On peut ainsi résumer ces dix-huit derniers chapitres:
Jusqu'alors le lien qui unissait les deux amants n'avait été qu'une
affection du coeur et de l'âme. Du côté de l'amante, ce n'étaient
qu'illusions et rêves [p. LXXXIV] enchantés. S'aimer et se le dire, se
contempler et se sourire, c'était tout son bonheur.
Dans cet échange mutuel d'impressions naïves, les sens n'avaient aucune
part; cette affection n'était encore que de l'amitié. Soudain une
étincelle jaillit et vient embraser tout le corps. Les sens s'allument,
la nature reprend tous ses droits. L'étincelle, c'est _Génius_; la
flamme, c'est _Vénus_.
Alors la pauvre enfant, vaincue déjà plus d'à moitié par l'éloquence et
les charmes de son amant, sent naître en elle une flamme inconnue.
Palpitante, enivrée, elle oublie tout, se laisse tomber éperdue entre
ses bras, s'abandonne à ses étreintes passionnées, à ses voluptueuses
caresses, et... l'heureux _Amant_ peut enfin cueillir la _Rose_.
* * * * *
[p. LXXXV]
CONCLUSION.
L'oeuvre de Guillaume de Lorris, cette idylle charmante, gracieux reflet
d'une âme tendre, naïve et pure, est, à notre avis, un des plus beaux
chefs-d'oeuvre de notre poésie. Quel doux parfum de jeunesse et d'amour!
La forme y laisse parfois un peu à désirer; la diction est peut-être un
peu monotone, mais l'ensemble en est délicieux! Malgré soi, on
s'intéresse au pauvre Amant, on pleure ses souffrances, on maudit ses
persécuteurs.
Comme ce Guillaume de Lorris connaissait le coeur humain! Seul celui qui
aima dans sa jeunesse peut comprendre les douleurs de cet amant
infortuné, ses désespoirs et ses enthousiasmes, ses affaissements et sa
ténacité. Quelle naïveté charmante, quelle délicatesse de pinceau, et
surtout quelle vérité dans le récit et les dialogues! Quelle richesse
dans les descriptions, et comme les caractères y sont savamment étudiés!
Cette littérature jeune et fraîche fut pour nous comme une révélation.
C'est bien certainement, avec _Daphnis et Chloé_, les deux plus jolis
romans que nous ayons lus. Comme, auprès de ces deux chefs-d'oeuvre de
naturel et de simplicité, sont, malgré tout leur fracas, ennuyeux et
tristes les romans d'aujourd'hui! Exagérés et faux, [p. LXXXVI] ils
tourmentent l'esprit, le torturent et le fatiguent, sans jamais
réellement l'intéresser. Quelquefois, quand il nous arrive d'y jeter les
yeux, nous nous demandons si ce sont bien réellement des hommes qui sont
en scène. A coup sûr, ce ne sont pas des hommes comme nous. Jamais nous
n'avons pu nous y reconnaître une seule fois. Personnages de convention,
tous les acteurs s'agitent au milieu d'une société bizarre; ils sont en
tous points extrêmes, aussi impossibles dans le bien que dans le mal,
jamais naturels. Dans ce petit roman, au contraire (je ne parle que du
roman de Guillaume), c'est la nature prise sur le fait, et l'on s'y
reconnaît à chaque pas. Nous ne saurions préjuger ce qu'eût été l'oeuvre
du poète si la mort ne l'eût enlevé si jeune; mais à coup sûr on peut
affirmer que si la fin eût été de tous points digne d'un si admirable
début, Guillaume de Lorris pourrait, sans exagération, être comparé aux
plus gracieux poètes de l'antiquité.
* * * * *
Avant de passer à la partie de Jehan de Meung, nous allons discuter la
valeur d'un prétendu dénoûment attribué à Guillaume de Lorris.
M. Méon ayant rencontré par hasard deux manuscrits contenant la partie
seule de Guillaume de Lorris, qui se terminaient par quatre-vingts vers
formant un dénoûment, se crut en droit d'affirmer que Guillaume de
Lorris avait terminé son roman, et que Jehan de Meung avait supprimé ces
vers pour continuer ou plutôt recommencer l'ouvrage sur un plan beaucoup
plus vaste. Cette opinion est aujourd'hui partagée par la plupart des
commentateurs de [p. LXXXVII] cette oeuvre remarquable. Nous avons le
regret de ne pouvoir l'accepter, et nous allons, de l'examen même du
roman, tirer la preuve irréfutable d'une aussi surprenante erreur.
