voulions être raccourcis.
--Faut bas, faut bas, interrompit gaiement Moser; on n’est jamais trop
crand.
--Excepté quand il faut mettre les pantalons des autres! fit observer
Jacques, en regardant le maillot de l’Alsacien, qui ne pouvait rejoindre
la veste; du reste l’affaire en question n’est pas commode; il y aura
des précautions à prendre. Et d’abord, dis-moi, tu es allé à la ferme
des Motteux?
--Rien qu’une fois; y a là une betite, tu sais pien, celle que nous
affons vue à l’_hôtel des Étranchers_; elle m’a regonnu et j’ai bas osé
retourner.
--Mais il y a aussi une jeune dame de Paris.
--Ah! foui, matame Honorine? J’ai là une lettre bour elle.
--Une lettre, d’où te vient-elle?
--C’est une varce, reprit Moser en riant; une cholie varce. Imachine-toi
que c’matin en refenant de faire ma tournée, je bassais près du vercher
qui est là, plus pas, quand je fois un pourcheois qui sort du pois, tout
toucement, tout toucement; il recarte s’y a bersonne, y gourt au bommier
qui est au port du gemin et pouff! y chette une lettre dans le fieux
tronc.
--Tiens!
--C’est ce que j’ai dit: diens! mais guand il a été barti, je me suis
abroché du bommier.
--Et tu a pris la lettre?
--Chuste!
--Donne-la.
--Bourquoi faire, tu beux bas lire la nuit?
--Ah! c’est vrai, mais tu l’as lue, toi?
--Foui, foui; faut pien faire quéq’chosse bendant le jour; on beut pas
touchours tormir?
--Eh bien! qu’est-ce qu’elle chante?
--Elle jante la romance:
Faut que vous m’aimiez, mon betit cœur.
--Ah! diable!
--Et buis y s’blaint.... y temande à foire matame Honorine; y la brie
d’aborter sa rébonse au bommier.
--Et sais-tu si elle l’a portée?
--Non, non, c’est blus tard, en refenant de gontuire la betite oufrière.
Je la fois basset tous les chœurs à dix heures.
--Et elle est seule?
--Toute seule.
Le Parisien parut réfléchir.
--Ce serait une bonne occasion, murmura-t-il; mais ce soir, c’est
impossible, il y aura par-là des gens qui nous empêcheraient de
travailler.
--Quelles chens?
--Les hommes du Vrillet: ils m’ont demandé de chasser le mauvais air de
leur ferme, je leur ai donné rendez-vous dans la cabane du verger pour
la cérémonie.
--Ah! pon, s’écria Moser réjoui; ça fera un betit goup de gommerce afant
de bartir; compien qu’ils ont bromis?
Jacques ne répondit pas. La tête baissée et les poings appuyés sur ses
genoux, il concentrait évidemment toutes les forces de son intelligence
sur une idée qui venait de surgir dans son esprit: le Juif qui le
comprit respecta sa méditation, et il y eut un assez long silence.
Enfin il se leva résolûment et frappant la terre du pied:
--J’ai notre affaire, monsieur Jérusalem, dit-il avec un éclat de gaieté
farouche.
--Un noufeau brochet? demanda Moser.
--Oui, mon vieux, reprit Jacques, à qui son idée souriait évidemment
d’une façon toute particulière; quelque chose de neuf, d’étourdissant.
Ca vaudra mademoiselle Georges dans _Lucrèce Borgia_. Tu te rappelles
_Lucrèce Borgia_?
--Barfaitement; c’est une bièce où nous afons _fait_ un pracelet.
--Oui.
--Un pien pel ouvrage, Barisien, le pracelet y fallait cent écus.
--Eh bien! mon ouvrage à moi nous en rapportera quatre cents, vieux
squelette, sans nous exposer à aucun désagrément.
--Gomment que tu feras tonc?
