Jehan de Meung a dit: [p. XCVII]

Le premier qui fut roi fut un vilain hideux.

Non, rien n'égale sa vigueur quand il s'attaque aux injustices criantes

de la société, aux rois surtout. Six siècles après Clopinel, il y a

quelques années à peine, qui donc eût osé écrire:

«_Au temps de l'âge d'or les hommes étaient heureux; ils n'avaient pas

comme aujourd'hui rois pour ravir le bien d'autrui; tous étaient égaux

sur la terre. Les anciens_, dit-il, _n'eussent pas vendu leur liberté

pour tout l'or du monde; car tout l'or du monde ne saurait payer la

liberté d'un seul homme! Ils vivaient heureux, s'aimant comme des

frères, et n'avaient pas besoin de seigneurs pour les juger, d'où sont

nos libertés péries. Car les juges premièrement se conduisent si

malement, qu'ils se devraient juger soi-même, s'ils veulent que chacun

les aime, être loyaux et diligents, non pas lâches ni négligents, ni

faux, ni rongés d'avarice, enfin faire aux malheureux justice. Mais ils

vendent les jugements, ils cueillent, rognent et taillent, et pauvres

gens leur argent baillent. Et tel on entend condamner un larron, qu'on

devrait plutôt pendre, si l'on voulait rendre jugement des rapines qu'il

a commises grâce à son pouvoir_.»

Ne l'oublions pas, à cette époque la justice était un des privilèges de

la noblesse, et rois et seigneurs, dit Jehan de Meung, n'ont été créés

que pour défendre les droits de ceux qui les paient.

Puis, s'adressant aux nobles, il leur dira:

«_Vous ne valez pas mieux que les vilains. Vous dites: «Je suis

gentilhomme! Donc je vaux mieux que les misérables qui cultivent la

terre ou du travail de leurs mains vivent.» Eh bien, moi je vous dis que

non. L'homme n'est noble que par ses vertus et vilain que par ses

vices_. [p. XCVIII] _Noblesse vient de la valeur, et noblesse de

naissance n'est rien qui vaille à qui manque la prouesse de ses aïeux.

Par plusieurs je vous le prouverais qui, sortis de bas lignage,

montrèrent plus noble coeur que maint fils de comte ou de roi que je ne

veux pas nommer. Mais, hélas! en vain on voit les bons toute leur vie

parcourir de lointains pays pour sens et valeur conquérir, cultiver les

sciences, les lettres, les arts et la philosophie, souffrir la pauvreté;

personne ne les aime. Les rois ne prisent une pomme ces hommes, plus

nobles cependant que ceux qui vont chasser aux lièvres et sont

coutumiers d'habiter en châteaux princiers_.

«_Et celui qui, de la noblesse d'autrui, sans valeur, sans prouesse,

veut porter los et renom, est-il noble? Je dis que non. Il doit être

pour plus vil tenu que s'il était fils de truand. Noblesse soit à qui la

mérite! Mais l'homme vil, orgueilleux, injuste, méchant, vantard,

paresseux, sans charité (et de ceux-là sur terre il en foisonne), s'il

est issu de parents où brillaient toutes les vertus, pas n'est droit

qu'il ait de ses aïeux la gloire; mais il doit être plus vilain tenu que

s'il était de chétif venu. Ceux-là disent: «Je suis noble,» parce qu'on

les nomme ainsi, et que tels furent leurs bons parents, qui faisaient

leur devoir, eux, et parce qu'ils chassent par rivières, par bois, par

champs et par bruyères, et des chiens ont et des oiseaux, comme tous

nobles damoiseaux, et traînent partout leur oisiveté. Mais ils

trahissent leur vilenie, quand de la noblesse d'autrui se vantent; ils

mentent, et la noblesse de leurs aïeux volent en tombant plus bas

qu'eux_!»

Mais le côté le plus intéressant de cet ouvrage remarquable, c'est qu'il

est un des premiers cris poussés par la France contre l'envahissement du

clergé romain, qui voulait dominer toute la chrétienté, question [p.

XCIX] brûlante, qui s'est rallumée de nos jours avec tant d'intensité,

et fait le désespoir de tous les patriotes et des hommes vraiment

religieux.

Depuis un demi-siècle environ, au moment où Jehan de Meung écrivait ces

lignes, plusieurs ordres de religieux Mendiants avaient été créés par la

cour de Rome, et comblés de privilèges qui les rendaient forts gênants et

redoutables au clergé séculier. Sans nationalité comme sans patrie,

puisqu'ils recrutaient leurs adeptes dans tous les pays et n'avaient pas

de résidence fixe, ces Mendiants avares, hypocrites et sensuels,

allaient de châteaux en châteaux demander de l'argent aux riches, avec

lequel, quoique voués à la pauvreté, ils se faisaient bâtir de

véritables palais, où ils visaient dans l'abondance et menaient une vie

dissolue.

