La jeune femme fit un geste d’admiration.

--Ah! je ne connaissais point encore tout votre désintéressement et tout

votre courage, dit-elle attendrie.

--Mon Dieu, qui sait si je ne dois point bénir le hasard? répondit de

Gausson. Ma vie n’avait plus de but, je languissais dans une oisiveté

pleine d’angoisses, maintenant la nécessité va me rejeter dans l’action.

Les forces que j’employais à me faire malheureux, il faudra les employer

à me faire vivre. Le travail me sera une distraction, un soulagement; il

me laissera moins de temps pour le souvenir. Ne croyez-vous point que ce

soit une suffisante compensation, Madame, et qu’à tout prendre je puisse

accepter ce malheur presque comme un bienfait?

Le sens voilé que renfermaient ces paroles n’échappa point à la jeune

femme; c’était la première allusion faite par de Gausson à ce passé,

dont les images s’agitaient toujours au fond de son cœur; elle en fut

profondément émue et baissa la tête sans répondre.

Marcel qui se sentait lui-même gagné par un trouble auquel il craignait

de céder, profita de la première interruption, pour passer dans la pièce

voisine.

Après avoir serré la main à de Cillart, au vicomte et à quelques autres

anciens compagnons, il prit un journal, afin d’éviter des conversations

indifférentes, qu’il ne se sentait point en état de suivre, et alla

s’asseoir au coin le plus obscur, vis-à-vis de la porte qui séparait les

deux salons.

Là, le front penché, comme s’il eût été complètement absorbé dans sa

lecture, il put repasser dans sa pensée tout ce qu’Honorine venait de

lui dire; tous ses gestes, tous ses regards. Sans se demander le but de

cette espèce d’examen, il comparait, dans sa mémoire, l’accueil présent

de la jeune femme, à l’accueil passé de la jeune fille, et il y trouvait

la même tendresse. A chaque instant son œil glissant sur la brochure

qu’il tenait à la main, allait retrouver Honorine dans l’autre salon, où

il la voyait pensive comme lui-même, et se détournant souvent pour le

chercher du regard. Il n’osait encore rien conclure de ses remarques ni

de ses comparaisons; mais son sang circulait plus vite; une sorte

d’ivresse lui montait au cerveau; le nom d’Honorine flottait sur ses

lèvres!...

Ce nom prononcé tout bas, à quelques pas, et avec un rire étouffé,

l’arracha tout à coup à son extase. Il jeta un coup d’œil à la

dérobée vers le groupe qui l’avait fait entendre, et reconnut d’Alpoda,

de Rovoy et le vicomte.

--Moi, je vous déclare qu’elle se moque de lui, disait ce dernier; que

diable, très-cher, il suffit de regarder. Physiquement, le petit homme

ressemble à un hanneton en toilette.

--Et moralement il me fait l’effet d’un orang-outang élevé par la

méthode de Lancastre, ajouta de Rovoy.

--Tout ce que vous voudrez, reprit d’Alpoda; je vous dis, moi, qu’il est

parvenu à ses fins. Voyez plutôt comme il tourne autour de la dame...

Malheureusement le docteur Darcy est près d’elle et lui intercepte les

communications.

--Il est certain, objecta de Rovoy, qu’il a l’air de chercher quelque

chose.

--Tenez, tenez, interrompit d’Alpoda, en saisissant de Rossac par le

bras, il tient une lettre!

--C’est, ma foi, vrai!

--Reste à savoir ce qu’il en veut faire.

--Le voilà qui s’approche de la causeuse, reprit d’Alpoda; il avance la

main, voyez, il prend le petit carnet que l’on a eu soin de mettre à sa

portée; il y place la lettre... il le referme et il le rend à la

dame!... Doutez-vous encore, maintenant?

--C’est-à-dire que c’est pour moi de la fantasmagorie; j’ai vu, mais je

ne crois pas.

--Parbleu! nous allons interroger le banquier lui-même.

Celui-ci, enchanté d’avoir pu glisser son épître à Honorine, venait

d’entrer dans le salon, où il s’approcha du groupe de jeunes gens.

--Eh bien! le tour est fait! dit d’Alpoda en riant.

--Quel tour? demanda Marquier.

--Celui de la lettre et du carnet.

Le banquier parut déconcerté.

--Allons, allons, mon bon, il est inutile de nier, reprit de Rovoy, nous

avons tout vu de nos yeux, ce qui s’appelle vu.