--Je vas te dire ça, reprit le Parisien en regardant le ciel. Mais il
doit être déjà neuf heures; nous allons _filer_ jusqu’à la lisière du
fourré pour que tu me montres le pommier qui sert de boîte aux lettres
et là je t’expliquerai tout. Envoie Sapajou en avant; il nous servira
d’éclaireur.
Moser appela le chien griffon qui, sur un signe, s’élança dans l’espèce
de corridor par lequel Jacques était entré. Les deux compagnons prirent
bientôt le même chemin et atteignirent l’enceinte extérieure des
_Grandes Mercs_.
Bien que le ciel fût sombre pour la saison, on pouvait encore distinguer
les objets d’assez loin. Une lueur morne qui filtrait à travers
l’atmosphère grisâtre, jetait sur la campagne une teinte pâle mais
uniforme, au milieu de laquelle les rochers, les arbres, les maisons, se
dessinaient en masses vigoureusement sombres. On entendait encore à
l’horizon quelques roulements de charrettes et quelques bêlements de
troupeaux, mais ni chants, ni cris d’appel, car la contagion avait
suspendu les réunions dans les fermes et les rondes dansées devant les
seuils. Chacun demeurait renfermé chez soi, oppressé par la tristesse.
Moser et le Parisien purent donc atteindre les vergers du Vrillet sans
faire aucune rencontre.
Arrivés là, ils s’abritèrent derrière un massif de noisetiers toujours
gardés par _Sapajou_ qui faisait sentinelle à quelques pas, l’oreille
droite et le museau au vent.
Là, Moser désigna à son compagnon l’arbre choisi pour la correspondance
établie entre Honorine et Marcel. C’était un de ces pommiers appelés
Marin-Onfroy, du nom de leur introducteur en Normandie, et qui, à en
juger par son apparence de vétusté, pouvait dater de l’époque même de
cette introduction. Le tronc miné par les ans ne conservait de sève qu’à
sa surface, et les branches desséchées pour la plupart, n’avait plus
pour ornement que la verdure parasite du gui.
A environ trente pas du vieil arbre s’élevait une de ces huttes en
torchis, recouvertes de paille, destinées à abriter un gardien pendant
la récolte. C’était là que Jacques avait donné rendez-vous aux gens du
Vrillet. Il les aperçut déjà rassemblés à la porte et attendant son
arrivée.
Après avoir examiné avec soin la disposition des lieux qu’il trouva
favorable à son projet, et donné à Moser toutes les instructions
nécessaires, il quitta le massif de noisetiers, fit un long détour et
rentra enfin dans le verger par un côté opposé.
Ceux qui l’attendaient l’aperçurent et vinrent à sa rencontre.
Il y avait là outre Romain, son oncle Pierre Fareu, vieil avare au
cœur d’acier, son jeune frère Richard, chez qui les superstitions
populaires étouffaient toute conscience, sa femme et sa fille âgée de
douze ans.
Le Parisien les compta du regard, puis entra sans rien dire dans la
hutte.
Le choix qu’il avait fait de cet abri écarté pour l’accomplissement de
ses sortiléges, avait d’autant moins surpris les gens du Vrillet, qu’il
était en tout conforme à la tradition. C’était toujours dans un lieu
solitaire et inhabité, que de pareilles opérations devaient s’accomplir.
Pierre Fareu se rappelait avoir assisté, dans sa jeunesse, à une de ces
évocations magiques, entreprise pour démasquer un voisin soupçonné
d’_avoir le cordeau_[B], et elle avait lieu dans une bergerie
abandonnée. Instruit par les leçons d’un mendiant de Falaise, longtemps
voué à la profession de sorcier, et qu’il avait eu pour compagnon de
chaîne à Toulon, le Parisien connaissait toutes les formes usitées pour
ces incantations, et ce qu’il y mettait de sa propre inspiration, selon
les besoins du moment, ne faisait qu’ajouter à l’infaillible effet
produit sur son auditoire. Cette fois surtout, l’importance du but à
atteindre l’engagea à plus de soins et d’efforts.
