Éblouie par la lumière et étourdie par l’air libre, celle-ci

COLLECTION MICHEL LÉVY

ŒUVRES COMPLÈTES

D’ÉMILE SOUVESTRE

=Format grand in-18=

AU BORD DU LAC 1 vol.

AU COIN DU FEU 1 --

CHRONIQUES DE LA MER 1 --

CONFESSIONS D’UN OUVRIER 1 --

DANS LA PRAIRIE 1 --

EN QUARANTAINE 1 --

HISTOIRES D’AUTREFOIS 1 --

LE FOYER BRETON 2 --

LES CLAIRIÈRES 1 --

LES DERNIERS BRETONS 2 --

LES DERNIERS PAYSANS 1 --

DEUX MISÈRES 1 --

CONTES ET NOUVELLES 1 --

PENDANT LA MOISSON 1 --

SCÈNES DE LA CHOUANNERIE 1 --

SCÈNES DE LA VIE INTIME 1 --

SOUS LES FILETS 1 --

SOUS LA TONNELLE 1 --

UN PHILOSOPHE SOUS LES TOITS 1 --

EN FAMILLE 1 --

RÉCITS ET SOUVENIRS 1 --

SUR LA PELOUSE 1 --

LES SOIRÉES DE MEUDON 1 --

SOUVENIRS D’UN VIEILLARD 1 --

SCÈNES ET RÉCITS DES ALPES 1 --

LA GOUTTE D’EAU 1 --

LES RÉPROUVÉS-ET LES ÉLUS 2 --

LES PÉCHÉS DE JEUNESSE 1 --

LES ANGES DU FOYER 1 --

RICHE ET PAUVRE 1 --

L’ÉCHELLE DE FEMMES 1 --

PIERRE ET JEAN 1 --

LES DRAMES PARISIENS 1 --

DEUX MISÈRES 1 --

POISSY.--Typographie ARBIEU.

* * * * *

LES RÉPROUVÉS

ET

LES ÉLUS

PAR

ÉMILE SOUVESTRE

--DEUXIÈME SERIE--

[Illustration]

PARIS

MICHEL LEVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS

1859

Reproduction et traduction réservées.

LES

RÉPROUVÉS

ET

LES ÉLUS

I

Une maîtresse.

En quittant Marc pour se rendre chez la baronne de Luxeuil, le duc avait

promis de faire connaître au garçon de bureau, avant le soir, le

résultat de sa démarche; mais le jour s’écoula sans qu’il reparût.

L’attente et l’inquiétude redoublèrent la fièvre du blessé. Vers le soir

ses idées commencèrent à se troubler; il prenait l’infirmier tantôt pour

le duc, tantôt pour Arthur de Luxeuil, et lui adressait mille questions

sans suite sur le mariage, sur les créanciers, sur Clotilde.

Françoise vint le soir; il ne la reconnut pas, et l’interne, qui

veillait au service de la salle, déclara à la jeune fille que son état

laissait peu d’espoir.

Celle-ci retourna à la rue des Morts le cœur serré.

Elle trouva Brousmiche étonné de l’absence de M. de Saint-Alofe. Il

l’avait vu ressortir, après sa visite au garçon de bureau, dans le

costume élégamment suranné dont nous avons parlé, mais sans savoir où il

se rendait. La fleuriste l’ignorait également et passa la nuit dans une

véritable inquiétude, le lendemain elle courut à l’hôpital, dans

l’espoir d’obtenir quelques renseignements du blessé; son délire était

toujours le même; après d’inutiles tentatives, elle revint à la hâte et

apprit que le duc n’était point rentré.

Déjà troublé par les étranges incidents qui s’étaient succédé depuis

trois jours, Françoise sentit ses inquiétudes grandir. Après

l’assassinat de Marc tout lui paraissait possible; l’absence de M. de

Saint-Alofe devait être l’annonce d’un nouveau malheur.

S’exaltant de plus en plus dans ces pressentiments funestes, elle ne

tarda pas à les étendre davantage. Le billet écrit à Charles, il y avait

quatre jours, sur la demande du voyageur de l’hôtel des Etrangers, était

resté sans réponse, et ce silence semblait d’autant plus inexplicable

que la lettre était plus pressante. Charles n’avait annoncé aucun projet

d’absence: à défaut de temps pour venir il pouvait écrire; le prétendu

conseiller se serait-il présenté à lui sans l’entremise de Françoise?

l’aurait-il attiré dans quelque rendez-vous?... La pensée de la jeune

fille n’osa aller plus loin; mais prise d’une terreur subite elle remit

à la hâte son bonnet, son tartan et courut au numéro 12 de la rue

d’Enghien.

C’était là que se trouvait le domicile _avoué_ du prétendu commis.

Fidèle à ses idées d’économie, Marquier y avait loué, au quatrième, un

appartement de cent écus, qui lui tenait lieu de petite maison et où il

recevait, outre ses correspondances galantes, celles de quelques

entremetteurs d’affaires subalternes dont il se servait pour certaines

opérations usuraires également bonnes à faire et à cacher.

Nous avons déjà vu comment la crainte de nuire à la bonne réputation du

commis avait, jusqu’alors, empêché Françoise d’y venir; la violence de

ses angoisses avait pu seule la décider à une démarche qu’elle eût

elle-même condamnée en toute autre occasion; car dans son humble

dévouement, la grisette avait accepté que son amour pût être pour

Charles un embarras ou une honte et que la réputation à sauver ne fût

pas la sienne mais celle de son amant.

Voulant prévenir tous les soupçons, elle se présenta un carton à la

main, comme une fille de comptoir qui apporte une commande.

La portière était absente et la loge gardée par une petite fille de huit

ans, occupée à feuilleter un journal illustré qu’elle avait adroitement

dégagé de sa bande.

Françoise entr’ouvrit la porte et demanda M. Charles.

--Escalier B, quatrième au-dessus de l’entresol, porte à gauche,

répondit la petite fille machinalement.

--Alors il est chez lui? dit la grisette joyeuse.

--Non, répliqua l’enfant, en continuant à regarder les gravures.

--Il est sorti?

--Oui, Mademoiselle.

--Et quand reviendra-t-il?

--Je ne sais pas.

Françoise, qui avait eu un moment d’espoir, laissa échapper un geste de

désappointement.

--C’est peut-être quelque chose qu’on peut lui dire? demanda la petite

fille, qui savait par cœur le vocabulaire obligé de la loge.

--Je voulais lui parler à lui-même, reprit Françoise; et vous êtes bien

sûre qu’il n’est pas chez lui?

--Bien sûre, voilà sa clef et ses lettres.

