--N’oubliez pas de me tenir au courant de votre affaire Moreau, dit-il

en riant.

--Vous aurez de mes nouvelles dans huit jours, répondit le

garde-du-corps.

--Si tôt?

--Peut-être avant.

--Pardieu votre monsieur Moreau est un homme merveilleux, je vous

demanderai son adresse.

--Auriez-vous quelque idée!...

--Il peut m’en venir.

--Alors, allez rue de Tournon, 8.

--Grand merci.

De Cillart fit un signe de la main et disparut.

Arthur se pencha vers le valet de pied qui se tenait debout près de la

portière.

--Vous avez entendu l’adresse, Félix?

Le domestique s’inclina, referma la portière, et le coupé se dirigea

vers la rue de Tournon.

IV

Une découverte.

Honorine était seule, près d’un feu mourant, la tête appuyée sur une

main et tenant de l’autre la carte de Marc. Des ordres avaient été

donnés par elle pour que le prétendu commis en parfumerie fût introduit

aussitôt qu’il se présenterait à l’hôtel, et elle l’attendait avec une

impatience inquiète.

En apprenant la fausseté de la lettre attribuée à sa mère, la première

pensée de la jeune femme avait été, comme nous l’avons vu, de rompre un

mariage auquel elle n’avait consenti que par surprise; mais

l’arrestation de M. de Saint-Alofe lui avait enlevé, en même temps, et

les moyens et la volonté de poursuivre cette rupture. La folie constatée

du vieillard ôtait à l’accusation portée par lui son caractère de

certitude et d’authenticité; la lettre, qui avait tout décidé, restait,

sinon prouvée, du moins possible. Honorine voulut échapper à ce que sa

position avait d’horrible en prenant un parti extrême. Elle demanda à

suivre sa grand’mère aux Motteux; mais Arthur et la mère Louis

repoussèrent également ce projet. La grosse paysanne, qui ne pouvait

comprendre que l’on montrât si peu de goût pour un _beau gars_ comme de

Luxeuil, traita Honorine de mijaurée et prédit que dans quelques jours

elle aurait renoncé à toutes ces _frimes_, tandis qu’Arthur objectait

ironiquement son amour, et, plus sérieusement, le scandale d’une

pareille séparation. La mère Louis repartit donc seule, laissant sa

nièce sans défense et désespérée.

De Luxeuil ne fit rien pour la rassurer ni pour l’apaiser. Forcé à une

longue dissimulation, humilié par un refus, ballotté longtemps entre les

espérances et les craintes, il avait fini par s’irriter contre celle qui

le soumettait à tant d’ennuis, et son indifférence s’était

insensiblement transformée en rancune. Il en voulait à sa cousine de la

peine qu’il avait eue à l’obtenir. Aussi ne répondit-il à sa douleur que

par la dureté, à ses répulsions que par le dédain.

Les débats avec sa mère vinrent encore aigrir son humeur. Il en reporta

la responsabilité sur Honorine, qui en était la cause indirecte; mais

l’excès même de cette injustice devint, pour la jeune femme, un motif de

soulagement. Accablée par tant de coups, elle tomba dans un abattement

qui ôta à de Luxeuil jusqu’au désir de la tourmenter: l’insensibilité de

la victime rendit son indifférence au bourreau. Il reprit sa vie

dissipée, laissant à Honorine la liberté de sa tristesse.

La jeune femme en prit possession et s’y arrangea. Dans la jeunesse, les

douleurs mêmes ont leur enivrement. Tel est alors le besoin d’agitation

de notre âme que nous aimons mieux la sentir dans la lutte que dans

l’immobilité; il semble que le malheur nous relève; nous nous trouvons

honorés de souffrir comme ces enfants qui montrent orgueilleusement une

blessure en disant:

--Maintenant, nous sommes des hommes!

Condamnée à l’abandon, Honorine accepta sa destinée avec une espèce de

fierté valeureuse. Loin de chercher à éconduire sa douleur, elle lui

donna place près d’elle et en fit comme l’ombre de son âme. Uniquement

occupée de ce qui pouvait l’entretenir, elle promenait perpétuellement

sa pensée au milieu des espérances mortes du passé ou des prévisions

menaçantes de l’avenir. Elle espérait peut-être que cet acharnement

implacable contre elle-même rendrait la lutte moins longue; car dans

toute épreuve, la mort est le premier espoir de cet âge; mais, comme

pour se jouer de cette illusion, la vie semblait s’épanouir en elle

chaque jour plus invincible. Enveloppées de leur nuage de tristesse, sa

force et sa beauté grandissaient comme ces plantes qui fleurissent sous

l’orage. L’âme avait beau s’abreuver de désespoir, le corps échappait à

ces influences mortelles et puisait la santé aux sources empoisonnées

qui devaient lui donner la mort.

