Mais le bouffon ne songeait pour le moment qu’à satisfaire son appétit.

Ce fut seulement vers le milieu du repas qu’il retrouva sa gaieté, si

l’on peut donner ce nom à la hardiesse cynique dont il avait l’habitude.

Toujours de mauvais goût, mais souvent incisive, sa raillerie se

promenait indifféremment sur toutes choses; il semait à tout propos les

calembours et les anecdotes, mimait les personnages connus et jouait

mille scènes bouffonnes: c’était une verve intarissable, mais sans élan,

qui avait quelque chose de mécanique; une sorte de danse macabre de

l’esprit, dans laquelle les images les plus lugubres ou les plus

honteuses étaient audacieusement présentées sous une forme grotesque. On

eût dit la personnification de ce scepticisme ironique, lèpre morale qui

va, à notre époque, gagnant tous les esprits et enveloppant à la fois,

dans sa mortelle contagion, le beau et le laid, le bien et le mal.

De Luxeuil et ses convives applaudissaient à cette gaieté étrange en

remplissant et vidant leurs verres. Pendant que les vins étourdissaient

leurs sens, la voix du bouffon étourdissait leurs esprits; les mauvaises

passions entraient en fermentation, les instincts grossiers se faisaient

jour, le repas tournait rapidement à l’orgie.

--Le tokai! verse le tokai, s’écria enfin Clotilde en avançant son

verre.

--C’est juste, dit Floridor, voilà une heure que la bouteille est là

demandant à être bue et chantant comme M. le curé: _introibo ad altare

Dei_.

--Qu’est-ce que ça veut dire _Dei_? demanda Euphrosine.

--Ça veut dire l’estomac, ma chère, répondit gravement Derval.

--Dans quel langage?

--Dans le langage parlementaire.

--Eh bien! comment trouvez-vous le piqueton? demanda Arthur qui avait

pris le ton de ses hôtes.

--Fameux! répliqua la petite élève du Conservatoire.

--Du pur hypocras, Monseigneur! ajouta Léa qui buvait avec

recueillement.

--Faudrait que la bouteille ne coûtât que trente sous, acheva l’actrice,

tout le monde pourrait en goûter.

--Le souhait a déjà été formulé par feu Couteaudier, fit observer le

bouffon.

--Qu’est-ce que Couteaudier? demanda de Luxeuil.

--Un homme complet, répondit Floridor, qui demandait un ordre de choses

où l’on pût s’enrichir en satisfaisant son attraction pour ne rien

faire, et qui voyant sa pétition rejetée par la Chambre des députés,

s’est trouvé poussé à nier l’ordre social, ou, selon l’expression plus

vulgaire de ceux qui parlent pour qu’on les comprenne, à paraître devant

la Cour d’assises.

--Ah! c’est la charge qu’il nous avait promise, interrompit Clotilde;

voyons, mon vieux, il faut que tu nous contes ça.

--Alors, ouvrez les écluses, le moulin ne marche pas sans eau, dit

Floridor en tendant son verre.

--Et moi, je n’écoute bien qu’en fumant, ajouta l’actrice, qui prit une

des cigarettes placées autour de la cassolette; en uses-tu, Phrosine?

--Tout de même.

--Dans ce cas, prends, allume et silence; voici les trois coups, la

toile se lève: bas le chapeau. A toi, Floridor.

--Pour lors, Messieurs, reprit celui-ci avec l’accent aigu d’un aboyeur

de saltimbanques, nous disons que le théâtre représente une cour

d’assises. Il y a l’avocat, le procureur du roi, la cour et une douzaine

d’honnêtes gens appelés à régler le sort du criminel, vu qu’il doit être

jugé par ses pairs. Le prévenu est enroué du larynx et le président

enrhumé de l’esprit. L’huissier crie: Silence.

<sc>LE PRÉSIDENT.</sc> Accusé, levez-vous. (L’accusé se lève.) Vos noms et

prénoms?

<sc>L’ACCUSÉ</sc> (d’une voix enrouée). Rue de la Huchette.

