Elle avait, d’ailleurs, à surmonter, dans ses nouvelles fonctions, mille

difficultés, mille frayeurs, dont la volonté ne triomphait qu’avec

peine. Le vieux puits ruiné auquel la mère Louis l’envoyait lui donnait

le vertige; chaque fois qu’elle devait franchir le seuil, les aboiements

furieux du dogue enchaîné près de la porte la faisaient pâlir et

trembler. Mais ce fut encore bien pis, quand il fallut visiter les

étables avec la fermière, effleurer les taureaux qui lui jetaient, de

côté, un regard farouche, sentir sur sa joue l’haleine brûlante des

chevaux impatients de l’entrave, entendre toutes ces voix fauves hennir

et beugler à son oreille. Cependant, elle s’efforçait de cacher son

trouble, et la fermière, de plus en plus mécontente, redoublait

d’exigence. Enfin, elle s’écria aigrement:

--En v’là assez, voyons; c’est pas des métiers de Parisienne que tu

fais là. Je veux pas que tu _t’estermines_ par gloriole.

Honorine voulut répondre; la vieille femme l’interrompit.

--C’est bon, c’est bon, dit-elle sèchement; on sait bien que tu ne

voudras pas en venir à _jubé_ (à repentance); les dames de Paris c’est

toujours un tantinet _jésuet_ (hypocrite); mais tu vas me suivre.

--Où cela? Madame.

--Chez le _mière_; faut ben qu’y sache que t’es ici; c’est ton oncle

après tout. Prends le panier qui est là; c’est de la victuaille sur quoi

il compte... Eh bien! est-ce que tu le trouves trop lourd?

--Non, dit Honorine, qui fit un effort violent pour enlever le panier.

--Est-elle glorieuse, grommela la mère Louis, avec un dépit concentré;

elle n’avouera pas qu’elle en a trop; c’est pour m’_erjuer_ (m’agacer),

eh bien! tant pis, elle le portera pour lui apprendre!

Et elle prit le chemin du bourg avec la jeune femme qui, chargée de son

fardeau, avait peine à la suivre.

M. Vorel n’habitait point à Trévières même. Sa maison, située sur la

gauche, n’était que la plus petite partie d’un ancien manoir dont le

docteur avait démoli le reste pour en vendre les pierres et la

charpente. Ce fragment d’édifice, revu et corrigé par son propriétaire,

ne conservait, d’ailleurs, plus rien de sa physionomie primitive. Le

docteur en avait fait un pavillon, sans autre caractère apparent que la

propreté. Tout y était entretenu avec un soin qui annonçait

l’intelligence et l’économie. Les crépis de chaux ne présentaient ni

lézardes ni soufflures; les volets, qui garnissaient toutes les

croisées, étaient parfaitement d’équerre sur leurs gonds; la vigne,

récemment taillée, courait régulièrement le long du cordon placé entre

le rez-de-chaussée et le premier étage, et les gouttières descendaient

du toit, sans aucune déviation, jusqu’à des tonneaux soigneusement

goudronnés.

Devant la maison se trouvait une petite cour défendue par une grille de

fer, et dont les pavés cimentés ne laissaient paraître ni le plus léger

brin d’herbe, ni la moindre mousse.

Cependant, cet air de bon entretien avait quelque chose de sec qui lui

ôtait son charme. On voyait bien partout la surveillance attentive du

propriétaire qui veut _conserver sa chose_, mais rien qui annonce qu’on

l’aime ou qu’on en jouit. La plupart des volets étaient fermés, la cour

restait déserte, et aucun bruit de voix ne se faisait entendre.

Ce que l’on apercevait du jardin confirmait, en quelque sorte, ce

premier aspect. C’étaient des arbres fruitiers sévèrement taillés, des

plates-bandes tirées au cordeau et en pleine culture, mais pas un

arbuste, pas une fleur, rien de ce qui réjouit l’œil. Tout dans cette

demeure semblait soumis à une règle d’arithmétique: évidemment le maître

savait compter, mais il _n’avait pas de goût_!

