Fareu restèrent seuls muets; le saisissement les avait

pétrifiés.

La mère Louis s’était levée, hors d’elle; à la vue d’Honorine

ruisselante d’eau et immobile, elle s’écria:

--Ah! Dieu sauveur! elle est noyée.

--Non, dit Marcel, tout à l’heure elle a parlé.

--Mais qu’est-il donc arrivé? d’où vient-elle?

--Vous saurez tout... plus tard... Ce qu’il faut maintenant, c’est un

médecin.

--Allez chercher le _mière_! cria la mère Louis.

Deux des domestiques qui l’avaient suivie y coururent pendant que de

Gausson déposait Honorine sur un lit, dont la grand’mère s’approcha avec

de bruyantes lamentations.

--Seigneur Jésus! dans quel état la voilà! s’écriait-elle, en prenant la

main de la jeune femme; froide comme marbre et les yeux clos...

_Mezette_, pauvre _mezette_, est-ce que tu ne m’entends pas, dis? Ah!

elle a _groucé_ (remué), monsieur Marcel; y a encore du remède. Ouvre

les yeux, _mezette_, je t’en prie; c’est moi, c’est grand’mère.

Elle était penchée sur Honorine, qu’elle secouait et qu’elle embrassait

avec une tendresse mêlée d’impatience. La jeune femme parut enfin se

ranimer; elle ouvrit et referma les yeux plusieurs fois, comme si la

lumière l’eût blessée, regarda la mère Louis et voulut murmurer quelques

mots; la vieille paysanne fit un geste de joie.

--Bon! tu es revivante! s’écria-t-elle en frappant dans ses mains; garde

les yeux ouverts, _mezette_; reviens à ton _esto_; c’est rien, va, c’est

rien du tout; nous allons bien te _migeoter_ et demain y n’y paraîtra

plus. Mais comment donc qu’ça t’est arrivé? et par quel hasard que le

voisin s’est trouvé là?...

--Par un hasard dont je devrais remercier Dieu à deux genoux, dit Marcel

encore palpitant, car quelques instants plus tard le crime était

accompli!

Il raconta alors en mots rapides et entrecoupés la rencontre que le

lecteur connaît déjà, les soupçons qu’elle avait fait naître en lui, ses

recherches au bord de l’Esques, où des gémissements l’avaient enfin

conduit jusqu’à Honorine, emportée par le courant au milieu des roseaux.

On devine les exclamations de surprise et d’épouvante des auditeurs.

Françoise qui s’était approchée, sanglotait en baisant les mains de sa

jeune maîtresse; la mère Louis jurait qu’elle découvrirait les

_haingeux_ (méchants) qui avaient voulu lui égorger sa _mezette_, et les

gens des Motteux se perdaient en conjectures.

Marcel venait de finir son récit lorsque Vorel arriva avec les

domestiques qui avaient couru l’avertir. Il paraissait vivement ému, et

s’informa, dès la porte, avec anxiété, de l’état d’Honorine.

--Venez, venez, mon _mière_, dit la mère Louis joyeusement, il n’y a pas

trop de mal, grâce à ce _fel_ gars qui me l’a retirée de la mort. La

voilà qui se ravigote, regardez: elle va pouvoir nous raconter comment

la chose s’est passée.

--Ne la fatiguez pas, de grâce, interrompit le médecin, ce qu’il lui

faut par-dessus tout c’est du repos...

--Laissez-la nous dire seulement quelques mots, reprit la vieille

paysanne.

Mais Vorel s’y opposa en déclarant qu’il fallait la laisser se remettre

et changer ses vêtements.

Françoise se dépouilla d’une partie des siens, et la fermière du Vrillet

fournit le reste. Le médecin, qui s’était écarté de quelques pas avec

Marcel, pendant cette toilette, apprit de lui tout ce que le jeune homme

avait déjà raconté avant son arrivée; il se rapprocha ensuite et engagea

la mère Louis à se rendre aux Motteux pour revenir avec le char-à-banc;

mais celle-ci, qui avait déjà commencé à questionner Honorine, résista à

toutes ses instances et voulut d’abord l’entendre.

La jeune femme, dont l’affaissement commençait à se dissiper, apprit

alors de quelle manière elle avait été enlevée à l’improviste par trois

hommes rencontrés près du petit sentier. Pendant qu’elle parlait, les

gens du Vrillet s’étaient groupés au coin le plus obscur, de peur de

laisser voir leur trouble, et écoutaient dans une angoisse inexprimable.