--Et je vous en fais mon compliment, ajouta d’Alpoda.

--Le vicomte en a été confondu.

--Il n’est même pas encore bien sûr.

--Il est certain qu’elle ne laisse rien paraître.

--Avez-vous vu avec quel sang-froid elle a repris le carnet?

--Et puis, parlez de l’inexpérience de la jeunesse!

--Il ne faut pas oublier que madame Honorine a été élevée au couvent.

--Et qu’elle a reçu les instructions de la comtesse: Bon sang ne peut

mentir.

--Plus bas, Messieurs, de grâce plus bas, interrompit Marquier, effrayé

d’entendre les voix des trois interlocuteurs s’élever insensiblement.

Songez que si l’on savait...

--Ainsi, vous êtes décidément le dieu du temple? demanda de Rossac qui

ne pouvait cacher son étonnement.

Marquier sourit d’un air de fatuité.

--Permettez, cher ami, dit-il, en promenant autour de lui un regard

précautionneux; vous comprenez que ce n’est pas à moi de déclarer...

d’autant que j’ai toujours été cité pour ma discrétion. C’est à vous de

juger s’il y a des preuves suffisantes...

Jusqu’à ce moment de Gausson avait tout vu et tout écouté dans une

immobilité complète. La surprise d’abord, puis la douleur et

l’indignation avaient pour ainsi dire suspendu en lui la faculté de

l’action. Arraché à sa méditation exaltée par l’étrange révélation qui

venait d’avoir lieu, il se trouva dans la position du fumeur d’opium qui

s’éveille subitement d’un rêve enchanté pour se retrouver dans la fange

du chemin. Cependant, au milieu même de ce vertige, aucun doute

injurieux pour Honorine ne s’éleva en lui; il ne pouvait comprendre,

mais il ne soupçonnait pas. Ce fut seulement en entendant les dernières

paroles prononcées par Marquier que la présence d’esprit lui revint. A

cet aveu détourné qui proclamait le déshonneur d’Honorine, il se leva

comme réveillé en sursaut.

--Non, je n’accepte point la preuve, dit-il vivement.

--Tiens, Marcel nous écoutait! s’écria d’Alpoda.

--Je ne l’accepte point, continua de Gausson avec une gravité

impérieuse, et si M. Marquier est un homme d’honneur, il rétractera ce

qu’il vient de dire...

--Moi!... je n’ai rien dit, interrompit le banquier effarouché. J’ai au

contraire protesté de ma discrétion...

--La discrétion suppose un secret à cacher, Monsieur, reprit

impétueusement Marcel, et ce secret n’existe pas... Ne vous armez point

d’une prétendue réserve qui en dit plus que la parole: le silence peut

aussi calomnier.

--Permettez, balbutia Marquier d’un ton embarrassé qu’il eût voulu

rendre conciliant, ce n’est point ma faute si ces messieurs ont vu...

--C’est juste! fit observer de Rovoy en s’adressant à Marcel; vous

oubliez la lettre, mon cher.

--Toute la question est là, continua d’Alpoda.

--Sans la lettre je douterais comme vous, acheva le vicomte.

De Gausson regarda les trois jeunes gens. Il est des inspirations que

rien ne peut expliquer, et auxquelles nous obéissons pourtant avec une

irrésistible confiance, élans sublimes ou folles témérités, selon les

chances et selon le succès, mais toujours également subites, également

inattendues pour nous-mêmes. De Gausson se sentit emporté par un de ces

mouvements pour ainsi dire involontaires. En entendant les doutes

exprimés sur la lettre que Marquier venait de remettre, il fit un geste

de résolution, quitta brusquement le groupe de jeunes gens, s’approcha

d’Honorine, qui tenait toujours à la main le carnet d’ivoire, et le lui

demanda à haute voix. La jeune femme le lui remit.

--Me permettez-vous de l’ouvrir, Madame? demanda de Gausson qui la

regarda fixement.

--Pourquoi non? dit-elle en souriant.

--Êtes-vous sûre qu’il ne renferme rien de secret? insista Marcel.

--Vous n’y verrez que des titres de livres et des adresses, répliqua

Honorine avec le même sourire.

De Gausson jeta un regard vers le groupe de jeunes gens, qui

paraissaient stupéfaits.

--Alors, reprit-il, en ouvrant lentement les tablettes, si j’y trouve

autre chose, ce ne peut être qu’à votre insu, et vous m’autorisez à tout

lire.