Cette sévérité calculée donnait au pavillon du docteur, malgré son

élégance relative, une apparence plus triste encore que celle des

Motteux. A la ferme du moins, la création se montrait par instants au

milieu des dégradations et du désordre; le lierre tapissait les murs en

ruines, les gramens germaient autour de l’aire, et quelques fleurettes

s’épanouissaient sur la toiture de chaume. Puis il y avait le bruit, le

mouvement; c’était la vie en désordre, mais enfin la vie! Ici, c’était

la mort régulièrement administrée, mais toujours la mort!

Honorine, que la fatigue avait forcée de s’arrêter à une centaine de pas

du manoir, fut saisie, dès le premier coup d’œil de cet aspect morne,

et demanda si c’était le logis du docteur.

--Ah! t’es pressée d’arriver? dit la mère Louis ironiquement. Oui, c’est

la maison du _mière_; y la soigne plus que son âme; tu vas voir ça en

dedans. Ah! dame, y a pas de _varivara_ (désordre) chez lui; c’est

l’autel avant la grand’messe. Voyons, encore un coup de jarret, Madame

de Paris, nous voilà rendues.

Honorine fit un dernier effort et reprit le panier.

--Y a pas beaucoup de logement au manoir, reprit la fermière, mais aussi

y sont que trois; M. Vorel, le _grand’jodane_ et la Sureau. Une fière

servante, la Sureau! Y en a pas une pareille dans le pays. Mais le

_mière_ a toujours eu, comme ça, de la chance.

--Sauf pour son fils, à ce qu’il me semble, fit observer Honorine.

--De quoi! son fils? reprit l’ancienne meunière, parce qu’il est de la

famille de M. Matignon[A]? Voilà le _mière_ bien à plaindre! Il restera

toujours tuteur, donc, et c’est autant de gagné. Ah! y serait bien fâché

si les sorciers du pays pouvaient redonner de l’esprit au

_grand’jodane_. Ton oncle, vois-tu, c’est un _grec_ (avare) dans le

cœur; il a toujours faim de ce qui se garde.

Elles étaient arrivées à la porte du manoir: la mère Louis frappa.

Une servante déjà vieille, mais encore robuste, vint ouvrir.

C’était la Sureau, espèce de bête de somme qui servait le docteur depuis

trente ans sans avoir jamais reçu de lui autre chose que le vêtement et

la nourriture. Ses gages restaient aux mains de son maître, qui lui

avait promis de ne point l’oublier dans son testament. Cette espérance

était devenue l’unique pensée de la Sureau; elle vivait pour

l’accomplissement de ce rêve, elle y rapportait toutes ses actions;

c’était le règne de mille ans promis à son avenir. Fatigues, privations,

gronderies, elle se consolait de tout avec ce mot:

--Je serai sur le testament de Monsieur.

Elle salua la mère Louis du ton familier ordinaire aux vieux serviteurs.

--Eh bien! oùs’ que vous êtes restée? demanda-t-elle un peu brusquement,

j’attendais toujours après les œufs que vous aviez promis.

--Fallait-il pas tout laisser pour te les apporter, _dobiche_ (vieille

femme), répliqua la fermière, pourquoi que tu n’es pas venue les

chercher.

--J’ai pas eu le temps dans la _veprée_ (soirée).

--Eh bien! ni moi; chacun connaît midi à sa porte, vois-tu; j’avais une

vache malade... puis il m’est arrivé une Parisienne à la ferme; tu ne

vois pas?

--Ah! c’est une dame de Paris! dit la Sureau, qui jeta à Honorine un

regard soupçonneux et presque malveillant; et quoi donc qu’elle vient

faire au pays?

--C’est la fille du général, reprit la fermière avec une nuance

d’orgueil; elle n’a pas pris avec son mari, et alors elle est venue me

demander de la garder.

