ce foyer presque éteint; elle y soufflait doucement, elle y entretenait
le reste de flamme vacillante qui retenait encore son cousin dans
l’humanité; elle le disputait à l’abrutissement avec une caressante
sollicitude!
Contrairement à ce qu’on eût pu craindre, Vorel favorisa cette intimité
de son fils avec Honorine.
Quant à celle-ci, ignorant l’orage qui la menaçait, elle s’était peu à
peu accoutumée à sa nouvelle situation.
Trois mois s’écoulèrent sans y rien changer. Une lettre de Marc lui
avait appris que de Luxeuil, lancé plus que jamais dans les hasards du
_turff_, s’y soutenait grâce à des paris toujours heureux, et ne pensait
point à elle; d’un autre côté, la mère Louis continuait à lui montrer
une confiance croissante, et Françoise entrait chaque jour plus avant
dans son affection.
Elle était donc aussi tranquille qu’elle pouvait l’être, lorsque, se
trouvant un dimanche matin dans l’avenue des Motteux, avec la grisette,
qui lui racontait son histoire, le petit Jules, occupé à cueillir des
fleurettes, se redressa tout à coup au milieu de l’herbe et montra du
doigt un cavalier qui venait de tourner l’avenue. Les deux femmes
levèrent les yeux en même temps, et poussèrent deux cris, l’un de joie,
l’autre de saisissement. Le cavalier était Marcel de Gausson.
* * * * *
Après la première surprise et les premières questions échangées,
Françoise avait pris la bride du cheval de Marcel pour le conduire à la
ferme et avertir madame Louis. Le jeune homme et Honorine restèrent
seuls.
Celle-ci venait de prendre sur ses genoux le petit Jules, et passait les
doigts dans ses cheveux bouclés; Marcel, debout devant elle, la
regardait sans parler.
Il y eut une assez longue pause pendant laquelle on n’entendit que le
gazouillement des oiseaux et de l’enfant. Enfin, de Gausson laissa
échapper un geste douloureux.
--Et c’est ici que je vous retrouve, dit-il, comme s’il achevait tout
haut une pensée commencée tout bas; vous ici, mon Dieu!...
--C’était mon seul asile, murmura Honorine.
--Ainsi, tout ce que j’avais craint s’est accompli! Ah! si j’avais pu
vous parler avant mon départ, avant ce mariage....
--Ne rappelons point le passé, interrompit précipitamment Honorine; à
quoi bon revenir sur ce qu’on ne peut changer? Parlez-moi de vous, de
vos projets...
--Je n’en ai point, reprit de Gausson; ou plutôt, ceux de la veille sont
détruits par les désirs du lendemain. Mon âme ressemble à ces malades
qui cherchent une attitude moins douloureuse sans pouvoir la trouver. Il
y a quelques jours encore, je songeais à partir, à quitter la France...
Honorine leva brusquement la tête.
--J’ignorais alors votre arrivée aux Motteux, continua Marcel;
depuis.... j’ai réfléchi...
--Et vous avez renoncé à ce projet?
--Je veux le soumettre à votre décision.
--Comment?
--Rappelez-vous notre première entrevue, il y a trois ans, reprit-il en
regardant la jeune femme; alors nous étions tous les deux libres,
heureux, pleins d’espérances et je vous proposai d’associer nos joies...
de devenir votre ami! Aujourd’hui tout est changé; nous voici enchaînés
au passé, sombres, l’âme abattue; eh bien! je viens vous offrir de
mettre en commun nos tristesses, de renouer cette amitié suspendue. Si
vous acceptez, je reste, car ma vie aura retrouvé un but; je ne serai
plus inutile et isolé; si vous refusez, au contraire, je pars, et cet
entretien sera un adieu!
--Pourquoi une pareille alternative? dit Honorine émue; vous ne pouvez
ignorer combien votre amitié m’est précieuse; mais cette amitié ne peut
absorber votre vie tout entière. Vous avez d’autres joies à attendre.
Qui vous oblige à devenir solidaire d’une destinée perdue, quand la
vôtre est libre, riche d’avenir? Que pouvez-vous trouver dans cette
association fraternelle où je n’apporterais que des afflictions sans
remèdes?
