enveloppaient la vallée commençaient à se soulever, montrant au loin des
percées lumineuses dans lesquelles scintillaient les toits du hameau.
Les servantes traversaient la cour en chantant; les vaches mugissaient
dans leurs étables, les pigeons roucoulaient sur les toits de chaume;
tout respirait enfin je ne sais quelle gaieté agreste et vivace! c’était
comme un réveil de la vie, mais plus facile, plus calme et pour ainsi
dire renouvelée!
Quelle que fût la préoccupation de la jeune femme, elle ne put échapper
à cette influence bienfaisante du matin. Aussi la mère Louis
poussa-t-elle une exclamation de joie en entrant.
--Ah! vertudieu! à la bonne heure, voilà ses couleurs revenues,
s’écria-t-elle en l’embrassant; eh bien! comment que t’as dormi dans
notre _logane_ (cabane), petiote?
--Fort bien, Madame, répondit Honorine timidement.
--Et t’as pas fait de mauvais rêves? T’as pas vu de _hans_ (fantômes)?
Dame! c’est pas gentil comme dans vos palais de Paris; mais
l’accoutumance fait la jouissance. Nous tâcherons, d’ailleurs, de
l’arranger un peu ton nid.
--Tel qu’il est j’en suis satisfaite, dit Honorine, et je ne demande
rien de plus, Madame.
--M’appelle donc pas comme ça, interrompit la fermière avec une grosse
bonhomie. Voyons, ma _mezette_ (mésange), parle-moi d’amitié, et dis-moi
mère Louis... Tu me gardes peut-être rancune d’hier.
--Oh! ne le croyez pas, Madame.
--Encore!
--Non... ma mère, reprit Honorine en levant sur la paysanne un regard
plus rassuré; ma mère, puisque vous me permettez de me dire votre fille.
--Si je te le permets! est-ce que c’est pas un droit? Allons, allons,
_mezette_, tu verras que nous nous entendrons. Mais, pour le quart
d’heure, il faut que tu descendes, vu qu’il y a en bas l’homme qui t’a
conduite ici.
--Marc?
--Oui, il vient d’arriver avec une femme; je leur ai fait servir à
déjeuner... car y faut pas croire, d’après ce qui t’est arrivé hier, que
ta grand’mère soit avaricieuse, au moins! Vertudieu! j’suis jamais plus
contente que quand j’peux faire manger mon bien par de braves gens...
Aussi je leur ai fait servir du meilleur.
X
Adieux.
Honorine suivit la mère Louis, et trouva Marc et Françoise assis devant
une table, sur laquelle la fermière avait fait entasser tout ce qui
pouvait se manger à la ferme. Il était évident qu’elle tenait à rétablir
sa réputation aux yeux de sa petite-fille, et à racheter, à ses propres
yeux, son oubli de la veille. C’était de l’hospitalité, exaltée par le
remords!
--Vois-tu, dit-elle en entrant, les voilà qui _s’empaffent_ (se
rassasient) à discrétion; vous dérangez point, braves gens; table servie
doit être amie. Vous voyez que ce matin la petite est gaillarde comme le
_moisson d’arbanie_ (le moineau).
--Madame est-elle vraiment comme elle le souhaitait? demanda Marc, qui
s’était levé et dont le regard interrogateur donnait un double sens à
ses paroles.
--Oui, dit Honorine avec intention, ne vous inquiétez point pour moi,
monsieur Marc, tout ira bien.
Le garçon de bureau parut respirer plus librement.
--J’en réponds que ça ira bien, reprit la mère Louis, qui n’avait vu,
dans la question et dans la réponse échangées, qu’une allusion à
l’indisposition de la veille; avant un mois je parie vous l’engraisser
que vous ne la reconnaîtrez plus. Je me charge de sa santé, moi! Pas
vrai, petite, que tu me laisseras être ton _mière_? Oh! c’est qu’elle
n’a plus peur de moi; nous sommes toutes deux maintenant à pain et à
pot; mais remettez-vous donc à table!
--Faites excuse, Madame, dit Marc, nous avons fini; mais puisque vous
nous êtes si bonne, ça m’enhardit à vous adresser une demande.
--Qu’est-ce que c’est?
--Voici une jeune femme qui a besoin et bonne volonté de gagner sa vie.
On lui a dit qu’elle trouverait du travail à la ferme, et alors elle est
venue...
--Ah! c’est pour ça, dit la mère Louis, qui changea subitement de ton et
jeta sur Françoise un regard inquisitorial, et qu’est-ce qu’elle fait,
votre protégée?