--Voyez-vous ça, dit la Sureau en continuant à regarder Honorine qui

rougissait; on a ben raison de dire que dans la grande ville les ménages

sont comme la caniviere au diable; le mâle et la femelle n’en valent

rien. Mais dites-moi donc, mam’Louis, si c’est la fille au général,

c’est la cousine à Zozo.

--Certainement.

--Ah bien! il va être joliment étonné; dis donc, Zozo, viens ici; il y a

une belle dame de Paris qui est ta parente; viens l’embrasser.

Celui qu’on appelait parut à la porte du pavillon. Bien qu’il eût trois

ans de plus qu’Honorine, sa taille ne dépassait pas celle d’un enfant.

Il avait les cheveux rares et blonds, les yeux gros, la mâchoire

pendante et le teint d’une blancheur blafarde. De longs poils follets,

témoignages d’une virilité manquée, garnissaient son menton et ses

joues.

Il s’avança d’abord, d’un air incertain et en se balançant, jusqu’à

moitié de la cour; mais dès que sa myopie lui permit de reconnaître la

fermière, il s’arrêta.

--Eh bien! approche donc, _grand’jodane_, s’écria celle-ci; est-il mal

_housté_ (habillé) au moins; toujours les bas sur les talons. Avec ça

qu’il marche de travers comme un chien qui revient de vêpres; c’est ma

vraie croix que ce failli gars de rien du tout.

L’idiot, qui était d’abord resté immobile, fit un mouvement pour rentrer

au manoir; Honorine en eut pitié; elle courut à lui, prit sa main et dit

doucement:

--C’est moi, monsieur Henri, qui suis votre cousine, ne voulez-vous

point me souhaiter la bien-venue?

Zozo, rassuré par cette douce voix, regarda la jeune femme dont il

n’avait pu, de loin, distinguer les traits, et parut frappé

d’admiration.

--Ma cou.... cousine! répéta-t-il avec un bégaiement qui semblait moins

chez lui un défaut d’organe que l’effet de la timidité.

Et ses yeux restèrent fixés sur le visage triste et charmant de la jeune

femme.

--Eh bien! embrasse-la donc, _jodane_, s’écria la mère Louis avec un

gros rire.

L’idiot fit un mouvement pour obéir, mais la crainte l’arrêta: Honorine

pencha en souriant son front jusqu’à ses lèvres.

--Oh! ma....a cousine, vous n’êtes pas mé...méchante.... vous!

bégaya-t-il.

--C’est-à-dire que nous autres nous le sommes? interrompit la fermière

qui fit un geste de menace.

Par un mouvement instinctif, l’idiot se rangea contre Honorine, comme

s’il eût déjà compté sur sa protection.

--Ce n’est point la pensée de M. Henri, reprit celle-ci d’un ton

conciliant; il a seulement voulu me dire une chose aimable, et je l’en

remercie! J’espère que nous serons bons amis.

--Oh! ou...i... oui, répliqua Zozo, avec une sorte de vivacité; je vous

fe....ferai des corbeilles.

--C’est tout ce qu’y peut faire, le pauvre innocent! dit la Sureau avec

commisération; y tresse des paniers de jonc pour ses amis..... ça n’peut

servir à rien; mais y croit vous rendre service.

--V’là pourquoi il n’a jamais voulu m’en faire à moi, le _souton_

(dissimulé), reprit la fermière; du reste, je m’en bats l’œil; amitié

de crapaud ne fait pas de profit; mais, voyons, où est le _mière_, il

faut que je lui mène la Parisienne.

--Le voici, dit la Sureau en montrant le médecin qui descendait le

perron.

Il avait vu arriver la fermière avec sa petite-fille; mais, fidèle à son

habitude de prudence, il s’était décidé à écouter la conversation des

trois femmes avant de se montrer.