--J’y trouverai... le bonheur de m’affliger avec vous, dit Marcel d’un
ton plein de passion, celui de vous soutenir! Nous chercherons ensemble
une distraction à vos chagrins; de bonnes actions à faire; quelque
généreuse mission à remplir. Vous aurez la volonté, moi l’action. Je
serai le serviteur dévoué de vos projets, et je vous rapporterai la joie
de la réussite. Un jour, vous l’avez oublié peut-être, un jour vous
m’avez dit:--Pourquoi ne suis-je pas votre sœur? Eh bien! ce que le
hasard n’avait point voulu faire, le malheur l’aura fait; je deviendrai
votre frère... Votre frère, comme les hommes sont les frères des anges.
--Hélas! c’est un beau rêve! dit la jeune femme, qui s’animait malgré
elle à l’ardeur de Marcel; mais rien qu’un rêve!
--Pourquoi cela? demanda de Gausson étonné.
--Pourquoi? répéta Honorine avec une émotion embarrassée, parce qu’à la
femme abandonnée le monde impose la solitude.
Le front de Marcel s’assombrit subitement, et il demeura muet. Depuis
qu’il avait appris la présence d’Honorine aux Motteux, ce projet de
rapprochement avait grandi en lui sans que son exaltation soupçonnât
aucun obstacle. Les mots prononcés par madame de Luxeuil frappèrent ses
espérances comme la flèche qui atteint l’oiseau dans les nuages. Il
sentit une douleur aiguë lui traverser le cœur et demeura un instant
paralysé; mais, trop loyal pour nier la vérité parce qu’elle renversait
son édifice de bonheur, il reprit avec accablement:
--Vous avez raison, Madame; oui, le monde ne croit pas aux affections
pures; la souffrance excite plutôt ses soupçons que sa pitié. Je ne
pourrais venir à la ferme sans que mes visites fussent connues,
calomniées. Ah! vous avez raison, il vaut mieux que je parte.
--Non, dit Honorine avec prière; si la malignité humaine nous défend
l’intimité, elle ne nous impose point une séparation inutile. Demeurez
près de nous. Je saurai du moins que vous êtes là; je vous verrai de
loin en loin, j’entendrai prononcer votre nom, je penserai enfin qu’il y
a, dans le voisinage, un ami qui ne m’oubliera pas, et que je puis
appeler au besoin.
--Eh bien! soit, dit Marcel ranimé par cette espérance d’être encore, de
loin, un protecteur pour Honorine; puisque vous le voulez, je resterai à
portée de votre voix, sans me montrer; ne songeant qu’à vous, mais
attendant votre appel. Seulement, laissez-moi la consolation des
absents: celle de vous écrire...
Honorine voulut l’interrompre.
--Oh! ne me refusez pas! continua de Gausson avec impétuosité; songez
que ce sera ma seule joie. Si le monde nous sépare, que nos esprits au
moins puissent s’entendre à travers l’espace; que pouvez-vous craindre?
Je ne vous écrirai que ce que vous m’auriez permis de vous dire, si
j’avais pu vous voir. Je ne vous demande point de me répondre, mais de
me lire, à vos heures perdues, comme vous liriez le journal d’un ami
éloigné ou mort! Vous me le promettez, n’est-ce pas, Madame? Il le faut,
il le faut, ou moi aussi je n’ai rien promis; si vous me refusez, je
partirai. L’arrivée de la mère Louis empêcha Honorine de répondre.
L’ex-meunière venait au-devant de Marcel avec cet empressement souriant
qu’elle avait toujours pour les _beaux gars_. Elle conduisit de Gausson
à la ferme, où elle le força d’accepter une collation et de visiter avec
elle ses étables, ses granges, son courtil. Comme elle se faisait
toujours suivre par Honorine, le jeune homme multipliait les questions
pour prolonger la visite et s’extasiait sur tout. Aussi, au moment de se
séparer, la mère Louis déclara-t-elle que le monsieur de Paris était né
pour vivre à la campagne et pour conduire une ferme.
--Qué dommage qu’y lui aient mangé, là-bas, son _saint frusquin_,
ajouta-t-elle, en s’adressant à demi-voix à Honorine; maintenant faut
qu’il aille chercher fortune dans les colonies.
--Dans les colonies! répéta la jeune femme étonnée.
--Ou ailleurs, reprit la fermière; toujours est-il qu’une fois parti,
nous n’aurons guère chance de le revoir!
Honorine tressaillit.
--Pas vrai, voisin, reprit la fermière plus haut, et se retournant vers
de Gausson; pas vrai que la dernière fois vous m’avez parlé de quitter
le pays?
