Les vieillards racontaient, à ce propos, une foule de faits transmis par

la tradition et qui constataient les ravages exercés, à différentes

reprises, dans le Bessin, par ces souffleurs de mauvais air. Certains

auditeurs, échauffés par ces récits, communiquaient déjà leurs soupçons

et hasardaient des noms! Les plus sages songeaient à demander ce

Roc-Jallu dont le secours avait été si efficace dans les autres cantons,

lorsqu’on apprit qu’il se trouvait précisément à Isigny. Romain partit

aussitôt avec un autre paysan pour le chercher.

Le fermier du Vrillet était d’autant plus intéressé à l’arrivée du

sorcier étranger qu’il avait été frappé le premier et le plus

cruellement. Tous ceux de ses bestiaux qui n’avaient point succombé dès

le premier jour, se trouvaient dans un état désespéré, et un miracle

seul semblait pouvoir les sauver.

Par un inexplicable hasard, la ferme des Motteux avait été épargnée.

L’apparition qui avait effrayé Françoise et la mort du chien n’avaient

été suivies d’aucun nouvel incident; mais cette exception même, loin de

rassurer madame Louis, la tenait dans une continuelle inquiétude: son

bonheur l’effrayait. Elle se trouvait dans la situation d’un commandant

de redoute qui, sachant tous les autres postes emportés par l’ennemi,

attend que le sien subisse le même sort; bien qu’il ne s’agît point pour

elle, comme pour ses voisins, d’une question de vie ou de mort, la

pensée d’une perte qui pourrait amoindrir ses économies de l’année lui

donnait le frisson.

L’enrichissement n’avait, en effet, rien changé à cette nature de

paysan, âpre au gain, thésauriseuse et toujours en effroi devant la

ruine. Menacée par l’épizootie qui désolait Trévières, elle se

reprochait de ne l’avoir point prévue plus tôt; elle eût dû renoncer à

_l’élève_ des bestiaux, vendre ses foins, mettre ses terres labourables

sous grains. Elle ne pouvait se consoler d’avoir placé son argent dans

des _choses vivantes_, comme elle les appelait, au lieu de l’avoir

employé en cultures, elle eût voulu s’en prendre à quelqu’un de cette

faute commise par sa seule volonté. Aussi son inquiétude et ses regrets

se traduisaient-ils en perpétuelles plaintes. A l’entendre, il y avait

un complot général contre ses intérêts. Tous les gens de la ferme

s’entendaient pour appeler sur elle la ruine. Elle n’était entourée que

de paresseux, de voleurs, d’ennemis! Ses deux favorites, Honorine et

Françoise, échappaient à peine à ce soupçon universel; la mère Louis ne

formulait point encore contre elles d’accusations précises, mais elle

avait déjà cessé de faire leur éloge.

Sur ces entrefaites, Vorel arriva de Bayeux, où le conseil

d’arrondissement l’avait retenu.

XIII

Projets de vengeance.

La première visite du docteur fut à la ferme. La mère Louis se trouvait

dans la chambre qu’elle occupait au rez-de-chaussée, et où elle venait

de toucher le prix d’une vente de fourrages. En reconnaissant la voix du

médecin, elle rejeta l’argent dans le sac de toile et le fourra au fond

de son armoire, qu’elle referma; prudence de paysan fondée sur cette

morale normande, que notre _main gauche ne doit point savoir ce que

notre main droite a compté d’écus_.

Cependant, quelle qu’eût été sa promptitude, le docteur en vit assez,

sans doute, pour deviner, car il dit en souriant:

--Maintenant, je sais où est le magot, mère Louis.

--Eh bien! de quoi? Est-ce que vous voulez le voler? demanda la fermière

avec une maussaderie brutale. Y en a assez d’autres qui s’en occupent,

allez.

--Vous avez donc découvert quelque nouveau _gavaillage_ (gaspillage)?

dit Vorel.