--Tout ce qu’on m’ordonnera, Madame, dit Françoise avec soumission.
--Ce qui veut dire que vous ne savez rien, reprit la fermière rudement;
ça ne peut pas nous aller, ma chère; d’ailleurs, vous avez les mains
trop blanches pour nous autres gens de la campagne; vous vous êtes
trompée de maison.
--Pardonnez-moi, dit Marc, elle était adressée à la ferme par une
personne qui lui a remis une lettre.
--Qui ça?
--Un Monsieur bien bon, reprit Françoise en présentant le billet; il m’a
dit qu’il était le voisin de Madame.
--Donnez à la _mezette_; j’ai pas d’assez bons yeux pour lire l’écriture
de main... Un voisin des Motteux?... Qui donc que ça peut être?
Honorine ouvrit le billet, regarda la signature et tressaillit.
--M. de Gausson, s’écria-t-elle.
--Ah! c’est le beau brun, reprit l’ancienne meunière; c’est différent;
je l’aime tout plein.
--Il est donc ici? demanda Honorine agitée.
--Mais certainement, reprit la mère Louis; il demeure à son vieux
pigeonnier de Vert-Bec; est-ce que tu le connais aussi?
--Je l’ai vu à Paris.
--Tiens, c’est juste, il en est... eh ben, comme ça se trouve... y vient
souvent aux Motteux, vous pourrez refaire connaissance; mais voyons donc
ce qu’elle chante sa lettre.
Honorine lut:
«Chère madame Louis,
»Je vous adresse une pauvre femme que je recommande à votre bon
cœur. Procurez-lui du travail; elle paraît douce, pleine de zèle
et de bons sentiments. A mon retour, j’irai vous remercier de ce
que vous aurez fait pour elle.
»Je vous avertis que le gros Lorry a vendu ses foins 37 francs le
millier.
RIGHT
«<sc>De Gausson.</sc>»
--Voyez-vous, s’écria la mère Louis, frappée surtout de ce dernier
renseignement qui formait comme la péroraison de la supplique de Marcel;
37 fr. le millier, quand mon gendre voulait me les faire livrer à 34;
c’est comme ça qu’y prend mes intérêts! on ne peut compter sur
personne.
--Sauf sur M. de Gausson, fit observer Honorine en souriant.
--C’est vrai qu’il est bien gentil d’avoir pensé à moi, reprit la mère
Louis; du reste, je l’ai toujours dit, c’est un _fel_ gars.
--Aussi vous ne refusez point sa protégée, ma mère, continua la jeune
femme; il la recommande _à votre bon cœur_, et il doit venir vous
remercier à son retour, il faut bien, pour cela, que vous fassiez
quelque chose.
--Tu crois, dit la fermière adoucie; eh bien! nous verrons. Mais
qu’est-ce qu’on peut faire de quéqu’un qu’a un enfant sur les bras!...
encore si elle pouvait coudre... laver!
Françoise se hâta de répondre qu’elle le pouvait.
--Alors on vous prendra... mais rien qu’à l’essai! dit la fermière qui,
au milieu même de ses entraînements, gardait quelque chose de la
prudence normande; vous demeurez à Trévières, pas vrai?
--Elle est arrivée hier, fit observer Marc, et ne demeure encore nulle
part.
--Ah! elle est sur le pavé, reprit la mère Louis avec brusquerie, mais
en jetant à Françoise un regard plus attentif; il faut bien pourtant
qu’elle trouve une niche pour elle et son petit.
--Je chercherai, Madame...
--Oui, mais y faut un ménage, et m’est avis que vous portez tout votre
faix dans votre bonnet de nuit! Y a bien ici, au bout du petit bois, la
_turne_ de l’ancien garde qu’on pourrait vous prêter.
--Ah! Madame! s’écria Françoise attendrie, comment vous remercier...
--C’est qu’en attendant, je vous avertis, reprit la mère Louis toujours
précautionneuse, si j’trouve à la louer plus tard, faudra déménager...
mais pour le moment vous serez toujours à l’abri avec le petit... Quel
âge qu’il a vot’gars?
--Trente mois, Madame.
--C’est éveillé comme un _jacquet_ (écureuil), donnez-le moi donc un
peu.
--Mon Dieu! je vous demande bien pardon, dit timidement Françoise, mais
il est si accoutumé à moi qu’il ne veut point me quitter... Veux-tu
aller à madame?