Du premier coup d'oeil, il est facile de voir que l'oeuvre de Guillaume
de Lorris n'est que la mise en scène d'une oeuvre beaucoup plus
considérable. C'est à peine si nous pouvons accepter ces trente-deux
chapitres pour la moitié du roman. En effet, le dénoûment, dont nous
allons donner tout à l'heure l'analyse, est beaucoup trop écourté pour
un cadre de cette importance, et ne serait guère en rapport avec
l'étendue de l'exposition, car nous ne pouvons appeler autrement
l'oeuvre de Guillaume de Lorris.
Le lecteur a pu voir, du reste, avec quel art il sut traiter un si
magnifique sujet. Dès le début, rien qu'au soin qu'il apporte à
développer la mise en scène, à nous dépeindre les lieux et les acteurs
principaux, nous devons admettre, jusqu'à preuve du contraire, que
chacun devait jouer un rôle important dans ce drame ingénieux, et ce
n'est certes pas uniquement pour donner carrière à sa verve poétique
qu'il fait passer sous nos yeux une suite aussi longue de descriptions
et de portraits inimitables, qui n'absorbent pas moins de douze
chapitres sur trente-deux, 1690 vers sur 4150, c'est-à-dire à peu près
la moitié du poème. Quant à la valeur de ce document, le lecteur pourra
juger combien il est inférieur, sous tous les rapports, à ce qui le
précède. En voici le sommaire ou plutôt la traduction un peu résumée:
L'_Amant_, voyant tout perdu, exhale sa douleur en plaintes amères. Mais
voici soudain venir dame _Pitié_ pour le consoler. Elle amène dame
_Beauté, Bel-Accueil, Loyauté, Doux-Regard_ et _Simplesse_. Ils [p.
LXXXVIII] lui disent: «_Jalousie_ s'est endormie, et nous nous sommes
échappés à grand' peine, car _Peur_ tremblante, qui toujours allait et
venait, écoutant le moindre bruit, nous aperçut, et, redoutant la
perfidie de _Malebouche_, ne savait ce qu'elle devait faire; mais
_Bonne-Amour_ ouvrit de force la porte, quoi que _Peur_ pût dire et
faire. Si _Malebouche_ l'eût su, nous ne serions certes pas sortis; mais
_Vénus_ vola les clefs et nous a mis dehors.»
Laissons maintenant l'Amant raconter comme il fut mis en possession du
très-doux bouton:
«Elles sont assises (pourquoi ce féminin?) aussitôt à côté de moi. Dame
_Beauté_ en tapinois m'a présenté le doux bouton; je l'ai pris de bonne
volonté, et j'en ai disposé comme s'il fût mien, sans qu'il fît la
moindre opposition. En paix, sur un beau lit d'herbes fraîches, couverts
de feuilles de roses et de baisers, en grand soulas, en grand déduit
nous passâmes toute la nuit. Elle nous parut trop courte, et quand
l'aube se leva, il fallut nous séparer. Dame _Beauté_ me réclama le doux
bouton que je dus rendre à contre-coeur; mais il n'était plus clos.
Alors, avant de partir, _Beauté_ me dit en riant: «_Jalousie_ peut
maintenant guetter, ses murs hausser et renforcer, doubler ses haies
d'églantiers; il est payé de ses peines. Beau doux Ami, vous me l'avez
dit, tel service, telle récompense.»
Puis, après quatre vers de morale, l'Amant termine ainsi:
«Droit à la tour ils s'en retournent mystérieusement; moi je m'en vais
et prends congé. Voilà le songe que j'ai songé.»
* * * * *
Évidemment, comme nous l'avons dit plus haut, ce serait une fin de tous [p. LXXXIX]
points indigne d'un début aussi parfait, et de plus elle est écrite avec
une négligence déplorable. Outre que ces quatre-vingts vers nous
semblent d'un style relativement un peu plus jeune que le reste, il est
facile de voir combien les caractères des acteurs y sont mal observés.
Comment admettre que _Beauté_ qui, dans tout le roman de Guillaume,
n'est qu'un acteur tout à fait secondaire, puisqu'elle ne figure que
dans la karole où on ne la voit pas même adresser la parole à l'_Amant_,
soit appelée à dénouer seule une situation si compliquée? Au surplus,
_Beauté_ n'est et ne peut être qu'un personnage passif: c'est une
qualité du corps; elle fait partie de l'objet à conquérir, de même que
la _Rose_. Nous aurions mieux compris, dans ce rôle de médiateur, dame
_Pitié_ ou _Courtoisie_, comme l'a fait Jehan de Meung, par exemple.