La hutte dans laquelle il se trouvait n’avait d’autre ouverture que la
porte et une fenêtre sans volet, trop étroite pour que l’on pût y
passer la tête. Il la parcourut d’abord en tous sens afin de s’orienter,
puis se plaça debout au milieu, se dépouilla jusqu’à la ceinture, et
commença à prononcer quelques paroles incompréhensibles, d’une
intonation de plus en plus accentuée. Enfin il se pencha et traça sur la
terre une ligne qui brilla quelques instants autour de lui comme un
cercle de flamme; il jeta alors trois cris d’appel, et presque au même
instant, un murmure semblable à celui d’une voix qui parle bas se fit
entendre vers la fenêtre. Tous les regards se tournèrent de ce côté,
mais sans rien apercevoir.
Jacques répondit en mots mystérieux, et l’entretien continua ainsi
quelques instants, jusqu’à ce que l’être invisible, qui semblait parler
dehors, eût poussé un rugissement accompagné d’une secousse dont la
cabane fut ébranlée.
La petite fille cacha sa tête sur les genoux de sa mère, qui n’avait pu
retenir une exclamation de saisissement; les trois hommes eux-mêmes
pâlirent.
Quant à Jacques, il s’était accroupi avec toute l’apparence de la
terreur; mais au bout d’un instant, il se redressa lentement, traça de
nouveau, autour de lui, plusieurs cercles de feu, murmura quelques
phrases cabalistiques, puis, respirant avec effort, il s’écria:
--Le grand Varou m’a parlé; je sais d’où vient le mal qui frappe le
pays.
--Et d’où vient-il? demanda Romain qui était le moins effrayé.
--Il vient d’une personne qui a un pacte rouge avec le noir-velu; le
pacte rouge lui donne le droit sur tout ce qui vit, depuis le moindre
animal jusqu’à l’homme fait.
--Alors, c’est elle qui a _enfantômé_ nos bêtes? reprit Fareu.
--Et elle les prendra toutes, y compris la _gerce_ (vieille brebis), et
le poulain.
Le vieux paysan joignit les mains d’un air consterné.
--Et après les bêtes, continua le sorcier, viendra le tour des enfants!
--Ah! Jésus! cria la femme de Romain en serrant sa fille entre ses
genoux.
--Et après les enfants, le reste! acheva Jacques.
Les trois hommes se regardèrent.
--Mais ne peut-on rien faire pour empêcher le mal? demanda Richard.
--Pour sauver les bêtes? continua Fareu.
--Et les enfants, ajouta la paysanne.
--Si on connaissait seulement la magicienne, murmura Romain d’un air
sombre.
--Quand on la connaîtrait, dit Jacques, ça empêcherait-il quelque chose?
--Oui bien, oui bien, reprit le fermier du Vrillet, dont la nature
violente commençait à se révéler, car, dans ce cas, je la
_matrasterais_.
--C’est le seul moyen d’échapper à son pouvoir, fit observer Richard.
--Et ça nous empêcherait d’être ruinés! continua Fareu.
--Faites-nous savoir quelle est la sorcière de malheur qui m’a enlevé
mes _banons_[C], reprit le fermier du Vrillet avec une exaltation
croissante; aussi vrai que v’là deux mains, je l’étranglerai comme une
_mauve_ (mauviette).
--Faut prendre garde de faire des promesses, objecta Jacques; si vous
n’alliez pas les tenir, le grand Varou se vengerait sur vous et sur moi!
peut-être qu’en connaissant la personne qui a amené la malédiction sur
le pays vous n’oserez plus...
--Moi! s’écria Romain avec rage, j’oserai pas me revenger de celle qui
m’a fait mourir une paire de bœufs! Dites donc, père Fareu, est-ce
que vous croyez que j’oserais pas?