Ils dominaient au spirituel, puisqu'ils ne dépendaient que de Rome. Un

évêque même ne pouvait rien contre eux, puisque, sans domicile élu, ils

étaient _curés de toute la France_, et seuls, en qualité d'envoyés du

Pape, pouvaient remettre certains péchés. Ils avaient une police

admirablement organisée, et, grâce à leurs privilèges, devinrent en

quelques années riches et puissants, mais craints et détestés. Leur

audace devint telle que personne n'osait élever la voix contre eux. En

1256, Guillaume de Saint-Amour, chanoine de Beauvais, le premier

combattit ces intrus. C'était un homme savant et renommé. Il avait

maintes fois pris déjà la défense du clergé français et de l'Université

contre les ordres Mendiants, et le pape Alexandre IV s'était vu

contraint de faire brûler _l'Évangile Pardurable_, contre lequel

Guillaume de Saint-Amour s'était élevé avec une extrême vigueur. Il est

vrai que, dans ce livre, [p. C] si nous en croyons Jehan de Meung, les

Jacobins avaient poussé l'audace jusqu'à s'attaquer a l'autorité

apostolique elle-même. Quelque temps après, il publiait _Les périls des

derniers temps_, satire virulente contre ces Mendiants éhontés, qui

voulaient asservir à leur profit tout le clergé séculier. Mais ils

étaient déjà si puissants qu'ils parvinrent, par leurs intrigues, à faire

brûler à son tour le livre de Saint-Amour, et à le faire bannir de

France.

Et, quelques années à peine après sa mort, Jehan de Meung, prenant

courageusement sa défense, osait publier le pamphlet audacieux qu'il

intercala dans le _Roman de la Rose_!

C'est en lisant ce passage et les chapitres suivants, où Jehan de Meung

énonce ses théories naturalistes, que certains commentateurs en ont fait

un athée. Rien n'est plus faux, et nul auteur ne mérite moins que lui

une pareille accusation. Il était sincèrement religieux, au contraire;

mais il savait allier l'amour de Dieu et l'amour de la patrie; en un

mot, il était ce qu'on appelle aujourd'hui un gallican. Il gémissait de

voir la papauté entrer dans cette voie funeste qui devait, quelques

siècles plus tard, ensanglanter la terre. Et voilà ce qui lui fait

pousser ce cri prophétique: «_De tout cela sortiront de grands maux_!»

Patriotique terreur que toute la France aujourd'hui sent renaître plus

poignante que jamais.

En effet, Jehan de Meung prévoyait tout ce qu'avait de dangereux pour la

France et pour la chrétienté la création d'un clergé exotique et

envahissant qui devait bientôt dominer la papauté, sur les ruines de

l'ancienne Église apostolique élever l'Église romaine, et, oubliant sa

divine mission sur la terre, résumer sa politique dans ce mot:

«_Périssent les nationalités, [p. CI] pourvu que l'Église triomphe,

dût-elle régner sur des ruines_!» C'est pour signaler l'ingérence de ces

intrus tout-puissants dans la politique qu'il fait dire à

_Faux-Semblant_:

Sur tous les royaumes s'étend

Notre lignage omnipotent....

A nous seuls doit prince bailler

A gouverner toute sa terre

Et lui, soit en paix, soit en guerre;

A nous se doit prince tenir,

Qui veut à grand honneur venir.

Était-il athée l'homme qui s'écriait:

Nombreux si sont tels louveteaux

Parmi tes apôtres nouveaux,

Sainte Église, tu es perdue,

Si ta cité est combattue

Par les chevaliers de ton ban.

Ton pouvoir est bien chancelant

Si ceux-là cherchent à la prendre

A qui la donnas à défendre.

Contre eux comment la garantir?

Prise sera sans coup sentir

De mangonneau ni de pierrière,

Sans déployer au vent bannière.

Si tu ne veux la secourir,

Laisse les tels partout courir,

Laisse; mais si tu leur commandes,

Tôt faudra-t-il que tu te rendes

Leur tributaire, faisant paix

Qu'ils t'imposeront à grand faix,

Si pis encor ne font les traîtres,

Et de tout ne deviennent maîtres.

Bien ils te savent endormir,

Le jour courent les murs garnir,

La nuit creusent profondes mines.

Ailleurs enfonce les racines

Que tu-veux voir fructifier;

Tu ne dois pas là te fier.