L’enfant regarda la fermière, et, trompé sans doute par son costume qui
lui rappela son ancienne nourrice, il se jeta dans ses bras avec un cri
joyeux.
--Vous le voyez qu’il veut bien venir, dit la mère Louis en le faisant
sauter.
--C’est la première fois! répliqua Françoise étonnée, et madame est la
seule personne qui ne lui ait point fait peur.
--Et pourquoi donc que je lui ferais peur à ce pauvre friquet, dit la
paysanne visiblement flattée de l’exception faite en sa faveur par
l’enfant; ces petits, ça sent le monde, voyez-vous; ça a l’instinct de
connaître les bons des _maxis_ (méchants); pas vrai, mon _jacquet_;
allons, gazouille; grimpe sur ma _falle_ (estomac); a-t-y l’air _dégoté_
au moins; je veux que nous soyons bons amis. Dites donc, ma fille,
comment qu’on vous appelle?
--Françoise, Madame.
--Eh bien, Françoise, faudra que vous preniez tous les soirs une
_guichonnée_ de lait à la ferme pour le petit.
--Ah! Madame, que de bontés!...
--Je vous dis pas que ça sera une rente à perpétuité, au moins; mais
pour le quart d’heure l’enfant en profitera.
Honorine se joignit à Françoise et à Marc pour remercier la mère Louis,
dont leur reconnaissance exalta la bonne volonté, et qui voulut établir
sur-le-champ la grisette dans l’ancienne maison du garde.
Celle-ci, placée à la lisière du taillis, sur le penchant du coteau qui
domine au nord la rivière d’Esque, avait quelque chose de sauvage, qui
formait contraste avec les autres habitations du pays. Sa vue, bornée de
tous côtés par les fourrés, ne s’étendait que sur une friche semée de
rochers et de touffes de chênes, tandis qu’un peu plus bas, le coteau,
soigneusement cultivé, présentait à l’œil des vergers, des champs de
blé vert et des prairies entrecoupées de maisonnettes blanches.
Mais après tant d’épreuves, l’aspect d’un toit qui pût abriter son fils
ne pouvait manquer, quel qu’il fût, de réjouir Françoise. Douée
d’ailleurs de cette heureuse souplesse, qui fait que les désirs
s’abaissent ou s’élèvent selon la situation, comme une eau docile qui
prend d’elle-même son niveau, la grisette n’avait à combattre ni le
regret des biens perdus, ni l’ajournement des biens espérés. Elle
recevait de Dieu son bonheur au jour le jour, sans se tourmenter de ce
qu’il avait été la veille, de ce qu’il serait le lendemain. Aussi
lorsque, après avoir mis en ordre le pauvre ménage de la maison des
taillis, elle se retrouva, le soir, devant un feu de broussailles, et
son enfant endormi sur ses genoux, sa pensée ne se reporta point vers
les angoisses qu’elle venait de traverser, mais sur le secours inespéré
qui lui était offert. Satisfaite d’avoir trouvé, comme l’oiseau du ciel,
un nid et le repos du soir, elle ne porta pas plus loin ses regards et
attendit tranquillement le sommeil.
Quant à Honorine, de retour à la ferme, elle y avait trouvé une réponse
d’Arthur à la lettre écrite avant son départ.
Sans entrer dans aucune explication, de Luxeuil déclarait consentir
provisoirement à son séjour près de sa grand’mère, et lui demandait une
procuration qui lui permît d’exercer les droits qu’elle avait déclaré
lui abandonner.
La lettre était courte, sans allusions, et ne laissait aucun moyen de
deviner les intentions d’Arthur pour l’avenir.
En tous cas, le présent semblait assuré et la jeune femme pouvait
espérer qu’emporté par le tourbillon du monde, son mari finirait par
l’oublier. Trop de prévoyance d’ailleurs eût entraîné trop
d’inquiétudes; elle résolut de se laisser aller au courant des
événements, sans ajouter au poids de chaque jour celui d’un avenir
incertain.
Rien ne retenait plus Marc à la ferme; il prit congé d’Honorine qui, au
moment de le quitter, se sentit saisie d’un attendrissement mêlé
d’angoisses. Malgré l’évidence du service reçu, la révélation d’Arthur
continuait à la troubler: elle eût voulu réhabiliter dans son propre
jugement celui dont elle avait obtenu le secours, ennoblir sa
reconnaissance par l’estime, glorifier enfin un dévouement dont elle
profitait sans pouvoir l’avouer!