--En effet, dit Marcel.
--Et vous êtes décidé sur l’endroit?
--Pardon, reprit le jeune homme, en regardant Honorine avec intention;
j’ai tout à l’heure expliqué à Madame mes projets.
--Ah! eh bien, qu’est-ce que c’est, _mezette_, y part?
--Non, ma mère, balbutia Honorine émue, il reste!
En acceptant l’espèce de compromis proposé par de Gausson, la jeune
femme n’avait pas seulement obéi à la crainte de le voir s’éloigner;
elle avait aussi cédé, sans le savoir, à sa propre inclination. Ces
lettres qu’il demandait à lui écrire, et qu’elle avait d’abord
refusées, elle les désirait de toute l’ardeur de son amour et de son
isolement.
La première qu’elle reçut la jeta dans une agitation inexprimable.
Marcel la remerciait avec effusion d’avoir consenti à cette
correspondance; il lui racontait la joie qu’il trouvait à lui écrire de
son donjon à demi ruiné; il réglait, pour l’avenir, l’emploi de ses
journées solitaires, et cette solitude était pleine du souvenir
d’Honorine.
Ainsi qu’il l’avait promis, sa lettre ne renfermait aucun aveu; mais
l’amour brillait à travers, comme ces lumières qu’enveloppe un globe
d’albâtre.
Pendant la journée, Honorine s’échappa dix fois pour relire cette lettre
qu’elle savait par cœur le soir, et qu’elle passa une partie de la
nuit à relire encore!
Celle du lendemain ne la trouva ni moins empressée ni moins ravie. Les
jours se succédèrent ainsi, apportant toutes les pensées, toutes les
aspirations de Marcel. Bientôt Honorine sentit le besoin de répondre; ce
fut d’abord pour se plaindre d’une lettre désespérée, pour rappeler de
Gausson à la résignation, au courage; son billet n’était qu’un acte
d’humanité vulgaire; mais la réponse de Marcel fut si expansive, qu’il y
eût eu de la cruauté à ne point poursuivre une cure si heureusement
commencée. La jeune femme continua donc sans s’apercevoir du changement
de rôle, et que c’était le consolateur qui maintenant devait être
consolé!
La correspondance d’abord limitée aux encouragements, devint bientôt
plus variée et plus intime. Au monologue avait succédé le dialogue
rapide, ardent, entrecoupé! Un courant électrique s’établit du donjon à
la ferme et de la ferme au donjon. On avait d’abord employé pour faire
parvenir les lettres, mille expédients que créait l’adresse ou que
fournissait le hasard; mais quand l’échange se fut régularisé, il fallut
trouver un moyen sûr et constant. On convint donc que les lettres
seraient déposées, tous les matins et tous les soirs, au creux d’un
vieux pommier qui s’élevait sur le coteau, au point où finissait le
fourré et où commençaient les cultures. Caché par les taillis, Marcel
pouvait y arriver sans être aperçu, et Honorine trouvait l’arbre presque
sur son passage, en revenant de la cabane habitée par Françoise. Rien ne
devait donc éveiller les soupçons.
Un intérêt trop grave préoccupait d’ailleurs depuis quelque temps les
habitants de la ferme et ceux de Trévières pour qu’ils pussent songer à
surveiller les deux amants.
XII
Présages.
Parmi tous les fléaux qui parfois frappent la population des champs, il
en est un plus redouté qu’aucun autre, si redouté qu’elle ne peut se
résoudre à l’attribuer à Dieu et qu’elle en accuse hautement l’esprit du
mal; nous voulons parler des épizooties.
C’est que, pour le paysan, le troupeau n’est point une partie de la
richesse, mais toute la richesse! c’est l’instrument sans lequel la
charrue demeure immobile. Les laboureurs, privés d’attelages,
ressemblent à ces archers auxquels le prince Noir fit couper les trois
doigts de la main droite; la vie leur devient inutile. En 1815, des
chefs de bande parcouraient les fermes de l’ouest en criant aux paysans:
--Envoie tes fils aux chouans ou nous tuons tes bœufs.
Et les paysans obéissaient.
Quand l’inondation ou l’incendie ravagent les campagnes, on peut leur
disputer une part des richesses; quand le choléra décime les familles,
ceux qui échappent se consolent par le travail ou la prière; mais, après
l’épizootie, nulle ressource! Il faut rendre au maître la ferme qu’on ne
peut plus cultiver et quitter la paroisse où l’on était connu pour
aller demander, à son tour, le pain journalier que l’on donnait
autrefois!