[p. CII]

Hélas! que le Saint-Siège n'a-t-il écouté notre poète! que ne s'est-il

appuyé sur les clergés nationaux, sur ces humbles pasteurs qui ne

demandaient qu'à le soutenir et l'aimer, s'il n'eût songé qu'à donner la

pâture à toutes leurs brebis, au lieu de les laisser tondre par ces vils

mercenaires! Mais la voix du grand homme se perdit, et sa prophétie de

point en point s'accomplit. Peu à peu le pouvoir de la papauté fut

absorbé par ceux qu'elle avait chargés de le défendre; l'Église et toute

la chrétienté devinrent la proie des Mendiants. On vit bientôt les

papes, créatures de «_ces loups qui tout dévorent_,» comme les appelle

Jehan de Meung, à la grande gloire de Dieu et au profit de ce clergé

sans patrie, semer dans toute l'Europe la discorde et la guerre,

apporter sur le trône pontifical les appétits les plus ignobles et les

passions les plus monstrueuses, jusqu'à ce qu'enfin l'Apôtre de Dieu ne

rougît pas de descendre lui-même dans l'arène et de se vautrer dans le

sang de ses brebis!

Il est toutefois une chose consolante pour nous: c'est qu'en ces crises

épouvantables, la France chrétienne, la France tout entière se levait

contre ces forcenés. C'est de sang français qu'était souillée l'armure

de Jules II!

Mais la mesure était comble. La papauté depuis longtemps agonisait sous

le joug des Mendiants, comme l'avait annoncé Jehan de Meung. Il ne

restait plus qu'à partager les dépouilles, et, comme toujours, une

querelle s'éleva entre les vainqueurs sur le cadavre de l'Église. Il

s'agissait d'une grosse proie, les indulgences. Deux ordres Mendiants,

les [p. CIII] Augustins et les Dominicains, se la disputèrent, et la

Réforme éclata! On vit alors le successeur de saint Pierre, ce ministre

de paix et de charité, enivré de sang, repousser dédaigneusement les

propositions du clergé français, qui devaient réunir à nouveau, sous un

même pasteur, le troupeau dispersé, pousser la Furie italienne qui

régnait sur la France au plus épouvantable forfait, applaudir des deux

mains au massacre de la Saint-Barthélemy, et, au nom de Dieu, bénir les

assassins!

Oui, Jehan de Meung, tu avais raison, il en devait sortir de grands

maux!

Hélas! si tu revenais aujourd'hui, tu ne reconnaîtrais plus la France!

Le clergé national n'est plus, et cette chevalerie française, cette

noblesse vaillante et généreuse qui fut jadis la gloire de notre vieille

patrie, cette noblesse que tu représentais si dignement et dont tu étais

si fier est elle-même devenue la proie des Mendiants romains!

Elle renierait Bayard aujourd'hui, si le chevalier sans peur et sans

reproche osait lever la main sur l'étole pontificale, car pour elle la

patrie passe après l'Église.

Mais une nouvelle France s'est levée, aussi chrétienne, aussi vaillante,

aussi généreuse que la tienne. Tu la verrais, quelques années à peine

après des désastres inouïs, fruits encore d'une guerre religieuse, plus

forte et plus florissante que jamais, et, j'en suis sûr, tu ne la

renierais pas!

Quand on relit ces pages, on se demande par quel miracle cet homme put

échapper à la vengeance d'ennemis aussi vindicatifs et aussi

redoutables, et comment la sainte Inquisition, établie en France depuis

quelque vingt ans, le laissa mourir dans son lit [p. CIV] au lieu de le

brûler comme hérétique. Du reste, il ne se faisait pas illusion sur les

dangers qu'il courait, et c'est pourquoi il s'écrie:

En grogne, ma foi, qui voudra,

Et s'en courrouce à qui plaira;

Pour moi, je ne m'en tairai mie,

En dussé-je perdre la vie,

Ou contre droiture me voir,

Comme saint Paul, en cachot noir

Plonger, ou bien de ce royaume

A tort bannir comme Guillaume

De Saint-Amour.........

C'est que Jehan de Meung n'était ni un professeur de Sorbonne, ni un

bourgeois, ni un vilain. C'était un seigneur riche et puissant. Il

pouvait compter sur ses amis, et notamment sur un de nos meilleurs rois,

jeune encore, qui devait par la suite devenir le champion le plus résolu

des libertés gallicanes, celui dont le gantelet imprima sur la joue de

Boniface VIII le plus sanglant défi qu'aient jamais jeté les idées

modernes à l'absolutisme romain.

Philippe-le-Bel défendit jusqu'à sa mort, avec une incroyable énergie,

les prérogatives de la royauté, c'est-à-dire de la France, contre les

prétentions des papes qui, dans leur détresse, tournaient les yeux vers

elle et lui tendaient les bras. La fille aînée de l'Église alors

prodiguait pour eux et son or et son sang; mais une fois revenus de

leurs terreurs, ces Romains, ne voyant plus dans les Français que des

ennemis politiques, ne cherchaient qu'à les exploiter et leur susciter

des ennemis de toutes sortes.