Nous avons déjà dit avec quelle impatience Honorine attendait la visite

de Marc. Son œil consultait, à chaque instant, l’aiguille de la

pendule, et son oreille quêtait le moindre bruit de pas; enfin, quelques

minutes avant l’heure indiquée, on vint lui annoncer le commis en

parfumerie.

Elle ordonna de le faire entrer et fit signe au valet de se retirer.

A peine avait-il disparu que la jeune femme se leva, courut fermer une

seconde porte qui ouvrait sur le salon, puis se retournant:

--Enfin, je vous revois, dit-elle d’un accent rapide et contenu.

Qu’êtes-vous devenu depuis trois mois, mon Dieu! Vous êtes pâle... Vous

semblez avoir souffert? Que s’est-il donc passé, et pourquoi m’avoir

abandonnée?

Pour toute réponse, Marc entr’ouvrit ses vêtements et montra sa poitrine

que sillonnait une plaie à peine fermée.

Honorine étendit les deux mains en avant avec un cri d’horreur.

--Blessé! balbutia-t-elle.

--Voilà pourquoi vous ne m’avez point vu, dit Marc tristement; mais un

protecteur plus puissant devait me remplacer; un ami qui pouvait avouer

sa mission et faire valoir ses droits.

--M. de Saint-Alofe!

--Il est donc venu?

--Il est venu.

--Et son intervention n’a pu vous sauver?

--Elle n’a servi qu’à le perdre.

Elle raconta alors rapidement ce qui avait eu lieu et de quelle manière

le marquis de Chanteaux avait fait exécuter le jugement qui déclarait M.

de Saint-Alofe atteint de folie.

--Mais ce jugement est une erreur, et cette folie un mensonge,

interrompit Marc.

--En êtes-vous sûr? s’écria Honorine.

--Depuis trois années, je connais M. le duc de Saint-Alofe; sa raison

est aussi ferme, aussi saine que son cœur. On a profité de ridicules

préventions, exploité des apparences pour le dépouiller de ses biens en

lui ravissant sa liberté.

--Dieu! et c’est M. le marquis de Chanteaux?...

--Oui, un lâche dont j’ai eu l’honneur et la vie entre les mains. Ah!

j’irai le trouver...

--Il est en Allemagne, interrompit vivement Honorine; mais ne peut-on

profiter de son absence même pour délivrer le duc?

--Ouvertement, c’est impossible; il y a un arrêt.

--Eh bien! en secret, par la fuite, qui lui a déjà réussi une fois.

Marc parut réfléchir.

--Pour que la chose fût praticable, dit-il, il faudrait savoir où l’on

a conduit M. de Saint-Alofe; le marquis l’a sans doute éloigné de Paris.

--Qu’importe! ne peut-on découvrir sa retraite à force de recherches?

--Peut-être; mais c’est un moyen long, dispendieux.

--Ah! n’épargnez rien, dit Honorine; j’ai été la cause involontaire de

son arrestation. A tout prix il faut qu’il redevienne libre. Promettez

une récompense à qui pourra découvrir sa prison, gagnez ses gardiens,

aidez sa fuite; je fournirai à tout, je paierai tout.

Elle avait couru à un secrétaire qu’elle ouvrit, et où elle prit un

rouleau d’or qu’elle présenta à Marc; celui-ci hésita à l’accepter.

--Ne pouvez-vous charger un autre de ces recherches, dit-il, tandis que

j’agirai de mon côté?

--Pourquoi un autre? demanda la jeune femme; aurait-il la même activité,

le même zèle? Qui pourrait d’ailleurs m’inspirer plus de confiance, que

celui à qui j’ai été recommandée par ma mère?

--Vous avez raison, reprit Marc pensif; l’agent que vous choisiriez vous

trahirait peut-être, car ici vous ne pouvez compter sur personne. Tous

ceux qui vous entourent vendraient votre secret à M. de Luxeuil.

--A lui? Qu’en ferait-il? Que lui importe la captivité du duc ou sa

délivrance, maintenant que notre union est irrévocable? Que peut-il

craindre encore?