La grisette tourna les yeux vers l’endroit indiqué par la petite fille

et reconnut, sur une des adresses, sa propre écriture.

--Mon, billet! s’écria-t-elle; il ne l’a point encore reçu?... mais il

n’est donc pas rentré depuis quatre jours?

--Depuis que la voiture l’a emmené, dit l’enfant.

--Une voiture?

--Oui, il a dit à maman d’aller lui chercher un fiacre, parce qu’il

était pressé... que quelqu’un l’attendait.

--Et depuis?

--Depuis il n’est pas revenu.

Françoise se sentit frissonner: tout ce que lui apprenait l’enfant

confirmait ses appréhensions. Charles avait pu être attiré dans un

piége; il y avait succombé peut-être... Cette pensée lui fit froid

jusqu’au cœur.

--Et voilà quatre jours que vous n’avez eu aucune nouvelle de lui?

demanda-t-elle à la petite fille.

--Oui, répondit l’enfant, mais il est venu des lettres écrites à l’encre

bleue.

--Comment?

--Oh! il en arrive souvent, et comme celles-là sont des lettres

d’affaires, M. Charles veut qu’on les lui adresse en son absence à un

autre endroit.

--Où cela?

--Je ne sais pas bien, mais il a mis l’adresse ici, dit l’enfant en

ouvrant le registre de la loge.

Françoise se pencha, et reconnut ces mots écrits de la main de Charles:

«Aristide Marquier, rue du Mont-Blanc, 7.»

Sa résolution fut aussitôt prise; elle dit adieu à l’enfant, et courut à

l’adresse indiquée.

Cette fois, l’émotion lui avait ôté toute prudence. Sans autre pensée

que de connaître le sort de Charles, elle demanda à parler à M. Aristide

Marquier.

Mais ce jour-là, le banquier s’était précisément mis en frais pour

célébrer le mariage d’Arthur, et avait réuni à déjeuner Dovrinski, de

Cillart et une partie des convives que nous avons déjà vus au souper de

Clotilde. On quittait la table; le groom avait apporté les cigares avec

le _brasero_, et les invités, échauffés par le champagne, venaient de

passer sur le balcon, lorsque la jeune fille se présenta.

Éconduite d’abord, elle insista, pria, supplia, suivit le valet qui

l’avait congédiée, arriva avec lui au premier salon et y renouvelait

ses supplications, lorsque la voix du banquier se fit entendre dans la

pièce voisine.

Françoise, saisie, s’arrêta court, et prêta l’oreille: la voix

s’approchait, elle devenait plus distincte; elle finit par éclater,

mêlée de rires et d’exclamations; enfin Marquier entra avec de Cillart,

qu’il tenait par le bras.

Françoise ne pensa d’abord qu’au bonheur de le revoir, et se précipita

vers lui, avec un cri de joie; le banquier y répondit par un cri

d’épouvante. Les noms de Charles et de Françoise, répétés presque en

même temps, avec une expression opposée, se confondirent, tandis que la

grisette, hors d’elle, et profitant de la première stupeur de Marquier,

se jetait dans ses bras.

Celui-ci se dégagea vivement.

--Eh bien! que fais-tu... que faites-vous... balbutia-t-il honteux et

courroucé.

Dans ce moment, les convives qui avaient entendu les deux cris se

montrèrent, et Françoise recula confuse.

--Qu’y a-t-il donc? demanda Arthur étonné de la présence d’une femme

portant le costume d’ouvrière?

--Venez, venez! s’écria de Cillart en riant, nous avons spectacle après

le café. Une scène de sentiment jouée à deux.

--Comment cela?

--Ne voyez-vous pas? Mademoiselle vous représente une des conquêtes du

banquier.

--Du tout, interrompit Marquier; Messieurs... je vous assure... qu’il y

a erreur!

--Laissez donc, reprit l’ancien garde-du-corps, vous l’avez tutoyée...

regardez, d’ailleurs, comme elle a rougi.

--Ah! diable! elle rougit, fit observer de Rovoy, en lorgnant Françoise,

c’est une spécialité précieuse.

--Et pas chère! acheva Arthur, qui jeta un regard ironique sur le

costume de la fleuriste.

--L’apparence est, en effet, modeste, dit le vicomte de Rossac, mais

c’est peut-être un déguisement.

--Au fait, le banquiers toujours affecté la discrétion.

--Il faut qu’il s’explique.

--C’est cela; fermez les portes, que personne ne puisse sortir.

--Allons, Marquier, mon cher, une confession générale.

--Messieurs! messieurs... bégaya le petit homme, qui, dans sa confusion,

avait accueilli la supposition ironique du vicomte comme une chance de

salut, je ne puis vous dire... l’honneur... la délicatesse... ne

permettez point... de grâce, ne retenez pas madame... Ouvrez la porte,

Dovrinski, ouvrez, je vous en prie.

Le Polonais, demeuré étranger à tout ce qui avait précédé, ouvrit et se

rangea pour laisser passage à la jeune ouvrière; mais celle-ci n’en

profita point. Au milieu du trouble qui, dans le premier instant, ne lui

avait permis de rien voir ni de rien entendre, le nom de Marquier, donné

à Charles, venait de la frapper. Elle releva la tête, croyant avoir mal

entendu.

De Cillart profita de ce retard pour fermer la porte.

--Un moment! s’écria-t-il, nous vivons sous un gouvernement

constitutionnel où le roi lui-même doit céder au vœu de la majorité.

Or, ici, la majorité demande des éclaircissements. Je somme donc

l’honorable amphitryon de répondre à mon interpellation.

--Et nous lui promettons d’être discret, ajouta Arthur.

--Oui, achevèrent toutes les voix, la parole est à Marquier.

--Marquier! répéta Françoise saisie, c’est le nom du maître... de la

maison... et non celui de M. Charles.

--Qu’est-ce que M. Charles? demanda de Cillart étonné.

--Assez, Messieurs, interrompit le banquier d’un accent qu’il s’efforça

de rendre impérieux; je ne souffrirai pas une plus longue

explication!...

--Pardieu! c’est inutile! s’écria Arthur, tout est deviné maintenant,

mon cher. De Rossac s’est seulement trompé pour le déguisement; il était

de votre côté; c’est un moyen emprunté au _Gamin de Paris_.

--Je ne comprends pas.

--C’est pourtant clair; vous vous êtes présenté sous le nom modeste de

M. Charles; vous vous serez donné pour artiste, étudiant en médecine ou

clerc d’avoué, et c’est seulement aujourd’hui que l’innocente victime

vient de reconnaître dans son séducteur le capitaliste Aristide

Marquier.

Le banquier qui avait passé par toutes les expressions de l’embarras et

de l’impatience demeura étourdi. Arthur lui mit la main sur l’épaule.