Telle est, en résumé, depuis mille ans, l'histoire des relations entre

la France et la papauté. Et, chose [p. CV] étrange! après tant de

luttes, c'est la royauté qui succomba! Aujourd'hui, nous l'avons dit, il

n'est plus ni religion gallicane, ni Pragmatique-Sanction, ni concordat,

ni déclaration de 1682, ni clergé national. Mais quand la royauté

abdiqua devant la papauté, elle n'était déjà plus la France.

On s'étonne donc moins, en y réfléchissant, que Jehan de Meung ait pu

braver jusqu'à sa mort les attaques violentes des papistes. Sa plume

mordante avait pourtant stigmatisé ce clergé vicieux d'une bien rude

façon, dans cette satire audacieuse, où le poète orléanais dévoile à ses

contemporains les vices, la corruption et les crimes de ces moines

omnipotents.

Les deux chapitres dans lesquels _Faux-Semblant_, le moine hypocrite,

qui s'est glissé furtivement dans le camp d'_Amour_ (car ses pareils

s'insinuent partout), est obligé de se démasquer, sont bien certainement

la partie capitale du roman. La verve et la vigueur du poète s'y élèvent

si haut, que jamais elles n'ont été dépassées.

Ce passage jette un triste jour sur les moeurs du haut clergé à cette

époque; il explique l'acharnement incroyable que les ennemis du poète

déployèrent contre cette oeuvre et la vogue étonnante dont elle jouit

pendant plusieurs siècles. En vain le chancelier Gerson s'écriait encore

plus de cent ans après:

«_Arrachez, hommes sages, arrachez ces livres dangereux des mains de vos

fils et de vos filles. Si je possédais un seul exemplaire du_ Roman de

la Rose, _et qu'il fût unique, valût-il mille livres d'argent, je le

brûlerais plutôt que de le vendre pour le publier tel qu'il est. Si je

savais que l'auteur n'eût pas fait pénitence, je ne prierais jamais pour

lui pas plus que pour Judas; et les [p. CVI] personnes qui lisent son

livre à mauvais dessein augmentent ses tourments, soit qu'il souffre en

enfer, soit qu'il gémisse en purgatoire_.»

Mais il était inutile d'arracher ce livre des mains des lecteurs et de

le brûler. Il était depuis longtemps à l'abri de la destruction. Toute

l'oeuvre de Guillaume, en effet, était gravée dans les âmes tendres et

passionnées des damoiselles[1]; celle de Jehan de Meung au fond du coeur

de tous les vilains, les savants et les honnêtes gens. Répandu par les

ménestrels, qui l'allaient récitant par toute la France, comme les

oeuvres d'Homère, le _Roman de la Rose_ était impérissable. Cet ouvrage,

aussitôt son apparition, jouissait d'une telle renommée, était devenu si

populaire, il avait exercé une telle influence sur la littérature et sur

les moeurs, que ses ennemis eux-mêmes, pour se faire lire et rendre

leurs diatribes intéressantes, ne trouvèrent rien de mieux que de

l'imiter servilement.

Du reste, il ne fut attaqué qu'au point de vue de la licence des

expressions et des images, et quoique ses plus terribles adversaires

aient compris dans leurs malédictions l'oeuvre tout entière, on est

forcé de reconnaître que c'est là le seul grief sérieux qu'ils

articulent contre ce chef-d'oeuvre.

Ainsi Gerson, cet acharné défenseur des libertés gallicanes aux conciles

de Pise et de Constance, l'auteur de _De Auferibilitate Papae_, ne

visait certainement pas, dans ses attaques, l'adversaire de

_Faux-Semblant_, et Christine de Pisan ne lui reprochait que ses

injustes critiques contre les dames. Aussi les [p. CVII] contemporains

n'attachèrent que fort peu d'importance à ces anathèmes, qui, somme

toute, s'adressaient à la littérature entière de ces siècles si peu

_collets-montés_. On ne fit qu'en rire, et ceux qui ne connaissaient pas

le roman le lurent avec avidité.

On reproche généralement à Jehan de Meung d'être verbeux et diffus, et

de semer, sous prétexte d'érudition, son poème de hors-d'oeuvre

considérables, qui rendent l'action confuse et ont presque fait ranger

le délicieux roman de Guillaume dans le genre ennuyeux. «_Les

transitions n'y sont point ménagées, et chaque digression semble naître

plutôt du caprice de l'auteur que de l'enchaînement des idées_.[2]» On

l'accuse encore d'avoir intercalé au hasard ces tirades, sans même

s'occuper de l'acteur qui les débitait.

