récoltes, et l’étage supérieur de grenier à foin. Les combles avaient
été abandonnés aux dégradations successives du temps, qui avaient fait
fléchir le toit et brisé la plupart des fenêtres. A gauche de l’entrée
s’élevait la chapelle dont la mère Louis avait fait une écurie, et la
serre changée en grange. L’ancienne cour d’honneur était devenue une
aire à battre le blé; enfin, les jardins dépouillés de leurs tonnelles,
de leurs charmilles et de leurs fleurs, n’offraient plus à l’œil que
de grands carrés de pommes de terre ou de choux qu’encadraient quelques
restes de bordures de buis et au milieu desquels s’élevaient des socles
de pierre surmontés de vases à demi détruits ou de statues mutilées.
Toutes ces transformations brutales donnaient aux Motteux un air trivial
et dévasté. On n’y trouvait ni la triste majesté que l’abandon imprime
aux grands édifices, ni la grâce champêtre de la ferme. C’était je ne
sais quelle association de splendeur déguenillée et de simplicité
prétentieuse. Le château n’avait pu devenir une ferme, et la ferme avait
trop conservé du château. Ajoutez le désordre, inévitable dans toute
grande exploitation dirigée par une femme, et l’économie inintelligente
qui laissait les chemins impraticables et les clôtures en ruines.
Marc s’arrêta à quelques pas de la cour d’entrée, péniblement saisi. Son
regard, après s’être promené un instant autour de lui, se reporta sur
Honorine avec une sorte d’angoisse: mais une autre préoccupation
troublait alors celle-ci: elle songeait à l’accueil qu’elle allait
recevoir de sa grand’mère, et comme il arrive souvent dans les
inquiétudes extrêmes, elle pressait le pas afin de savoir plus vite ce
qu’elle avait à craindre ou à espérer. Marc franchit avec elle la porte
d’entrée, et allait s’avancer vers la ferme pour demander la mère Louis,
lorsqu’elle parut à la porte des écuries avec un paysan. Tous deux
paraissaient vivement irrités.
--Moi, je te dis, Romain, que tu me paieras la _bringée_ (vache
tachetée), s’écriait la fermière, vu que c’est ton chien qui l’a
_égohinée_ (étouffée).
--Pourquoi que vous faites pâturer la bête dans un endroit qu’est pas
enclos, répliquait le paysan; je réponds pas de mon chien.
--Non! eh bien! c’est ce que nous verrons; je te ferai venir devant le
juge.
--Faut pas _m’écarer_ (irriter), mam’ Louis, reprenait Romain, qui
froissait son bonnet entre ses mains: vous m’avez fait de la peine assez
souvent; mais y a pas de saint qui ne se fatigue à la fin.
Comme la mère Louis allait répondre, Honorine, qui venait de
l’apercevoir, courut à sa rencontre.
--Dieu nous sauve! c’est la petite! s’écria-t-elle à sa vue.
--Ah! vous ne m’avez point oubliée! dit la jeune femme qui se jeta dans
ses bras.
--Toi ici! reprit la mère Louis en se dégageant; c’est-y bien possible!
et comment que t’es venue? où donc qu’est ton homme?
--A Paris! répliqua Honorine embarrassée.
--Pourquoi ça, reprit la fermière, est-ce qu’une femme doit _voster_
(courir) sans son mâle? Qu’est-ce que c’est donc que celui-là, alors?
La mère Louis désignait Marc.
--Je vous expliquerai tout, dit Honorine qui ne pouvait répondre devant
le paysan; mais je voudrais parler... à vous seule?
--Oh! je devine, interrompit la fermière, je parie que t’as planté là
ton mari.
--De grâce!!...
--C’est-y vrai ou non, voyons? oh! y faut pas _se catuner_ (baisser la
tête avec humeur). Je te vois arriver sans savoir quoi ni qu’est-ce, et
l’air tout _douillant_; qu’est-ce qui s’est passé, voyons; parle vite,
je puis pas perdre de temps; j’ai là une bête au _mouroir_!