Au moment où Marc se découvrit en répétant d’un accent ému, un dernier
adieu, elle lui saisit la main et s’écria:
--Vous ne partirez pas ainsi sans m’avoir ôté mes doutes! on vous a
accusé devant moi!... mais ce qu’on a dit était un mensonge, avouez-le,
je vous en conjure à mains jointes; avouez-le, à moi, à moi seule! je ne
vous demande pas d’explication, dites seulement: non! et je vous
croirai.
Au premier mot prononcé par la jeune femme, Marc était devenu très-pâle;
il retira sa main et répondit à voix basse:
--Madame n’a-t-elle point vu que je n’avais rien à répondre, quand
monsieur de Luxeuil m’a accusé?
--Oui, dit vivement Honorine, mais quelque motif... que j’ignore... vous
a sans doute forcé à vous taire.
Il secoua la tête.
--Je me suis tu parce qu’il disait la vérité, répliqua-t-il sourdement.
Honorine le regarda.
--Mais alors, reprit-elle troublée, si vous avez été.... si vous êtes...
ce qu’il a dit, que peut-il y avoir eu de commun entre vous et ma mère?
Pourquoi ce dévouement dont je ne puis désormais soupçonner la
sincérité? Quel intérêt trouvez-vous à me défendre?
--Vous m’avez déjà fait cette question, murmura Marc.
--Et vous m’avez répondu: plus tard!
--Oui, plus tard..... peut-être... peut-être aussi jamais! cela dépendra
de vous.
--De moi? comment faut-il vous supplier alors?
--Ne suppliez pas, c’est inutile... pour me faire parler il faut autre
chose que vos désirs d’aujourd’hui... car je comprends bien, allez,
pourquoi ces questions! Vous êtes triste d’être protégée par un réprouvé
comme moi; vous voudriez ne pas être obligée de me mépriser, le mépris
gêne la reconnaissance! mais je n’en attends pas; vous ne m’en devez
pas!
--Que dites-vous?
--Non; tout ce que je vous demande c’est d’avoir confiance! c’est quand
vous aurez besoin de moi, de me faire signe, c’est de me regarder comme
votre chien, de me dire: va là, viens ici! et j’irai, je viendrai! de
vous servir de moi sans vous inquiéter de moi; de me regarder comme une
chose qui est à vous et dont vous pouvez tout faire pour votre bonheur.
Honorine fut remuée jusqu’au fond du cœur. Le ton de Marc n’avait ni
l’élévation ni l’élan que donne l’exaltation; il était bas, presque
calme, mais profond. On sentait qu’il n’y avait là aucune surexcitation
passagère; c’était l’expression d’un sentiment depuis longtemps maître
de l’âme tout entière, et qui en était devenu pour ainsi dire l’état.
--Et vous pensez que je puis accepter un échange aussi inégal,
s’écria-t-elle, les yeux fixés sur Marc! à vous tous les sacrifices; à
moi la liberté de l’ingratitude! je repousse de pareilles conditions! si
je ne dois être pour vous qu’une cause d’abnégation et de souffrance, je
renonce à en profiter plus longtemps.
--Ah! ne dites pas cela! interrompit précipitamment Marc d’un accent
douloureux: ce que je fais pour vous est désormais ma seule consolation;
si je ne l’avais point, tout serait fini! Savez-vous, d’ailleurs, si ce
n’est pas un moyen de me racheter... si je n’ai rien à expier!.... Ah!
ne me faites pas de questions, mais laissez-moi continuer ce que j’ai
commencé... Si ce n’est pas pour vous, que ce soit pour moi-même; j’en
ai besoin et je..... je l’ai <sc>PROMIS</sc>!
Ce dernier mot fut accentué par Marc avec une sorte d’exaltation pieuse.
Il semblait l’avoir prononcé sous l’obsession d’un souvenir toujours
présent, et comme si quelque ombre invisible eût pu entendre ce
renouvellement de serment. Honorine saisie garda le silence; il y eut
une pause assez longue.
--Je retourne à Paris, reprit enfin Marc, c’est là surtout que vous avez
besoin d’un serviteur dévoué. Je veillerai sur M. de Luxeuil; et, s’il
est nécessaire, vous recevrez mes avertissements.
--Allez donc, dit la jeune femme, puisque vous voulez rester un
bienfaiteur inconnu; allez, et quel qu’ait été votre passé, soyez béni
pour ce que je vous dois.
Elle lui présenta les deux mains qu’il prit et qu’il baisa l’une après
l’autre avec une humilité attendrie, puis il salua et partit.