La moitié de ce reproche est juste, mais c'est le défaut capital de la

littérature du moyen âge. Pour le reste, c'est une erreur grossière; car

l'oeuvre, au contraire, est savamment étudiée. Quand l'auteur combat les

abus de la société au XIIIe siècle, ce n'est pas au hasard qu'il choisit

ses orateurs. Il sait parfaitement ce qu'il dit quand il fait attaquer

les débauchés par _Génius_, les femmes par le _Jaloux_, les égoïstes et

les riches par _Ami_, les juges iniques et les rois par _Raison_, et

quand il choisit pour champion des vilains contre les nobles _Nature_

elle-même.

Au surplus, si l'on ne considère l'oeuvre de Jehan de Meung que comme la

continuation de celle de Guillaume de Lorris, plus de la moitié du roman

pourrait en effet passer pour inutile.

[p. CVIII]

Mais, comme nous l'avons dit plus haut, Jehan de Meung se souciait bien

de _Bel-Accueil_ vraiment! Il avait de l'esprit, et il comprit que faire

un long traité de philosophie, de science et de morale, où il pût

développer toute son érudition, c'était, au prix de peines et de dangers

inouïs, se jeter dans les luttes arides de théologie et de métaphysique,

qui ne pouvaient intéresser que les savants et ne lui attirer qu'un

petit nombre de lecteurs. Et puis, comment développer en vile prose ces

audacieuses maximes, qui trouvent si bien à se voiler sous les

attrayantes allégories du roman? Que de choses, acceptables et même

charmantes en vers, ne seraient souvent en prose qu'impudeur et

qu'insanité! N'oublions pas que les mets les plus délicieux ne doivent

leur saveur qu'à la manière dont ils sont apprêtés. «C'est le ton qui

fait la chanson,» dit un proverbe populaire, et le genre badin permet

d'émettre de cruelles vérités qui seraient trop dangereuses dans un

livre sérieux. Telle maxime qui termine ingénument une fable du pauvre

Ésope ou du bonhomme La Fontaine, telle pointe du malin Jehan de Meung

deviendrait, même de nos jours, au milieu d'un discours politique ou

d'un article de journal, un pamphlet séditieux. Quand le vigneron

Paul-Louis le voulut faire, il n'y a pas de cela bien longtemps, on le

lui fit trop bien sentir. Il ne faut donc lire le livre de Jehan de

Meung que pour s'instruire et non pour s'amuser.

Donc, le reproche le plus sérieux et qui subsiste tout entier, c'est la

crudité de quelques expressions, les attaques violentes contre les

femmes, et surtout l'obscénité de certaines images et de la dernière

scène.

Mais, comme dit Lantin de Damerey, dans sa _Dissertation_ sur le _Roman [p. CIX]

de la Rose_: «_Si Jehan de Meung, pour avoir voulu être trop naturel,

est tombé souvent dans le style bas et grossier, le mauvais goût de son

époque en fut sans doute la cause_.» La preuve en est dans tous les

fabliaux et contes parvenus jusqu'à nous, et qui cependant faisaient les

délices de nos chastes aïeules.

Pourtant on ne peut s'empêcher de rapprocher les deux écrivains, et en

lisant Jehan de Meung, plus d'une gente dame regrettera bien

certainement que la mort ait empêché le pudique Guillaume de terminer

son oeuvre.

Du reste, Jehan de Meung s'en est ému lui-même, et il a pris soin de se

défendre par la bouche de _Raison_. Celle-ci dit qu'on ne doit pas avoir

honte d'appeler par leur nom les oeuvres de Dieu. «_Ce n'est pas le nom

qui est honteux_, dit-elle, _mais la chose. Or, quoi de plus noble que

les divins instruments que Dieu façonna de ses propres mains pour

perpétuer l'espèce humaine_?» A vrai dire, puisque l'auteur n'a pas

trouvé de meilleures raisons à nous donner, nous n'en chercherons pas,

et nous l'abandonnerons à la colère des dames. S'il faut en croire son

chroniqueur, André Thévet, maître Jehan, nous en sommes convaincu, se

tirerait aujourd'hui d'un si mauvais pas aussi facilement que jadis en

semblable circonstance.

Qu'on reproche donc à nos deux auteurs ce que l'on voudra. Ce qu'au

moins on ne peut leur refuser, c'est d'avoir fait une oeuvre admirable,

d'avoir écrit mieux que personne avant eux, et d'avoir fait faire un pas

immense à la littérature française en créant un de ses plus beaux

chefs-d'oeuvre.

Ce qu'on ne peut contester à Guillaume de Lorris, ce peintre inimitable, [p. CX]

c'est une délicatesse et une grâce infinies, et à Jehan de Meung une

vigueur de style, une élévation d'idées et une érudition sans rivales.

Sous la plume de ce fougueux satirique, le trait devient mortel et

l'ironie sanglante, comme on peut en juger par le _dix-neuf mille deux

cent quarante-sixième_ vers:

Bon fait prolixité foir!

* * * * *

[p. CXI]

OPINIONS DES CRITIQUES.