--Je tâcherai de ne vous prendre que peu d’instants, dit Honorine émue
de cet accueil; seulement permettez-moi de vous parler en particulier.
La mère Louis céda en grommelant; mais avant de partir elle se retourna
vers Romain et lui répéta sa menace; celui-ci y répondit par un regard
haineux, remit son bonnet à deux mains, et tourna brusquement les
talons.
Cependant la paysanne avait conduit Honorine dans une pièce basse de la
ferme qui lui servait en même temps de salon, de bureau et d’office. Dès
qu’elles se trouvèrent seules, la jeune femme commença le récit des
faits que le lecteur connaît déjà. A mesure qu’elle avançait dans cette
confession, ses souvenirs réveillés semblaient raviver sa douleur, et,
arrivée au dernier outrage qui l’avait forcée de fuir, les larmes
l’empêchèrent d’achever.
La fermière parut ne rien comprendre à cette désolation.
--Dieu me sauve! elle est affolée! s’écria-t-elle. Comment! c’est pour
des _lures_ (sornettes) pareilles que tu as quitté ton mari! un biau
gars, qu’avait tout ce qui faut pour te rendre heureuse. Ah! Jésus! le
proverbe a-t-il raison:
«Femmes, moines et pigeons
»Ne savent où ils vont.»
--Mais vous n’avez donc point entendu? s’écria Honorine avec désespoir.
--J’ai entendu, j’ai entendu que tu parlais de ton mari comme d’un
_gadolier_ (garnement), interrompit la mère Louis: mais qu’est-ce qu’il
a fait après tout? T’a-t-il refusé de l’argent? T’a-t-il empêchée de
sortir? T’a-t-il battue! non! eh bien! pourquoi donc que tu _griches_
alors! Il fait la _riotte_ avec des créatures, que tu dis! Est-ce que tu
espères l’avoir pour toi toute seule, par hasard? Ah ben! un joli garçon
qui n’aurait point de jeunesse; ça ferait _hodiner_ la tête aux saints
du Paradis. D’ailleurs, je peux-t-y y faire quéqu’chose, moi? Qu’est-ce
que tu viens chercher aux Motteux?
--Je croyais vous l’avoir dit? reprit Honorine tremblante. Je venais
vous demander... de me recevoir.
--Toi! s’écria la mère Louis; une grande dame dans la ferme! ah bien, il
n’y aurait plus alors qu’à mettre le feu aux quatre coins. Non, non, je
veux que tu retournes avec ton mari.
--Ah! jamais! s’écria Honorine exaltée, je partirai plutôt seule, en
mendiant sur mon chemin. Vous pouvez me condamner, me repousser; mais
aucune puissance humaine ne me forcera à rentrer dans cette chaîne
honteuse.
--Eh bien! v’là une femme soumise! reprit l’ancienne meunière étonnée de
l’air résolu d’Honorine; on la croirait _jodane_ (bonasse), et c’est
comme les agneaux de Caumont, il n’en faut que trois pour étrangler un
loup. Mais tu me crois donc cousue d’écus, malheureuse, pour que je
_peuve_ entretenir ici une Parisienne à _battre le Job_ (rien faire).
--Oh! je ne vous serai point à charge! dit vivement Honorine, je vous
aiderai, je travaillerai.
--Toi, s’écria la fermière; si ça ne fait pas compassion! Qu’est-ce que
tu sais faire? boire, manger, dormir et chanter? Ça n’est pas assez pour
nous autres. Ici, vois-tu, il faut savoir aussi ben gagner que les
grandes dames savent dépenser. C’est pas assez de dire:--j’aiderai! il
faut voir à quoi tu pourras m’aider, car comme dit le proverbe: Il est
difficile de peigner un diable qui n’a pas de cheveux.