--Je comprends maintenant votre discrétion, mon cher, dit-il en riant,

vous jouez le rôle de Jupiter auprès d’Alcmène... Seulement j’ai peine à

m’expliquer la douleur de la princesse, en découvrant que son amant est

un Dieu.

--Eh bien! vous oubliez donc le _Gamin de Paris_, que vous citiez tout à

l’heure, reprit de Cillart. En cachant sa position, l’amant a pu donner

des espérances... Il y a eu peut-être promesse de mariage.

--Du tout, s’écria Marquier, arraché à sa torpeur par ce dernier mot...

--Alors c’est une passion libre, fit observer M. de Rovoy.

--Et surtout désintéressée, ajouta Arthur, qui jeta de nouveau un regard

sur le petit bonnet de tulle et sur le tartan de coton de la jeune

ouvrière. Le banquier nous parlait toujours de son horreur pour les

liaisons dispendieuses; il est aisé de voir qu’il met ses principes en

pratique.

Un rire général s’éleva, et tous les yeux s’arrêtèrent sur Marquier. De

toutes les accusations honteuses à subir, celle d’avarice était, en

effet, la seule qui pût exciter le mépris de ces hommes qui avaient

toujours mis leur générosité à ne point économiser sur les vices. Aussi

le banquier voulut-il protester.

--Ne le croyez pas, s’écria-t-il, c’est une plaisanterie... Il ne s’agit

point ici d’une liaison... mais d’une rencontre... d’un caprice.

Françoise fit un mouvement.

--Un caprice! balbutia-t-elle en joignant les mains avec désespoir;

quand nous nous connaissons depuis près de trois années... quand l’autre

jour encore vous me promettiez de songer à l’avenir de notre enfant!

--Un enfant! s’écria Arthur; il y a un petit Marquier! Ah! messieurs,

ceci manquait! nous voilà tombés du _Gamin de Paris_ dans _Boquillon_.

Les éclats de rire redoublèrent, tous les convives entourèrent le

banquier avec un empressement grotesque, en lui demandant le nom de

l’enfant, son âge, la couleur de ses cheveux et s’il ressemblait à son

père. Marquier, pâle de colère, lança à Françoise un regard haineux.

Cette dernière révélation mettait le comble aux humiliants embarras que

lui avait attirés coup sur coup l’imprudente visite de la jeune

ouvrière; elle venait de fournir à de Luxeuil et à ses amis un thème

inépuisable de railleries; il était à jamais ridicule, c’est-à-dire

presque déshonoré. Cette pensée alluma en lui une sorte de rage.

--Elle est folle, s’écria-t-il avec emportement, je ne sais ce qu’elle

veut dire.

--La chose est pourtant facile à comprendre, objecta de Cillart; elle a

un fils auquel il faut un père.

--Et elle vous a choisi pour cela, continua Arthur.

--Mais moi, je refuse, interrompit le banquier.

--Quoi! cet enfant?

--Ne m’est rien. Au diable la mère et le fils!

Françoise avait poussé une exclamation de surprise douloureuse à chacune

des premières réponses de Marquier; mais, à cette dernière malédiction

prononcée sur elle et sur son enfant, elle resta la tête dressée, les

yeux ouverts, les bras pendants, muette et comme pétrifiée. On eût dit

que le coup qui l’avait frappée venait de produire en elle une secousse

intérieure qui avait arrêté le mouvement de la sensation et de la

pensée. Quelques interjections étouffées s’échappaient de ses lèvres

entr’ouvertes; mais sans signification et sans suite, ses regards fixes

n’exprimaient qu’une sorte de stupéfaction égarée; un voile de marbre

semblait envelopper tout son être et y tenir la vie enchaînée.

Malgré leur légèreté railleuse, les convives du banquier furent frappés

de cette immobilité; les rires s’éteignirent, et le cercle qui entourait

la jeune femme s’élargit.

Marquier en profita pour passer dans une pièce voisine.

Françoise le vit s’éloigner sans prononcer un mot, sans faire un geste;

mais quand il eut disparu, elle reprit le carton qu’elle avait posé près

d’elle, traversa le salon, l’antichambre, ouvrit la porte et gagna la

rue.

Elle ne se sentait pas marcher, elle ne voyait rien; une douleur

horrible mais confuse l’avertissait seule de son existence; raison,

mémoire, volonté, tout dormait en elle. Conduite par une sorte

d’instinct machinal, qui avait seul survécu, elle allait sans savoir où,

sans y songer. Ce n’était plus un être vivant, mais un être qui se

souvenait d’avoir vécu.

Cependant, cette inspiration née de l’habitude la conduisit à la rue des

Morts; elle reconnut la maison, entra à la loge et demanda la clef.

M. Brousmiche saisi de la voir si pâle, lui demanda s’il lui était

arrivé quelque chose, elle ne l’entendit pas, prit sa clef et monta à sa

chambre.

Le petit bossu, inquiet, profita du premier moment de liberté qu’il put

saisir pour la rejoindre; il la trouva prête à monter aux mansardes

avec la tasse de lait, le petit pain et la cuiller d’argent.

--Que portez-vous là, madame Charles? demanda-t-il étonné.

--Ne voyez-vous pas? dit-elle d’un accent bref; c’est le déjeuner de M.

Michel.

--Mais il n’est plus ici! s’écria le bossu stupéfait.

--Il n’est plus ici, répéta madame Charles, sans avoir l’air de

comprendre.

--Avez-vous donc oublié que vous étiez sortie pour vous informer de lui?

La jeune femme demeura immobile, en murmurant:

--Ah! c’était... pour cela!...

Le portier la regarda avec inquiétude.

--Sûrement vous avez appris quelque mauvaise nouvelle, madame Charles,

s’écria-t-il, vous êtes toute... je ne sais comment dire ça... mais on

dirait que vous n’entendez pas.

Françoise posa la tasse qu’elle tenait, s’assit et porta la main à son

front.

--Oui, dit-elle, j’ai mal...

--Où cela?

--Je ne sais pas... mais je voudrais dormir....

En prononçant ces derniers mots d’une voix alourdie, la jeune fille

commençait à dégrafer sa robe, comme si elle eût été seule.

--Couchez-vous, dit le bossu qui gagna la porte; je reviendrai savoir

comment vous vous trouvez. Vous n’auriez pas besoin de quelque chose?

--Non, murmura Françoise, dont les yeux se fermaient, je voudrais

seulement... ne plus sentir... rien... Ce jour... fait mal!

Le bossu ferma avec soin les rideaux, et se retira.

II

Une mère.