<sc>LE PRÉSIDENT</sc> (insistant). Je vous demande vos noms et vos prénoms?

<sc>L’ACCUSÉ.</sc> Numéro 23.

<sc>LE PRÉSIDENT</sc> (avec indulgence). Vous semblez ne pas bien saisir ma

question; je désirerais savoir comment vous vous appelez.

<sc>L’ACCUSÉ.</sc> Ah! bon, Ernest, le bel Ernest, dit _Couteaudier_.

<sc>LE PRÉSIDENT.</sc> Accusé, soyez attentif à ce que vous allez répondre.

Ici un petit homme en perruque se lève et marmotte pendant trois quarts

d’heure. En justice, ça s’appelle un greffier lisant l’acte

d’accusation.

Quand il a fini, on interroge les témoins. Puis le président recommence.

<sc>LE PRÉSIDENT.</sc> Accusé, qu’avez-vous à répondre à ces dépositions?

<sc>L’ACCUSÉ</sc> (avec énergie). C’est pas vrai! C’est des gens qui veulent me

faire arriver de la peine. Je suis une victime politique. Dans les

journées 17 et 19 Transnonain, 12 et 13 mai, j’ai bousculé des

réverbères, tutoyé des municipaux et marché sur les corps des sergents

de ville. Voilà pourquoi on _m’ostine_. Le préfet de police prend

prétexte d’un vieux, que j’aurais soi-disant maltraité, pour me faire

avoir des mots avec le procureur du roi (_se tournant vers les

témoins_), vous êtes tous des galopins.

<sc>LE PRÉSIDENT</sc> (avec impartialité). Ces raisons, quoique bonnes, sont

étrangères à la cause qui nous préoccupe.

<sc>L’ACCUSÉ.</sc> La défense n’est pas libre. (Il se lève, le gendarme le force

à se rasseoir.)

<sc>LE PRÉSIDENT.</sc> Je vous ferai observer, accusé, que vous avez été vu par

plusieurs personnes sur le lieu du crime. Que faisiez-vous, à trois

heures du matin, sur le quai des Invalides?

<sc>L’ACCUSÉ.</sc> J’attendais un omnibus.

<sc>LE PRÉSIDENT.</sc> Le prétexte est plausible; mais malheureusement d’autres

témoins vous ont vu frapper la victime.

<sc>L’ACCUSÉ.</sc> Voilà comment la chose est arrivée, mon président. Je venais

d’arriver sur la place de la Révolution...

<sc>LE PRÉSIDENT</sc> (le reprenant). De la Concorde.

<sc>L’ACCUSÉ.</sc> Oui... J’étais donc sur la place Louis XV...

<sc>LE PRÉSIDENT.</sc> Vous affectez de ne pas savoir le véritable nom de cette

place. Pourquoi l’appeler place Louis XV?

<sc>L’ACCUSÉ</sc>. C’te farce! mais parce qu’on y a guillotiné Louis XVI!

<sc>LE PRÉSIDENT</sc> (d’un air satisfait). Ah! je comprends.

<sc>L’ACCUSÉ</sc>. Pour lors donc, j’enquille le pont de la chambre des députés,

autrement dit des grands hommes.

<sc>LE PRÉSIDENT</sc> (avec sévérité). Accusé, je vous défends de plaisanter les

représentants de la nation..... Je ferai observer de plus que vous ne

parlez pas très-distinctement, et je vous engage, au nom de la société,

à ôter le tabac que vous avez dans la bouche.

<sc>L’ACCUSÉ</sc>. Ma chique! pourquoi donc que j’ôterais ma chique? Est-ce que

les Français ne sont plus _égales_ devant la loi. Depuis une heure, vous

avez prisé au moins une demi-once de régie; ça vous fait parler du nez

et cependant je ne vous ai rien dit.

<sc>LE PRÉSIDENT</sc> (se tournant vers les juges). C’est juste, pardon, accusé,

continuez.