* * * * *

Nous terminerons cette étude en donnant et discutant l'opinion de

quelques écrivains sur cette oeuvre remarquable. Sans vouloir ici

résumer les attaques violentes ni les louanges outrées des contemporains

que nous pouvons soupçonner de partialité, nous nous contenterons de

citer l'opinion des savants qui n'ont étudié cette oeuvre qu'au point de

vue purement littéraire et philosophique. Ce fut au commencement du XVIe

siècle, c'est-à-dire plus de trois cents ans après son apparition, que

les savants commencèrent à étudier sérieusement le _Roman de la Rose_.

Cette oeuvre, en effet, eut à cette époque, à la cour de Louis XII et de

François Ier, un regain de célébrité. C'est ce qui engagea Clément Marot

à en publier une nouvelle édition. «_Sous prétexte de rajeunir ce roman

pour en rendre la lecture plus facile, cet auteur lui fit subir des

changements considérables; il substitua quantité de mots nouveaux à ceux

tombés m désuétude, refondit un grand nombre de vers, en ajouta même

quelques-uns, en un mot se fit un_ Roman de la Rose _à lui_.»

Il profita de cette publication pour juger l'oeuvre tout entière en six

pages. Du style, il n'en parle [p. CXII] pas, et se contente d'indiquer

au lecteur de la manière dont il faut «soulever l'écorce pour arriver

jusqu'à la moelle de l'arbre.» Il dit que la _Rose_ signifie «l'état de

sapience, ou l'état de grâce, ou la Rose papale, ou la Vierge Marie, ou

bien encore le souverain bien infini et la gloire d'éternelle

béatitude.» Le lecteur peut choisir. Il ne s'appesantit pas beaucoup sur

cette glose étrange que bien certainement il n'a jamais prise au

sérieux. Mais elle s'explique assez aisément par cette circonstance, que

Marot refondit le _Roman de la Rose_ dans les prisons de Chartres où il

était enfermé comme hérétique. Pour sortir de prison, ou remercier le

roi de l'en avoir tiré, il crut devoir faire imprimer cette petite

préface en tête de son édition. Cette singulière idée n'est pas de lui,

du reste. Tout l'honneur en revient à Jehan Molinet, chanoine de

Valenciennes, qui avait publié, en 1503, une translation de vers en

prose, et une moralisation du _Roman de la Rose_. Nous passerons sous

silence cette oeuvre absurde, et c'est, comme dit M.P. Pâris, le seul

moyen de lui rendre justice. Quant à l'opinion de Marot sur les auteurs,

tout ce qu'on trouve dans ses oeuvres, c'est un passage de sa complainte

au général Preudhomme où il appelle Guillaume de Lorris l'Ennius

français.

Baillet le regardait comme le meilleur poète du XIIIe siècle. Il nous

apprend qu'il vivait sous le règne de saint Louis, qu'il mourut environ

l'an 1260, et que, déguisant sous le nom de Rose celui d'une femme qu'il

aimait éperdument, il avait entrepris son roman, dans lequel il voulut

imiter Ovide et étendre ses pernicieuses maximes, sous prétexte d'y

mêler un peu de philosophie morale.

Le lecteur peut juger que Baillet est tout aussi [p. CXIII] peu exact

dans ses renseignements historiques que juste dans son appréciation

philosophique, car il est impossible, en y mettant même une extrême

complaisance, de découvrir, dans la partie de Guillaume, la moindre

«_pernicieuse maxime_.»

Lantin de Damerey, dans sa _Dissertation_ sur le _Roman de la Rose_,

convient que les descriptions de Guillaume sont faites avec art et avec

esprit:

«_Lorris_, dit-il, _était un auteur galant qui a plus approché du tour

aisé et naturel d'Ovide que Jehan de Meung, son continuateur. Cet

auteur, qui vivait vers l'an 1300, fit voir qu'il savait aussi bien que

Guillaume la théorie de l'art dangereux de l'amour, et l'emporta sur lui

par l'érudition_.»

Baïf était grand admirateur aussi du _Roman de la Rose_, et le choisit

pour sujet d'un sonnet qu'il adressa à Charles IX.

Ronsard en faisait, de son côté, tant de cas, qu'il le lisait

constamment et y puisait ses inspirations poétiques.

Le Père Bouhours (_Entretiens d'Ariste et d'Eugène_) n'hésite pas à

donner à Jehan de Meung le nom _de père et d'inventeur de l'éloquence

française_. Et de fait, c'est le premier livre français qui ait jamais

joui d'une grande réputation.