--Pardi! y a pas besoin de chercher, répliqua la paysanne, les voleries,

c’est comme le _gloria patri_, on en trouve partout... sans parler du

malheur qui est sur le pays à c’t’heure.

--Et dont vous avez été heureusement préservée? fit observer Vorel.

La mère Louis haussa les épaules.

--Belle avance! reprit-elle; faudra bien que notre tour arrive; et alors

Dieu sait ce que nous deviendrons tous. Si ça continue, voyez-vous, nous

n’aurons plus qu’à prendre le bissac et le bâton blanc.

--Ne croyez donc pas cela! dit Vorel en souriant; j’espère, d’abord, que

cette prétendue contagion va s’arrêter; on a fait des découvertes qui

ont donné certains soupçons... Enfin, j’attends demain deux de mes

confrères et le vétérinaire du département. Nous examinerons les animaux

morts...

--Et y resteront toujours morts! interrompit brusquement la paysanne;

_mières_ pour hommes, _mières_ pour bêtes, c’est toujours de la même

farine; ça vous _égohine_ (assassine) en vous disant de grands mots.

Non, non, le malheur, pour moi, c’est que j’aie pas vendu l’an dernier

tout mon bétail.

--Vendu votre bétail, dit le médecin étonné; mais quand je suis parti,

il y a huit jours, vous étiez décidée à l’augmenter!

--Moi?

--A telles enseignes que vous m’avez chargé de vous chercher trois

paires de bœufs maigres.

--Et vous les avez trouvées?

--On doit vous les amener aujourd’hui.

La mère Louis, qui était assise, frappa sur ses genoux.

--Ah! ça me manquait, s’écria-t-elle; trois paires de bœufs

maigres... Et vous croyez que je les recevrai?

--J’ai donné des arrhes, objecta Vorel.

--Ça vous regarde! s’écria la vieille femme; vous avez fait le marché,

vous le déferez. Trois paires de bœufs! ici!... quand les bêtes

meurent comme mouche! un _mière_ qui va se mettre à faire le

_harivelier_ (marchand de bestiaux); mais c’est donc exprès pour me

ruiner; vous voulez donc tous ma mort? pourquoi donner des arrhes?

pourquoi acheter des bœufs? qui vous l’a demandé? Ce dernier mot, qui

pour le geste et le ton, pouvait être regardé comme la parodie du fameux

_qui te la dit_ d’Hermione, produisit sur Vorel le même effet que sur

Oreste. Il resta d’abord étourdi.

--Qui l’a demandé? s’écria-t-il; mais c’est vous, ici, il y a cinq

jours; vous ne pouvez l’avoir oublié?

--C’est-à-dire que je mens? interrompit la mère Louis.

--Mais rappelez-vous donc?...

--Ah! je mens, répéta la fermière, qui se hâtait de prendre le rôle

d’offensée, afin de n’avoir pas à donner de raisons, eh bien! alors vous

garderez les trois paires de bœufs à votre compte; oui! je n’en veux

plus entendre parler; je dirai que vous n’aviez pas d’ordre... que vous

avez voulu faire votre _esbrouffe_ (important). Y s’arrangeront avec

vous à leur idée; je ne paierai rien.

Le sang monta au visage de Vorel. Quelle que fût chez lui la domination

habituelle du calcul sur la sensation, il arrivait des instants où la

violence de cette nature s’échappait malgré lui.

Depuis l’arrivée d’Honorine, il avait refoulé dans son âme tant de

mouvements de dépit, que cette âme, refermée sur sa haine, ressemblait

aux mines trop chargées; une étincelle suffisait pour qu’elle éclatât.

Il tordit convulsivement la cravache qu’il tenait à la main, et ses

lèvres se tendirent.

--Prenez garde à ce que vous ferez, dit-il en regardant fixement la mère

Louis; voilà longtemps que je souffre, sans rien dire, ce qui se passe

ici; mais il ne faut pas me pousser à bout. Je me suis engagé sur votre

prière; vous ferez honneur à ma parole, ou sinon...