Lorsqu’il revint une demi-heure après, Françoise était tombée dans une

somnolence entrecoupée de plaintes sourdes; elle n’ouvrit point les yeux

à son approche et répondit à peine à ses questions.

Cet état s’aggrava encore pendant les heures qui suivirent. Brousmiche

avait fait avertir la femme de ménage du pharmacien qui avait été

garde-malade, et dont l’expérience lui inspirait une grande confiance.

Celle-ci examina Françoise, lui proposa tour à tour du café, de la pâte

de guimauve, une rôtie au vin, et, sur le refus de la jeune femme,

déclara que son état réclamait les soins du médecin.

Il fallut courir trois heures avant d’en trouver un; car Paris est la

ville du monde où il y a, en même temps, le plus de médecins qui

manquent de malades, et de malades qui manquent de médecins. Enfin, vers

le soir, il en arriva un qui déclara que madame Charles était atteinte

d’une congestion cérébrale, dont il décrivit en termes scientifiques les

caractères et les dangers. A chaque mot incompréhensible, Brousmiche

levait les yeux au ciel, comme si on lui eût enlevé une espérance,

tandis que l’ex-garde-malade faisait un signe de tête pour saluer

d’anciennes connaissances.

Après cette petite leçon de clinique, réclame obligée par laquelle le

médecin constate sa science aux yeux des ignorants, vinrent les

prescriptions données en langage plus humain, et que le portier promit

de suivre scrupuleusement.

Mais, malgré ses soins et l’appropriation du traitement, le mal ne

parut point céder. L’état de Françoise, sans devenir plus grave, resta

aussi inquiétant. Le médecin s’efforça en vain de déterminer quelque

crise décisive, il ne put arracher les puissances vitales à leur

engourdissement. On eût dit que la mort et la vie se sachant de force

égale campaient vis-à-vis l’une de l’autre, comme deux ennemies qui

n’osent risquer une bataille.

Cette espèce d’attente se prolongea plusieurs jours; enfin, pourtant,

les symptômes les plus fâcheux disparurent, mais sans que Françoise

retrouvât l’activité de ses perceptions. A la torpeur de la maladie,

succéda un anéantissement que rien ne put surmonter. Toute l’énergie de

cette vigoureuse nature avait été sourdement usée par ce combat de

quelques jours; elle demeura vaincue, épuisée et n’ayant plus que les

apparences de la vie.

Les jours, les semaines s’écoulèrent sans rien changer à la situation de

Françoise. Guérie en apparence, elle demeurait ensevelie dans sa

langueur indifférente: n’entendant jamais qu’après plusieurs appels,

répondant par monosyllabes, elle restait des heures entières dans la

position qu’on lui avait donnée, les mains à plat sur ses genoux, les

yeux fixes devant elle, la respiration courte, mais égale. Brousmiche

montait vingt fois par jour à la chambre de la convalescente, et

redescendait chaque fois, le cœur serré.

--Tout est fini, mam’Berton, disait-il à la femme de ménage du

pharmacien; mieux vaudrait qu’elle fût enterrée que de vivre ainsi comme

une morte.

--Faudrait essayer la _jarlatine_, répliquait madame Berton, qui

répétait l’avis du pharmacien; ça se compose avec des os de morts, ça se

prend en bain et ça fait l’effet d’un grand bouillon qui restaure tout

l’individu.

Mais le bossu secouait la tête.

--J’ai bien peur que tous les remèdes n’y fassent rien, mam’Berton,

reprenait-il tristement; on dirait, voyez-vous, que la pauvre femme vit

encore sans s’en apercevoir, et que son âme est déjà partie.

A ces mots, l’ex-garde-malade, que ses relations avec les hommes de la

science avaient rendue esprit fort, haussait les épaules en répliquant:

--Dites donc pas de ces bêtises-là, monsieur Brousmiche; l’âme, c’est un

préjugé des gens sans éducation.

Et elle revenait à la gélatine indiquée par le pharmacien, qui en

vendait.

Mais la crise dont on désespérait devait venir d’ailleurs, et par un

moyen inattendu.

En ne voyant plus M. Charles reparaître, le bossu comprit sans peine

qu’une rupture avait eu lieu entre les deux amants le jour où la jeune

femme était rentrée dans cet état d’égarement qui l’avait si vivement

alarmé: il avait donc évité avec soin tout ce qui eût pu la ramener à

ces douloureux souvenirs et il s’était même étudié à ne plus l’appeler

que mademoiselle Françoise. Aussi éprouva-t-il un véritable embarras en

recevant une lettre timbrée du village où son petit se trouvait en

nourrice. Rappeler son enfant à la malade, c’était lui rappeler en même

temps l’abandon du père et la séparation qui l’avait déjà si cruellement

éprouvée; il hésita longtemps et ne se décida enfin que sur

l’observation de madame Berton qu’il fallait bien ouvrir une lettre dont

on avait payé le port.

Il monta donc chez Françoise qu’il trouva assise dans un grand fauteuil

de jonc, acheté autrefois pour Charles.

La chambre de la jeune femme avait complètement changé d’aspect depuis

sa maladie. A la propreté amoureuse et arrangée qui en faisait la

principale élégance, avait succédé le désordre. Des tasses, des potions,

des bouilloires étaient parsemées sur les meubles tachés; les plis des

rideaux fermés, étaient couverts de poussière, les araignées avaient

tendu leurs toiles dans tous les coins du plafond, et deux petites

caisses de fleurs posées dans l’embrasure de la fenêtre, étaient encore

garnies de plants de bruyère blanche, desséchés faute d’air et de soins;

on eût dit une de ces chambres abandonnées à la hâte par suite de départ

ou de mort.

Françoise elle-même complétait, pour ainsi dire, cet aspect désolé. A la

voir assise dans le coin le plus obscur, immobile, muette et pâle, on

eût pu la prendre, au premier coup d’œil, pour un de ces cadavres

auxquels la folle science des embaumeurs prétend conserver une

mensongère apparence de vie en éternisant une réalité apparente de mort.

Brousmiche s’approcha d’elle et s’informa de sa santé.

Françoise tourna lentement les yeux de son côté, fit un mouvement de

tête qui semblait dire: bien, et rentra dans son immobilité.

Il lui demanda si elle ne voulait point essayer ses forces en faisant le

tour de sa chambre; elle fit un signe négatif.

--Laissez-moi vous pousser au moins près de la fenêtre, mam’selle

Françoise, reprit le bossu, qui ne pouvait s’habituer à cette torpeur;

il fait aujourd’hui un soleil à faire rire les morts; ça vous ranimera.

Françoise ne répondit pas, et Brousmiche, regardant son silence comme un

consentement, alla tirer les rideaux, ouvrit la fenêtre et y traîna le

fauteuil sur lequel la jeune femme était assise.