--Eh bien! si je suis mal habile d’abord, vous me dirigerez, dit
Honorine avec une humilité touchante; ce que les autres ont appris, je
puis aussi l’apprendre. Essayez au moins, Madame, ne me traitez point
plus mal qu’une étrangère qui viendrait vous demander du travail. Songez
que j’arrive de bien loin vers vous, que j’ai compté sur votre pitié;
que vous êtes ma seule espérance! ne me repoussez pas, mon Dieu! je vous
en prie à mains jointes, Madame... et si j’osais... oui, tenez, je vous
en prie à genoux.
Le mouvement de la jeune femme avait été si instantané que la paysanne
en fut tout étourdie.
--Allons! qu’est-ce qu’elle fait donc, s’écria-t-elle un peu émue,
veux-tu bien finir tes _adoremus_. Lève-toi, je te dis... tu resteras!
Honorine poussa un cri de joie et baisa les mains de la vieille femme
que cette caresse acheva de gagner.
--Puisque tu le veux, nous essaierons, reprit-elle... Et pour commencer,
laisse là ta _roquelaure_ et ta _bourguignote_!
La jeune femme se débarrassa vivement de son manteau et de sa coiffure.
--Je vas te montrer ce qu’il y a à faire dans la maison, pendant que moi
j’irai _donner un roc_ (réprimande) aux garçons.
A ces mots elle passa devant Honorine et la conduisit dans la pièce
voisine où Marc l’attendait. La jeune femme courut à lui.
--Elle a cédé, dit-elle rapidement et à voix basse.
--J’ai tout entendu, répondit Marc.
--Je reste.
--Mais à quelles conditions!
--Silence, au nom du ciel! c’est mon seul refuge.
--Eh bien! c’est comme ça que tu viens, s’écria la mère Louis de l’autre
bout de la pièce.
--Adieu, revenez avant de partir, dit Honorine en tendant la main à son
conducteur.
Et elle courut rejoindre la paysanne.
Marc la suivit des yeux, resta quelque temps immobile, dans une attitude
de méditation douloureuse, puis, faisant un effort, il quitta la ferme
et se dirigea vers le bourg de Trévières.
Le jour baissait: l’atmosphère était humide et froide. Le brouillard qui
s’élevait de la vallée commençait à envelopper les coteaux de ses plis
glacés. Bien qu’il ne fût point encore tard, on n’apercevait plus de
travailleurs aux champs, et à peine entendait-on, de loin en loin, les
sonnettes de quelques attelages attardés qui regagnaient les fermes.
Marc, qui avait d’abord marché lentement, hâta le pas, et il venait
d’atteindre la route qui conduit au bourg, quand il aperçut à peu de
distance, une jeune femme qui suivait la même direction, avec un enfant
dans ses bras.
Les vêtements de ce dernier, frais, soignés et élégants, formaient un
contraste singulier avec ceux de la voyageuse, misérables et souillés
par une longue marche. Elle se traînait avec peine, mais semblait
oublier sa fatigue pour égayer l’enfant par ces agaceries que les mères
seules savent trouver.
Le nourrisson y répondait par mille gazouillements et mille gestes
joyeux entremêlés d’embrassements.
Intéressé malgré lui, Marc s’approcha de la jeune femme pour lui
adresser la parole; mais en entendant le son de sa voix, celle-ci se
retourna brusquement et s’écria.
--Dieu! monsieur Marc!
--Mademoiselle Françoise! dit le garçon de bureau stupéfait.
--Ah! c’est une rencontre du bon Dieu, reprit la fleuriste, dont les
traits pâlis et fatigués se ranimèrent; voilà la première figure d’ami
que je trouve sur mon chemin.
--Mais que faites-vous ici? demanda Marc.
--D’où je viens? reprit Françoise; eh bien! vous ne voyez donc pas que
je l’ai, mon fils, mon trésor!... ce n’a pas été sans peine; mais enfin,
on me l’a rendu, et, maintenant, je défie bien qu’on me l’ôte! Cher sang
de mon cœur, va!