En apprenant qu’Honorine arrivait aux Motteux pour y rester, il n’avait

pu réprimer un tressaillement d’inquiétude. Son front se plissa et ses

sourcils grisonnants se rapprochèrent. Il était évident que cette

arrivée imprévue dérangeait quelque projet longuement médité. Il pencha

la tête en portant la main à ses lèvres, comme il avait coutume de faire

lorsqu’une difficulté à résoudre l’absorbait, et demeura à la même place

jusqu’à ce que la voix de la mère Louis se fît entendre de plus près. Il

sortit alors brusquement de sa rêverie. L’expression soucieuse de ses

traits s’effaça sous cette espèce de rire _normal_ dont nous avons déjà

parlé, et il s’avança sur le perron avec tous les signes de la surprise

et de l’empressement.

--Suis-je bien éveillé! madame de Luxeuil ici! s’écria-t-il, en courant

au-devant de la jeune femme les mains tendues; par quel heureux

hasard..... comment se fait-il?.... mais vous n’êtes point seule?

--On va vous conter tout ça, dit la fermière qui montait le perron en

soufflant. J’ai tant _vosté_ (couru) aujourd’hui, que les jambes me

rentrent dans l’estomac; voyons, arrivez donc, vous vous ferez des

politesses plus tard.

Le docteur, qui se confondait en humilités près d’Honorine, lui offrit

le bras et la conduisit au salon.

C’était une grande pièce boisée, sans autre ameublement que des chaises,

une table et un casier formant pharmacie. Vorel s’excusa de recevoir

madame de Luxeuil dans son pauvre logis de médecin de campagne.

--En v’là un _gas mentoux_ (menteur), s’écria la mère Louis, y rabaisse

sa _turne_ (cabane) pour qu’on l’admire.

--Vous oubliez qui est madame et d’où elle arrive? fit observer Vorel

avec respect.

--Eh ben, quoi? elle arrive de Paris; le pays de la noblesse à

Martin-Firou, gilet de velours et ventre de son.

--Ce proverbe peut être vrai pour beaucoup de gens, reprit le médecin en

souriant, mais pour madame de Luxeuil...

--Ah! non; elle, c’est pas ce soulier-là qui la blesse, interrompit

l’ancienne meunière; mais elle n’en a pas moins sa croix à porter, et la

preuve c’est qu’elle s’en est fui de Paris.

La mère Louis se mit alors à raconter au docteur l’arrivée de la jeune

femme à la ferme et tout ce qui s’était passé entre elles.

--Je voulais la renvoyer, dit-elle en finissant, mais elle a tant

_pigné_ (pleuré) qu’a ben fallu la garder.

--Il me semble que vous ne pouviez avoir un seul instant d’hésitation,

répliqua le médecin de sa voix caressante: recevoir madame doit être

pour vous, pour nous tous, un devoir et un plaisir.

--Merci, j’aime pas ce qui me dérange, moi, répondit grossièrement la

fermière, et j’aurais autant aimé qu’elle restât chez elle.

--Mon Dieu! Madame a suivi un premier mouvement de dépit bien naturel,

reprit le docteur, et je dirais de plus que j’en espère un heureux

résultat.

--A cause donc? demanda la paysanne.

--A cause de la hardiesse même de la démarche. Ce sera pour M. de

Luxeuil une leçon qui le rendra plus circonspect.

--Vous croyez?

--Il devra tout faire pour qu’on oublie un pareil éclat.

--Eh bien, alors, reprit la mère Louis, rien n’empêche la petite de

retourner avec lui.

--Moi! interrompit Honorine, oh! c’est impossible, Madame.

--Impossible! impossible, ma chère, c’est ce qu’on verra, reprit la

fermière aigrement: on n’est pas mari et femme pour jouer aux quatre

coins, peut-être! S’y a moyen de vous remettre ensemble, faut vous

remettre. Le _mière_ se chargera d’arranger la chose.

--Ah! ce n’est point là ce dont nous étions convenues! s’écria Honorine

les larmes aux yeux; je m’étais engagée à ne point être pour vous une

gêne, et à vous servir selon mes forces; j’ai tâché de tenir ma

promesse, pourquoi revenir sur la vôtre?