Éblouie par la lumière et étourdie par l’air libre, celle-ci poussa

d’abord un léger cri; elle baissa les paupières, aspira avec effort, et

porta les deux mains à son front comme si elle eût éprouvé une sensation

trop forte; mais insensiblement ses yeux s’accoutumèrent au jour, son

oppression se calma, une légère teinte rosée monta à ses joues

amaigries; elle releva lentement la tête et se pencha vers la rue.

Un soleil d’avril, clair et joyeux, glissait sur les toits voisins, en

faisant étinceler les vitrages. On entendait les gazouillements des

oiseaux qui se poursuivaient le long des corniches. De petites colonnes

de fumée blanche et ténue s’épanouissaient au-dessus des cheminées et

allaient se perdre dans le bleu grisâtre du ciel. Un vent frais

apportait les senteurs des giroflées exposées sur les fenêtres des

mansardes et les bruits de la rue arrivaient jusqu’à la malade avec

leurs mille nuances. Françoise parut en ressentir l’influence.

L’invincible réseau de glace qui tenait ses membres captifs se fondit,

une tiède moiteur détendit ses muscles roidis, ses bras s’avancèrent

vers la fenêtre, ses pieds s’appuyèrent au plancher, un long

frémissement entr’ouvrit ses lèvres; ses prunelles dilatées se

resserrèrent et reprirent leur mobilité; elle regarda au dehors, puis se

regardant elle-même, elle referma sa robe dégrafée, redressa le petit

châle qui couvrait ses épaules, déroula ses cheveux, les tordit avec un

geste de femme inimitable et charmant, et les releva en arrière sous son

peigne de corne ouvrée.

Le bossu contemplait cette espèce de résurrection avec un étonnement

ravi.

--J’en étais bien sûr que le soleil vous aurait fait du bien,

s’écria-t-il; voilà que vous vous ranimez à vue d’œil.

--Oui, dit la jeune femme, dont la voix était aussi faible, mais plus

assouplie; je sens l’air... qui me coule dans les veines... Je vois,

j’entends mieux... Il me semble... que je me réveille.

--Et vous ne vous trompez pas, chère demoiselle Françoise, reprit

Brousmiche; vous vous réveillez, ou plutôt vous ressuscitez; car ce

n’est pas vivre que d’être comme la maladie vous avait laissée. Mais il

n’y a plus de danger; vous voilà partie: avec du repos et des consommés,

ça va rouler tout seul maintenant... Ah! Dieu!... Je ne sais pas

pourquoi, mais j’ai eu tant peur... que de vous voir... hors

d’affaire... ça me laisse... ça me rend... c’est pourtant bien bête... à

mon âge...

Et le petit bossu s’arrêta pour essuyer de grosses larmes qui roulaient

sur ses joues, pendant que le rire était sur ses lèvres.

Françoise, encore trop faible pour comprendre toute la générosité de

cette émotion, se contenta de répéter:

--Bon monsieur Brousmiche!

--C’est plus fort que moi, reprit le portier en se mouchant pour

combattre son attendrissement; je m’attache à mes locataires comme s’ils

étaient de ma famille. Après ça, vous me direz que c’est tout naturel.

Quand on voit quelqu’un tous les jours, qu’on cause avec lui, qu’on lui

rend de petits services... il finit par vous devenir nécessaire.. aussi,

je n’aurais pu me consoler s’il vous était arrivé un malheur... surtout

après la perte de ce cher monsieur Michel.

Ce nom parut réveiller la mémoire de Françoise.

--La perte! répéta-t-elle lentement..... Ah! oui, je me souviens... il

avait disparu, et vous n’avez point eu de nouvelles?

--Aucune.

--Il y a longtemps, n’est-ce pas?

--Bientôt deux mois.

Françoise baissa la tête et redevint silencieuse; mais, à la contraction

de ses sourcils et de ses lèvres fermées, il était aisé de voir qu’elle

faisait effort pour ressaisir les fils rompus de ses souvenirs. Par

instants un éclair illuminait ses traits, puis un nuage le faisait

disparaître; c’était une lutte acharnée entre la volonté renaissante et

la mémoire encore endormie. Celle-ci finit pourtant par se ranimer

insensiblement. Des mots entrecoupés s’échappaient des lèvres de la

jeune femme, comme si elle eût voulu aider par le son à ses souvenirs.

Mais, tout à coup, un nom machinalement ramené par l’habitude, celui de

Charles, la fit tressaillir. Ce nom était la clef magique devant

laquelle devait se rouvrir le passé. Subitement assaillie par tous ses

souvenirs, elle se redressa: ses mains se pressèrent sur sa poitrine,

puis sur ses tempes, puis sur son front. On eût dit qu’elle voulait

modérer les flots d’images douloureuses qui reprenaient à la fois

possession de tout son être.

Cette crise terrible ne dura que quelques instants et se termina par un

cri qui résumait, pour ainsi dire, tout le passé et tout l’avenir.

--Mon enfant! où est mon enfant? bégaya la malheureuse mère en tendant

les mains.

Brousmiche qui était resté saisi d’épouvante, se rappela subitement le

motif de sa venue.

--L’enfant est bien, mam’selle Françoise, s’écria-t-il, n’ayez pas

d’inquiétude; voici de ses nouvelles:

Et il présentait la lettre.

Françoise la saisit précipitamment, l’ouvrit et voulut lire; mais les

lignes flottaient sous ses yeux, les mots se confondaient; elle ne

voyait plus! elle présenta le papier au bossu qui mit vivement ses

lunettes, se rapprocha de la fenêtre pour mieux voir et lut avec un peu

de difficulté ce qui suit:

CENTER

MAIRIE DE GAILLON

«Madame,

»J’ai l’honneur de vous faire savoir que la nommée Désirée Leblanc,

femme Moirier, qui s’était chargée de votre enfant, n’ayant point

reçu le paiement des deux derniers mois dûs pour la nourriture de

ce dernier et que vous aviez coutume de lui adresser par les

voitures de Louviers, s’est présentée à moi, en déclarant qu’elle

ne voulait plus continuer à garder votre fils.»

Françoise poussa une exclamation de saisissement...

«En conséquence,» continua le bossu, «j’ai dû reprendre de ses

mains le nourrisson, qui a été déposé au tour des Enfants-Trouvés.»

La jeune femme se leva avec un cri si terrible que Brousmiche recula

effrayé.

--Mon fils... balbutia-t-elle d’une voix étranglée, mon fils déposé au

tour... des Enfants-Trouvés!... Il y a cela... vous êtes bien sûr...

--Bien sûr, dit le bossu en cherchant le passage... Voyez... «au tour

des Enfants-Trouvés...»