--Eh bien! quoi? demanda la fermière en l’interrogeant d’un regard de

défi.

--Sinon je vous y forcerai! s’écria Vorel avec emportement; et la

preuve, c’est que vous allez me compter tout de suite la somme que je

dois payer pour vous: tout de suite, entendez-vous bien?

Les yeux du médecin lançaient des éclairs, et il avait saisi le bras de

la mère Louis; mais la paysanne se dégagea brusquement.

--Laissez-moi! s’écria-t-elle pâle de colère; vous êtes bien hardi

d’oser me toucher.

--Finissons! murmura Vorel les dents serrées et comme ayant peine à se

maîtriser.

La fermière recula d’un pas, le regarda en face et son visage vulgaire

s’éclaira de je ne sais quelle audace vaillante.

--Et si je n’veux pas finir, moi! cria-t-elle énergiquement; non, je

n’veux pas. Ah! v’là donc q’vous montrez enfin vot’naturel... Eh bien!

j’aime mieux ça que des _lousses_ (tromperies); mais faut pas croire

seulement q’vos menaces pourront m’_effriter_ (effrayer); ah! mais non,

mais non! vous vous croyez le bourgeois ici, parce qu’un temps je vous

ai laissé tout faire; mais c’temps-là est passé et y n’reviendra pas.

--Peut-être, murmura Vorel sourdement.

La mère Louis tressaillit.

--Au fait y sera un jour le maître, reprit-elle comme frappée d’un

souvenir subit.... avec cet acte qu’y m’ont fait signer...

--Mon Dieu, il ne s’agit point de cela, dit le médecin précipitamment;

je voudrais seulement vous faire comprendre...

--Qu’l’autre n’a plus de droit, n’est-ce pas? interrompit la fermière,

vous m’avez entortillée _tezi-tezant_ (tout doucement), j’ai signé le

papier; mais j’irai voir le notaire...

Et s’interrompant tout à coup.

--C’est-à-dire non, s’écria-t-elle; j’ai même pas besoin de lui.

Elle courut à son armoire, l’ouvrit vivement, fouilla sous une énorme

pile de draps, jaunis faute d’usage, et retira un papier dont

l’enveloppe soigneusement cachetée portait le mot <sc>TESTAMENT</sc>.

A sa vue Vorel fit un geste de saisissement.

--Vous n’saviez pas qu’on m’l’avait rendu, dit la fermière d’un air de

triomphe; mais le v’là.

--Et que voulez-vous faire? s’écria le médecin.

--J’veux rendre justice à tout l’monde! répliqua la mère Louis; avec ça

vous comptiez _houquer_ (voler) sa part à la petite de Paris, et ben

faut en faire vot’deuil.

L’action avait accompagné la parole et le testament était déchiré avant

que le médecin eût pu s’y opposer. Au cri qu’il jeta, la paysanne tourna

vers lui un regard de vengeance satisfaite et continua son œuvre de

destruction.

--Ah! tu me menaces, méchant _halabre_, reprit-elle avec un acharnement

haineux; tu oses mettre la main sur moi, eh bien, ça te coûtera gros.

Tiens, tiens, en v’là une pluie de papier; autant de morceaux autant de

_lesches_ de terre perdues pour toi. Tu m’disais tout à l’heure de tout

finir: v’là que j’finis: mais tu vois bien que c’est toi qui paies les

trois paires de bœufs, et un bon prix encore; vingt mille écus de

rente pour six bêtes maigres. Ah! ah! ah! ça t’apprendra qu’y faut pas

faire le _maxi_ (méchant) avec la mère Louis.