L’allusion d’Honorine aux efforts qu’elle avait faits pour se rendre

utile depuis son arrivée, loin de toucher la fermière, ralluma sa

mauvaise humeur.

--Ah! tu me reproches déjà tes services! s’écria-t-elle; eh ben, je n’en

veux plus.

--Mais, Madame...

--Non, je n’en veux plus. Aussi bien, ça n’aurait pas pu durer; c’était

un feu de paille: tu ne feras plus rien, je te nourrirai comme les

chapons, d’ici que le _mière_ ait réglé l’affaire avec ton homme.

Allons, c’est décidé, ainsi, il est inutile de _vessiner_ (tourner)

autour de moi; j’en veux plus entendre parler, que je te dis.

La paysanne écarta de la main Honorine, qui s’était approchée pour

renouveler ses prières, et reprit, en grommelant, le panier que la

Sureau venait de rapporter. Vorel parut affligé de sa brusquerie.

--Que madame de Luxeuil pardonne, dit-il, en souriant avec intention; on

est un peu vif dans le Bessin, mais on n’est pas si diable qu’on le

paraît. Nous mettrons toute la réserve désirable dans une pareille

affaire, et j’ose espérer qu’elle se terminera heureusement. Ce soir

même je vais écrire à Paris.

--A propos d’écriture, et mes mémoires? interrompit la fermière; voilà

huit jours que vous devez les régler.

--Je n’ai pu trouver encore un instant, objecta Vorel; mais au premier

jour...

--C’est ça! reprit madame Louis avec humeur; y n’a pas le temps d’écrire

à Paris. C’est comme l’an dernier, qu’y m’a fait manquer la vente de mon

grain par le retard d’une lettre; mais aussi ça lui a fait mieux vendre

le sien.

--Allons, ma mère, encore cette histoire! dit le médecin qui ne put se

défendre d’un geste d’impatience.

--Tiens! il y a peut-être pas de raison pour que j’m’en souvienne,

reprit la vieille femme; j’ai perdu de l’affaire plus de soixante écus.

Faut-il être malheureuse d’avoir pas été éduquée et de ne pouvoir

chiffrer toute seule!

--Prenez un commis, dit Vorel ironiquement.

--Eh bien! pourquoi donc que j’en prendrai pas? s’écria la mère Louis,

chez qui couvait depuis longtemps une colère que la plaisanterie du

docteur fit éclater. Oui, j’en gagerai un. Ah! vous croyez me défier;

vous vous dites:--La bonne femme peut pas s’passer de moi, et alors vous

prenez votre air de petit bon Dieu sur une pelle; mais j’veux faire mes

comptes chez moi; j’aurai quéqu’un.

Et se tournant tout à coup vers Honorine:

--Mais, à propos, tu es une savante, toi, dit-elle; tu dois savoir

l’orthographe et compter en centimes, comme ils veulent à c’t’heure.

Honorine répondit affirmativement.

--Alors, reprit la mère Louis en jetant au médecin un regard de

triomphe, je te garde! ça sera un commis tout trouvé.

--Parlez-vous sérieusement, Madame? s’écria la jeune femme avec un geste

de joie.

--Puisque je te le dis, interrompit la fermière; à preuve que le _mière_

va te donner les quittances qu’il avait pour établir les comptes.

Voyons, dépêchez-vous, mon gendre.

La fermière ne se servait de cette dernière désignation avec Vorel que

dans les moments d’irritation sérieuse. Le médecin parut inquiet.

--C’est une plaisanterie, dit-il en exagérant son sourire habituel; la

chère maman Louis ne voudrait point m’enlever ainsi mon emploi.

--C’est vous qui l’avez proposé et maintenant c’est accepté, répliqua la

paysanne avec résolution; la petite fera mon affaire.

--Mais vous ne l’aurez point toujours! fit observer Vorel qui continuait

à sourire.