--Bien volontiers.

--Même ce billet?

Il montrait la petite lettre du banquier. Celui-ci toussa convulsivement

et fit des signes désespérés auxquels Marcel ne prit point garde.

--Un billet, répéta Honorine surprise, je ne sais ce que ce peut être.

--L’écriture même ne vous le fait point deviner? demanda de Gausson en

montrant la lettre.

--Nullement, dit la jeune femme d’un ton si naturel et si calme que le

doute même devenait impossible.

--Alors vous me permettrez de vous le faire connaître, reprit Marcel.

Et lançant un regard d’une froideur implacable sur Marquier, dont tous

les traits exprimaient la colère, la honte et la peur, il commença

lentement cette lecture.

Dès les premières lignes Honorine parut frappée d’étonnement, puis,

comprenant tout à coup, elle arrêta de Gausson par un geste.

--Assez, s’écria-t-elle pâle et la voix tremblante, ce billet ne pouvait

m’être adressé, Monsieur; ce serait une injure trop grossière, trop

lâche, et dont je ne puis soupçonner aucun de ceux que je reçois ici; il

y aura eu quelque erreur.

--Sans aucun doute, dit Marcel avec intention; mais il était important

qu’elle fût éclaircie. Maintenant que les apparences ne peuvent tromper

personne, vous disposerez de cette lettre...

--Soit, dit Honorine, en la prenant avec un ressentiment dédaigneux;

mais ne voulant point chercher qui l’a écrite et ignorant à laquelle des

servantes de l’hôtel elle était destinée, je ne puis que la faire

disparaître.

Elle tordit le papier et le jeta au feu.

Le banquier sur le front duquel perlait une sueur glacée, poussa un

soupir de soulagement. De Gausson rejoignit le groupe.

--Vous avez gagné la partie, dit de Rovoy émerveillé de ce qui venait de

se passer.

--Je le disais bien, moi! continua le vicomte.

--Décidément Marquier est un fat, ajouta d’Alpoda désappointé.

De Gausson ne répondit rien, mais regardant le banquier, il dit

gravement:

--Je ne pars demain qu’à midi; jusqu’à cette heure je serai chez moi.

--Irez-vous? demanda le vicomte à Marquier, lorsque Marcel fut parti.

Pour toute réponse le petit homme prit son chapeau et sortit par une

porte opposée.

Il espérait encore qu’Honorine n’aurait reconnu ni son style, ni son

écriture, et que le départ de Marcel le replacerait dans son ancienne

position; mais lorsqu’il se présenta le lendemain à l’hôtel, on lui

répondit que madame de Luxeuil ne pouvait le recevoir, et le même refus

se renouvela les jours suivants.

Il comprit que tout était découvert et que la jeune femme avait rompu

avec lui sans retour.

Ce renvoi honteux non-seulement trompait ses espérances, mais exposait

sa vanité à la plus cruelle des humiliations. Toutes les félicitations

qu’il avait précédemment acceptées, au sujet de sa réussite, se

tournèrent forcément en condoléances et en moqueries. On savait

maintenant qu’il n’avait été souffert si longtemps que grâce à son

insignifiance même. Resté comme inaperçu, il avait été chassé le jour où

il avait voulu avertir de sa présence!

Sa réputation amoureuse se trouvait ainsi compromise dès le début. Entré

dans le royaume de la galanterie par la porte du ridicule, il ne pouvait

plus y espérer de réussite, car les femmes du monde choisissent bien

moins qu’elles n’imitent, et la plupart prennent un amant comme elles

lisent un livre nouveau, non parce qu’il leur plaît, mais parce qu’il a

plu à d’autres.

Cette conviction acquise par Marquier l’anima d’une violente rancune

contre Honorine. Il s’arma de l’influence qu’il avait sur Arthur pour se

venger par mille sourdes persécutions; il trouvait une sorte de joie à

creuser plus profondément et plus vite le gouffre où ce dernier devait

s’engloutir, dans l’espérance qu’il y entraînerait la jeune femme à sa

suite.

De Luxeuil ne se prêtait que trop facilement à cette manœuvre. Saisi

du vertige qui étourdit les glorieux, aux approches de la ruine, il se

lançait chaque jour plus aveuglément dans la voie de perdition où il se

trouvait engagé. Comme toutes les natures auxquelles, à défaut de sens

moral, manque l’orgueil, il descendait insensiblement, et sans s’en

apercevoir, de la corruption dans la bassesse.

