Vers 563-565.
D'orfrois ot ung chapel mignot.
_Orfrois_, dentelle d'or ou d'argent, point d'Espagne. (F. M.)
_Chapel, chapelet, chapiaus de flors_, chapeau, couronne de fleurs.
C'était une guirlande ou couronne qu'on mettoit sur la tête. On en
couronnoit quelquefois le vainqueur, comme firent les dames, à Naples,
au roi Charles VIII, lorsqu'elles lui mirent une couronne de violettes,
et le baisèrent ensuite comme le champion de leur honneur. Les couronnes
s'introduisirent dans les festins avec la mollesse et la volupté. On en
mettoit aux bouteilles et aux verres. Les convives en prenoient à la fin
du repas, et c'étoit le symbole de la débauche.
A mesure que le luxe s'accrut, on raffina sur la matière des couronnes;
elles étoient dans les commencements de feuilles d'arbres; on les fit de
roses dans la suite, puis de fine laine, et enfin d'argent et d'or. Les
grands seigneurs en France, et les chevaliers qui avoient quelque
réputation, portoient des chapelets de perles sur la tête. Voilà
l'origine des couronnes dont on timbre aujourd'hui les armoiries,
prérogative interdite aux roturiers par les ordonnances.
C'est de la figure de ces chapelets de perles que nos rosaires et nos
chapelets ont pris leur nom, parce qu'ils ressemblent à une guirlande,
suivant la remarque de Borel.
On lit dans le _Roman de Lancelot_: «Qu'il ne fut [p.291] jour que
Lancelot, ou hiver ou été, n'eût au matin un chapeau de fresches roses
sur la tête, fors seulement au vendredi et aux vigiles des haultes
fêtes, et tant que le karême duroit.» Peu de personnes s'aviseroient
aujourd'hui de chercher le mérite de la mortification dans une pareille
abstinence.
L'auteur, un peu plus loin, parlant de Déduit, dit que:
Li ot s'amie fet chapel
De Roses qui moult li sist bel.
(Lantin de Damery.)
NOTE 18, _pages_ 60-61.
Vers 942-936. _More_. Ici deux versions se présentent: _more_ veut dire
_mûre_, fruit noir, et _more, nègre_.
MM. Méon et Francisque Michel traduisent _mûre_, M. Littré opine pour
_more_. Nous avons adopté l'opinion de ce dernier. Ici, à vrai dire, la
traduction _mûre_ nous séduisait assez à cause du voisinage du vers:
Dont li fruit iert mal savorés.
Toutefois nous ferons remarquer qu'à la page suivante, le poète dit que
le fût et le fer des flèches était plus noir que _déables d'enfer_; puis
au vers 8873 Jehan de Meung, faisant parler le Jaloux, dit:
Vous en aurés le vis pali,
Voire certes plus noir que more.
Dans ce dernier vers nous n'avons pas hésité à traduire: _more_. Enfin
remarquons en passant que Guillaume de Lorris parle plus haut deux fois
des [p.292] Sarrasins et de la Palestine, et qu'il emploie, pour
désigner le fruit, _more_ et _meure_. Nous devons dire pourtant que
Marot, dans ces deux endroits, écrit ou plutôt traduit: _meures_, Nous
ne nous appesantissons tant sur une chose si peu importante que pour
montrer avec quel soin nous avons conduit notre travail.
NOTE 19, _pages 62-63.
_ Vers 965-957.
Et cet où li meillor penon
Furent entés, Biautés ot non.
_Et le plus beau pour la couleur
Et les plumes de son enture
Était Beauté_.
_Enture_. Ce mot se trouve également au vers 1779.
M. Littré ne donne que quatre signifiations à ce mot: 1° la fente où
l'on met l'ente ou la greffe. Les trois autres sont spéciales à certains
métiers. A notre avis, le mot _enture_ dut prendre insensiblement la
place _d'ente_ dans le langage usuel et populaire, car il y est encore
beaucoup plus employé, non pas dans le sens de fente où l'on introduit
l'ente, mais pour l'ente elle-même. Ainsi, pour ne citer qu'une exemple,
dans la carrosserie, on nomme aujourd'hui _brancard_ la pièce de bois
cintré qui va d'un bout à l'autre de la voiture et lui sert de
charpente; mais on nomme _enture_ le brancard que, la voiture terminée,
on vient enter sur le devant et qui n'en fait partie qu'une fois fixé.
Nous aurions préféré abandonner ce mot, que le lecteur pourra prendre
dans ce sens ou dans celui _d'ente_. Ce dernier est très-admissible au
vers 965: [p.293] _Les plumes de son enture_, ces plumes étant fixées
dans une fente. Au vers 1783, _enture_ signifie le fût tout entier, soit
en acceptant l'interprétation ci-dessus, soit en prenant la partie pour
le tout. Que le lecteur n'oublie pas les immenses et surtout
innombrables difficultés que nous avons eues à surmonter pour terminer
une oeuvre si longue qu'elle en était parfois désespérante.
NOTE 20, _pages_ 62-63.
Vers 975-966.
Mès qui de près en vosist traire.
_Si de près on le voulait traire_.
_Traire_. Nous avons conservé ce mot pour _tirer_,
lancer.
C'est un de ces mots que nous n'avons pas cru devoir sacrifier ici pour
deux raisons: la première, c'est qu'il a permis de reproduire à peu près
absolument le vers de Guillaume de Lorris; la seconde, c'est qu'il est
facile à comprendre sans être d'un archaïsme exagéré. Le mot _trait_ en
indique suffisamment, du reste, la signification. _Traire_ signifie
tirer, lancer. On dit encore tirer de l'arc, du pistolet, etc.
_Traire_ était encore usité au XVIIe siècle. On le trouve dans Molière:
«Mon Dieu, je sais l'art de traire les hommes.» M. Littré lui donne en
cette circonstance le sens de tirer, obtenir de quelqu'un. Au XVIe
siècle, il était d'un usage continuel: «Ils s'encoururent, dit Amyot, çà
et là, les épées traictes au poing, ravir et enlever les filles des
Sabins.» Il nous reste encore les composés: soustraire, retraire,
extraire, etc.