--Je t’aiderai, répliqua le vieillard, pour sauver ce qui nous reste!
Perjou! si tu l’étrangles j’tirerai la corde.
--Et moi les pieds, ajouta Richard.
--Le nom seulement, dites le nom, reprit Romain; faut en finir tout de
suite.
Jacques parut céder, mais déclara que ce qui allait se passer demandait
certaines précautions. Il ordonna aux trois hommes de tirer leurs habits
et leurs chaussures, de se noircir le visage avec de la poudre de
charbon qu’il avait apportée; puis il recommença ses évocations.
Bientôt la voix se fit entendre de nouveau, et, a chaque repos, Jacques
traduisait tout haut ce qu’elle lui avait dit.
--La personne qui jette le mauvais air est une femme... Elle n’est pas
du pays... La ferme où elle demeure est épargnée par la maladie... Ce
sont ses ennemis qui ont été les premiers frappés.
Ces désignations étaient trop claires pour laisser le moindre doute;
aussi le nom d’Honorine sortit presque en même temps de toutes les
lèvres.
Romain ferma les poings et ses yeux s’injectèrent de sang: au milieu de
sa rage, il éprouvait une sorte de joie féroce à trouver l’intérêt de sa
vengeance si bien d’accord avec l’inspiration de sa haine.
--Où peut-on la trouver maintenant? demanda-t-il.
--Sur ta terre, répondit Jacques; elle vient tous les soirs pour y jeter
ses maléfices.
--Tous les soirs! et je ne l’ai jamais aperçue!
--Parce qu’elle se rend invisible; mais veux-tu que le grand Varou te la
montre?
--Oui.
Le Parisien fit quelques signes magiques, puis, sur un léger
glapissement qui se fit entendre derrière la hutte, il ouvrit
brusquement la porte et les trois hommes qui avaient avancé la tête avec
une avidité palpitante, demeurèrent immobiles de surprise.
Plongés dans l’ombre, ils apercevaient devant eux la campagne doucement
éclairée par la lune, comme un tableau lumineux qu’encadrait la porte de
la cabane. Au premier plan apparaissaient les arbres du verger projetant
leurs ombres gigantesques; un peu plus loin, le pommier séculaire, et,
tout au fond, le sentier qui côtoyait le fourré.
Or, dans ce sentier, au penchant du coteau, glissait une forme blanche
qui s’avançait vers la pommeraie. Elle dépassa les derniers buissons du
fourré, atteignit la ligne de lumière et les trois paysans la
reconnurent.
--C’est elle, dit Romain.
--Elle traverse la _viette_.
--La voilà qui entre dans notre champ.
--Faut qu’elle y reste! reprit le fermier en faisant un mouvement pour
sortir.
Sa femme se jeta devant lui.
--Prends garde, Romain, elle peut te reconnaître! s’écria-t-elle.
--Il est trop bien peint, murmura le sorcier.
--Mais demain, quand on la retrouvera dans notre verger...
--La rivière n’est pas loin, continua Jacques.
--C’est ça, la rivière! répéta Romain; c’est le plus sûr... Vous avez
promis de m’aider, vous autres?
--Nous sommes prêts.
--Alors, c’est dit.
Il sortit suivi de Richard et de Fareu. Dans ce moment, Honorine avait
dépassé le massif de noisetiers et arrivait près du vieil arbre, au
creux duquel sa main plongea: elle parut surprise de n’y rien trouver,
fouilla de nouveau, et, y déposant enfin sa lettre, voulut regagner le
sentier. Elle atteignait déjà le détour du verger lorsque Romain, qui
avait suivi le sillon à travers les blés, se dressa tout à coup sur son
passage.