Quant à Vorel, il se tenait debout près du lit, la tête penchée, une

main sur le pouls d’Honorine. Aucune pâleur, aucune contraction ne se

faisait remarquer sur son visage, seulement la veine qui traverse le

front était gonflée!

--Et tu n’as pas reconnu les scélérats qui t’ont prise? demanda la mère

Louis, quand sa petite-fille eut achevé.

--Ils étaient masqués, répondit-elle.

--Mais tu as au moins remarqué leurs habits?

--Je n’ai point eu le temps.

--Et leur voix?

--Ils n’ont point parlé.

--De sorte que quand on te les montrerait tu ne pourrais pas dire: les

v’là!

--Non.

Un frisson de soulagement parcourut le groupe caché dans l’ombre; Vorel

ne fit aucun mouvement, mais la veine de son front s’effaça.

--Que le diable m’épouse si j’y comprends rien! reprit la vieille

fermière: les gens du pays ne peuvent pas avoir fait un pareil coup;

faut que ce soient des _horsains_ (étrangers).

--Mais dans quel intérêt auraient-ils commis ce crime? objecta de

Gausson.

--Au fait, ils ne lui ont rien pris, continua la paysanne; c’est pas des

voleurs; pourquoi donc alors qu’ils en voulaient à la _mezette_?

--Oh! je sais bien moi! dit tout à coup une voix grêle et traînante.

Les regards se tournèrent vers le foyer et l’on aperçut le fils de Vorel

accroupi sur l’âtre.

L’idiot, qui avait entendu crier que la dame de Paris était assassinée,

s’était levé sans rien dire; il avait suivi le médecin à son insu, et au

milieu du trouble général, personne ne s’était aperçu de son arrivée.

Assis à l’angle du foyer, il avait donc tout écouté et tout vu. Or, quel

que fût l’affaiblissement intellectuel et moral de cette nature,

quelques lueurs de la flamme divine y survivaient encore. L’idiotisme

chez Henri était moins l’effet d’une organisation manquée que d’une

organisation détruite; cette âme n’était que cendres et ruines; mais

sous ces débris pétillaient encore, par instants, quelques étincelles.

Depuis l’arrivée d’Honorine surtout, ces éclairs de lucidité étaient

devenus plus fréquents; ainsi que nous l’avons déjà dit, sa douce

influence avait fait germer quelques bourgeons dans cette terre stérile,

et la mère Louis elle-même s’était émerveillée deux ou trois fois de ce

que le _grand’jodane eût l’air d’un humain_. L’annonce que la dame de

Paris avait été tuée et la vue d’Honorine, pâle, échevelée, mourante,

avaient produit chez Henri une secousse qui sembla soulever,

momentanément, le voile de plomb étendu sur son intelligence; à force de

sentir, il put comprendre et se rappeler. Ce fut d’abord un travail lent

et confus; mais insensiblement le jour se fit dans cette âme, et, au

moment où il s’écria:--Je sais bien moi! il avait une complète

conscience et de ce qu’il avait entendu et de ce qu’il venait de dire.

Son regard exprimait sans doute quelque chose de cette illumination

intérieure, car la mère Louis, qui ne se donnait point habituellement la

peine de lui répondre, se tourna de son côté et dit d’un ton dans lequel

l’ironie n’était qu’une habitude.

--Tu sais quelque chose, toi, _grand’jodane_?

--J’étais réveillé, reprit l’idiot, qui tenait les yeux fixés devant

lui, comme s’il eût vu ses souvenirs, j’ai entendu marcher dehors...

puis causer... je me suis levé... la fenêtre était ouverte... il y avait

deux hommes dans le jardin.

--Ne voyez-vous pas qu’il va nous raconter un rêve, interrompit Vorel;

en voilà assez, Henri.

--Non, laissez-le parler, reprit la mère Louis que l’air de l’idiot

frappait de plus en plus; voyons, _grand’jodane_, qu’est-ce que

c’étaient que ces hommes?

--Le petit avait un habit comme tout le monde, et le grand ressemblait

aux images des livres.

--Vous voyez bien qu’il divague! interrompit de nouveau le médecin.

--N’importe, reprit la paysanne; et qu’est-ce que disaient les deux

hommes, mon gars?

--Ah! d’abord j’ai pas entendu! répliqua l’idiot... ils parlaient trop

bas. Mais après le grand a dit: Elle est bien noyée!