Enfin, Pasquier, contemporain de Marot, s'exprime ainsi dans ses

_Recherches sur la France_:

«_Nous eûmes Guillaume de Lorris et, sous Philippe-le-Bel, Jehan de

Meung, lesquels quelques-uns des nôtres ont voulu comparer à Dante,

poète italien; et moi je les opposerais volontiers à tous les poètes

d'Italie. Guillaume de Lorris n'eut le loisir d'achever grandement son

livre; mais en ce peu qu'il nous a baillé, il est, si j'ose le dire,

inimitable en descriptions. Lisez celle du printemps, puis_ [p. CXIV]

_du temps, et je défie tous les anciens et ceux qui viendront après nous

d'en faire de plus à propos_[3].»

Si grand admirateur que nous soyons du _Roman de la Rose_, nous ne

saurions admettre qu'on opposât nos deux poètes, ni à l'auteur de la

_Divine Comédie_, ni à Pétrarque.

* * * * *

Les anciens comparaient Homère à un grand fleuve où tous les poètes de

la Grèce venaient tremper leurs lèvres pour y puiser leurs inspirations.

Tel fut pendant plusieurs siècles le rôle du _Roman de la Rose_, et de

nos jours encore nos poètes pourraient à plus d'un titre le prendre pour

modèle.

Jusqu'à Ronsard, en effet, nous n'avons guère eu d'autres poètes

véritablement dignes de ce nom, et, jusqu'au XVIe siècle, on retrouve

la trace du fameux _Roman_ dans une foule d'ouvrages dont quelques-uns

sont demeurés célèbres.

Ainsi, quand on lit attentivement la _Servitude volontaire_ de La

Boëtie, on est étonné de la similitude de pensées et de la communion

d'idées qui existe entre les deux écrivains, et l'on se prend malgré soi

à rechercher dans le _Roman de la Rose_ ce qu'on lit dans le _Contr'

Un_. Et si l'on n'y retrouve pas absolument les mêmes expressions, on y

reconnaît la même inspiration et la même vigueur.

Vers 1450 parut un petit chef-d'oeuvre qui jouit pendant longtemps d'une

grande célébrité, si nous [p. CXV] en jugeons par les nombreuses

éditions qui se sont conservées jusqu'à nous, et la faveur méritée dont

il jouit encore aujourd'hui. Cet ouvrage est intitulé: _Les XV joies du

mariage_. Or, l'auteur en a trouvé le plan dans le _Roman de la Rose_.

Il nous a paru intéressant de rapprocher ici les deux auteurs.

Nous trouvons dans Jehan de Meung:

C'est li fox poisson qui s'en passe

Parmi la gorge de la nasse

Qui, quant il s'en vuet retorner,

Maugrè sies l'estuet séjorner

A tous jors en prison léans,

Car du retorner est néans.

Li autres qui dehors demorent,

Quant il le voient si, acorent

Et cuident que cil s'esbanoie

A grant déduit et à grant joie,

Quant là le voient tornoier

Et par semblant esbanoier.

Et por ice méismement

Qu'il voient bien apertement,

Qu'il a léans assés viande

Tele cum chascun d'eus demande,

Moult volentiers i enterroient.

Si vont entor, et tant tornoient,

Tant i hurtent, tant i aguetent,

Que truevent le trou et s'i getent.

Mès quant il sunt léans venu,

Pris à tous jors et retenu,

Puis ne se puéent-il tenir

Que hors ne voillent revenir:

Là les convient à grant duel vivre

Tant que la mort les en délivre.

Voici maintenant ce qu'écrit l'auteur des _XV joies_ dans son prologue:

«_Ces chouses pourroit l'en dire pour ceulx qui sont en mariage, qui [p. CXVI]

ressemblent le poisson estant en la grant eaue en franchise, qui va et

vient où il lui plaist; et tant va et vient qu'il trouve une nasse

borgne, où il y a plusieurs poissons, qui se sont pris au past qui

estoit dedans, qu'ilz ont sentu au flayrer. Et quant celui poisson les

voit, il travaille moult pour y entrer, et va tant à l'environ de la

dicte nasse qu'il trouve l'entrée, et il entre dedens, cuidant estre en

délices et plaisance, comme il cuide que les autres soient. Et quant il

y est, il ne s'en peut retourner, et est liens en deul et en tristesse,

où il cuidoit trouver toute joye et lyesse. Ainsi peut-on dire de ceulx

qui sont en mariage, car ils voient les autres mariés dedens la nasse,

qui font semblant de noer et de soy esbatre. Et pour ce font tant qu'ils

trouvent maniere d'y entrer, et quant ilz y sont ilz ne s'en peuvent

retourner, mais est force qu'ilz demeurent là.... Et pour ce en ycelles

joies demourront tous jours et finiront misérablement leurs jours._»

Quand on rapproche ces deux passages, le doute n'est pas permis. Mais on

pourrait croire que c'était une sorte de proverbe et que les auteurs ont

puisé cette idée à la même source. Notre opinion est que l'auteur des

_XV joies_ l'a puisée directement dans le _Roman de la Rose_, et, en

effet, voici une phrase qui nous donne singulièrement à penser:

«_Et quant ilz y sont ilz ne s'en peuvent retourner, mais est force

qu'ils demeurent là. Pour ce dist ung docteur appelé Valère à ung sien

ami qui s'estoit marié, et qui luy demandoit s'il avoit bien fait, et le

docteur luy respont en ceste manière: «Ami_, dit-il, _n'avés-vous peu

trouver une haulte fenestre, pour vous laissier trébucher en une grosse

ryvière, pour vous mectre dedens la teste la première_?»