Les premiers jours furent employés par Honorine à s’établir à la ferme.
Marc lui avait recommandé Françoise avant son départ; mais cette
recommandation était inutile. La protégée de Marcel était déjà celle
d’Honorine.
Il y avait d’ailleurs, entre les deux jeunes femmes, des rapports de
position qui devaient les rapprocher. Toutes deux meurtries par de
douloureuses épreuves, toutes deux exilées dans un milieu nouveau et
inconnu, elles sentirent le besoin de s’appuyer l’une sur l’autre. La
similitude des souffrances avait fait disparaître l’inégalité des rangs,
et à peine ces cœurs de même famille se furent-ils sentis, qu’ils
s’adoptèrent avec ardeur.
Seulement, la différence des habitudes donna à chacune une position
distincte. Honorine fut la maîtresse affectueuse et tendre, Françoise la
servante reconnaissante et dévouée.
Toutes deux travaillèrent ensemble à conquérir les bonnes grâces de la
mère Louis, non par calcul, mais par un besoin commun d’être aimées. La
fermière, dont le grossier égoïsme s’était jusqu’alors agité au milieu
des basses servilités ou des résistances brutales, se trouva comme
enveloppée dans l’affectueuse complaisance de ces deux femmes. Leur zèle
et leur patience désarmaient sa mauvaise humeur. Toujours dans son tort
avec elles, sans qu’elles le fissent jamais sentir, la paysanne finit
par reconnaître intérieurement son injustice. Ces coups, auxquels on ne
répondait jamais que par le sourire ou les caresses, lui firent honte;
elle mit les deux Parisiennes hors de la sphère où grondaient ses
emportements, et n’eut plus pour elles que des paroles amicales. C’était
comme un port où, après les tempêtes du ménage, elle venait respirer.
Elle arrivait toujours près des deux femmes chargée de malédictions ou
de menaces, et, tout en criant ses plaintes, elle se dégrisait de sa
colère, se calmait insensiblement et finissait par redevenir tranquille
et souriante. On eût dit une nuée d’orage entrant dans une atmosphère
paisible où elle se déchargeait insensiblement de ses foudres.
XI
Amis et ennemis.
Vorel s’était vite aperçu de l’influence acquise par Honorine et par
Françoise; mais tous ses efforts pour y nuire furent inutiles: la
fermière des Motteux étant une de ces natures pour lesquelles
l’opposition est un stimulant, loin d’être un obstacle. En voyant le
médecin combattre sa nouvelle préférence, elle y trouva, outre le
charme de l’entraînement, celui de la contradiction, et elle s’y
affermit.
C’était, d’ailleurs, pour elle, un moyen d’échapper à Vorel, que la
nécessité lui avait longtemps imposé, et elle le lui déclara avec sa
liberté habituelle. Le docteur ne témoigna nulle rancune apparente à sa
nièce ni à Françoise, mais il ne négligea rien de ce qui pouvait leur
nuire dans le pays.
L’humeur de la fermière amenait de fréquentes querelles de voisinage,
des réclamations d’ouvriers, des débats d’intérêt dont le docteur était
l’arbitre: qui avait à se plaindre de la mère Louis venait s’adresser à
lui comme au seul intermédiaire qui pût faire entendre raison à la
propriétaire des Motteux, et son intervention était toujours décisive.
Mais, peu après l’arrivée d’Honorine, il affecta de refuser son
entremise, en déclarant que la fermière avait renoncé à ses conseils,
qu’elle était désormais sous de nouvelles influences, et qu’il n’y avait
plus rien à espérer.
Les malheureux, ainsi éconduits, se retiraient le cœur gros de
malédictions contre les deux Parisiennes, qui devenaient responsables, à
leur insu, de toutes les injustices et de toutes les violences de la
paysanne.
Celle-ci contribuait, de son côté, sans le vouloir, à grossir
l’animadversion générale contre ses protégées. Justement préoccupée de
tout ce qu’il y avait chez elle à louer, elle les citait sans cesse en
exemple; elle s’en faisait une arme pour frapper, et un moyen de
comparaison pour déprécier; les noms d’Honorine et de Françoise étaient
devenus à Trévières ce qu’avait été celui d’Aristide à Athènes. Les plus
vicieux les avaient prises en haine, et les meilleurs eux-mêmes se
lassaient de les entendre appeler justes. Ajoutez l’hostilité
instinctive des paysans pour tout ce qui vient de la ville, et surtout
de la grande ville. Rien qu’en leur qualité de Parisiennes, les deux
femmes étaient déjà des ennemies. Que venaient chercher ces étrangères?