--Il a dit cela! s’écria la mère Louis.

--Et alors, reprit Henri, l’autre a répondu: le bourgeois sera content.

Tout le monde fit un geste de stupéfaction; la veine se gonfla de

nouveau au front de Vorel.

--Je suis véritablement désolé, dit-il en s’approchant sans affectation

de son fils, que vous preniez garde aux folies de cet innocent; c’est

l’encourager.

--Qu’est-ce que ça vous fait, interrompit la fermière des Motteux avec

impudence, puisque nous voulons l’écouter!.... ont-ils encore dit autre

chose, mon ami?

--Oui, murmura l’idiot d’une voix moins assurée.

--Eh bien! raconte tout...

--Ils ont dit, reprit Henri, ils ont dit...

Mais ses yeux avaient rencontré ceux du médecin qui semblaient le

fasciner. Il balbutia quelques instants, puis l’éclair d’intelligence

qui brillait dans son regard s’éteignit, il baissa la tête et se mit à

se balancer avec un murmure monotone sans que les questions de la mère

Louis et de Marcel pussent l’arracher à son hébétement.

Vorel fit alors observer doucement que la confusion de l’idée avec le

fait, était une conséquence naturelle de l’état dans lequel se trouvait

Henri. Il entra même à ce sujet dans quelques explications

physiologiques, puis passant à l’événement dont Honorine avait failli

être victime, il demanda si l’on ne pouvait pas l’attribuer à une

méprise.

C’était ouvrir aux imaginations une nouvelle voie dans laquelle elles se

précipitèrent. Chacun se mit à chercher d’où pouvait venir l’erreur; on

épuisa toutes les suppositions. Enfin, l’arrivée du char-à-banc que l’on

avait envoyé demander y mit momentanément un terme. On y porta Honorine

qui prit le chemin de la ferme, accompagnée de la mère Louis et de

Marcel, tandis que le médecin retournait au manoir avec Henri.

Celui-ci, qui avait repris son allure habituelle, marchait en

chantonnant et en repoussant du pied, devant lui, les pierres de la

route. Vorel suivait, le regard fixé sur l’idiot.

Quiconque eût pu lire l’expression de ce regard à travers les lunettes

sombres qui le cachaient, se fût senti glacé. C’était à la fois de la

terreur, de la colère, de la haine! Les bras croisés sur sa poitrine,

comme pour comprimer son agitation intérieure, le médecin continuait, au

fond de son esprit, une de ces méditations entrecoupées auxquelles le

monologue dramatique a donné une voix. Les pensées se succédaient en lui

comme autant de traits sombres et rugissants.

--Vivante!... tous mes efforts inutiles.... et si l’on allait

découvrir.... Cet idiot sait... tout peut-être!... et sa vie m’est

nécessaire... C’est par lui que je possède, que j’hérite!... Oui... mais

son intelligence n’est point encore assez éteinte; il ne faut plus qu’il

voie, qu’il entende, il ne faut plus qu’il parle surtout... je saurai

l’empêcher...

Ici la pensée de Vorel cessait de se formuler; son esprit flottait entre

mille projets confus à peine entrevus et aussitôt abandonnés; enfin un

mot prononcé intérieurement sembla fixer ses irrésolutions. Il hâta le

pas pour rejoindre Henri, qui venait d’arriver au manoir.

La Sureau les attendait curieuse de savoir ce qui s’était passé. Vorel

répondit brièvement et lui reprocha d’avoir laissé l’idiot le suivre au

Vrillet.

--Pardi! c’est pas ma faute, s’écria la servante. J’ai _huché_ après

lui, mais il s’en est fui comme un _autenais_ (poulain) échappé.

--Je crains que cette sortie, au milieu de la nuit, ne vaille rien pour

lui, reprit Vorel; chauffez son lit et faites-le coucher sur-le-champ.

--Soyez tranquille, je vas le mettre dans sa niche comme un petit Jésus.

--Il faudrait aussi lui faire prendre quelque chose de chaud.

--Oui.

--Et fermer ses volets.

--Je les fermerai.

La Sureau se hâta, en effet, d’exécuter les ordres de son maître, en

reprochant à Zozo d’être sorti sans permission, et lui déclarant qu’il

ne méritait pas d’avoir un père si occupé de sa santé.