Le premier mouvement de Vorel avait été de surprise, le second fut de

rage. Il demeura un instant devant la fermière les poings fermés, le

corps rejeté en arrière, l’œil flamboyant comme la bête fauve prête à

s’élancer: enfin, au moment où elle jeta à ses pieds les débris du

testament, une exclamation furieuse monta de son cœur à ses lèvres,

un nuage passa sur ses yeux; il fit un pas en avant, un reste de raison

l’arrêta!... Effrayé de lui-même, il tourna la tête, chercha la porte et

s’élança hors de la ferme dans un inexprimable transport de colère.

C’était en effet plus que n’en pouvait supporter cette âme déjà gonflée

de venin et ulcérée d’avarice. Perdre en une seule fois tout le prix de

tant de ruse, de tant de patience! Voir tomber l’épi d’or cultivé

pendant quinze années, être dépouillé, non de vingt mille écus de

revenus, comme l’avait dit la fermière qui connaissait mal ses propres

ressources, mais de cinquante mille écus peut-être! Cette seule pensée

soulevait en lui des flots de désespoir et de rage. Violentées de bonne

heure par la loi sociale, toutes les énergies de cette nature absorbante

s’étaient tournées vers la richesse. C’était le seul but permis à son

ambition et il y tendait avec l’âpreté farouche de toutes les ardeurs

qui grandissent à l’ombre de la dissimulation. Pour l’atteindre il eût

tout brisé devant lui sans hésitations, sans regrets; c’était son goût,

sa foi, son besoin.

Aussi, en quittant la ferme ne laissa-t-il point son esprit flotter dans

de vains ressentiments; sa logique prit en bride sa colère. Sans

s’occuper de la mère Louis, il retourna toute sa haine contre la rivale

qui lui avait enlevé la domination et qui pouvait seule profiter de ses

dépouilles.

Mais cette haine ne se borna point à des malédictions intérieures: sa

pensée roulait mille projets sinistres.

Arrêtée sur l’image d’Honorine, elle cherchait le point pour frapper,

comme ces magiciens qui tuent de loin leur ennemi, en perçant au cœur

son simulacre.

Là, en effet, se trouvait le véritable obstacle. Délivré d’Honorine,

Vorel était sûr de recouvrer son influence et de ressaisir cette fortune

qu’elle seule pouvait lui disputer. Tout sans elle, rien avec elle,

peut-être! L’alternative était trop pressante pour laisser aucun doute:

le médecin voulait tout.

Mais le moyen, le moyen! il le cherchait en suivant la route du manoir.

Qui eût pu lire, dans ce moment, au fond de ce cœur ténébreux, eût

peut-être reculé d’épouvante; mais à l’extérieur, rien ne trahissait ses

pensées. Protégé par son masque souriant, Vorel s’avançait d’un pas lent

et la tête baissée, comme un homme livré à une méditation paisible.

Ce fut seulement en arrivant à sa porte qu’il sortit de sa rêverie. La

Sureau vint lui ouvrir, et l’avertit que Richard l’attendait depuis

longtemps avec le fameux sorcier Roc Jallu, qu’il avait demandé à voir

aussitôt son arrivée. Cette annonce sembla donner un nouveau cours aux

idées du médecin; il passa dans le salon que le lecteur connaît déjà, et

dit à la servante de lui amener le sorcier sans son conducteur.

Un instant après, Roc parut.

C’était un homme déjà vieux et portant un costume qui pouvait également

appartenir au paysan et à l’ouvrier. Il s’arrêta près de la porte, salua

le médecin avec une certaine brusquerie, et lui demanda en quoi il

pouvait le servir.

Vorel remarqua que son accent n’avait rien de normand.

--Je vous ai fait appeler comme maire, dit le médecin, dont le regard

scrutateur restait attaché sur l’étranger.

--Alors, ce sont mes papiers que vous voulez? dit Jallu.

Et il tira de sa poche un portefeuille usé dans lequel il chercha un

passe-port, qu’il présenta à Vorel.

Celui-ci le prit, mais ne l’ouvrit point et continua à observer le

sorcier.