Françoise s’appuya au dossier du fauteuil, mais resta debout.

--Il y a le nom de l’hospice, n’est-ce pas? demanda-t-elle d’un accent

bref.

--Je pense, dit M. Brousmiche, en regardant à la fin de la lettre...

Oui... voilà: «hospice de Louviers, département de l’Eure.»

--Bien, reprit Françoise, qui voulut regagner l’autre extrémité de la

chambre en s’appuyant au mur... Je partirai ce soir... tout à l’heure.

--Vous! s’écria le portier.

--Vous connaissez la voiture de Louviers? continua la grisette, qui

était arrivée à sa commode et s’efforçait d’ouvrir le tiroir où se

trouvait l’argent, vous me direz où je dois la prendre...

--Mais vous n’y pensez pas! s’écria le bossu; partir aujourd’hui... Vous

pouvez à peine vous soutenir...

--Aux Enfants-Trouvés, mon pauvre petit!... murmura la jeune femme avec

une indicible expression de douleur contenue.

--Vous ne m’écoutez pas, mam’selle Françoise, reprit Brousmiche, qui

s’approcha inquiet. Au nom de Dieu! songez à ce que vous voulez faire.

Vous ne pouvez partir ainsi.

--Pourquoi? demanda-t-elle en comptant machinalement son argent.

--D’abord parce que les forces vous manqueraient.

--Je n’ai pas besoin de forces, j’irai en voiture. Voici de l’argent.

--Mais vous le devez! s’écria le bossu, qui crut avoir trouvé un moyen

souverain de retenir la convalescente; vous ne pouvez partir sans payer

les frais de votre maladie.

--Ah! vous avez raison! dit Françoise en pâlissant... Grand Dieu! je

n’avais point songé... il faut que je paie.

--Et une fois tout soldé, il ne vous restera plus de quoi faire le

voyage, ajouta Brousmiche.

Elle le regarda d’un air éperdu.

--Est-ce vrai? reprit-elle... Quoi! je ne pourrais pas aller retirer mon

fils!... Oh! c’est impossible. J’irai, j’irai à pied... Mais non,

j’arriverais trop tard... Je ne le retrouverais plus, peut-être!

Et, se ravisant tout à coup:

--Mais je suis folle! s’écria-t-elle... Tout ce qui est ici

m’appartient... je puis tout vendre. Je vendrai tout; je veux quitter

Paris pour ne plus y revenir. Il n’y a plus rien ici pour moi... que des

souvenirs... dont j’aime mieux être loin. Mon pays à présent, c’est où

est mon fils; j’irai le chercher; je l’emporterai dans mes bras; je

l’aurai à moi, du moins, et je pourrai l’embrasser tant que le cœur

m’en dira. Ah! pauvre chérubin, je crois le voir, le tenir là...

Et dans son délire de mère elle baisait ses propres mains, pleurant

comme si elle eût baisé les joues de son enfant.

M. Brousmiche, troublé, voulut en vain élever de nouvelles objections;

Françoise s’habillait sans l’écouter pour aller chercher un revendeur.

Il fallut enfin venir à une transaction. Le bossu obtint de la jeune

femme qu’elle s’occuperait seulement ce jour-là de régler ce qu’elle

devait, et de faire ses préparatifs, tandis qu’il se chargerait, lui,

d’avertir les acheteurs pour la vente du lendemain.

Il espérait que ce retard pourrait modifier les résolutions de

Françoise; mais il ne fit que la raffermir dans son projet. Ainsi

qu’elle l’avait dit au bossu, rien ne la retenait plus à Paris; tout

l’en repoussait au contraire. Son enfant était devenu l’unique pôle vers

lequel se tournait ce cœur blessé. Elle vendit tout ce qu’elle

possédait, comme elle en avait annoncé l’intention, et après avoir

laissé à M. Brousmiche sa cuiller d’argent en souvenir d’amitié et pour

qu’elle servît à M. Michel s’il revenait jamais, elle embrassa le bossu

avec la tendresse d’une sœur, et monta dans le cabriolet qui devait

la conduire aux diligences de Louviers.

Le portier resta sur le seuil de la porte cochère tant qu’il put voir le

cabriolet, puis, rentrant dans sa loge, il s’assit tristement entre son

chat et son oiseau.

III

Encore Marc.

Le départ de Françoise après la disparition de M. Michel et l’absence de

Marc, toujours retenu à l’hôpital, avaient laissé le portier de la rue

des Morts dans un complet isolement. Il restait encore, sans doute, dans

la maison de l’entrepreneur beaucoup d’habitants, mais ce n’étaient

point de ceux que le petit bossu appelait _ses locataires_. Il n’était

associé ni à leurs afflictions, ni à leurs joies. Au milieu de cette

réunion de travailleurs indigents, Marc, M. Michel et Françoise

formaient un groupe de réprouvés près duquel le mépris qui frappait son

infirmité lui avait naturellement assigné une place. Mais une sorte de

fatalité avait subitement désuni et dispersé ce faisceau de misères

fraternelles, de sorte que maintenant il restait seul livré au ridicule

et au dédain.

L’absence de la jeune ouvrière lui fut surtout pénible, non-seulement

parce qu’elle partit la dernière, mais parce que l’habitude de sa

présence avait, pour le bossu, quelque chose de plus doux, de plus

nécessaire; il trouvait, dans cette affection, le charme caressant que

la femme communique à tous les liens. M. Brousmiche avait besoin de voir

Françoise, d’entendre sa voix sans qu’il s’en fût jamais rendu compte;

c’était, comme l’air, un élément de vie et de bien-être dont on ne

comprend la nécessité que lorsqu’on l’a perdu.

En descendant plus au fond de lui-même, il eût peut-être trouvé la cause

de ce besoin longtemps ignoré; mais sans pouvoir donner de nom au

sentiment particulier qui l’attachait à la fleuriste. Ce n’était point

de l’amitié, car l’amitié n’a point cette ardeur; c’était encore moins

de l’amour, car l’amour a des désirs, des espérances, des jalousies;

c’était plutôt un mélange de ces deux affections; un sentiment confus,

incomplet et singulier comme celui qui l’éprouvait.

Malgré l’abattement dans lequel la tristesse avait jeté le petit bossu,

il visitait Marc le plus souvent qu’il le pouvait. Craignant de nuire à

la guérison du blessé, il lui cacha quelque temps le départ de Françoise

et la disparition du duc; mais, pressé par ses questions, il finit par

tout avouer. Dès ce moment le garçon de bureau ne songea qu’à quitter

l’hôpital, et il sollicita son billet de sortie avec tant d’instances

que le médecin finit par céder.