Or, ce fléau terrible menaçait le Bessin depuis plus de deux mois. Il
avait été jusqu’alors combattu par un certain Roc Jallu, espèce de
sorcier, étranger au pays, dont on racontait des merveilles. Mais le
mal, arrêté par lui sur un point du département, reparaissait aussitôt
ailleurs et tenait la population entière dans l’inquiétude.
Bien que par un heureux et singulier privilége Trévières eût échappé
jusqu’alors à la contagion, on s’en préoccupait vivement dans la
paroisse, non pour s’y préparer (la prévoyance est une vertu inconnue du
peuple), mais pour en parler.
Un soir, tous les gens de la ferme se trouvaient réunis dans une salle
basse où l’on prenait en commun les repas. La journée avait été
orageuse; un brouillard pluvieux couvrait le ciel, et bien que l’on fût
au mois de juin, la nuit était sans étoiles.
Un vent tiède et lourd grondait à travers les hangars vides ou faisait
crier la girouette rouillée de la chapelle. Le feu allumé pour préparer
le repas s’éteignait au foyer, et la _puette_ (chandelle de résine)
elle-même ne jetait qu’une clarté trouble qui donnait aux objets des
formes incertaines. Il y avait enfin dans l’air je ne sais quoi de
triste et d’étouffant qui oppressait toute expansion de vie, une
atmosphère de plomb par laquelle on se sentait douloureusement alourdi.
Malgré l’insensibilité nerveuse ordinaire aux paysans, les gens de la
ferme éprouvaient eux-mêmes l’influence de cette sombre soirée. La
conversation était plus languissante et les funestes prévisions avaient
remplacé les plaisanteries de la veillée.
On parlait depuis quelques jours de bestiaux morts à Balleroy; le tour
de Trévières ne pouvait tarder à venir.
Un des garçons de charrue fit observer que M. Vorel était parti depuis
la veille pour Bayeux où il était appelé, avec les autres maires de
l’arrondissement, afin de chercher les mesures à prendre contre la
mortalité des troupeaux. Le vieux berger Micou tira sa pipe, regarda le
foyer et secoua la tête. C’était sa manière habituelle, toutes les fois
qu’il voulait dire quelque chose de grave.
Anselme Micou, qui se trouvait à la ferme avant qu’elle eût été acquise
par la mère Louis, appartenait à cette race de bergers sentencieux et
songeurs auxquels la crédulité de nos paysans attribue une seconde vue.
Il avait passé quarante années à parcourir les friches, à la suite de
son troupeau, à voir les étoiles se lever et mourir, à observer le vol
des hirondelles de mer, à écouter les mille voix du crépuscule ou du
soir, et ces contemplations solitaires avaient amené chez lui une sorte
d’exaltation intérieure. Il parlait rarement, mais ses paroles avaient
toujours quelque chose de solennel, de prophétique.
Au geste bien connu qu’il venait de faire, tous les regards s’étaient
tournés vers lui; le vieux Micou demeura quelque temps muet, puis,
retournant vers les gens de la ferme son visage tanné et plissé de
rides:
--Les _monsieurs_ de Bayeux auront beau faire, dit-il, y n’empêcheront
pas les malheurs qui se préparent pour le pays.
--Y a donc eu des signes, _vieu_ Anselme? demanda une jeune servante
effrayée.
--Y a toujours des signes pour ceux qui voient, répliqua Micou.
--Et vous avez vu qué’q’chose? reprirent plusieurs voix.
--J’ai vu que le diable _vellinait_ (rôdait) autour de la paroisse: la
nuit dernière il était chez Romain.
Tous les assistants se regardèrent.
--Comment donc que vous savez ça? demanda le garçon de charrue.
Le berger secoua les cendres de sa pipe éteinte.
--Vous connaissez bien tous la _viette_ (sentier) qui conduit de la
route d’Isigny aux Motteux? demanda-t-il.
--Oui, répliqua la jeune servante; elle passe devant la maison de
Romain.
--Pour lors donc, je revenais hier dans la _serence_ (soirée) de
conduire au boucher les moutons que mam’Louis avait vendus et j’allais
passer le _riolet_ (petit ruisseau), quand je vois tout à coup je ne
sais quoi dans le sombre, ça allait sans pieds et sans rien, à travers
l’herbe, jusqu’à la petite cour de Romain.