--Il peut craindre les conseils d’un attachement véritable et éclairé;

tout ce qui vous protégerait lui fait peur, car il y trouverait un

obstacle à ses projets.

--Que voulez-vous dire?

Avant que Marc eût pu répondre, deux coups furent frappés à la porte de

la chambre, qui s’ouvrit presque en même temps, et Arthur parut sur le

seuil.

Honorine ne put réprimer un geste de saisissement.

--Vous me pardonnerez si j’entre sans me faire annoncer, dit de

Luxeuil, qui salua légèrement; mais je n’ai trouvé personne dans

l’antichambre.

--J’avais pourtant ordonné à Baptiste d’y rester, répliqua Honorine.

--Pour défendre votre porte, peut-être, reprit de Luxeuil, qui examinait

Marc d’un regard dédaigneux et scrutateur; vous étiez sans doute en

affaire avec Monsieur?

--Je venais offrir à Madame différents articles dont le placement m’est

confié, dit le garçon de bureau, qui affecta de reprendre le petit

coffret à courroies qu’il avait déposé sur un fauteuil.

--Ah! vous faites la commission?

--Pour la parfumerie.

Arthur approcha de l’œil son lorgnon, examina de nouveau le prétendu

commis-coureur, puis, se tournant vers Honorine, qui suivait ces

mouvements avec inquiétude:

--Vous connaissez Monsieur? dit-il avec une intention marquée.

--Pourquoi cette question? demanda Honorine troublée.

--C’est que je jurerais l’avoir vu ailleurs, continua de Luxeuil en

regardant Marc fixement.

Celui-ci releva la tête.

--Moi! dit-il; où cela, Monsieur?

--A la forge des Buttes: seulement, vous portiez alors un costume de

paysan.

--Ah! je comprends alors, Monsieur aura vu mon frère qui habite Corbeil;

c’est vrai qu’on l’a souvent pris pour moi.

--Et ce n’est pas le seul qui puisse donner lieu à cette erreur, ajouta

Arthur, le regard toujours appuyé sur le commis-coureur, car votre

ressemblance n’est pas moins frappante avec un garçon de bureau,

demeurant rue des Morts.

Marc tressaillit.

--C’est en effet un hasard singulier, dit-il.

--D’autant plus singulier, continua de Luxeuil, que l’on vous retrouve

encore, trait pour trait, dans un commissionnaire stationnant au coin du

faubourg Saint-Honoré.

Cette fois Marc perdit contenance, et Honorine, qui avait suivi cette

espèce d’examen avec une anxiété croissante, laissa échapper un geste

effrayé.

--Vous ne soupçonniez point peut-être que monsieur eût tant de frères

jumeaux, reprit ironiquement de Luxeuil. Mais en cherchant bien, je

pourrais encore en trouver d’autres...

--Ce serait une recherche au moins inutile, interrompit Honorine, qui

tremblait que l’explication ne se prolongeât.

--Beaucoup moins que vous ne le pensez, reprit Arthur. J’ai toujours eu

l’infirmité de croire peu aux menechmes, mais je crois aux différents

personnages joués par le même acteur, et si, à cet égard, le talent de

monsieur mérite mon admiration, il excite en même temps ma défiance.

Aussi voudrais-je savoir au juste le motif qui l’amène.

--Je croyais, répliqua Marc embarrassé, que M. de Luxeuil connaissait

déjà...

--Le prétexte, interrompit Arthur; mais je demande la raison

véritable... et puisque vous refusez de l’avouer, je vais vous la dire,

moi!

Honorine pâlit.

--Vous venez ici, continua de Luxeuil d’une voix plus haute, pour vous

emparer de secrets de famille dont vous espérez ensuite tirer profit;

pour exploiter la crédulité d’une femme dont vos mensonges ont surpris

la confiance; pour vous enrichir de la discorde que vous aurez préparée,

et puiser à cette source dorée qui coule déjà pour vous.

--Qui vous a appris? s’écria Honorine stupéfaite.

--Voilà ce que vous venez faire, reprit Arthur sans prendre garde à

l’interruption de la jeune femme; maintenant faut-il dire qui vous êtes?

Marc fit un geste de prière et de terreur.

--Cet homme, Madame, reprit Arthur en s’adressant à Honorine, porte

aujourd’hui la chaîne de la police, après avoir porté celle du bagne!

Le garçon de bureau poussa un cri et voulut s’élancer vers de Luxeuil;

Honorine se jeta entre eux, les mains en avant.