Elle avait rapproché l’enfant de ses lèvres et le couvrait de baisers.
Il la serra dans ses petits bras potelés, en répétant mam... man, mam...
man, avec cette accentuation saccadée des enfants qui s’essaient à
répéter les sons.
--Entendez-vous? il parle! s’écria Françoise triomphante. Est-il beau,
n’est-ce pas? et fort, cher monsieur Marc, et bien portant, et gai!...
Ah! Dieu m’a-t-il fait une grande grâce de me le rendre ainsi!
Et la grisette attendrie se remit à embrasser son fils avec une ivresse
triomphante.
Marc la regardait silencieusement. Cette exaltation de mère semblait
n’avoir rien qui l’étonnât; loin de là, on eût dit qu’il y trouvait ses
propres sensations: il laissa la tendresse de la jeune femme s’épancher
librement, et ne reprit qu’après une pause:
--J’avais su tout ce qui était arrivé: votre maladie, votre départ pour
chercher l’enfant, mais le petit était près de Gaillon, comment vous
trouvez-vous à Trévières?
--Ah! ce n’est pas volontairement, allez, reprit Françoise; j’ai eu bien
du tourment depuis que j’ai quitté Paris et il y en aurait pour
longtemps à vous conter.
--Donnez-moi d’abord le petit à porter, interrompit Marc; vous êtes
morte de fatigue.
Il avança les bras pour prendre l’enfant; mais celui-ci se rejeta sur
l’épaule de sa mère.
--Vous avez cru qu’il irait comme ça avec vous? dit Françoise en riant;
ah! bien oui, il ne connaît que moi: voilà deux mois qu’il vit, pour
ainsi dire, entre mes bras.
--Mais il vous tue, fit observer le garçon de bureau, qui avait été
frappé du changement opéré chez Françoise.
--Oh! ne croyez pas ça, reprit-elle en couvant l’enfant d’un regard
passionné, quand je ne l’ai plus je suis brisée; mais dès que je le
reprends, il me revient des forces. De sentir comme ça sa petite main
sur mon épaule et son haleine sur ma joue ça me soulage, ça m’empêche de
penser à autre chose. On dirait qu’il le sait, car il ne se laisse
prendre par personne; faut que ça soit toujours moi qui le porte!
n’est-ce pas, cher ange du bon Dieu?
Et elle recommença à caresser l’enfant, toute reconnaissante de la
fatigue qu’il lui imposait. Marc n’insista pas.
--Vous avez pu retrouver sans peine le petit? demanda-t-il.
--Parce que je suis arrivée avant les échanges, répliqua Françoise.
Figurez-vous, monsieur Marc, que maintenant dans les hospices, ils ont
pris la manière de faire des trocs d’enfants d’un endroit à l’autre. Ça
s’échange, tête pour tête, entre les administrations. Il y a des parents
qui, de peur de voir éloigner leurs enfants, les reprennent: comme ça on
a des bouches de moins à nourrir, et il est clair que l’hospice y gagne.
--Et les orphelins qui n’ont point de famille?
--Oh! ceux-là, ils ont encore la chance d’être adoptés par leurs pères
nourriciers; car vous savez qu’on donne les enfants trouvés en pension
dans les campagnes; il y a des gens qui s’attachent à ces pauvres
abandonnés comme si c’était leur sang, et, quand on leur demande de les
échanger contre un autre, ils ne peuvent pas comme ça transporter leur
affection à commandement, et abandonner l’ancien enfant qu’ils aiment
pour un nouveau qu’ils ne connaissent pas. J’en ai vu qui faisaient mal
à voir: ils priaient, ils suppliaient de leur laisser le petit, et le
monsieur de l’hospice leur répondait:--Alors, adoptez-le.--Mais nous
avons déjà notre famille que nous pouvons à peine nourrir,
répondaient-ils.--Alors, rendez-le, reprenait le monsieur. Les braves
gens se consultaient quelque temps, et ceux qui avaient trop de cœur,
finissaient par dire:--Eh bien, nous partagerons avec lui; nous le
garderons! C’était encore autant de gagné pour l’hospice.