Plusieurs exclamations d’étonnement l’interrompirent.
--J’m’étais arrêté tout coi, reprit le berger avec son calme habituel,
j’attendais d’voir la chose là où y avait d’la lune; ça glissa tout
doucettement le long d’la grange et ça arriva en pleine clarté!....
C’était un buisson.
--Un buisson qui marchait? répéta tout le monde.
--Ça en avait la mine du moins, continua Micou, ça avait d’la branche et
d’la feuille; mais j’ai ben compris su l’moment c’qu’en était et j’ai
fait autour de moi, avec mon bâton, le cercle de conservation; alors le
buisson s’est approché des étables et il est entré dedans.
--Dans l’étable?
--Où il est resté _cunché_ (caché) un tantinet; après quoi j’l’ai vu
ressortir, il a passé devant moi en _halaisant_ (haletant) comme un être
de chair et y s’est perdu dans les _vignots_ (joncs marins).
Les paysans se regardèrent avec une expression dans laquelle
l’étonnement se mêlait à l’inquiétude.
--Quoi donc qu’ça peut être? demanda le garçon de charrue; on n’a jamais
entendu parler de rien d’pareil dans le pays; c’est ni un _varou_ ni le
_rongeur d’os de Bayeux_.
--Dans mon pays, fit observer une des servantes qui portait la coiffure
des environs de Falaise, y a ben _tarane_ et _farloro_; mais y
paraissent avec des figures comme le monde vivant et tout brillants de
flammes.
--Chez nous, ajouta un gars de Domfront, on s’défie surtout de la
_Mazarine_ qu’est la mère de tous les mauvais esprits, mais toutefois
et quantes on la voit, c’est avec l’air d’une _housta_ (femme-hommasse)
et non pas d’un buisson.
--Quoi donc qu’ça peut être? reprirent en chœur les assistants, dont
les regards s’arrêtèrent sur le berger pour lui demander l’explication
de sa vision.
--On ne l’saura ben que trop tôt! répliqua Micou d’un air triste. Quand
les choses vont pas à l’ordinaire, voyez-vous, c’est que l’bon Dieu
s’est _écaré_ (impatienté) contre ceux d’en bas et qu’y veut _effriter_
(effrayer) par un exemple. Romain est dur avec les pauvres gens, il a
donné un mauvais coup à sa sœur qui en est morte; le bon Dieu
n’oublie pas ça, non; et il faudra ben que le fermier du Vrillet
_ravoue_ (répare) ses mauvaisetés.
Honorine, placée à quelques pas du cercle de paysans, près de la mère
Louis, qui sommeillait dans son fauteuil de jonc, et de Françoise,
occupée à bercer son fils sur ses genoux, n’avait jusqu’alors pris
aucune part à la conversation. Mais à ces derniers mots, elle se tourna
vers Micou et lui dit en souriant:
--Alors vous pensez que la punition s’arrêtera à Romain, vieil Anselme,
et que les braves gens n’auront rien à craindre?
--Perjou! s’écria le garçon de charrue: ça ne serait pas juste si nous
étions _housqués_ (punis) pour l’homme du Vrillet; faudra que le malheur
s’arrête à lui et à son fait.
--Oui, s’il n’y a qu’un pécheur dans le pays, reprit Micou; mais si on
les trouve à _grouée_ (en quantité) faudra ben que le bon Dieu frappe
partout. Ah! il y a longtemps que je dis qu’y s’lassera; mais on est
_calard_ (paresseux) pour sortir du mal; et ben v’là le jour où faudra
faire ses comptes; y aura des signes...
Un éclair, suivi d’un cri terrible, interrompit le berger. Les paysans
effrayés se retournèrent. Françoise pâle, le corps rejeté en arrière et
enveloppant son enfant d’un de ses bras, comme pour le défendre,
montrait de l’autre main la fenêtre ouverte. Tous les yeux prirent
cette direction; mais l’éclair avait passé et l’on n’apercevait plus au
dehors qu’un abîme obscur.
--Qu’est-ce qui a _ripé_ (crié)? dit la mère Louis éveillée en sursaut.
--Quoi donc est-ce que vous avez, ajoutèrent les voix des domestiques?
--Je l’ai vu, bégaya Françoise, là, j’en suis sûre.
--Qui ça?
--Il était grand comme lui... et tout blanc...
--Blanc? Ah! Jésus! c’est un _raparat_ (fantôme)! s’écrièrent les
servantes.