Son mariage avait précipité cette chute. Aussi son indifférence pour

Honorine se transformait-elle, peu à peu, en une sorte de haine.

Honorine était tout à la fois un obstacle, un reproche et un contraste.

Il trouvait d’ailleurs en elle, depuis quelque temps, une fermeté glacée

qui aiguisait son irritation. Toutes ses sollicitations, tous ses ordres

pour l’engager à recevoir de nouveau Marquier avaient été inutiles; il

parut enfin y renoncer.

Cette trêve permit à Honorine de respirer. Le laborieux courage employé

à se défendre l’avait tenue dans un état d’excitation qui l’avait

épuisée. Incapable de rancune, elle déposa son hostilité dès qu’elle

n’en eut plus besoin pour sa défense, et reprit, vis-à-vis d’Arthur, sa

douceur inoffensive.

Soit que celui-ci fût réellement touché d’un oubli si prompt, soit qu’il

éprouvât lui-même un besoin de repos, il se montra tout à coup plus

bienveillant. Bientôt même, cette bienveillance commença à se traduire

par des prévenances qui indiquaient une sorte de repentir; il évitait

tout ce qui eût pu déplaire à Honorine, et montrait parfois, devant

elle, des sentiments sympathiques dont l’expression semblait lui

échapper. On eût dit qu’une révolution intérieure s’opérait en lui, à

son insu et sous une influence invisible.

Honorine d’abord défiante, finit par croire à la possibilité d’un

changement. Les nouvelles manières d’Arthur n’avaient effet aucun de

ces caractères d’exagération qui peuvent faire douter de la sincérité;

elles étaient modifiées plutôt que changées; on eût dit une crise dont

le résultat restait encore incertain et qui pouvait également avorter ou

réussir.

VI

Les deux loges.

De Luxeuil entra un matin chez Honorine, un gros bouquet de violettes à

la main.

--Je viens vous annoncer le printemps, dit-il en le lui présentant;

l’offre n’est peut-être pas du meilleur goût, mais tout à l’heure, je

traversais à pied les ponts, j’ai aperçu ces fleurs, et je me suis

rappelé votre préférence.

Honorine prit le bouquet en remerciant, et s’étonna qu’Arthur fût sorti

de si bonne heure.

--C’est vrai, je me dérange, dit-il; voilà plus d’une semaine que je me

couche le soir et que je me lève le matin.

--Vous persistez donc dans votre réforme? demanda Honorine en souriant.

--Plus que jamais, répliqua de Luxeuil. Je ne sais comment il s’est fait

que tout à coup la vie à laquelle je me laissais aller m’a paru

insupportable; mais désormais je croirai aux conversions. Il faut que la

mienne soit complète, car savez-vous à quoi je pensais tout à l’heure,

en suivant les quais et en voyant bourgeonner les arbres des Tuileries?

--A quoi donc?

--A la campagne!

--Vous!

--Oui, Madame; je me disais qu’au lieu de passer sa vie dans cette

prison de pierre qu’on nomme Paris, esclaves de mille plaisirs qui vous

ennuient, il y aurait peut-être plus de sagesse et de bonheur à se faire

une grande existence dans quelque beau domaine où l’on serait roi de

soi-même.

--Quoi! vous pourriez accepter un pareil changement?

--Pourquoi non? il y a temps pour tout. On aime le tourbillon du monde

pendant qu’il peut donner quelque émotion nouvelle; mais il vient un

moment où l’on se lasse de tourner dans cette roue d’écureuil. Je sais

bien que prendre un pareil parti serait se donner un ridicule éternel;

il ne faudrait plus reparaître à Paris, mais, ma foi! on brûlerait ses

vaisseaux.

--Parlez-vous sérieusement? s’écria la jeune femme.

--Très-sérieusement, reprit Arthur. Vous êtes sans doute surprise de me

voir de pareilles idées? c’est la faute de Dovrinski.

--Comment cela?

--Vous savez que la princesse Goriska, sa tante, avait acheté un domaine

près d’Orléans; Dovrinski en arrive et m’a raconté des merveilles. Il

paraît qu’il y a des bois où l’on peut chasser le sanglier, un lac, des

prairies immenses. La princesse fait exploiter par son intendant et a

établi elle-même des écoles où sont instruits les enfants du voisinage,

des hôpitaux où l’on guérit les malades. A force de faire le bien, elle

oublie ses propres malheurs; elle n’a plus le temps d’y penser; c’est

une sorte d’empire qu’elle a conquis là-bas; elle s’est proclamée la

reine des pauvres et des cœurs affligés.