--Pourquoi ça, si elle veut rester aux Motteux? demanda la mère Louis.

--Rappelez-vous donc ce que vous me disiez tout à l’heure, qu’il fallait

travailler à une réconciliation.

--Puisqu’elle a répondu qu’elle refusait! s’écria la fermière, dont les

opinions avaient changé avec les intérêts; faudrait peut-être la

renvoyer avec ce _gadolier_ (mauvais sujet), qui la rend plus

malheureuse que les pavés.

--Prenez garde, reprit Vorel gravement; ce _gadolier_, comme vous

l’appelez, a le droit en sa faveur, et il viendra ici la reprendre de

force.

--Lui!

--Et il faudra bien que vous la laissiez aller.

--C’est ce que nous verrons! s’écria la paysanne, qui, dans la

disposition agressive de son humeur, fut pour ainsi dire encouragée par

cette menace. Ah! on viendra pour m’arracher ma petite-fille; alors ça

sera aux juges à décider! J’en appellerai jusqu’au Père éternel,

d’abord, quand je devrais mander ma dernière chemise! Qu’il vienne un

peu ce gas de Paris, je lui montrerai que Taupin vaut bien Marotte!

N’aie pas peur, ma petite, s’il faut des procès nous lui en ferons, et

en attendant tu chiffreras pour moi. Voyons, à la fin de tout, je vous

dis que je veux les quittances, mon gendre!

Vorel comprit qu’un plus long débat ne ferait que raffermir la

résolution de la fermière, et il lui remit les papiers qu’elle

demandait.

L’espoir d’échapper à la dépendance du médecin par l’entremise de la

jeune femme avait complétement changé les dispositions de la mère Louis,

et la menace d’une lutte à soutenir contre de Luxeuil était plutôt

propre à la confirmer dans sa nouvelle résolution qu’à l’en détourner.

Il y avait chez elle trop de sang normand pour que la nécessité de

défendre un bien devant le juge ne le lui rendît pas plus précieux.

En arrivant à la ferme, elle conduisit Honorine à la chambre qu’elle lui

destinait, comme pour constater sa résolution de la garder, y fit porter

le livre de compte, une table pour écrire, et aida la jeune femme à tout

ranger.

Mais tant de fatigues et d’émotions avaient épuisé cette dernière: après

quelques efforts, elle se laissa tomber au bord du lit qu’elle voulait

préparer, et porta les deux mains à son front.

--Qu’est-ce qu’y lui prend donc? dit la mère Louis en courant à elle.

--Je ne sais, balbutia Honorine, je vois... tout flotter... devant mes

yeux.

--Par exemple! va pas tomber en faiblesse! s’écria la fermière en la

soutenant; j’étais bien sûre que tu en faisais trop pour tes forces!...

Pourquoi donc que tu t’es pas reposée... Y a-t-il du bon sens de se

mettre dans un pareil état... et puis..... V’là que j’y pense, je t’ai

rien proposé quand t’es arrivée; t’as besoin peut-être.

--En effet, murmura Honorine, je n’ai rien pris depuis ce matin.

La fermière recula.

--Qu’est-ce que tu dis là? s’écria-t-elle, malheureuse! et t’as pas

demandé?...

--Je ne voulais... rien déranger... aux habitudes, dit Honorine, qui

continuait à lutter contre sa défaillance.

La mère Louis joignit les mains avec une exclamation de surprise dans

laquelle perçait une sorte d’admiration. La réserve de la jeune femme

était un mérite trop à portée de cette nature plutôt grossière que

mauvaise, pour qu’elle n’en fût pas touchée. A la pensée que sa

petite-fille avait eu faim chez elle sans rien dire, elle sentit une

larme lui venir dans les yeux.