L’idiot venait de se coucher, lorsque Vorel entra lui-même avec le lait

chauffé par sa servante; il le présenta à son fils qui, après l’avoir

goûté, déclara qu’il le trouvait amer; mais la Sureau se récria, et, sur

l’ordre de son père, le _grand’Jodane_ acheva de boire.

Il ne tarda pas à tomber dans un sommeil lourd qui parut rassurer

également le médecin et la servante, et tous deux le quittèrent.

Cependant rentré chez lui, Vorel ne se recoucha point. Après s’être

promené quelque temps, il ouvrit un portefeuille et en retira les deux

lettres remises par Moser; c’étaient celles de Marcel et d’Honorine. Il

les lut en entier; puis, s’asseyant devant son secrétaire, il traça

quelques lignes en déguisant son écriture, joignit son billet aux

lettres, et réunissant le tout sous une enveloppe cachetée, il y mit

pour adresse:

RIGHT

_A Monsieur_

CENTER

<sc>Arthur de Luxeuil,</sc>

_Rue de Lille, 17. Paris_.

XVI

Soirée de grisette.

C’est une étrange existence que celle de la femme qui choisit le

théâtre, non pour y cultiver un art, mais pour y exposer sa beauté. Si

elle _réussit_, vous la voyez subitement transportée de la loge ou de la

mansarde au milieu de tous les raffinements de l’opulence. Hier, son

cercle ne se composait que de commis marchands et de clercs d’avoué,

aujourd’hui la voilà mêlée, par la galanterie, à ce que la naissance, la

richesse ou la politique ont de plus renommé.

Comme tous les parvenus, du reste, elle apportera dans cette fortune

inattendue, une exagération de luxe, d’égalité et de manières qui

trahira son ancienne condition. Trop longtemps pauvre pour avoir appris

à compter, elle sèmera l’or avec l’insouciance qu’elle mettait autrefois

à semer les gros sous; trop longtemps confondue dans les derniers rangs

pour savoir tenir sa place dans les premiers, elle outrera le ton de

l’aristocratie. Quoi qu’elle fasse, la liberté et le naturel manqueront

toujours à ses grands airs; on y sentira le rôle appris. Elle-même s’en

lassera parfois. Ennuyée de ces plaisirs dispendieux qui ne lui

rappellent rien, elle regrettera les joies faciles de ses pauvres

années, cette vie de bohémien passée sous les toits, au milieu de la

senteur des giroflées et du gazouillement des hirondelles, alors qu’on

avait une seule robe, lavée le samedi soir pour la partie de campagne du

dimanche, une seule collerette qu’on repassait dans un livre, et un

chapeau de paille cousue dont on devait encore les rubans.

Ah! quelles belles promenades, quelles joyeuses parties! Que de danses,

de rires, de chants, de plaisanteries! Si le cœur a tressailli une

seule fois, c’est dans ces années de liberté et d’insouciance. Aussi, le

souvenir en est-il toujours resté charmant. Aussi, vienne l’occasion, et

la grande dame se refera grisette quelques heures pour retrouver ses

folles gaietés, boire du cidre et faire des farces.

C’était à une fantaisie de ce genre qu’il fallait attribuer le singulier

désordre dans lequel se trouvait le logement de Clotilde. L’actrice,

fatiguée des soupers fins et des roués de la fashion, avait voulu

revenir à un de ses plaisirs d’autrefois, alors qu’elle chantait

l’opéra-comique à la classe de M. Ponchard, et donnait, dans la loge de

sa mère, des thés composés d’eau sucrée et de marrons. Les invités

avaient été choisis en conséquence. C’étaient, outre Floridor, la nièce

du cocher, grande élève du Conservatoire, noire et laide, mais qui

avait adopté la danse pour faire valoir des formes capables de compenser

tout le reste; une modiste du troisième, moins occupée de coiffures que

de bals masqués; deux musiciens de Valentino et un jeune étudiant

dentiste, récemment arrivé de Normandie; tous trois locataires des

combles.

Euphrosine, liée depuis peu avec le co-intéressé d’un agent de change,

était arrivée par hasard au moment de la soirée et avait été retenue par

Clotilde; enfin, la société particulière de madame Beauclerc complétait

le cercle: c’étaient, outre le cocher, la portière qui l’avait remplacée

au Marais et une garde-malade à qui elle donnait le titre de cousine.