Quant à _Doux-Regard_, ce n'est qu'un comparse, le serviteur de _Dieu
d'Amours_ et non de _Bel-Accueil_, et un personnage jusqu'ici fort
mystérieux. Pour ce qui est de _Loyauté,_ c'est la première fois
qu'apparaît cet acteur, et comme il vient pour ne rien faire, il est au
moins inutile. _Bel-Accueil_, l'âme du drame, est ici tellement nul,
qu'il en est ridicule; et puis, que dire de ce «_doux bouton qui ne fait
pas la moindre opposition_?» Supposerons-nous qu'il y ait ici erreur
d'impression et qu'il faille lire _el_ au lieu de _il_, et dire «sans
qu'elle (Beauté) fît la moindre opposition?» Enfin quelle est cette
_Bonne-Amour_ qui ouvre la porte du château et qu'on n'a pas encore vue
jusqu'ici? Comment expliquer ce personnage? Faut-il supposer qu'il ne
fasse qu'un avec _Vénus_, qui paraît quatre vers plus bas?
Mais le reproche le plus grave que nous puissions faire à l'auteur de ce [p. XC]
morceau détestable, c'est d'avoir réduit _Jalousie_ au rôle ridicule de
mari trompé, et ceci au mépris du poète, qui se plaît à nous peindre
_Bel-Accueil_ comme une vierge innocente et pudique. Pour terminer
enfin, que signifie cette _Beauté_ réclamant, avant de partir, le bouton
à l'_Amant_?
Le bouton, nous le répétons, c'est le plus bel ornement de la femme;
c'est sa virginité, sinon celle du corps, au moins celle du coeur, sa
vertu en un mot. Elle ne saurait la reprendre une fois qu'elle l'a
donnée, pas plus qu'on ne peut rendre au rosier le bouton une fois
cueilli. Cette pensée est presque ici de l'obscénité. Or, rien ne
saurait justifier une pareille supposition de la part du chaste et naïf
poète de Lorris.
* * * * *
Mais si ces raisons ne semblent pas concluantes pour faire admettre
définitivement notre opinion, il est dans l'oeuvre même de Guillaume des
preuves irréfutables qu'il ne l'a jamais terminée et qu'il songeait même
à lui donner une bien plus grande étendue.
Ainsi, comment admettre qu'un poète aussi correct, aussi soigneux, qu'un
écrivain de sa valeur, enfin, eût laissé subsister des négligences de la
force de celles que nous allons relever? Dès le début, en effet, nous
lisons que l'_Amant_ va voir peintes sur le mur sept images. Or, le
poète en fait passer successivement devant nos yeux dix et non pas sept.
Il en est quelques-unes qu'on peut à peine qualifier [p. XCI]
d'ébauches, les trois premières, par exemple, _Haine, Félonie_ et
_Vilenie_. La seconde même n'est qu'un titre. Évidemment, ou le peintre
avait l'intention d'en supprimer trois, ou il en a intercalé trois après
coup, avec l'intention de les achever en révisant son poème. Il en est
de même des flèches d'_Amour_. Le poète nous dit qu'_Amour_ a deux
arcs, un beau, l'autre laid, et cinq flèches pour chacun d'eux, dont
cinq belles et cinq laides. Or, il frappe l'_Amant_ des belles flèches,
et en les énumérant, il en nomme six. C'est encore une négligence que le
poète n'eût pas manqué de faire disparaître. Quant aux cinq vilaines
flèches, elles étaient sans doute appelées à jouer leur rôle, à moins
pourtant de dire que _Bel-Accueil_, n'ayant que des vertus, en rendait
l'usage inutile.
Mais il est une preuve autrement convaincante et que nous allons tirer
du texte même. En effet, du vers 3509 au vers 3514, l'Amant dit: «_Je
vais maintenant vous conter comment_ Honte _me fit la guerre, comment
les murs furent élevés et le château fort, qu'_ Amour _prit par la suite
au prix de grands efforts_.» Évidemment, le poète se proposait de
raconter longuement, comme l'a fait du reste Jehan de Meung, la lutte
d'_Amour_ contre _Honte_, défenseur du château, c'est-à-dire de la
passion contre la pudeur. Quand nous n'aurions pas d'autre preuve,
celle-ci serait plus que suffisante. Ceci dit, nous allons faire
l'examen critique de l'oeuvre de Jehan de Meung, et discuter la manière
dont il sut tirer parti d'une aussi splendide mise en scène.
* * * * *
[p. XCII]
PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.
Après le poète, après le doux jouvenceau de vingt-cinq ans, dont le
coeur exhale avec tant de grâce et de naïveté ses ardents désirs, ses
douces jouissances, ses cruelles déceptions et ses cuisantes douleurs,
voici venir l'homme blasé, le sceptique, le savant, le philosophe.