<sc>L’ACCUSÉ</sc>. J’arrivais donc sur le quai des Invalides, quand j’aperçois un

vieux en redingote verte, pantalon blanc, gilet blanc, cravate blanche,

cheveux blancs! Je me dis, c’est un ennemi du gouvernement, un carliste!

Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place, monsieur le président?

<sc>LE PRÉSIDENT</sc>. Je l’aurais salué.

<sc>L’ACCUSÉ</sc>. Moi je l’y ai demandé l’heure! Pour lors il s’est mis à

courir; mais je le rattrape, je le couche et je le fouille, et je ne

trouve sur lui que trente sous... Trente sous! et encore y se met à

crier parce que je les prends! Tapage nocturne, septième chambre; je lui

ai donné un coup de vivacité pour le faire taire... et voilà!

<sc>LE PRÉSIDENT</sc>. C’est là tout ce que vous avez à dire pour excuser votre

crime?

<sc>L’ACCUSÉ</sc>. Encore un mot, mon président: quand j’ai voulu passer la pièce

de trente sous, elle était rognée... c’est une circonstance atténuante.

<sc>LE PRÉSIDENT</sc>. Vous vous trompez, accusé, l’altération de la pièce ne

vous justifie pas d’avoir attenté à la vie d’un de vos semblables.

<sc>L’ACCUSÉ</sc>. Un de mes semblables! un vieux qui avait deux cautères et qui

portait de la flanelle: mais il appartenait déjà aux pompes funèbres,

votre protégé. Qu’est-ce qu’il pouvait avoir à vivre? quinze jours?.....

trois semaines?..... je les rembourse et nous serons quittes.

<sc>LE PRÉSIDENT</sc>. C’est encore une erreur, accusé.

<sc>L’ACCUSÉ</sc> (l’interrompant). Ah! donnez-nous la paix, vous; ça me scie le

dos à la fin; vous êtes un vieux serin.

<sc>LE PRÉSIDENT</sc>. Accusé, je dois vous avertir que vous prenez là un funeste

système de défense et que vous aggravez votre position.

<sc>L’ACCUSÉ</sc>. Ça m’est égal, condamnez-moi à seize francs d’amende; je ne

crains pas la mort!

Après le réquisitoire du procureur du roi et le plaidoyer de l’avocat,

_Couteaudier_ entend prononcer la peine capitale et sort en _demandant

le cordon_.

Cette cynique parodie, merveilleusement mimée par l’ancien comédien,

avait fréquemment excité le rire d’Arthur et de ses compagnes. Tous se

levèrent enfin de table dans un demi enivrement et passèrent au salon

voisin en dansant une _sauteuse_ de bal masqué.

La beauté sensuelle de Clotilde avait encore grandi dans l’orgie.

L’œil allumé, les lèvres humides, le sein palpitant, elle tournait

entre les bras d’Arthur qui finit par aller tomber, avec elle, sur un

divan.

--En voilà une soirée dans le genre Chicard, dit l’actrice, qui relevait

ses cheveux dénoués, tandis que de Luxeuil baisait son épaule; sais-tu

que c’est joliment commode ici, on pourrait danser un galop infernal,

comme chez Musard. Elle est mieux logée que moi, ta femme.

--Est-ce que tu es jalouse, par hasard? demanda de Luxeuil, en lui

enveloppant la taille d’un de ses bras.

--Tiens, c’est peut-être pas agréable d’habiter un hôtel; elle a son

appartement de ce côté.

--Oui.

--Et elle y est?

--Oui.

--Quel dommage!

--Pourquoi?

--J’aurais été si contente de le voir.

--L’appartement de ma femme?

--Certainement.

--Je vais t’y conduire! s’écria Arthur qui se redressa brusquement et

prit l’actrice par la main.

--Quelle farce! dit celle-ci, en haussant les épaules, puisque tu dis

qu’elle y est.

--Raison de plus!

--Quoi! pour de bon!

--Viens, te dis-je.

L’actrice lui sauta au cou.