--Laissez, Madame, dit Arthur, qui avait avancé le bras vers la

sonnette, nos gens sont là, et, grâce à leur intervention, nous pouvons

avoir des preuves plus convaincantes de ce que j’avance.

--Des preuves, répéta la femme haletante, et lesquelles, Monsieur?

--La marque qui a brûlé l’épaule de cet homme, et la carte d’espion

qu’il cache sur lui.

En prononçant ces mots il avait saisi le cordon de la sonnette; Honorine

le retint.

--N’appelez pas, Monsieur, dit-elle; ne voyez-vous pas que toute

intervention est désormais inutile!

L’élan de colère de Marc n’avait été, en effet, qu’un éclair; il venait

de s’appuyer au mur, le visage caché dans ses mains. Il y eut une courte

pause pendant laquelle les acteurs de cette scène étrange demeurèrent

immobiles. La jeune femme contemplait le garçon de bureau écrasé sous la

douleur et la honte, tandis qu’Arthur les enveloppait tous deux d’un

regard ironiquement triomphant.

--Ainsi, c’est vrai! reprit Honorine; tout est bien vrai, mon Dieu!

--Non, dit Marc, en laissant retomber ses mains; non, tout n’est point

vrai, Madame. Je ne suis venu ni pour surprendre des secrets ni pour en

profiter. Ce qui est vrai, c’est la honte de mon passé, l’infamie du

présent!... Tout le reste est un mensonge! Si je vous ai cherchée

c’était pour accomplir un devoir. Celle qui me l’avait imposé <sc>SAVAIT CE

QUE J’ÉTAIS</sc>, et cependant elle a eu confiance! Ah! si je pouvais

dire!... Mais à quoi bon;... d’un mot on m’a flétri à vos yeux;

maintenant vous ne pouvez avoir pour moi que du mépris!...

Il s’arrêta; une sueur glacée inondait son front, il pressa ses mains

sur sa poitrine comme s’il eût voulu ralentir les battements de son

cœur et un gémissement inarticulé lui échappa.

Honorine, partagée entre l’horreur et la pitié, s’était laissée tomber

sur un fauteuil.

Marc reprit machinalement son chapeau et son coffret de cuir, lui jeta

un dernier regard, puis disparut.

Cette scène laissa la jeune femme dans un état d’angoisse impossible à

peindre. La révélation faite par Arthur bouleversait toutes ses

résolutions et toutes ses espérances. Le protecteur qui se présentait à

elle au nom de sa mère et avec le signe qui devait le faire reconnaître,

était un misérable doublement déshonoré par sa révolte contre la société

et par les services qu’il lui rendait! De Luxeuil avait-il donc deviné

juste? Cette sollicitude mystérieuse n’était-elle que le calcul d’un

escroc habile? Mais comment le croire, en se rappelant tant de services

rendus, tant d’avertissements utiles? L’esprit de la jeune femme se

perdait dans mille suppositions aussitôt détruites que formées. Elle ne

pouvait ajouter foi aux coupables intentions prêtées à Marc et elle ne

pouvait lui rendre sa confiance. Cet homme restait pour elle un

inexplicable problème.

Ainsi, un nouvel élément de trouble était jeté dans cette vie déjà si

tourmentée, et à toutes les souffrances de l’âme, venaient se joindre

les anxiétés d’un esprit incertain.

De Luxeuil ne put ni les voir ni les deviner. Les renseignements obtenus

par l’entremise de M. Moreau, lui avaient réellement donné sur Marc

l’opinion qu’il avait exprimée, et il ne doutait pas que cette

conviction ne fût désormais partagée par Honorine. Il ignorait les

détails qui devaient maintenir celle-ci dans le doute et l’existence de

ce fragment d’anneau qui constatait l’espèce d’autorité déléguée par la

baronne. Aussi demeura-t-il complétement rassuré.

Trois mois s’écoulèrent ainsi. Marquier, un instant inquiet, n’avait

point tardé à se rassurer et était devenu plus assidu que jamais. Quanta

à de Luxeuil, le flot d’or que son mariage venait de lui apporter, avait

exalté sa vanité jusqu’à la folie. Après avoir satisfait ses anciens

créanciers au moyen des économies accumulées pendant la minorité

d’Honorine, il s’en était créé de nouveaux. La facilité de l’emprunt lui

était une _sensation_ trop récente pour qu’il n’en abusât pas. Tout l’or

qu’il se procura ainsi lui sembla, non pas retranché, mais ajouté à sa

fortune; sa signature battait monnaie; il crut que ce don lui était

acquis à jamais et voulut surpasser, en prodigalité, tous les princes de

la fashion.