Jehan de Meung, c'est le Rabelais, le Voltaire du XIIIe siècle.
Pour lui la _Rose_ n'est plus qu'un accessoire; le cadre du drame, le
jardin de _Déduit_, s'étend à l'infini; il embrasse la nature entière,
la nature féconde, source d'éternelle vie. Guillaume de Lorris parlait
avec son coeur; Jehan de Meung parle avec ses sens et sa raison; non pas
la raison froide et égoïste qui nous fait étouffer les inspirations
généreuses et les plus tendres sentiments du coeur, mais la véritable
raison, qui nous dit que le seul moyen d'être homme, c'est d'être juste,
c'est d'être bon, c'est d'aimer. Pour lui, tout ce qui est contre nature
est injuste, honteux, abominable. S'il prend fait et cause pour
l'_Amant_, c'est que celui-ci représente la nature dans ce qu'elle a de
plus sacré, l'amour, et il s'indigne de ce que _Jalousie, Danger, Honte_
et _Peur_, c'est-à-dire les préjugés, osent entraver ses droits en
empêchant l'union des deux amants. Pour lui, rien n'est beau, rien ne
doit être agréable à Dieu comme l'amour et les caresses de deux êtres
également jeunes et beaux. Aussi, avec quelle éloquence et quelle
vigueur il flagelle tout ce qui viole en général les lois de la nature,
et en particulier tout ce qui s'oppose à la reproduction! Il condamne
impitoyablement le célibat, les amours [p. XCIII] honteux et tous les
vices qui peuvent entraver ou fausser l'oeuvre de nature. Il ne trouve
pas d'imprécations assez virulentes pour flétrir ceux qui commettent
l'attentat dont Abeilard fut victime.
Sortant même du domaine physiologique pour entrer dans le champ de
l'économie politique, nous verrons avec quelle audace il attaque les
prêtres et les moines, les juges iniques, les nobles et les rois. Il
critiquera même le mariage, mais uniquement au point de vue des lois
naturelles, regrettant que l'homme, par ses vices, ait rendu nécessaire
cette violation du bien le plus précieux pour lui, la liberté, sans
laquelle il n'est pas de bonheur sur la terre. On a souvent dit que
Jehan de Meung était un athée. Non. C'est un philosophe naturaliste.
Pour lui, Dieu, l'universel créateur de la matière, le père de _Raison_,
après avoir achevé son oeuvre, assiste impassible, du haut du ciel, dans
son immuable sérénité, aux évolutions de tous les corps qui gravitent
dans l'immensité de l'univers, et dont la Terre n'est qu'un atome
imperceptible. Tous obéissent aux lois éternelles et inviolables
auxquelles rien ne saurait se soustraire. Son unique «chambrière,»
_Nature_, est chargée de veiller à l'exécution de ces lois qu'elle-même
ne saurait enfreindre. Sa mission est de transformer incessamment la
matière et de lui transmettre la vie. Aussi, tout ce qui tend à se
soustraire à sa domination est sacrilège, et fait insulte à Dieu
lui-même. Mais le pouvoir de _Nature_ n'est pas sans bornes. Il ne
s'étend pas jusqu'à cette flamme céleste qu'on nomme l'intelligence; car
elle-même le dit: «_Je ne fais rien d'éternel; tout ce que je fais est
mortel_.» Elle ne peut guider les sentiments du coeur comme elle règle
les impressions des sens. _Raison_ [p. XCIV] plane au-dessus d'elle,
_Raison_, fille de Dieu. Mais celle-ci respecte la volonté de son père,
et jamais ne doit entraver l'oeuvre de _Nature_. Elle est
l'intermédiaire entre l'homme et Dieu, comme _Génius_ entre l'homme et
_Nature_.
L'homme, comme tous les êtres vivants, naît, grandit, vit et meurt
suivant des règles absolues. Dès son adolescence, il sent dans ses
veines bouillonner les ardeurs des passions charnelles, il subit les
lois de _Nature_. Mais cette force irrésistible, cette étincelle
foudroyante qui soudain attire deux êtres, et les lie d'une chaîne si
forte que souvent en la brisant on brise jusqu'aux ressorts de la vie,
l'amour, en un mot, échappe à l'autorité de _Nature_. Il ne procède pas
non plus directement de Dieu. _Génius_ est cette force surnaturelle qui
toujours doit aider _Nature_ dans son oeuvre féconde pour que la passion
soit respectable et sainte.