A la vue de ce noir visage, elle poussa un cri et voulut reculer; mais,
au même instant, deux bras vigoureux la saisirent par derrière, une main
s’appuya sur sa bouche, tandis que son écharpe, violemment serrée, lui
ôtait la respiration; elle ne se débattit que quelques instants et tomba
suffoquée aux pieds de ses meurtriers.
Le Parisien, qui avait tout regardé sans dire un mot et sans faire un
mouvement, s’approcha.
--A l’eau, maintenant! murmura-t-il d’un ton bas et précipité.
Les paysans s’efforcèrent de soulever le corps immobile.
--Nous ne pourrons jamais la _chiboler_ (transporter) jusque-là, dit
Fareu.
--J’ai vu plus bas un cheval au vert, fit observer Jacques.
--Oui, à la friche! répéta Romain.
Tous trois prirent à gauche, et, gagnant un champ voisin où des bestiaux
se trouvaient parqués, s’approchèrent du cheval, sur lequel ils
déposèrent leur fardeau.
Le fermier du Vrillet monta lui-même par derrière, tandis que Richard se
plaçait à côté.
--Prenez la _quaire_, mon oncle, dit-il à Fareu; nous allons au _petit
tourbillon_.
Le vieux paysan détacha la corde qui retenait le cheval au piquet et ils
se mirent en marche.
XV
Le Petit--Tourbillon.
Romain et ses deux compagnons traversèrent d’abord plusieurs champs,
puis arrivèrent à la route qui longeait les prairies. On apercevait plus
bas l’Esques, dont le cours, dessiné par une ligne d’aunes et de
saules, serpentait au fond de la vallée. Le silence de la nuit n’était
troublé que par le lourd clapotement de l’eau contre ses rives, ou, de
temps en temps, par les hurlements sinistres d’un chien dans quelque
ferme éloignée.
Les meurtriers marchaient palpitant d’une sourde terreur; mais tout à
coup le fermier du Vrillet, qui soutenait la morte d’une main crispée,
crut la sentir s’agiter.
--Qu’est-ce que c’est? demanda Richard.
--Elle a _gandolé_ (remué), dit Romain.
--Faut aller plus vite, interrompit Fareu, qui excita le cheval à
presser le pas.
Ce mouvement sembla ranimer Honorine, qui se raidit sous l’étreinte du
fermier; Richard, qui la soutenait, recula.
--Eh ben! _picot_ (dindon), c’est comme ça que t’es _rufle_ (courageux),
dit le fermier avec colère. Veux-tu nous faire _sourguer_ (surprendre)?
Il ramena en même temps le corps vers lui et frappa sa monture du talon;
mais, au même instant, le galop d’un cheval se fit entendre au fond du
chemin creux qu’ils allaient prendre; il approchait rapidement et les
trois paysans aperçurent bientôt, dans l’ombre, un cavalier qui venait
droit à eux.
Il y eut un mouvement d’épouvante. Fareu s’était arrêté; Richard lâcha
de nouveau le fardeau qu’il soutenait, et Romain lui-même fit un
mouvement pour sauter à terre.
--Nous sommes pris! murmura le vieux paysan.
--Faites entrer le cheval dans le pré! répliqua le fermier.
Fareu tira la corde à lui; mais la brèche qu’il fallait franchir se
trouva fermée par une claie, et le cavalier approchait toujours; il
n’était plus qu’à quelques pas lorsque Honorine se redressa avec un
soupir.
Romain serra convulsivement l’écharpe, se courba à moitié pour retenir
le corps qui glissait à terre, et murmura à l’oreille de Richard:
--Si tu _grouces_ (remues), tu es frit.
Le jeune paysan demeura glacé et muet.
Le cavalier n’était plus qu’à quelques pas; il avait ralenti l’allure de
son cheval, et tenait les yeux fixés sur les trois hommes que l’ombre
des arbres ne lui permettait point de bien distinguer. Il s’arrêta même
un instant, comme s’il eût voulu se rendre compte de ce groupe étrange,
puis remettant son cheval au trot, il passa en se retournant plusieurs
fois.