--Ah! si tu fais cela, tu es le roi des bons enfants, s’écria-t-elle:

avez-vous entendu, vous autres? il me conduit chez son épouse.

--Et vous pouvez venir tous, reprit de Luxeuil qui, exalté par l’ivresse

et par la haine, avait saisi avec transport l’occasion d’insulter

Honorine.

Floridor offrit le bras à Léa en chantant l’air de la _Parisienne_:

En avant marchons...

Contre leurs canons.

--Est-ce dans le quartier? Où faut-il prendre un omnibus? ajouta-t-il.

--Suivez-moi, dit Arthur, qui ouvrait la porte du salon.

Le bouffon tendit l’autre bras à Euphrosine, et reprit:

--Qui perce leurs masses profondes,

Qui conduit leurs drapeaux saignants?

C’est la liberté des Deux-Mondes,

C’est la colonne en cheveux blancs!

Boum! boum! boum!

--Allons, donne-nous la paix, Floridor, interrompit Clotilde en se

détournant, et tâche d’être meilleur genre.

--Le genre masculin est le plus noble, répliqua Floridor: Exemple:

_bonus_, _bona_, _bonum_.

--Silence!

--C’est ce qu’eût dit mon père s’il avait été huissier.

Ils étaient arrivés au petit salon qui précédait la chambre d’Honorine,

une camériste parut.

--Madame de Luxeuil? demanda Arthur.

--Elle est chez elle, dit la femme de chambre stupéfaite.

--Annoncez-nous alors.

--Pardon, Monsieur, qui faut-il annoncer?

--Madame de Montespan et sa société.

--Tiens, c’est vrai! s’écria Clotilde en éclatant de rire, c’est mon

dernier rôle; faut-il que j’entre sur la ritournelle:

C’est moi, c’est moi,

Quel doux émoi,

Au cœur du roi!

De Luxeuil l’entraîna vers la porte que la femme de chambre venait

d’ouvrir et entra au moment même où celle-ci répétait d’une voix mal

assurée l’annonce de madame de Montespan et sa société.

Honorine, assise à l’autre extrémité de sa chambre, se retourna

stupéfaite.

--Mille pardons de vous déranger, dit Arthur d’un ton léger; mais Madame

désirait voir votre appartement, et je n’ai pu la refuser.

Honorine, qui s’était levée, regarda les visiteuses avec une surprise

mêlée d’incertitude, et salua faiblement.

--Je ne devine point, dit-elle, l’intérêt que peut avoir un pareil

examen pour ces dames auxquelles je suis inconnue...

--Cela leur procure l’avantage de faire votre connaissance, reprit de

Luxeuil ironiquement. Du reste, comme vous me paraissez peu en train de

faire les honneurs de votre logement, vous me permettrez de vous

remplacer.

Et se tournant vers Clotilde:

--Comment madame la marquise trouve-t-elle l’appartement? demanda-t-il.

--Ça ne serait pas mal si c’était un peu plus gai, répliqua l’actrice.

--Cette gravité majestueuse convient à la mélancolie, fit observer Léa.

--Possible! reprit Clotilde, mais moi ça me tarabuste; on dirait une

chambre de religieuse.

--Pourquoi de religieuse? demanda Euphrosine.

--Tu ne vois donc pas ce petit bénitier?

--Tiens! j’ai cru que c’était pour mettre des allumettes phosphoriques!

--Et dans la ruelle? Il n’y a pas seulement de glace.

--C’est trop froid à l’estomac; on préfère le lait de poule, fit

observer Floridor.

--Y a que les rideaux du lit que j’aime, reprit l’actrice; ils ont un

reflet qui doit être avantageux.

--A propos de rideaux, qu’est-ce que c’est que celui-là? interrompit

l’élève du Conservatoire.

--Eh bien! tu ne vois pas qu’il cache un tableau?

--C’est donc quelque chose d’indécent?

--C’est le portrait d’Henri IV.

--Ah! bah!

--Ces dames demandent la toile! cria le bouffon.

--Oui! oui!