Son premier soin fut de courir à l’hôtel de la comtesse où il apprit le

mariage d’Honorine. Bien que ce coup fût prévu, il en demeura d’abord

terrassé. Ainsi tous ses avertissements avaient été sans résultat, tous

ses efforts inutiles! Le duc de Saint-Alofe lui-même n’avait pu rien

empêcher, et, selon toute apparence, son intervention lui avait été

fatale.

Du reste, toutes les questions faites par Marc pour découvrir ce qu’il

était devenu, furent vaines, et il se décida à des recherches suivies.

Mais avant de les commencer, il fallait savoir comment Honorine

supportait sa nouvelle position. Plus que jamais peut-être, elle avait

besoin de dévouement et de conseils. Marc résolut de la voir.

Il apprit à l’hôtel de madame de Luxeuil que le mariage d’Arthur avait

été suivi de discussions violentes entre le fils et la mère. Cette

dernière qui se vantait d’avoir tout conduit, s’était flattée que la

fortune d’Honorine serait une proie commune; mais arrivé au but, Arthur

oublia l’auxiliaire qui lui avait assuré la réussite et voulut profiter

seul de la victoire. La comtesse indignée accusa son fils d’ingratitude,

celui-ci répondit en demandant des comptes de tutelle qui ne lui avaient

jamais été rendus; on s’aigrit des deux côtés, on se menaça et tout

finit par une rupture. Le jeune homme quitta sa mère pour aller habiter

avec Honorine, rue de Lille, l’ancien hôtel du général Louis.

Ce fut là que Marc se présenta déguisé en _commis coureur pour les

parfumeries_. Ainsi qu’il l’avait prévu, il ne put arriver la première

fois jusqu’à Honorine; mais il laissa au concierge une carte sur

laquelle il écrivit son adresse et son nom avec prière de la remettre à

madame Arthur de Luxeuil, et en avertissant qu’il reviendrait le

lendemain. Il était sûr qu’ainsi prévenue, la jeune femme donnerait

ordre de le recevoir.

Il allait partir, lorsque le tilbury d’Aristide Marquier s’arrêta devant

le seuil de l’hôtel qu’il était près de franchir. Marc, tremblant d’être

reconnu, se rejeta en arrière et enfonça son chapeau jusqu’à ses yeux;

mais le banquier tout occupé de se débrouiller des rênes, pour les

remettre au nouveau groom qu’il s’était donné depuis peu, ne prit point

garde à ce mouvement. Il fit quelques recommandations à l’enfant, sauta

du marche-pied à terre avec une affectation de légèreté, et passa en

fredonnant, devant Marc, qui se hâta de franchir le seuil.

Depuis sa désagréable aventure avec Françoise, Marquier avait senti la

nécessité de se réhabiliter aux yeux de la fashion par un redoublement

de luxe. Il avait acheté un tilbury, pris un groom et loué un quart de

loge aux Italiens. Il s’était même lancé dans les paris aux dernières

courses, où il prétendait avoir perdu trois cents louis, c’est-à-dire,

selon de Luxeuil, trois fois plus qu’il n’y avait engagé. Du reste, le

banquier apportait à ces prodigalités l’espèce de rage des avares qui se

mettent en dépense; il avait l’air d’essayer à s’étourdir lui-même, de

repousser la réflexion et de vouloir se ruiner de parti pris.

Cette étourderie de bon ton ne l’empêchait pourtant ni de continuer les

affaires, ni de profiter de tous les avantages que pouvait lui donner

son habileté ou le hasard. Le loup cervier avait eu beau changer

d’apparence, à la première occasion il reprenait sa nature et s’élançait

à la curée. Ses gants paille, ses bottes vernies et son lorgnon

n’étaient qu’un déguisement; comme l’habit de berger dont parle La

Fontaine, ils lui servaient à s’approcher plus facilement du troupeau.

La modification apportée à ses habitudes s’était étendue jusqu’à ses

sentiments. Instruit par son aventure avec Françoise, il avait renoncé

aux amours de grisette, et s’était décidé à tenter quelque liaison qui

pût le relever du passé et lui donner une position dans le monde galant

de la fashion. Après avoir cherché quelque temps ses yeux s’arrêtèrent

sur la femme d’Arthur.

Négligée par son mari dont l’éloignait évidemment une répulsion

invincible, et de plus assez retirée du monde pour ne pas être en

position de choisir son consolateur, Honorine semblait une conquête

facile. Ce qui faisait sa défense se trouvait en elle et ne pouvait être

deviné par Marquier; il ne vit que la position apparente et ne douta

point du succès.

Arthur facilitait d’ailleurs toutes les tentatives. Trop insouciant pour

garder Honorine et dédaignant trop Marquier pour le craindre, il

n’opposait aucun obstacle à l’intimité de ce dernier.

Quant à la jeune femme, son indifférence même favorisait cette intimité.

Elle acceptait les soins du banquier, avec cette distraction des âmes

endolories, lui laissant prendre, sans s’en apercevoir, des habitudes

chaque jour plus familières; elle l’employait pour tous ces riens dont

on charge un commis dans les affaires, mais qui, dans le monde, sont le

privilége du cavalier servant.

Incapable de deviner la véritable cause de cette confiance passive,

Marquier y voyait les présages assurés de son prochain empire et

affectait déjà, devant les tiers, des airs victorieux.

En passant près de la loge, il demanda d’un ton dégagé si madame de

Luxeuil était à l’hôtel, moins pour s’en assurer que pour constater le

privilége qui le faisait recevoir en visite du matin. Le concierge lui

répondit d’une manière affirmative, et ajouta, comme preuve, que Madame

n’avait point encore fait prendre ses lettres.

--Je les lui porterai, dit Marquier, dont le dévouement pour Honorine

aimait surtout à s’exprimer par ces petites prévenances de mauvais goût.

Le concierge lui remit les lettres avec plusieurs cartes, parmi

lesquelles se trouvait celle de Marc, et le banquier monta à

l’appartement occupé par madame de Luxeuil.

Mais celle-ci n’était point encore visible et le fit prier d’attendre;

Marquier profita de ce retard pour passer chez Arthur qui occupait

l’autre côté du même étage.

Il le trouva avec de Cillart qui lui racontait une intrigue galante dans

laquelle il se trouvait lancé depuis quelques jours et qu’il espérait

conduire prochainement à bonne fin par l’entremise d’un certain Moreau,

ancien employé au bureau de recensement de la ville de Paris et qui

exerçait, sur une grande échelle, l’industrie équivoque à laquelle nous

avons déjà vu l’Alsacien Moser se livrer sous le nom de monsieur

Hartmann. Grâce à lui, l’ex-garde-du-corps avait appris, en vingt-quatre

heures, le nom des parents de la jeune fille qu’il poursuivait, leurs

antécédents et l’état de leur fortune. Vingt-quatre heures après il

avait réussi à faire parvenir une lettre et quarante-huit heures plus

tard il avait reçu une réponse. A la vérité, le prix des services était

proportionné à la rapidité avec laquelle ils étaient rendus, et monsieur

Moreau gagnait, disait-on, chaque année, à ce jeu, quelque chose comme

dix mille écus.