--Ah! combien je lui envie sa conquête! s’écria Honorine, dont ce récit

venait d’éveiller le rêve favori.

De Luxeuil qui parcourait la chambre s’arrêta.

--Vous la lui enviez, répéta-t-il gaiement; eh bien, pardieu! il faut la

lui acheter.

--Que voulez-vous dire?

--La princesse Goriska est obligée de repartir pour la Lithuanie, où sa

mère la rappelle; elle cherche un acquéreur pour son domaine.

--Se peut-il!... Et vous consentiriez?... Oh! c’est une plaisanterie.

--Non, dit Arthur sérieusement; ce serait un moyen de rompre avec le

passé, et je le saisirais avec joie. Cela vous paraît trop sage pour

être vraisemblable, n’est-ce pas? mais les plus grands étourdis ont

leurs moments de réflexion. Quoi qu’on fasse, il vient un jour, une

heure où l’on s’aperçoit qu’en suivant la grande route avec la foule des

masques, on perd son temps. Alors, qu’une trouée s’ouvre à droite ou à

gauche, on en profite: c’est une occasion à saisir: si on la manque,

tout est dit, et on continue avec le tourbillon; mais, dans le cas

contraire, on recommence une vie nouvelle.

--Et comment ces idées vous sont-elles venues? demanda Honorine en

regardant fixement de Luxeuil.

--Je vous l’ai dit, par suite de la rencontre de Dovrinski. Il m’a parlé

avec un tel enthousiasme du bonheur de sa tante que j’y ai ensuite rêvé

malgré moi: elle aussi avait épuisé les jouissances de Paris et allait

périr d’ennui, lorsqu’elle est partie pour ce domaine où elle a retrouvé

tout un monde de plaisirs inconnus. Pourquoi n’aurais-je point le même

bonheur qu’elle? on peut vivre pour soi seul et se moquer du reste tant

qu’on y trouve son plaisir; mais, en définitif, on ne peut pas être

fanatique de son égoïsme, et, quand il ennuie, je ne vois pas ce qui

pourrait vous empêcher d’essayer autre chose.

Tout cela était dit avec une sorte d’embarras, comme si le besoin

d’épanchement eût arraché à de Luxeuil ces aveux, et que ses habitudes

d’esprit le rendissent honteux de les faire. Il y avait évidemment chez

lui une lutte et un effort. Honorine en fut frappée.

--Il faut acheter le domaine de la princesse Goriska, s’écria-t-elle

vivement.

--Vrai? dit Arthur en dressant la tête; ce projet vous sourit?

--Il m’enchante.

--Ainsi vous accepteriez la continuation de l’œuvre commencée par la

tante de Dovrinski?

--Ce serait pour moi un inexprimable bonheur. J’aurais enfin une

occupation et un but.

Arthur la regarda.

--Oui, dit-il avec intention, ce sera un dédommagement; cela détournera

votre pensée de votre propre situation... vous pourrez oublier...

Honorine voulut l’interrompre.

--Oh! vous avez raison, continua-t-il précipitamment, il vaut mieux ne

point toucher à ce sujet, et cependant j’aurais tant à vous dire!...

mais plus tard... quand nous aurons commencé ensemble une nouvelle

existence et que la communauté de l’œuvre accomplie nous aura

rapprochés... car je veux prendre part à vos efforts, Madame; je veux

savoir s’il m’est encore possible de devenir bon à quelque chose...

pourvu toutefois que vous ne refusiez point mon aide?

--Je vous le demande, dit Honorine d’un accent de douce cordialité.

--Alors tout est pour le mieux, reprit Arthur gaiement, je serai votre

intendant, votre économe; on dit que les prodigues réformés sont

excellents pour cela. Je tiendrai les comptes... Mais à propos de

comptes, nous recommençons ici celui que faisait Perrette avec son pot

au lait... Et l’argent nécessaire pour l’achat du domaine?

--Ah! mon Dieu! je n’y pensais pas! s’écria Honorine.

--J’y ai pensé, moi, reprit de Luxeuil; il suffirait de cent mille écus

comptant, le reste se paierait plus tard.