--Oui, répliqua Marc, on exploite comme ça les bons cœurs, on espère
qu’ils auront plus d’amitié que de prudence, et on s’arrange pour mettre
à leur seule charge ce qui devrait être à la charge de tout le monde.
Pour nourrir le nouvel adopté, il faut que toute la famille mange un peu
moins que sa faim, et marche nu-pieds au lieu d’aller en sabots; mais
l’hospice prospère, il fait des économies. Dans le public, on dit que
c’est un établissement bien conduit! Je connais ça, moi qui ai été élevé
aux enfants trouvés!
--Vous, monsieur Marc? dit Françoise surprise.
--Oui, oui, reprit le garçon de bureau, qui semblait sous le poids de
souvenirs pénibles; mais il n’est pas question de moi, vous vouliez me
parler de votre petit!
--Eh bien! je vous disais donc que j’étais justement venue le jour des
échanges, reprit Françoise; il y avait de pauvres innocents à qui on
avait ôté leurs anciennes mères-nourrices, et qui les appelaient sans
pouvoir se consoler. La religieuse m’a dit qu’on en voyait de si
attachés, qu’ils dépérissaient à vue d’œil après l’échange, et
mouraient avant la fin du mois.
--Nouvelle économie pour l’hospice, murmura Marc.
--On était donc au moment de donner aussi mon fils à une nouvelle
nourrice quand je suis arrivée, reprit la grisette; mais j’ai dit tout
de suite que je venais pour le réclamer, et alors on m’a reçue bien
poliment. J’ai payé les dépenses qui avaient été faites pour le petit,
et je l’ai emporté comme une folle. Je n’aurais pas été plus heureuse si
je l’avais sauvé d’un naufrage.
--Et vous n’avez pas voulu reprendre la route de Paris?
--Oh! non! répliqua vivement Françoise. Paris m’aurait rappelé trop de
choses... Puis, j’aurais pu rencontrer... Non, je n’ai pas voulu
retourner à Paris, mais je suis allée à Louviers, espérant que je
trouverais à travailler de mon état; il n’y avait rien! à Évreux, on m’a
proposé une place dans un magasin, mais il eût fallu me séparer encore
du petit; je n’en ai pas eu la force. Alors on a dit que j’étais une
paresseuse, que les femmes comme nous ne devaient pas tant s’occuper de
leurs enfants, que c’était bon pour les bourgeoises qui n’avaient rien
autre chose à faire. Ça m’a navrée, monsieur Marc, car c’est vrai,
pourtant.
--Et vous avez continué à chercher du travail?
--Oui, n’importe lequel, pourvu qu’il me permît de rester avec mon
chérubin; mais partout j’étais renvoyée à cause de lui. Une pauvre
femme qui a un enfant dans les bras, c’est comme un homme infirme, on
pense qu’elle ne sera bonne à rien. Puis, quand on me demandait le nom
de son père, je balbutiais toujours et je devenais rouge, de sorte qu’on
me renvoyait avec un air de mépris. Je trouvais bien, de loin en loin, à
m’occuper; mais au bout de quelque temps, le travail manquait toujours;
aussi j’arrivai à me trouver presque sans ressources.
--Pauvre femme! murmura Marc en jetant à la jeune mère un regard
d’affectueuse compassion.
--Enfin, reprit Françoise, il y a huit jours, j’appris par hasard qu’une
dame dont j’avais été autrefois la protégée à Paris, habitait Bayeux; je
me décidai aussitôt et je partis à pied.
--Avec votre enfant?