--Alors que l’honorable société ouvre l’œil; voici le moment, voici

l’instant.

Tout ce dialogue avait été trop rapide pour qu’Honorine pût

l’interrompre. D’abord incertaine, comme nous l’avons dit, puis frappée

de stupeur, elle n’avait point compris sur-le-champ quelles étaient les

femmes présentées par Arthur; mais les dernières paroles échangées ne

pouvaient lui laisser de doute; aussi, lorsque Floridor s’avança pour

écarter le rideau qui couvrait le portrait de la baronne, la jeune femme

se jeta devant lui, pâle de honte et d’indignation.

--Emmenez ces gens, Monsieur, dit-elle en regardant de Luxeuil.

--Comment, ces gens! s’écria Clotilde; par exemple! Est-ce que Madame

nous prend pour des servantes?

--Je suis chez moi, reprit la jeune femme palpitante; emmenez-les,

Monsieur, je le veux.

--Vous voulez! répéta de Luxeuil qui appuya avec ironie sur chaque

syllabe.

--La femme doit obéissance à son mari, article 213, murmura Floridor.

--Et elle ne doit point oublier que le domicile conjugal appartient à ce

dernier, continua Arthur.

--C’est clair, nous sommes chez toi! dit effrontément Clotilde; puisque

dans le mariage c’est l’homme qui est le maître... D’ailleurs Madame

pouvait nous prier de la laisser sans nous appeler des gens.

--Surtout quand ce n’est le nom d’aucun de nous, ajouta Floridor.

--Et quand on se présentait en personnes bien nées! ajouta

majestueusement Léa.

Honorine, appuyée au portrait de sa mère, écoutait et regardait avec

stupéfaction; une pareille audace dépassait toutes ses craintes; elle

pouvait à peine y croire! Elle porta les deux mains à son front, pour

s’assurer qu’elle veillait, regarda les femmes qui se trouvaient devant

elle, puis de Luxeuil et s’écria enfin:

--Je ne suis point folle pourtant; c’est vous, Monsieur, qui les avez

conduites ici... mais si vous ne respectez rien autre chose, respectez

au moins votre nom que je porte.

--Fi donc, interrompit Arthur, vous oubliez que _votre honneur n’est

plus le mien_, madame; c’est vous qui avez établi le principe. Et

désormais je veux le mettre en pratique. Puisque vous réclamez vos

droits, je ferai valoir aussi les miens. A l’avenir vous voudrez bien

vous soumettre à ce que j’aurai décidé, en faisant bon visage aux

personnes qu’il me plaira de recevoir et cela parce que vous êtes chez

moi, Madame, et parce que je le veux, entendez-vous. Je le veux!

Ce mot avait été prononcé d’un accent si absolu et accompagné d’un geste

si violent qu’Honorine en eut froid jusqu’au cœur. Elle voulut

répondre, mais elle ne put que bégayer quelques mots entrecoupés; de

Luxeuil se tourna vers Clotilde et changea subitement de ton.

--Tu désires voir ce qu’il y a sous cette toile, ma belle, reprit-il;

cela n’en vaut guère la peine; mais tu vas juger.

--Je vous en conjure, Monsieur, s’écria Honorine, en voulant l’arrêter.

Il haussa les épaules, tira brusquement le rideau, et montra à tous les

yeux l’image de la baronne.

--Tiens, ce n’est qu’un vieux portrait de femme, dit Euphrosine étonnée.

--Ah! ciel! un costume de l’Empire! quelle horreur! interrompit Léa.

--Oui, mais voyez comme elle a des diamants! reprit l’élève du

Conservatoire; ça vous relève joliment une figure.

--Ah bien! les goûts sont libres, interrompit Clotilde, j’aime mieux la

mienne sans diamants.

--Et avec dix amants! ajouta Floridor.

Ce grossier quolibet fit rire les trois femmes; Honorine ne put se

contenir plus longtemps. Elle avait supporté les humiliations, les

railleries, les menaces, mais cette espèce de profanation du portrait de

sa mère fut un coup trop fort pour son cœur navré; elle cacha son

visage dans ses mains et fondit en larmes.