--Non, reprit Françoise qui serrait son enfant contre elle; non...
c’était un des assassins... de M. Marc.
--Un assassin! répétèrent toutes les voix.
Il y eut une courte pause, puis deux des garçons se levèrent.
--Faut voir, dirent-ils en décrochant, l’un une vieille hallebarde
suspendue au mur, l’autre un fusil.
La mère Louis se leva également et saisit une fourche neuve que l’on
venait d’emmancher.
--J’vas avec vous, mes gars, dit-elle; dans ces cas-là une femme peut
servir, il n’y a pas de mauvais coups pour tuer une vipère.
Malgré sa terreur, Honorine voulut suivre sa tante et Françoise voulut
suivre Honorine.
La petite troupe, accompagnée d’une des servantes, qui avait eu la
bravoure d’allumer la lanterne, fit le tour de l’aire à battre, visita
les granges, les étables, la buanderie sans rien découvrir. Enfin il fut
bien constaté qu’il n’y avait personne dans l’enclos.
Cependant le chien de garde, dont les aboiements avaient d’abord semblé
appuyer la déclaration de Françoise, faisait entendre maintenant des
hurlements plaintifs et demeurait devant sa loge rampant sur le ventre
et allongeant convulsivement les pattes sous son museau dont il
creusait la terre. A la vue de la troupe qui rentrait à la ferme, il
redoubla ses gémissements, se laissa aller sur le flanc et raidit tout
son corps qui frissonnait.
La mère Louis s’arrêta saisie malgré elle.
--Eh ben, qu’est-ce qu’il a donc Castor? demanda-t-elle, en regardant le
chien qui râlait.
--Il a le mal de la mort, dit Anselme Micou qui venait de s’approcher.
--Comment, mon chien va mourir! s’écria la fermière; mais il est venu
quelqu’un alors?
--Il est venu le mauvais esprit! continua le berger, le même qui a
visité la ferme du Vrillet. Faut qu’chacun songe à ses torts.
--Allons, tu nous _assouis_ (étourdis) toi, interrompit brusquement la
paysanne; v’là-t’y pas qu’on devrait faire sa confession générale parce
qu’un chien est malade. Faut que tu n’as pas plus d’_assent_ (raison)
que tes bêtes.
--Que ceux qui ne croient rien ne craignent rien! dit le berger d’un air
sombre; mais il viendra des enseignements!
--Prenez garde à vous, voisine! interrompit tout à coup la voix d’un
paysan à cheval qui suivait le chemin du Balleroy.
--C’est Richard! s’écria le garçon de charrue.
--Le mauvais air est sur Trévières, continua la voix; toutes les bêtes
sont mortes au Vrillet!...
A ces mots l’homme et le cheval disparurent rapidement dans la nuit!
* * * * *
La nouvelle donnée par Richard se confirma, malheureusement, le
lendemain; mais le fléau ne s’arrêta pas au Vrillet, il frappa
successivement la plupart des fermes environnantes, et la contagion
devint bientôt générale.
Tous les travaux furent suspendus, les hommes, réunis aux cabarets,
rendez-vous ordinaire dans les afflictions comme dans les joies, se
communiquaient les nouvelles arrivées des différents points du canton,
tandis que les femmes se lamentaient devant les seuils ou allumaient des
cierges bénits à l’église de la paroisse. La consternation croissait à
chaque instant par l’annonce de quelque nouveau désastre et par la
révélation des circonstances mystérieuses qui l’avaient précédé; car,
soit vision, soit réalité, partout des apparitions étranges avaient
effrayé les habitants des fermes isolées. Les uns avaient aperçu, comme
Anselme Micou, le buisson marchant, d’autres, comme Françoise, un
fantôme à figure sinistre, plusieurs parlaient d’un mendiant qui, après
avoir rôdé autour de leur habitation, s’était échappé sans que l’on pût
dire comment; quelques-uns enfin assuraient avoir aperçu un homme vêtu
de noir et d’une grandeur démesurée, qui, en passant devant les étables,
avait avancé la main par les étroites fenêtres, comme pour jeter un sort
sur les animaux.
Mais quelle que fût la nature des visions aperçues, tous s’accordaient
pour reconnaître une intervention mystérieuse et surhumaine; le pays
était évidemment sous l’influence de quelque maudit, auquel l’esprit du
mal avait dévolu sa puissance par un acte signé.