--Vous faites profession de guérir les animaux atteints par la

contagion? reprit-il; vous vous présentez à Trévières dans ce but?

--Je ne me suis pas présenté, répliqua Roc sans répondre directement; on

est venu me chercher à Isigny.

--Comment vous y trouviez-vous?

--Eh bien!... pour mes affaires, donc!

--Pour quelles affaires?

Roc parut embarrassé.

--Cela me regarde, dit-il; mes papiers sont en règle, et je peux aller

où il me convient.

--Et il vous convient d’aller où la maladie se déclare? ajouta Vorel.

--Quand cela serait, répliqua le sorcier, qu’est-ce qu’il y a

d’étonnant?

--Ce qu’il y a d’étonnant, reprit le médecin, dont le regard ne quittait

point Jallu, je vais vous le dire: c’est que, d’après la remarque faite

dans plusieurs autres cantons, partout où la maladie éclate, on vous

voit arriver dès le lendemain, comme si vous connaissiez d’avance son

invasion! C’est que vous employez, pour arrêter le mal, des moyens

illusoires, et que cependant le mal s’arrête, dit-on, à votre

commandement; c’est qu’enfin les vétérinaires de Ryes et de Creuilly ont

cru reconnaître, dans plusieurs des animaux morts, la trace du poison.

--Et c’est moi qu’on accuse de le leur avoir donné? s’écria Roc; je

prouverai que j’étais absent du pays; qu’ils étaient malades avant mon

arrivée; que je ne les ai pas approchés! Ah! je comprends la chose

maintenant; ce sont les médecins de bêtes qui m’en veulent, parce que je

suis plus recherché qu’eux; mais je ne les crains pas: on ne peut pas

dire que j’exerce leur métier, puisque je ne donne aucun remède; que je

ne suis venu que pour le bien; et si on ne veut pas de moi à Trévières,

je ne demande pas mieux que d’en partir.

Il fit un mouvement pour sortir; mais, tout en parlant, le médecin

s’était placé, sans affectation, entre lui et la porte; il l’arrêta du

geste.

--Il faut auparavant que tout s’explique, dit-il, et d’abord, je ne sais

pourquoi, plus je vous regarde, et plus il me semble vous avoir vu

ailleurs.

--C’est impossible! interrompit Roc visiblement troublé.

--Vous n’êtes point Normand?

--Non, Bourguignon, il n’y a qu’à voir mes papiers.

Vorel ouvrit lentement le passe-port, mais, pendant que ses yeux le

parcouraient machinalement, sa pensée continuait à fouiller dans le

passé et à y chercher quelque réminiscence qui pût aider sa mémoire.

Enfin, en relevant la tête, son regard rencontra le portrait du général

suspendu vis-à-vis de la fenêtre!

Ce fut pour lui comme un éclair dans la nuit! son souvenir alla, par un

enchaînement rapide, du général à la mère d’Honorine, et de la mère

d’Honorine à la _Maison verte_!... Il regarda de nouveau son

interlocuteur, tressaillit et recula jusqu’à la porte.

Le sorcier, qui remarqua ce mouvement, parut inquiet.

--Est-ce que tout n’est pas en règle? demanda-t-il en désignant du doigt

le passe-port.

--A peu près, dit Vorel, dont l’œil alla chercher l’un des casiers de

sa pharmacie portative; il y a seulement une légère erreur.

--Dans le signalement?

--Dans les noms et qualités du signataire.

--Comment?

--On a écrit ici Roc Jallu, exerçant la profession de marchand de

bestiaux.

--Eh bien! qu’est-ce qu’il fallait donc écrire?

--Il fallait écrire, dit Vorel qui le regarda en face, Jacques dit le

Parisien condamné pour vol à Château-Lavallière.