Cette explosion inattendue produisit sur les témoins un effet singulier.

Les femmes se regardèrent avec un embarras ému, tandis que Floridor

faisait une grimace d’étonnement grotesque, et que les traits d’Arthur

s’assombrissaient.

--Une scène de larmes, dit-il durement; pardieu! Madame, vous ne pouviez

mieux choisir votre moment; voici mademoiselle Léa qui a joué le drame

et qui pourra apprécier votre talent.

--Taisez-vous donc! interrompit Clotilde à demi-voix; elle pleure tout

de bon.

--Les pluies d’orage entretiennent la fraîcheur, marmotta Floridor.

--Et pourrait-on savoir d’où vient ce débordement subit de sensibilité?

reprit de Luxeuil. Est-ce parce qu’on a vu ce portrait?

--_Madame, assurément, aime trop la peinture_, dit le bouffon.

--Mais parlez donc, reprit Arthur irrité; veuillez répondre...

--Et si elle ne le veut pas! s’écria Clotilde, touchée des pleurs de la

jeune femme, et qui était passée, avec la mobilité habituelle à ces

natures d’instinct, de la mauvaise humeur à l’intérêt. Faut pas non plus

brusquer les gens comme ça! nous ferons mieux de nous en aller...

--Je reste! dit de Luxeuil avec une sorte d’acharnement.

--Et moi je ne veux pas, reprit l’actrice résolûment; vous êtes un vrai

sans-cœur... Qu’est-ce qu’elle vous a fait après tout pour la

tourmenter? C’est nous qui avons eu tort de venir comme ça la braver...

Allons-nous-en tout de suite.

--Allons-nous-en gens de la noce,

Allons-nous-en chacun chez nous.

murmura Floridor entre ses dents.

Il avait repris le bras d’Euphrosine et de Léa; Clotilde prit celui

d’Arthur et l’entraîna malgré lui.

* * * * *

Il en est de certaines destinées comme de ces ballons captifs retenus à

la terre par une seule corde: que le hasard ou la violence la brise, et

le ballon s’élance exposé à tous les vents. Honorine l’éprouva pour

elle-même. Arrêtée jusqu’alors dans la triste union qui lui avait été

imposée par de fragiles liens qu’Arthur venait de rompre, elle se trouva

tout à coup sans direction et sans but. Elle ne pouvait rester plus

longtemps dans cette demeure où on lui refusait même un coin solitaire

pour pleurer; mais à qui demander protection?

Elle s’était d’abord levée avec une seule pensée, fuir! et elle avait

rassemblé à la hâte quelques vêtements, quelques objets précieux,

quelques chers souvenir; puis la raison avait murmuré tout bas:--Où

aller? Où aller, en effet, alors que sa tante l’avait vendue, que son

tuteur était mort, que le duc avait disparu! Et cependant il le fallait!

dût-elle partir exposée à toutes les chances de l’abandon, il le

fallait; c’était le seul moyen de consentir à vivre.

Elle pria devant le portrait de sa mère, lui demandant conseil et appui,

jusqu’à ce que la fatigue fermât ses yeux rougis de larmes.

Mais alors même, par un de ces phénomènes fréquents qui semblent

constater l’indépendance de l’âme, celle-ci continua à rester éveillée

et à chercher une voie de salut. Seulement, chaque pensée se traduisait

en image, et tous ceux qui avaient laissé une trace au cœur

d’Honorine, lui apparurent successivement dans son rêve. Elle vit ainsi

la prieure, le jardinier Étienne, Marcel, le duc de Saint-Alofe; tous

murmuraient des paroles d’affection, mais sans donner de conseil ni

d’espérance.

Et à chaque vision, l’âme plus désolée invoquait un nouveau protecteur.