Il y eut une telle fougue dans ce premier élan d’extravagances que tout

ce qu’il pouvait prendre des biens d’Honorine fut engagé au bout de

quelques mois et qu’il se trouva ramené aux expédients.

Mais la royauté qu’il venait d’acquérir dans le monde élégant,

chatouillait trop doucement sa vanité pour qu’il y renonçât si tôt et

sans lutte. L’idée de déchoir d’ailleurs lui causait une sorte de rage.

Il devinait d’avance les railleries de ceux qu’il avait écrasés par son

luxe, l’insultante pitié des indifférents et le mépris de cette foule

qui blâme ou approuve toujours selon l’événement. Aussi jura-t-il de

prolonger autant qu’il lui serait possible et par tous les moyens,

l’opulence apparente dans laquelle il avait placé son honneur.

Marquier était pour cela indispensable. Outre les avances qu’il lui

avait déjà faites, il connaissait mille moyens de forcer les créanciers

à des transactions, de procurer des signatures d’endosseurs fictifs,

d’échapper à l’accomplissement de conventions gênantes. L’expérience lui

avait appris à connaître tous ces guets-apens autorisés par la loi, qui

font de ce que l’on appelle les _affaires_, une sorte de piraterie

pacifique exercée par autorité des tribunaux de commerce et par

ministère d’huissier.

Le banquier tenait ainsi de Luxeuil lié à lui par le plus indestructible

de tous les liens, la nécessité! celui-ci continuait bien à se montrer

railleur et dédaigneux, mais sous cette impertinence affectée se cachait

la dépendance réelle; c’était l’orgueil du grand seigneur avec

l’intendant qu’il peut maltraiter de paroles, mais auquel il obéit parce

que de lui dépend sa ruine. Marquier comprit fort bien ses avantages et

tâcha d’en profiter. Rassuré du côté d’Arthur, qui avait trop besoin de

lui pour s’effaroucher de ses assiduités auprès d’Honorine, il avait

fini par admettre, en riant, ses suppositions et par se proclamer le

cavalier servant de madame de Luxeuil.

Ce titre, qui n’avait d’abord excité que la raillerie, prit

insensiblement un caractère plus sérieux. On se dit, qu’après tout,

l’isolement dans lequel vivait Honorine rendait le succès de Marquier

possible; on cita des exemples de liaisons non moins bizarres. On

apporta en preuve l’intimité persistante du banquier; enfin, ce qui

n’avait été, dans le principe, qu’une moquerie contre ce dernier,

devint, à la longue, une condamnation contre madame de Luxeuil.

Elle continua à l’ignorer et à recevoir, presque sans y prendre garde,

les visites de Marquier. Sa froide réserve avait même, jusqu’alors,

empêché celui-ci de s’expliquer. Enfin, enhardi par les félicitations de

tous ses amis, qui le supposaient arrivé au but, il se persuada que sa

modestie lui faisait illusion et qu’il était plus avancé dans les

bonnes grâces d’Honorine qu’il ne l’avait pensé lui-même. Il s’accusa

de lenteur, de timidité, et se décida à se déclarer sans plus de

retards.

L’embarras d’un aveu fait de vive voix et la crainte de ne pouvoir

trouver, avant longtemps, une occasion favorable, le décida à écrire. Il

fit donc appel aux souvenirs qu’avaient pu lui laisser les romances de

M. Bétourné ou les opéras de M. Planard, composa, après plusieurs

essais, une lettre qui lui parut réunir toutes les qualités du genre, et

résolut de la faire parvenir à la première occasion et sans

intermédiaire.

Sur ces entrefaites, Honorine reçut la carte de Marcel de Gausson, qui

venait d’arriver à Paris.

V

Deux amants.

De Gausson se présenta à l’hôtel d’Honorine, dès le lendemain de son

arrivée, à l’heure où elle recevait. Il trouva au salon madame de Biézi,

de Cillart, le vicomte de Rossac et quelques autres.

Tant de témoins rendirent le premier abord contraint; mais quand la

marquise fut partie, les visiteurs passèrent, l’un après l’autre, dans

le salon voisin, et de Gausson resta seul avec la jeune femme.