Lorsqu’il eut disparu dans la nuit, Romain respira fortement.
--Au Petit-Tourbillon, maintenant, dit-il, d’un accent précipité, et
vitement, car elle _joufle_ (respire) toujours.
Fareu, qui avait réussi à ouvrir la barrière, reprit la corde du cheval,
et ils descendirent rapidement vers la rivière. Ils la rejoignirent sur
un point où le lit, subitement abaissé, donnait lieu à une chute assez
forte. L’eau tombant du niveau supérieur, avait fini par creuser plus
bas une sorte de gouffre au-dessus duquel on voyait tournoyer l’écume,
et que l’on connaissait dans le pays sous le nom de Petit-Tourbillon.
Romain, qui était descendu, fit signe à Richard. Tous deux saisirent
Honorine, redevenue immobile, et s’approchèrent du petit cap qui
surplombait la rivière. Mais les arbustes formaient, dans cet endroit,
une barrière qui ne permettait point d’apercevoir le tourbillon; il
fallut poser le corps au penchant de la berge et écarter les branches
pour lui faire un passage. Il glissa doucement entre les feuilles... on
entendit sa chute dans le gouffre... et tout redevint silencieux.
Les trois hommes se regardèrent glacés de terreur, puis, par un
mouvement involontaire, tous trois se découvrirent, se signèrent et
reprirent en silence la route du Vrillet.
Comme ils y arrivaient, Jacques sortit de derrière une haie, les regarda
rentrer, puis, se tournant vers Moser:
--Le pain est cuit, dit-il; il faut maintenant, qu’on nous paye la
façon.
* * * * *
Pendant que ceci se passait, le cavalier qui avait croisé Romain et ses
compagnons, continuait à suivre la route conduisant au Vrillet. Ce
cavalier n’était autre que M. de Gausson, qui dans sa fièvre
d’impatience, n’avait pu attendre le matin pour venir chercher la
réponse déposée au creux du vieux pommier. Mais, quelles que fussent ses
préoccupations, la rencontre qu’il venait de faire le frappa. Deux ou
trois fois il s’arrêta pour chercher derrière lui l’étrange apparition
et il crut voir des ombres traverser la prairie.
Il remit son cheval au pas, cherchant à s’expliquer quelles pouvaient
être ces ombres et ce qu’elles faisaient.
Or, parmi les phénomènes psychologiques auxquels notre nature complexe
donne naissance, il en est un que tout le monde connaît par sa propre
expérience. Un objet a frappé notre regard au passage sans que nous
ayons pu le distinguer assez nettement pour le juger, et cependant, à
mesure que nous y pensons, l’impression obscure qu’il nous a laissée
s’éclaircit; les détails prennent plus de précision, le raisonnement
éclaircit les images vaguement imprimées dans notre mémoire; enfin, ce
qui n’était qu’une vision confuse devient subitement une perception
nette et arrêtée!
Ce fut là ce qui arriva à M. de Gausson; à mesure qu’il réfléchissait à
son apparition; elle se dessinait plus distinctement à ses yeux. Les
trois hommes qu’il venait de rencontrer avaient le visage peint ou
masqué de noir, et le fardeau porté sur leur cheval rappelait la forme
humaine. Selon toute apparence un crime avait été commis; Marcel venait
de rencontrer la victime et les assassins.
Il en était là de ses inductions lorsque ses yeux, baissés vers la
route, y virent briller quelque chose à la lueur des étoiles; il
descendit de cheval et releva une petite croix de brillants qu’Honorine
tenait de la prieure et qu’elle portait toujours au cou.
Ce fut pour lui un horrible trait de lumière! Saisi d’épouvante, il
remonta vivement sur son cheval, et lui faisant franchir la clôture
qu’il avait à sa droite, afin de couper au plus court, il gagna au galop
le point vers lequel il avait vu les ombres se diriger.