Tout ce monde réuni dans l’élégant salon de l’actrice, formait trois

groupes principaux et distincts. Au fond se trouvait d’abord

l’ex-portière avec ses chiens et sa compagnie; les chiens dormaient

dispersés sur deux divans et la compagnie jouait aux cartes en buvant du

_vin cacheté_. La conversation était sur ce point peu active et se

bornait à quelques réflexions philosophiques de madame Beauclerc,

entrecoupées, de loin en loin, par les grognements du cocher ou par les

dictons égrillards de la garde-malade.

Le second groupe était composé de la future danseuse, qui interrogeait

Euphrosine sur _son Monsieur_, d’un des musiciens lutinant la modiste,

et du jeune Normand uniquement occupé de rougir et de chercher ce qu’il

pourrait faire de ses mains. Après les avoir successivement employées à

brosser son chapeau, à battre le rappel sur ses genoux et à effiler les

glands du canapé, il venait enfin de suspendre ses deux pouces dans les

emmanchures de son gilet, attitude qui lui donnait, pensait-il, un air

d’aisance tout à fait parisien.

Enfin, près du foyer, se trouvaient l’autre musicien, Floridor, et

Clotilde qui avait fait apporter une poêle dans le salon, et qui

confectionnait des beignets aux pommes, en canezou de dentelle et en

robe de soie.

Il y avait entre ce dernier groupe et le second un échange continuel de

remarques, de rires et de plaisanteries, au milieu desquels Floridor

lançait, comme d’habitude, ses quolibets, tout en mangeant sournoisement

les beignets les mieux réussis.

Clotilde s’en aperçut.

--Eh bien! qu’est-ce qu’il fait donc, s’écria-t-elle en retirant

vivement l’assiette; il dévore tout, ce grand squelette-là? Tu ne peux

pas attendre que j’aie fini mes beignets?

--Tu ne veux donc pas qu’ils finissent par la faim? objecta le comédien,

en appuyant sur le mot pour faire sentir le calembour.

--Je veux que nous mangions tous ensemble, reprit l’actrice; dis donc,

Phrosine, prépare le couvert, ma petite, voilà que j’ai bientôt plus de

pâte.

--Faut alors que j’aille chercher une table? demanda la jeune fille.

--Non, non, reprit Clotilde; une table serait un genre trop vertueux;

faut faire un repas de grisette; mets la nappe là, sur le divan.

--Je veux bien, s’il y avait une nappe.

--Est-elle princesse au moins, depuis qu’elle a son tiers d’agent de

change; prends la première chose venue.

--Un tire-botte ou un faux-col? fit observer Floridor.

--Je ne vois que ton écharpe de velours.

--Eh bien! est-ce que c’est pas bon? reprit Clotilde, qui fit jaillir la

friture autour d’elle; approche seulement le cidre qui est là-bas.

--Et des verres?

--Parbleu! ma chère, regarde, cherche ce qui pourra servir. S’il faut te

dire tout, alors y a pas de plaisir.

--Attendez, reprit la modiste qu’une pratique journalière avait rendue

habile dans cette science d’expédients; je vas vous aider. Quand on a un

peu d’idée, on trouve toujours moyen de s’arranger. J’ai donné le mois

dernier un déjeuner de six couverts avec deux assiettes. Dans le _petit

Dunkerque_ nous trouverons tout ce qu’il faut.

Les deux musiciens se joignirent à la modiste et trouvèrent en effet sur

les étagères de curiosités, les éléments d’un service complet. Les

coquilles d’huîtres perlières et les cocos sculptés tinrent lieu de

verres; les assiettes furent remplacées par des fragments de mosaïque,

et l’on servit à chacun, en guise de fourchettes, une belle flèche

madécasse armée de son arête. L’étudiant dentiste seul fut favorisé d’un

couvert chinois composé d’un cure-dents et de ses petits bâtons

d’ivoire.

Un grand couteau en silex, destiné à découper, et deux urnes

lacrymatoires métamorphosées en sucriers, complétèrent le service.

A sa vue Clotilde éclata de rire.

--A la bonne heure donc, s’écria-t-elle; voilà un couvert! Cristi! un

carabin de septième année n’aurait pas mieux fait la chose. Y vous

manque seulement des flambeaux, vu que le soleil se couche; eh bien! mes

enfants, voici une manière de candélabre, qui servira en même temps de

_surtout_. A ces mots elle apporta une mandoline indienne incrustée

d’ivoire et percée de plusieurs ouvertures, dans lesquelles on plaça des

bougies allumées. Floridor frappa trois coups sur un gong chinois pour

avertir que tout était prêt, prononça le _benedicite de Sardanapale_,

_arrangé à l’usage du dix-neuvième siècle_: et chacun s’assit par terre

autour du divan. On avait déjà commencé à entamer le plat de beignets,

lorsqu’on frappa à la porte du salon.