--Oui. Oh! je crus d’abord que les forces me manqueraient; de lieue en
lieue je m’arrêtais et je m’asseyais sur la route en pleurant; mais le
petit riait et jouait avec les brins d’herbe, baisait mes larmes et
alors je reprenais courage. Des fermiers qui revenaient du marché me
prenaient aussi quelquefois en pitié, et me donnaient place dans leurs
chariots; des saulniers me faisaient monter sur celles de leurs mules
dont ils avaient vendu la charge; enfin, après huit jours de fatigues,
je suis arrivée hier matin à Bayeux.
--Et vous y avez trouvé votre ancienne protectrice?
--J’ai appris que, depuis un mois, elle était repartie pour Paris!
--Ah! pauvre créature! s’écria Marc en s’arrêtant tout court.
--Oh! oui, dit la jeune femme, à qui les larmes vinrent aux yeux; vous
avez raison de me plaindre, allez, car j’avais usé pour ce voyage toutes
mes forces, dépensé jusqu’au dernier sou, et il ne me restait même pas
de quoi donner à manger à ce pauvre innocent! Comprenez-vous, monsieur
Marc, n’avoir rien pour mon enfant! Cette idée me fit tourner le sang.
Je m’échappai, en courant devant moi, jusqu’à ce qu’on ne vît plus de
maisons (car je ne sais pourquoi je n’ose pas pleurer devant tout le
monde); et quand je me trouvai dans la campagne, je m’assis sur une
pierre, où je me laissai aller. Jules, qui ne comprenait rien, continua
d’abord à jouer et à me caresser comme d’habitude; mais, cette fois, le
cœur était trop malade: ses caresses, au lieu de me consoler, me
faisaient pleurer plus fort. J’étais comme folle, et je me répétais en
l’embrassant:--Plus rien... rien pour lui!... il faudra mourir tous
deux!... Personne pour avoir pitié de mon enfant!... Il faut croire que
dans ma douleur je parlais tout haut, car, au milieu de mes sanglots,
j’entendis tout à coup une voix qui me demandait:--Qu’avez-vous, pauvre
femme? Et en relevant la tête, j’aperçus un jeune homme à cheval, qui
s’était arrêté devant moi.
--Vous ne le connaissiez point?
--Non; mais le chagrin vous ouvre le cœur: je lui racontai, aussi
bien que je le pouvais en pleurant, ce qui m’était arrivé et comment je
me trouvais sans ressources. Alors il m’interrogea en détail sur ce que
je pouvais faire, et, après m’avoir bien écoutée, il me dit:
--Je suis attendu à Caen pour une affaire importante qui ne me permet
pas de m’arrêter; mais je vais vous remettre un billet avec lequel
j’espère que vous trouverez à vous placer.
Il tira alors un carnet, écrivit sur une feuille qu’il détacha, y mit
l’adresse et me la donna avec l’argent nécessaire pour continuer ma
route.
--Et ce billet? demanda Marc.
--Le voici, dit Françoise en présentant un petit papier plié sur lequel
le garçon de bureau lut:
CENTER
_A Madame Louis, propriétaire aux Motteux
(près Trévières)._
Il fit un mouvement de surprise.
--Connaissez-vous la personne? demanda Françoise.
--Je viens de la quitter, répondit Marc.
--Elle est donc en affaires avec votre maison? car c’est à votre tour de
me dire comment vous avez pu laisser votre bureau pour venir ici.
--Plus tard je vous le dirai, répondit Marc... pour le moment il faut
tâcher de faire accepter vos services par madame Louis. Il y a
maintenant aux Motteux sa petite-fille... une pauvre femme qui est aussi
bien malheureuse et qui vous trouvera, j’espère, prête à la consoler et
à lui rendre service.
--Ah! si je peux quelque chose, elle n’a qu’à parler, s’écria Françoise
avec l’empressement dévoué qui lui était naturel; ça rend si heureux de
faire plaisir aux autres, surtout quand ils souffrent. Mais qu’est-ce
qu’une pauvre créature comme moi pourrait faire pour la petite-fille de
madame Louis.