La joie que tous deux éprouvaient à se revoir, était mêlée d’un

sentiment d’amertume qui les empêcha d’abord de profiter de leur

rapprochement. Le regard de Marcel, empreint d’une tristesse pensive,

resta quelque temps comme oublié sur Honorine, tandis que celle-ci,

muette et oppressée, agitait d’une main distraite le gland du coussin

sur lequel elle était appuyée. Enfin, de Gausson chercha à excuser son

silence par l’émotion d’une première entrevue, après cette séparation.

Honorine répondit en se plaignant de n’avoir reçu aucune nouvelle

pendant une si longue absence, et la conversation une fois engagée

continua de plus en plus libre et expansive.

Cependant il était aisé de voir que Marcel s’était imposé une réserve

sévère sur tout ce qui pourrait la ramener au passé. Chaque fois, que

par une tendance naturelle, l’entretien menaçait d’y revenir, il s’en

détournait avec effort, comme s’il eût craint de glisser trop loin sur

cette pente des souvenirs.

Mais, tout en se défendant de ce qui eût pu paraître une allusion à des

espérances mortes sans retour, il laissait, malgré lui, le secret de son

âme s’échapper sous toutes les formes et par tous les côtés. Il parla

longuement de la retraite où il avait passé ces mois d’absence, de ses

occupations, de ses lectures, de ses rêveries, et, chaque détail

dévoilait, à son insu, l’inguérissable tristesse dont il était atteint.

Honorine raconta également, non les faits survenus depuis leur

séparation, mais ses regrets du passé, ses dégoûts du présent et de

l’avenir.

Ainsi, sans y prendre garde, sans le vouloir, tous deux se révélaient le

besoin qu’ils avaient l’un de l’autre: la plainte leur était douce par

cela seul qu’elle leur était commune; à défaut de bonheur, ils

échangeaient leur désespoir. En passant l’un près de l’autre, ils ne

pouvaient se dire, comme les disciples de Rancé, que:--frère, il faut

mourir; mais c’était du moins se parler!

Une heure entière se passa dans cet épanchement affligé qui a tant de

charme pour les cœurs endoloris. En se plaignant ensemble, tous deux

sentaient leur chagrin décroître, comme une eau dormante à laquelle on

donne une issue; ils s’animaient insensiblement à la joie de se

rencontrer dans les mêmes émotions, de se sentir les mêmes aspirations.

En vain le sort les avait séparés, ils restaient unis de désirs, mariés

par l’âme! déjà leur accent était plus rapide, leurs regards plus

brillants, leurs gestes plus animés, le sourire épanouissait leurs

visages éclairés l’un par l’autre; ils avaient oublié un instant tout le

reste pour jouir du bonheur de se trouver ensemble, de se voir et de

s’entendre.

L’entrée de Marquier les arracha à cet enivrement.

A la vue de Marcel le banquier s’avança d’un air empressé.

--Vous à Paris, monsieur de Gausson! s’écria-t-il; aviez-vous donc été

averti du malheur qui menaçait Bouvard?

--Depuis deux jours seulement, répliqua Marcel.

--Et... vous vous trouvez intéressé à sa faillite? reprit le banquier

avec précaution.

--J’avais chez lui à peu près tout ce que je possède, répliqua de

Gausson simplement.

Honorine se retourna.

--Que dites-vous? s’écria-t-elle, votre fortune était entre les mains de

M. Bouvard?

--Qui ne donnera que dix pour cent! ajouta Marquier.

--Mais c’est votre ruine alors, interrompit la jeune femme saisie.

--Je le crains, Madame, dit Marcel avec tranquillité.

Elle le regarda, puis joignit les mains.

--Et j’ignorais tout! reprit-elle; vous ne m’aviez rien dit?...

--A quoi bon vous attrister, répliqua de Gausson en souriant doucement;

le malheur était irréparable; fallait-il donc perdre en explications

financières le peu d’instants que j’avais à passer ici? Je dois

l’avouer, d’ailleurs, en vous revoyant, Madame, j’ai oublié la cause de

mon retour à Paris, et je n’ai songé qu’à la joie de me retrouver près

de vous.

--Diable! c’est pousser la galanterie jusqu’au sublime! fit observer

Marquier avec son sourire discordant; oublier que l’on perd cent mille

écus!

--Et il n’y a rien à faire? demanda Honorine en s’adressant à Marcel.

--Je pars demain pour Lyon afin de savoir ce qui peut être sauvé, reprit

de Gausson; mais j’ai peu d’espoir.

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 2 / 27 段