--Tiens, qu’est-ce qui vient là? demanda Clotilde sans se déranger.

--Passez votre chemin, bonhomme, on a donné à votre père, cria Floridor.

--Il n’y a personne, ajoutèrent les deux musiciens.

On frappa de nouveau.

--Entrez, dit Euphrosine, qui grignotait le beignet piqué à sa flèche

malgache.

La porte s’ouvrit et Marquier parut. Le petit homme qui avait la vue

basse fit d’abord quelques pas sans rien distinguer; mais il s’arrêta

tout à coup devant l’étrange couvert et les convives qui l’entouraient.

Un hourrah général l’accueillit.

--Offre donc à Monsieur ses talons pour s’asseoir, dit Floridor en

montrant le parquet.

--Monsieur est tambour de la garde nationale, ajouta un des musiciens.

--Donnez vos buffleteries, Mesdemoiselles.

--Et joignez-y ma bénédiction.

--Avec le moyen de s’en servir.

--Comment! s’écria Marquier étourdi et lorgnant autour de lui; vous avez

un _raout_, ma belle, et vous ne nous aviez point avertis.

--Non, dit le comédien, qui commençait son quatrième beignet, elle n’a

pas voulu d’hommes comme il faut... par décence et vu qu’il se trouvait

des demoiselles.

--Eh bien! pardieu! je m’invite, reprit Marquier.

--Servez une flèche à Monsieur et faites-lui place, dit Clotilde; je

vous avertis seulement, mon petit, que nous prenons tous au même plat,

comme les amis de Saint-Antoine.

--Monsieur en est, fit observer Floridor qui donna place au banquier

près de lui.

--Je vois que c’est une orgie de grisette, reprit celui-ci en s’asseyant

sur le tapis.

--Juste, cria Clotilde, on a droit d’être mauvais genre et on danse le

cancan; passez donc le plat au petit gros, vous autres.

--Ce sont des beignets? demanda Marquier qui cherchait à en piquer un

avec sa flèche sans pointe.

--Beignets de potiron au racahout, reprit gravement Floridor,

communément nommés beignets des sultanes, vu l’emploi que les lorettes

du grand seigneur font de ce légume savoureux.

--C’est moi qui les ai faits, interrompit Clotilde.

--Et le fauteuil rouge a tenu la queue de la poêle, acheva Floridor.

Marquier, qui était enfin parvenu à s’emparer d’un beignet, le déclara

excellent. L’actrice versa à boire, et la gaieté devint de plus en plus

expansive. Le cidre fini, on passa au vin muscat et du vin muscat au vin

de Champagne. Les musiciens, qui étaient gris, se livraient à des

plaisanteries équivoques; le jeune Normand, rouge comme une pêche en

espalier, se défendait à chaque instant plus mal contre les agaceries de

la nièce du cocher. Floridor seul avait conservé sa même figure blafarde

et son même flegme effronté. Il continuait à manger, à boire, à lancer

ses quolibets avec une continuité mécanique, tandis que Clotilde, folle

de gaieté, dansait une polonaise des plus hasardées avec Marquier. Mais

après trois ou quatre tours de salon, elle se laissa tomber sur un divan

en s’éventant avec un coussin.

--Ah! bah! vous n’avez pas le _chic_, s’écria-t-elle, on dirait que vous

avez peur de vous échauffer.

--Près de vous, cela se comprend, dit le banquier avec une galanterie

égrillarde.

Clotilde le regarda par-dessus son épaule nue.

--Ah! si vous retombez dans le genre pair de France, merci! dit-elle;

j’en ai assez comme ça.

--En effet, reprit Marquier qui jeta un coup d’œil dédaigneux sur la

réunion; je vois que vous vous ennuyez de la bonne compagnie.

--Tiens, c’est étonnant peut-être? vous ne parlez que de chevaux et de

Bourse. Vous, surtout, vous êtes amusant comme un almanach de cabinet.

--Ah! ah! est-elle méchante, dit Marquier en s’efforçant de rire, vous

voulez me taquiner, mais j’ai toujours été cité pour mon bon caractère,

ma belle; je ne me fâche jamais... mal à propos, et, la preuve c’est

que je veux vous rendre un service.

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 12 / 27 段