--Mais comment trouver ces cent mille écus, objecta la jeune femme... Si

je vendais quelques fermes?

--Ce serait un moyen, dit Arthur; mais lent, dispendieux et qui, de

plus, tournerait à votre désavantage, car les fermes vendues

n’appartiennent qu’à vous seule et le domaine acheté deviendrait une

propriété commune; ce serait donc vous dépouiller à mon profit, ce que

je ne puis permettre.

--Que faire alors?

--Offrir ces fermes pour gages sans vous en dessaisir, et emprunter les

cent mille écus. Notre séjour à la campagne nous permettra de réaliser

bien vite des économies, avec lesquelles on pourra rembourser la somme

due; de cette manière vous aurez acquis un nouveau domaine sans avoir

engagé ce que vous possédez déjà.

La jeune femme approuva l’expédient, et il fut convenu que de Luxeuil

s’occuperait sur-le-champ de _négocier l’emprunt_ nécessaire.

Le projet qu’il venait de suggérer à Honorine répondait trop bien à ses

aspirations pour ne pas s’emparer de tout son être. Pendant le reste du

jour, elle ne put songer à autre chose. Comme toutes les femmes qui

n’ont pu trouver dans l’amour satisfait l’emploi de leurs facultés

expansives, Honorine éprouvait un immense besoin de charité; ce cœur,

malgré lui refermé, eût voulu répandre sur tous le trop plein de

tendresse qu’il n’avait pu vouer à un seul.

Puis, le changement survenu chez Arthur lui inspirait je ne sais quelle

reconnaissance attendrie. A cet espoir de rencontrer un frère, là où

elle avait eu jusqu’alors presque un ennemi, elle remerciait Dieu tout

bas, elle se sentait plus confiante. Aussi, lorsque de Luxeuil revint le

soir, en lui annonçant qu’il avait trouvé les cent mille écus, et que

tout pourrait se conclure dans quelques jours avec la princesse Goriska,

qui arrivait à Paris, elle ne put retenir une exclamation de joie et

elle lui tendit la main.

Celui-ci se montra touché de ce témoignage d’affection, le premier qu’il

eût reçu de la jeune femme depuis son mariage, et lui proposa, pour bien

achever la journée, de la conduire au Théâtre-Français.

C’était une condescendance dont Honorine devait se montrer d’autant plus

reconnaissante que, comme tous les gens d’un certain monde, Arthur avait

témoigné habituellement un dédain affecté pour notre première scène

littéraire; car c’est un signe remarquable et singulièrement concluant

que cette répugnance de toutes les aristocraties pour les spectacles

capables d’éveiller la pensée. A Rome, les patriciens abandonnaient les

représentations de Térence pour écouter des joueuses de flûte ou des

mimes habiles à imiter le cri des animaux; à Paris, l’élite du monde

élégant déserte Molière, le Sage, Beaumarchais, Corneille, pour assister

à un ballet ou pour entendre un _ut_ de poitrine; c’est qu’aussi les

spectacles lyriques satisfont les deux goûts dominants des classes

oisives: la vanité et la paresse. Plus dispendieux, ils prouvent la

richesse du spectateur; plus bruyants et plus splendides, ils occupent

ses sens et laissent en repos son intelligence. Avec eux, on est moins

exposé à ces appels qui réveillent spontanément la pensée, à ces

émotions qui nous arrachent, malgré nous, à notre égoïsme; à ces leçons

ironiques ou saisissantes dont notre conscience est involontairement

gênée. La musique de théâtre n’a point de prétentions dogmatiques; elle

n’enseigne pas; aidée des prestiges de la mise en scène, elle amuse,

elle anime, elle caresse, mais sans rien nous demander; c’est une belle

esclave qui chante, seulement pour plaire.

Madame des Brotteaux arriva au moment où Honorine allait partir et la

suivit au spectacle, avec sa nonchalance habituelle, sans savoir où elle

allait. En se trouvant au Français elle jeta les hauts cris et déclara

que c’était une trahison. Heureusement que son indolence prévenait les

longues plaintes. Une fois assise elle retomba dans cette somnolence

éveillée qui faisait sa vie, appuya son beau bras d’albâtre sur la

balustrade et se mit à lorgner dans la salle avec distraction.

Quant à Arthur, il avait pris son parti et s’était placé au fond de la

loge, bien décidé à ne rien voir ni à ne rien entendre.

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 3 / 27 段