Le sorcier changea de visage: il avait reconnu, dès son entrée, le

médecin pour l’un des témoins appelés à déposer contre lui dans

l’affaire de la _Maison verte_, mais l’espoir que le temps aurait fait

oublier ses traits à ce dernier l’avait d’abord rassuré: en se voyant

découvert, il demeura un instant saisi, puis regarda autour de lui. La

pièce n’avait d’autre issue que la fenêtre garnie de barreaux de fer, et

la porte contre laquelle le médecin se tenait appuyé! Les lèvres de

Jacques se serrèrent; il enfonça sa main dans la poche de sa veste.

--Monsieur le maire se trompe, dit-il d’une voix brève: et, en tous cas,

il ne peut me retenir; il n’a point de mandat d’arrêt: qu’il me rende

mon passe-port, et je quitte le pays.

--Vous n’êtes point seul ici? demanda Vorel en le regardant.

--Peut-être, reprit le Parisien; c’est une raison pour ne pas chercher à

m’_ostiner_... Rendez-moi mon passe-port, mille noms!

--Il ne vous appartient pas, dit le médecin en le repliant.

--Ainsi, vous le gardez! s’écria Jacques dont l’œil devenait plus

farouche.

Vorel fit un signe affirmatif.

--Et vous ne voulez pas me laisser passer?

--Non.

--Vous êtes décidé?

--Décidé.

Le Parisien tira brusquement un couteau de la poche de sa veste et

voulut s’élancer vers le médecin; mais celui-ci, qui avait étendu la

main dans le casier, lui présenta le bout d’un pistolet armé.

--Ah! tu joues toujours à ce jeu là, vaurien, dit-il d’un ton qui

n’exprimait ni crainte ni colère; ton nouveau métier ne t’a pas fait

renoncer à l’ancien.

--Ne me poussez pas à bout! dit le Parisien, qui avait reculé d’un pas

et qui se tenait à demi replié sur lui-même, le couteau en arrière et

comme prêt à l’attaque; j’ai juré de ne pas retourner au _pré_ (bagne),

et, si vous ne me laissez pas passer, il y aura du sang versé.

--Tu passeras, dit Vorel, mais à une condition.

--Laquelle?

--C’est que tu me rendras un service.

Le Parisien le regarda.

--Vous avez quelque ennemi? demanda-t-il en baissant la voix et d’un air

d’intelligence.

Vorel posa un doigt sur ses lèvres, désarma son pistolet, et, rouvrant

la porte, il fit signe à Jacques de le suivre au jardin.

XIV

Le sorcier.

Quelques heures après l’entrevue de Vorel et du Parisien, celui-ci

descendit seul, à la tombée du jour, un des petits sentiers qui

traversaient le fourré placé au sommet de la colline. Il s’arrêtait de

temps en temps avec hésitation pour regarder autour de lui, puis

reprenait sa route, comme s’il eût aperçu des signes indiquant la

direction qu’il devait suivre. Cependant, il eût été difficile de rien

remarquer, dans le taillis, qui pût servir de reconnaissance ou

d’avertissement. Sauf quelques petites branches brisées çà et là par le

vent, quelques touffes d’herbes arrachées par les chèvres qui

s’échappaient parfois dans le fourré, rien ne pouvait y frapper l’œil

le plus attentif. Ceux que nos guerres de chouannerie avaient initiés à

ces mystères de la vie des bois auraient seuls observé peut-être que ces

branches n’étaient point brisées à rencontre du vent, et que les touffes

d’herbe se trouvaient arrachées seulement de loin en loin, là où Jacques

changeait de direction.

Il fit d’assez longs détours, et la nuit était complétement venue

lorsqu’il s’arrêta à la lisière du taillis, dans un endroit

singulièrement sauvage. Plusieurs rochers ombragés de buissons

rabougris, nés dans les fentes de la pierre, y étaient groupés de

manière à présenter, de loin, l’apparence d’une tour en ruine; mais les

ronces et les orties ne permettaient point de reconnaître si le centre

de ce groupe formait un espace libre comme l’extérieur pouvait le faire

supposer. Le problème offrait, du reste, assez peu d’intérêt pour que

personne, dans le pays, n’eût songé à le résoudre, et l’on n’y

connaissait guère les _Grandes Mercs_ que pour les digitales et les

épines blanches que les enfants allaient quelquefois y cueillir.