Mais dans ce moment même les gens du Vrillet venaient de finir leur
sinistre expédition et revenaient, comme nous l’avons vu, par la route
ordinaire.
Ils étaient déjà rentrés depuis quelque temps et ils avaient fait
disparaître tout ce qui pouvait les trahir, lorsqu’un grand bruit de
voix et de pas précipités retentit au dehors.
La femme, qui était assise sur l’âtre, pâle et frissonnante, jeta un
cri. Le fermier lui imposa silence par un geste terrible.
Le bruit approchait; on heurta à la porte et plusieurs voix appelèrent
Romain.
Il fit signe de ne pas répondre.
L’appel se renouvela plus élevé.
--Dieu Sauveur! c’est sa grand’mère! balbutia la fermière du Vrillet,
dont les dents claquaient, et qui, par un mouvement instinctif, attira
sa fille près d’elle.
Romain s’était approché de la porte et demanda d’un accent altéré ce que
l’on voulait.
--Ouvrez, c’est Madame Louis répliquèrent plusieurs voix.
Le fermier tira le verrou avec répugnance, et l’ancienne meunière entra
précipitamment.
Elle était essoufflée, couverte de sueur et dans un désordre de costume
prouvant qu’elle avait quitté les Motteux au moment de se mettre au
lit.
--Ma petite-fille, dit-elle d’une voix haletante; avez-vous vu, par ici,
ma petite-fille?
--Vous voulez dire la dame de Paris, balbutia Romain qui cherchait ses
mots.
--Oui, oui, savez-vous où elle est?
--Comment est-ce que je pourrais le savoir? répliqua le paysan.
--Elle m’a quitté après neuf heures pour retourner aux Motteux, fit
observer Françoise qui avait suivi la mère Louis avec la plupart des
gens de la ferme, et elle a pris, comme d’habitude, par le petit sentier
qui longe le verger de M. Romain.
--On ne peut pas voir d’ici dans la _viette_, objecta le bonhomme Fareu.
--Qui est-ce qui te dit le contraire, vieux _grec_ (avare), reprit la
grand’mère dont l’inquiétude ne pouvait changer le ton habituel; mais
quelqu’un de vous a dû aller aux champs ce soir.
--Personne.
--Personne, répéta la mère Louis, dont le regard venait de s’arrêter sur
une charge de luzerne déposée près de la porte; d’où vient alors la
_pagnolée_ fraîche que je vois là?
Les trois hommes demeurèrent interdits, mais la fermière du Vrillet vint
à leur secours.
--C’est moi, mam’Louis, dit-elle doucement, qui suis allée au vert.
--Et tu n’as rien vu, rien entendu? demanda la grand’mère.
--Rien, mam’Louis, répliqua la fermière avec effort. Mais peut-être
bien... qu’en cherchant ailleurs... vous trouverez...
--Nous avons cherché partout, dit la vieille paysanne en se laissant
tomber sur un escabeau... Tu vois que je suis rouge comme un _papi_
(coquelicot). C’est au moment d’aller dormir que je me suis étonnée de
ne pas voir la _mezette_. D’ordinaire à cette heure elle n’est pas
_avaux_ les champs; j’ai voulu savoir ce qu’elle était devenue; mais on
a eu beau parler, courir!... Faut qu’il lui soit arrivé un malheur.
--Ah! pauv’ chère dame! dit Fareu d’un air hypocrite; pourquoi donc que
le bon Dieu lui aurait fait du chagrin? Vous verrez qu’elle reviendra
dans un moment ou dans un autre.
--Et qu’elle vous expliquera tout, ajouta Romain.
--Peut-être bien qu’elle est déjà en route pour les Motteux.
--Ou même qu’elle est arrivée.
--Vous allez la revoir.
--La voici! cria une voix haletante.
Et de Gausson parut à l’entrée portant dans ses bras Honorine sans
mouvement.