--C’est aussi passer la plaisanterie! s’écria-t-elle. A-t-on jamais vu!

elle se serait laissée périr plutôt que de donner de l’embarras... et on

dit encore la Parisienne!... Ici Marie-Jeanne, François! apportez tout

ce qu’y a à manger dans la maison! Et dire que j’ai pas pensé plus

tôt... non, y a des jours comme ça, où je suis une vraie Iroquoise...

Attends, petite, attends _mezette_ (mésange); je vais te chercher

queuque chose qui te remettra.

La mère Louis sortit en trottant et revint bientôt avec une bouteille de

cassis dont elle força sa petite-fille à boire quelques gouttes; de leur

côté, les servantes apportèrent des fruits, des viandes, du laitage: en

un instant la table fut couverte.

La fermière voulait forcer Honorine à manger de tout, prétendant que si

elle refusait, ce serait preuve de rancune. La jeune femme eut beaucoup

de peine à se défendre et à faire comprendre qu’un peu de lait et

quelques heures de repos suffiraient pour la remettre. La mère Louis ne

se rendit que sur la promesse qu’elle se _dédommagerait le lendemain_.

Elle arrangea elle-même l’oreiller d’Honorine, tendit une nappe devant

la fenêtre qui n’avait point de rideau, se retira sur la pointe du pied

en lui recommandant de dormir la grasse matinée et descendit pour

empêcher tout bruit qui eût troublé son sommeil.

La révolution opérée ne pouvait être plus complète; Honorine était

maintenant _sa petite-fille_, ce n’était plus _la dame de Paris_.

Mais pendant que ce changement favorable s’opérait aux Motteux, Vorel

parcourait le jardin du manoir les bras croisés, la tête basse et les

lèvres serrées. Ce qui venait de se passer entre lui et la mère Louis

avait trompé toutes ses espérances, et en assurant le séjour d’Honorine

à la ferme, lui donnait une dangereuse rivale. Il n’ignorait point qu’en

cédant à son influence, la mère Louis avait contre lui une haine

tempérée de crainte qui ne demandait que l’occasion pour s’exprimer et

grandir. S’il ne réussissait à éloigner la jeune femme, sa domination

était donc compromise, et, par suite peut-être, toutes ses espérances de

richesse anéanties!

Cette dernière pensée coula au cœur de Vorel comme un venin et y

alluma une sourde haine contre sa nièce. Une fois déjà elle avait fait

obstacle à ses projets, en lui échappant pour passer aux mains de la

prieure de Tours. Depuis, près de vingt années avaient été consacrées à

réparer cet échec, et l’enfant devenue femme menaçait de nouveau son

édifice de ruses! Une telle persistance ressemblait à de la fatalité;

évidemment Honorine était l’archange destiné à le perdre, s’il ne

réussissait à s’en délivrer.

A la ville, le lever du soleil n’est qu’un changement de sensation pour

le regard, tout au plus un réveil de la pensée et de l’action; mais, à

la ferme, c’est l’apparition d’un nouveau monde: la différence de la

nuit et du jour n’y est point seulement un contraste d’optique, c’est la

manifestation de deux formes distinctes de la création. Le monde des

ombres rentre au repos pour laisser paraître le monde de lumière. Les

cris de l’oiseau de nuit s’éteignent; la bête fauve, dont l’ombre

rôdait autour des habitations, disparaît dans les bois; les lumières

mystérieuses s’évanouissent, la brise plaintive tombe, les rumeurs des

eaux s’apaisent, et tout à coup, aux lueurs rougissantes de l’aurore,

les pinsons s’éveillent dans les feuilles, les grands bois sortent de

l’obscurité étincelante de rosée; les aboiements des chiens

retentissent, et les appels des travailleurs se font entendre. L’homme

reprend possession de son domaine; la création entière semble célébrer

la réapparition de son roi!

Honorine fut réveillée par ce concert de lumières et d’harmonie. L’aube

illuminait sa chambre de joyeux rayons, et les parfums qu’exhale au

matin la sève ravivée pénétraient jusqu’à son lit par les vitrages à

demi brisés.

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 7 / 27 段