--Plus tard, si vous êtes reçue aux Motteux, vous le saurez, dit Marc;
aujourd’hui vous ne devez songer qu’à vous reposer; voici précisément
l’auberge qui m’avait été indiquée; entrons ensemble, il me reste encore
beaucoup de choses à vous demander.
Après avoir donné à son fils tous les soins que réclamait son âge, et
s’être assurée qu’il dormait paisiblement, Françoise descendit pour
rejoindre Marc.
Celui-ci avait fait apprêter un repas propre à réparer les forces
épuisées de la jeune femme, et tous deux se mirent à table.
Le garçon de bureau interrogea longuement la jeune fille sur son passé,
sur ses projets; on eût dit qu’il voulait entrer plus avant dans cette
âme et savoir jusqu’à quel point Honorine pourrait y trouver de la
sympathie et de l’appui. La fleuriste, étrangère à tout détour, se
laissa voir telle qu’elle était, déjà oublieuse d’un triste passé
qu’elle pardonnait, et n’ayant pour l’avenir d’autre rêve que son fils.
Aussi, après un long entretien, Marc demeura-t-il persuadé que la
rencontre de Françoise était un coup du ciel. Il pensa que s’il
réussissait à l’établir à la ferme près d’Honorine, celle-ci n’y serait
plus seule, et qu’il pourrait la quitter plus tranquille, sûr de lui
laisser quelqu’un qui saurait la servir et l’aimer.
Mais tandis qu’il songeait aux moyens d’assurer la réussite de ce
projet, Honorine se trouvait déjà aux prises avec les difficultés de sa
nouvelle position.
IX
Un gendre.
Restée seule avec sa petite fille, la mère Louis voulut mettre
sur-le-champ sa bonne volonté à l’épreuve, en l’occupant aux soins
domestiques dont elle-même avait l’habitude.
Bien qu’elle eût été jusqu’alors étrangère à ces travaux, la jeune femme
s’y soumit avec une résignation empressée. Elle était à cet âge où les
changements extrêmes découragent moins qu’ils n’excitent, et dans une de
ces heures d’exaltation qui rendent toute tâche possible. Résolue de
s’affranchir à tout prix, elle était prête à payer cet affranchissement
par la fatigue, les veilles, la souffrance même.
La fermière, qui triomphait d’avance des maladresses et des répugnances
de la dame de Paris, fut donc complétement trompée dans son attente.
Honorine obéissait à tous ses ordres, ne reculant devant aucun détail et
suppléait à l’habitude par l’intelligence.
Cette aptitude, loin de plaire à la vieille paysanne, l’irrita. Comme
toutes les femmes exclusivement appliquées aux détails du ménage, elle
tirait gloire de sa capacité reconnue et souffrait impatiemment tout ce
qui pouvait en amoindrir la valeur. Elle avait espéré jouir de sa
supériorité en constatant l’ignorance de la Parisienne, et jouer près
d’elle ce rôle de protectrice bourrue qui satisfaisait en même temps sa
vanité et sa mauvaise humeur; mais l’activité intelligente d’Honorine
dérangeait toutes ses espérances. A peine trouvait-elle, de loin en
loin, l’occasion d’une réprimande, reçue même trop doucement pour être
renouvelée.
Ce désappointement aigrit la vieille femme. Irritée de ne pouvoir
trouver sa petite-fille en faute, elle multiplia les ordres, demanda des
choses plus difficiles, les exigea plus rapidement. On eût dit une de
ces fées malfaisantes des vieux contes, soumettant quelque pauvre
princesse, _belle comme le jour_, à des épreuves au-dessus des forces
humaines.
Par malheur, Honorine n’avait pas de marraine toute-puissante qui pût
lui prêter le secours de sa baguette. Aussi ses forces et sa présence
d’esprit ne purent-elles longtemps suffire.