Enfin, il lui sembla qu’elle se trouvait dans la _Maison-Verte_ à

Château-la-Vallière. Les lieux dont elle ne gardait, éveillée, aucun

souvenir, lui apparurent comme dans un miroir fidèle et avec tous leurs

détails. Elle se voyait elle-même toute petite, debout sur le perron.

Plus bas était un homme tenant à la main un bâton de voyage et près

d’elle sa mère, qui tout en passant les doigts dans ses cheveux, disait:

--Mon enfant n’avait plus personne au monde, aussi je suis revenue,

quoique morte, pour la sauver. Vous allez la prendre par la main et la

conduire à sa grand’-mère qui aura peut-être pitié d’elle; et de peur

que vous ne la perdiez ou qu’elle vous perde dans la foule, voici un

anneau dont je vous donne à chacun la moitié.

Alors sa mère se pencha sur Honorine, posa les lèvres sur ses yeux, et

comme l’enfant refusait de partir, elle la poussa doucement vers son

guide, en lui disant:

--Va et crois en lui, car il a le signe!

A ces mots tout disparut et Honorine se réveilla.

Elle appuya son front sur ses deux mains, repassa dans sa mémoire tout

le rêve et, redressant vivement la tête:

--Oui, ma mère, s’écria-t-elle en tendant la main vers la peinture

adorée, oui, je croirai et j’irai.

Elle se leva aussitôt sans hésitation et écrivit un billet adressé à

Arthur.

«Les derniers liens sont rompus entre nous; je pars pour les Motteux, où

j’espère trouver asile et protection. Je vous laisse la libre jouissance

de tout ce qui m’appartient. Tant que vous respecterez ma retraite, je

m’interdirai toute réclamation de mes droits; si vous essayez de la

troubler, j’en appellerai aux juges qui, en légitimant une séparation

nécessaire entre les personnes, devront la prononcer également entre les

intérêts...

»J’espère que vous comprendrez cette position et que vous éviterez

un éclat qui ne pourrait tourner que contre vous-même.

»Adieu, soyez heureux si vous le pouvez; je pars sans rancune et

sans haine.

RIGHT

»<sc>Honorine.</sc>»

Ce billet cacheté, elle chercha les objets qu’elle avait réunis la

veille, prit une capote, un manteau de voyage et sortit de l’hôtel.

Le jour commençait seulement à paraître. Les premières rues qu’elle

traversa étaient encore désertes; mais elle allait sans crainte et dans

une sorte d’ivresse. Préparée par sa première éducation de couvent à

croire possible l’intervention des êtres invisibles, elle avait accepté

son rêve, non comme une symbolisation des pensées qui préoccupaient son

âme, mais comme un avertissement surnaturel adressé par sa mère. Aussi

n’avait-elle aucune des incertitudes que laissent les résolutions basées

sur les raisonnements humains. Elle allait, conduite par une autorité

irrésistible et sainte, ne sentant ni le poids de la responsabilité, ni

la crainte du résultat. Les sages eussent peut-être regardé cette

confiante audace comme une crise de folie; mais, aux yeux d’Honorine ce

n’était que la foi dans l’ordre et les promesses de sa mère.

Sept heures sonnaient à l’horloge de Saint-Louis lorsqu’elle frappa à la

porte de la maison de la rue des Morts.

VIII

Les Motteux.

Trois jours après les derniers événements connus du lecteur, Marc et

Honorine gravissaient le coteau qui s’élève au nord de Trévières, entre

la route d’Isigny et la petite rivière d’Esques. Tous deux venaient de

quitter la voiture de Bayeux et se dirigeaient vers l’habitation de la

mère Louis, dont ils aperçurent bientôt la toiture élevée.

Ancien domaine seigneurial transformé en exploitation agricole, les

Motteux s’offraient sous un aspect équivoque dont le regard était

désagréablement affecté. L’allée d’arbres qui menait directement au

château avait été abattue et l’avenue elle-même livrée à la culture. Un

chemin oblique conduisait maintenant aux bâtiments de service dans

lesquels l’ancienne meunière avait établi sa ferme.

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 5 / 27 段