Tel est le système philosophique de Jehan de Meung. Quoique nous soyons
loin de partager toutes ses idées, nous sommes obligé de reconnaître
que, dans tout le cours de son poème, il s'est élevé à des hauteurs
inconnues, que nos philosophes modernes n'ont jamais franchies et qu'ils
rêvent aujourd'hui d'atteindre par la science. Aussi nous nous
dispenserons d'analyser la partie scientifique et métaphysique de
l'oeuvre. Nous ne l'étudierons qu'au point de vue économique et
littéraire.
On comprend tout d'abord qu'il était difficile de concilier ce système
avec les formes extérieures de la religion du Christ et surtout avec le
dogme. La religion chrétienne, en effet, repose tout entière sur ce
dogme, que l'amour est un crime, que l'homme est conçu dans le péché, et
que, dès sa naissance, il [p. XCV] est responsable du péché commis par
ses auteurs. De là les dogmes du péché originel, du baptême, de
l'Immaculée-Conception et de la rédemption. Jehan de Meung ne pouvait
guère s'appuyer, pour glorifier l'amour, sur une religion qui fait de
l'amour un vice et du célibat une vertu. Il ne pouvait pas non plus, à
son époque, émettre librement de pareilles idées sans risquer sa vie.
C'est ce qui lui fit choisir la forme poétique. Grâce au privilège de la
poésie, Jehan de Meung put diviniser l'amour sans devenir un hérétique.
Le vieux naturalisme grec et ses fictions charmantes se prêtaient bien
plus aisément à l'exposition des théories naturelles de Jehan de Meung.
Toutefois, l'auteur reste aussi indifférent à une forme qu'à l'autre; on
sent bien que, né du temps d'Homère ou de Virgile, il eût été plus
fervent adorateur de Vénus qu'il ne l'est de la Vierge Marie; mais c'est
tout. Aussi doit-on moins s'étonner de voir figurer côte à côte, dans ce
singulier roman, Dieu le Père et Saturne, Jésus-Christ et Jupiter, Vénus
et la sainte Vierge, Mars, Vulcain, et tous les saints du paradis.
Ceci posé, il est facile de comprendre pourquoi Jehan de Meung entreprit
de terminer l'oeuvre de Guillaume de Lorris. Outre la réputation méritée
dont jouissait le _Roman de la Rose_, ce qui n'était certes pas à
dédaigner pour trouver des lecteurs à une époque où il y en avait si
peu, Jehan de Meung comprit aussitôt tout le parti qu'il pouvait tirer
de cette merveille inachevée pour développer ses théories
philosophiques.
On n'en reste pas moins stupéfait de l'audace incroyable de ses idées et
de la vigueur de son style.
Nous l'avons déjà dit, Jehan de Meung est le Rabelais, le Voltaire du [p. XCVI]
XIIIe siècle. Mais combien ces deux apôtres de l'humanité restent pâles
à côté du vieux romancier qui, en plein moyen âge, osait lever le
drapeau de la liberté et de l'égalité, à une époque où le vilain n'était
pas même un homme, où le roi était presque un dieu!
Écoutez-le criant au vilain: «_Tu es l'égal des puissants de la terre,
car ils n'ont rien de plus que toi. Tout cet or, toutes ces richesses
qu'ils entassent, tous ces titres, tous ces châteaux, tous ces esclaves
qui rampent à leurs pieds, ne sont pas leurs; ils sont à Fortune qui
leur donnait hier, qui leur enlèvera demain. L'homme n'a rien à lui sur
cette terre que son libre arbitre, sa conscience et sa volonté. Le roi
lui-même est plus faible que le premier ribaud venu, car il ne sera rien
le jour où le peuple voudra, et ce jour-là, pourra-t-il lutter contre un
vilain? Non, car le moindre vilain est plus fort que lui. Ce qui fait la
force d'un roi, sa valeur, sa puissance, sa richesse, c'est la force, le
courage, le dévoûment et le travail de ses sujets, et rien de tout cela
ne lui appartient; car rien n'est à nous que ce que Nature nous donna,
et Fortune ne saurait faire qu'on possédât un seul fétu, l'eût-on par la
force obtenu, si ne nous l'a donné Nature_!» Et plus loin, s'adressant
directement aux rois: «_Ayez le coeur courtois, généreux et bon, et
piteux envers les pauvres gens, si vous voulez du peuple l'amitié.
Donner l'exemple aux seigneurs et aux riches; ne soyez orgueilleux ni
rapace, car sans le peuple un roi n'est rien, non plus qu'un simple
citoyen_.»
On a vanté la hardiesse de ce fameux mot de Voltaire:
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.