Cet amas de pierres servait pourtant de limites à la propriété de la

mère Louis, et c’était là ce qui lui avait valu le nom de _Mercs_,

employé par les Normands pour désigner les bornes qui séparent les

héritages. Au-dessous commençaient les terres du _Vrillet_, dont les

vergers s’étendaient jusqu’au groupe de rochers.

Jacques en fit deux fois le tour, afin de s’assurer qu’il était bien

seul, puis se baissant pour examiner de plus près les arbustes qui

bordaient les _Grandes Mercs_, il s’arrêta devant un buisson de houx

dont une branche pendait brisée, plaça ses deux mains, réunies en

porte-voix, devant sa bouche et fit entendre le cri du hibou, si

longtemps employé comme signal parmi les chouans.

Aucun cri ne répondit, et il y eut un assez long intervalle avant que

Jacques fît entendre de nouveau son appel.

Cette fois une sorte de glapissement qui rappelait imparfaitement celui

du renard, retentit au milieu des ronces qui couvraient les _Grandes

Mercs_; bientôt les broussailles s’agitèrent, et un petit chien griffon

parut sous les branches d’un houx.

--Ah! c’est toi, _Sapajou_, dit Jacques à voix basse; eh bien! bonne

bête, le juif ne sort donc pas de son trou?

Pour toute réponse, le chien fit entendre un léger grognement et rentra

sous les buissons. Le Parisien le suivit en rampant sur les mains et sur

le ventre jusqu’à ce qu’il eût atteint une sorte d’enceinte, d’environ

dix pieds carrés, où l’attendait Moser.

Celui-ci portait un déguisement dont la forme étrange rappelait à la

fois le costume de Méphistophélès et celui de Crispin. Il donnait à la

grande taille de l’Alsacien quelque chose de si bouffon, que Jacques ne

put s’empêcher de rire.

--Ah! tu es donc déjà en habit de bataille, toi? dit-il à voix basse et

en regardant son compagnon de la tête aux pieds; tonnerre! sais-tu que

c’est une vraie bonne fortune d’avoir _soulevé_ la malle de ce cabotin

de Caen; ça te va comme un gant.

--Bas frai? dit Moser, qui se redressa et avança avec une certaine

fatuité ses jambes maigres qui flottaient dans le maillot noir; bas frai

que j’ai l’air gomme y faut?

--Tu as l’air d’un grand bâton de cire à cacheter, répliqua le Parisien.

--Eh pien! ça leur fait beur! reprit le Juif avec une expression

d’orgueil souriant; y m’brennent pour le tiable!... Eh! eh! eh! frai,

ça m’amuse! d’autres fois, je m’hapille en pierrot, et y m’brennent pour

un revenant; d’autres fois je me change en fagot...

--C’est bon, interrompit Jacques, dont la gaieté avait duré peu de

temps; en voilà assez pour le quart d’heure...

--J’sais pien, dit Moser; puisque te foilà, y faut plus tonner de boudre

aux pêtes, bour que t’aies l’air de jasser la maladie.

--Il s’agit bien de maladie, reprit le Parisien; la boutique est

enfoncée, monsieur Jérusalem, il y a un gredin qui connaît nos couleurs.

--Pach!

--Si bien qu’il nous faut trousser bagage.

--Ah! mein godd! alors ma beine y sera berdue?... et ma boudre aussi!

--Oui.

--Mein Godd, mein Godd!... mais on beut bas même attendre... pour faire

un beu de gommerce?

--Je te dis qu’il faut partir! seulement avant de filer nous

travaillerons... dans l’ancien genre.

--Ah! et y aura cras?

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 10 / 27 段