Pourquoi occupaient-elles à la ferme des places qu’auraient pu occuper
des gens du pays? Ne suffisait-il pas de voir leur beauté, leur grâce,
leurs manières polies pour deviner que toutes deux devaient être des
intrigantes?...
Et avec cela elles se montraient fières. Elles évitaient de causer
indifféremment avec tout le monde; elles ne faisaient point de visites
aux voisins; elles ne prenaient part à aucun des commérages qui
occupaient la paroisse: on ne les voyait qu’au travail pendant la
semaine, et à l’église le dimanche! Pour se condamner à vivre ainsi
isolées, il fallait avoir quelque chose de bien sérieux à se reprocher.
Ces calomnies et ces inductions passant de bouche en bouche, grossies
par la sottise ou par la méchanceté, une sorte de ligue se forma contre
les deux femmes: on les accusait sourdement de tout ce qui se faisait de
mal à la ferme.
Mais, parmi les haines ainsi fomentées, il en était une plus dangereuse
que toutes les autres: c’était celle de ce paysan entrevu par le lecteur
lors de l’arrivée d’Honorine aux Motteux.
Romain, le fermier du Vrillet, passait depuis longtemps pour l’homme le
plus redoutable du canton. L’opinion publique l’accusait même tout bas
d’avoir occasionné la mort de sa sœur par ses violences; mais nul
n’eût osé répéter hautement, et en sa présence, une pareille
dénonciation. Capable de tous les excès quand il était poussé par la
passion, il avait réussi à se faire une sauvegarde de ses emportements;
la terreur qu’il inspirait lui tenait lieu d’innocence: personne ne
l’avait pour ami, tout le monde évitait de se le rendre ennemi.
La propriétaire des Motteux partageait, sans l’avouer, la crainte
générale. Elle se querellait bien, de temps en temps avec Romain, dont
la ferme touchait à ses terres; elle le menaçait même par instants,
mais tout s’arrêtait là, et le paysan, sûr d’obtenir ce qu’il voulait,
pardonnait à sa voisine cette résistance plus bruyante que sérieuse.
L’arrivée d’Honorine changea cet état de choses. Affligée des débats
qu’elle voyait, la jeune femme engagea la mère Louis à y couper court,
en brisant tout rapport avec le fermier du Vrillet. En conséquence, les
clôtures furent rétablies, un terrain qui se trouvait commun partagé,
quelques comptes arriérés soumis à un arbitre et l’on cessa de se voir
et de se parler.
Cette rupture, dans laquelle Romain eut tout à perdre, l’enflamma de
haine contre la dame de Paris qui en avait été la conseillère innocente
mais avouée. Seule, elle avait secoué ce joug de terreur qui, après
avoir fait la sûreté du paysan, était insensiblement devenu son orgueil,
et elle l’avait fait sans effort, sans bruit, avec une facilité
indifférente qui augmentait son dépit. Aussi, lorsqu’assis à sa porte,
il voyait passer cette jeune femme frêle et timide en apparence, qui
avait réussi à débarrasser la mère Louis de ses exigences, son front ne
manquait jamais de se plisser; ses lèvres se tordaient autour de la
courte pipe serrée entre ses dents et il se demandait en lui-même
comment il pourrait se venger.
Honorine ne soupçonnait ni cette rancune ni ce danger. Ne connaissant
point Romain, elle n’avait pu prévoir l’effet que produiraient sur lui
les mesures conseillées; son audace n’avait été que de l’ignorance et
elle y persistait.
Cependant, parmi tant d’ennemis, la jeune femme avait un allié; c’était
le fils même de Vorel.
Le _grand Jodane_, comme on l’appelait, avait trouvé chez sa cousine une
bienveillance compatissante qui l’avait d’autant plus touché qu’elle
était, pour lui, toute nouvelle. Chaque jour plus assidu près de la
jeune femme, il retrouvait, à ses côtés, quelques lueurs de son
intelligence avortée; il comprenait ce qu’elle disait, il avait pour
elle des prévenances qui prouvaient un reste de mémoire et de
raisonnement; il s’apercevait de sa gaieté et de sa tristesse; il la
partageait! L’âme de l’idiot semblait prendre des forces au contact de
celle d’Honorine, comme l’enfant au sein de sa mère; c’était une sorte
d’allaitement spirituel qui, momentanément, renouvelait chez lui la vie
et donnait à son intelligence une énergie passagère.