--Dix mille écus! s’écria Marquier émerveillé; mais c’est une

spéculation superbe.

--Il faut l’entreprendre, mon bon, dit Arthur sérieusement; ce serait un

moyen d’exploiter vos relations.

--Fi donc! interrompit le petit homme, scandalisé par cela même que la

supposition n’était pas assez invraisemblable pour lui paraître

plaisante; vous me prenez certainement pour un autre...

--Songez donc, cher ami, insista de Luxeuil, gagner dix mille écus!

--Mon Dieu! reprit Marquier, on peut les gagner autrement, sans exercer

une industrie que tout le monde méprise...

--Et dont tout le monde se sert à l’occasion, ajouta de Cillart, vous le

premier.

--Lui! s’écria Arthur; ah! je vous garantis le contraire! avez-vous donc

oublié son horreur pour les galanteries dispendieuses?

Le banquier se mordit les lèvres.

--Allons, toujours la même histoire! reprit-il en s’efforçant de rire,

décidément vous vous répétez, mon cher.

--Non, non, ce n’est pas Aristide Marquier qui paiera des agents pour

faciliter ses amours, continua de Luxeuil sans l’écouter; il est

accoutumé à conduire ses affaires lui-même... par économie. D’ailleurs,

il est occupé pour le moment.

--En vérité, dit de Cillart, est-ce encore une grisette?

--Du tout, du tout; il s’agit, cette fois, d’un amour du grand monde.

--Bah! et qui donc est l’objet...

Arthur regarda le garde-du-corps.

--Vous le savez aussi bien que moi, dit-il en haussant les épaules.

--Nullement, répondit de Cillart.

--Allons, vous voulez faire le discret.

--Je vous jure que j’ignore.

--Vrai?

--Parole d’honneur.

--Eh bien!... c’est madame Arthur de Luxeuil!

Ce dernier nom avait été prononcé avec une si singulière bonhomie que de

Cillart et Marquier tressaillirent, le premier de surprise, le second de

peur.

--Votre femme! répéta le garde-du-corps; pardieu! la confidence est

charmante.

--Charmante! répéta Marquier, en s’efforçant de rire pour cacher son

trouble; charmante... comme dit de Cillart... Seulement je dois à la

vérité... de protester!

--Pourquoi cela, interrompit de Luxeuil avec une nonchalance

impertinente; me croyez-vous jaloux par hasard, et jaloux de vous?

--Je ne me flatte pas d’un tel honneur... balbutia le banquier, qui

cherchait à rire plus fort à mesure que son malaise devenait plus grand.

Arthur le mesura d’un regard ironiquement pacifique qui devait être le

comble de la rancune ou le comble du dédain.

--Ne vous gênez donc pas, mon bon, reprit-il d’un ton léger; continuez à

vous montrer assidu près de madame de Luxeuil. Il n’y a rien de fâcheux

comme le vague pour les femmes. La mienne passe sa vie à s’ennuyer sans

savoir pourquoi; quand vous êtes là, il y a du moins une cause...

--Comment, comment, mais c’est une épigramme! s’écria Marquier dont le

rire tournait à la crispation.

--Sans compter que vous empêchez l’approche de poursuivants plus

dangereux, continua de Luxeuil avec la même tranquillité.

--C’est-à-dire, reprit le banquier, en faisant beaucoup de gestes pour

se donner l’air libre, que vous espérez faire de moi un plastron... mais

je vous ferai observer, mon cher, que c’est vouloir me donner un

ridicule.

--Qu’importe un de plus? D’ailleurs, vous avez aussi des dédommagements.

Le rôle d’amant supposé donne une position; c’est comme une prélature

_in partibus infidelium_; on est évêque sans évêché.

--Très-bien, très-bien, interrompit Marquier, qui ne pouvait soutenir

plus longtemps son personnage d’homme battu et content; mais je vous

déclare que je refuse de jouer ce rôle.

--Vous le jouez déjà.

--Moi?

--Qui sert d’écuyer cavalcadour à madame de Luxeuil quand elle va au

bois; qui lui apporte la musique nouvelle...

--C’est-à-dire que deux ou trois fois...

--Qui s’occupe de lui procurer des billets de concert, de spectacle, de

sermon?

--Permettez... je n’ai jamais...

--Et, tenez, interrompit de Luxeuil, en voyant les cartes et les lettres

que le banquier tenait à la main, je parie que c’est encore une de ses

commissions.

--Du tout, s’écria Marquier, du tout, mon cher; ceci m’a été remis en

passant par le concierge... Voyez plutôt.

Et il éparpilla, sur le marbre de la cheminée, les papiers qu’il tenait.

De Luxeuil jeta un regard indifférent; mais tout à coup son œil

s’arrêta sur la carte de Marc, dont il crut reconnaître l’écriture; il

se redressa, lut le nom, l’adresse et tressaillit.

--Qu’est-ce donc? dit le banquier étonné.

--Cette carte aussi se trouvait à la loge? demanda de Luxeuil.

--Probablement.

--Et, en vous la remettant, le concierge n’a rien dit?

--Rien.

Arthur la regarda encore un instant; puis, la réunissant aux lettres

adressées à madame de Luxeuil, il sonna et remit le tout au valet qui

entra.

Cette espèce d’épisode avait été si rapide, que de Cillart, qui

feuilletait une Revue à quelques pas, n’y avait point pris garde. Le

domestique venait de sortir lorsqu’il prit son chapeau.

--Vous nous quittez? demanda Arthur qui se leva.

--Dovrinski et d’Apolda m’attendent au manége de Cillart.

--Je vous prends alors dans mon coupé, j’ai précisément affaire au

Luxembourg; Marquier nous accompagnera.

--Mille grâces, dit le banquier, mon tilbury est en bas.

--Ah! parbleu, il faut que je le voie; le mien me déplaît et je voudrais

le changer..... passez donc, Messieurs.

Marquier n’osa point dire qu’il était venu pour madame de Luxeuil et

descendit avec de Cillart et Arthur qui ne prirent la route du

Luxembourg qu’après l’avoir vu partir.

Lorsqu’il déposa son compagnon à la porte du manége, de Luxeuil lui

serra la main.

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 1 / 27 段