Or, comment se fait-il que l'auteur ait attribué à Valère ce qui [p. CXVII]

appartient à Juvénal? (Satire VI, vers 30 et suivants.) C'est au moins

une erreur assez bizarre. Il est une explication qui nous séduit

fortement. L'auteur des _XV joies_ était un des courtisans les plus

assidus de la cour du Dauphin, à Geneppe en Brabant. Le _Roman de la

Rose_ était alors au plus beau temps de sa gloire; il devait évidemment

faire les délices de ce petit noyau de beaux esprits gaulois et

libertins, à qui nous devons les _Cent Nouvelles nouvelles_. Or,

l'auteur, qui tirait son sujet du _Roman_, se rappelle soudain certain

trait assez mordant contre le mariage, et, pour donner plus de poids à

sa citation, il en cherche l'auteur et tombe sur ce passage:

Valerius qui se doloit

De ce que Rufin se voloit

Marier, qui ses compaîns iere,

Si li dist par parole fiere:

Diez tous-poissans, dist-il, amis,

Gart que tu ne soies jà mis

Es las de fames tant poissant,

Toutes choses par art froissant.

Juvenaus meismes escrie

A Postumus qui se marie:

Postumus, vués-tu famé prendre?

Ne pués-tu pas trover à vendre

Ou hars, ou cordes, ou chevestres,

Ou saillir hors par les fenestres

Dont l'en puet hault et loing véoir,

Ou lessier toi d'un pont chéoir?

En cherchant le nom de l'écrivain que citait Jehan de Meung, l'auteur

des _XV joies_, qui ne traduisait que les trois derniers vers, est

remonté un peu trop [p. CXVIII] haut, et de bonne foi attribua le trait

à Valère. C'est d'autant plus compréhensible que, dans les manuscrits,

où l'on mettait des majuscules le plus souvent en tête des alinéas,

_Valerius_ devait frapper les regards beaucoup plus que _iuvenaus_.

Nous ne pouvons non plus passer sous silence Théodore-Agrippa d'Aubigné,

l'auteur des _Tragiques_. Sur plus d'un point on pourrait le mettre en

parallèle avec Jehan de Meung. On pourrait presque dire qu'il a ramassé

le fouet de Clopinel pour flageller les rois, les juges et les grands.

C'est la même énergie, la même fougue, la même audace, la même horreur

de l'injustice. Quoique l'on découvre dans les _Tragiques_ plus d'une

expression et plus d'une phrase même qu'on pourrait retrouver dans le

_Roman de la Rose_, nous avons la certitude que d'Aubigné ne connaissait

pas à fond cet ouvrage. Cette opinion ressort clairement de la manière

dont cet auteur s'exprime sur le _Roman de la Rose_. En effet, dans sa

onzième lettre de _Poincts de science_, page 457, tome I de l'édition de

Lemerre, on lit:

«_Monsieur, vous désirez de moy deux choses: un rolle des poètes de mon

temps, et mon jugement de leurs mérites. Je feray le premier

curieusement et selon ma cognoissance, l'autre avec crainte et

sobrement. Vous ne devez pas avoir regret que je laisse en arrière tout

ce qui a escript en France auparavant le Roy François, à cause de leur

barbare grosserie; encore qu'ils ayent esté estimez pour la raritè plus

que les plus excellents de ce siècle, tesmoin Aslin Chartier dormant sur

un bahu à la garde robe, qu'une Reyne de France, Princesse de bonne

estime, alla baiser, pour honorer, disoit-elle, la bouche qui a proféré

tant de belles choses. J'ay cogneu plusieurs esprits assez cognoissants

qui faisoyent profession de tirer de_ [p. CXIX] _belles et doctes

inventions du_ Rouman de la Rose _et de livres pareils. Je me mis à leur

exemple à essayer d'en faire mon profit. Certes, je trouvay à la fin que

c'estoit_ «aurum legere ex stercore Ennii,» _au prix des escrits des

derniers siècles_.»

D'Aubigné, pour écrire ces lignes, ne devait certainement pas avoir lu

le _Roman de la Rose_, au moins celui de Jehan de Meung. Autrement, lui,

d'ordinaire critique si sérieux et si fin, n'eût pas porté contre cette

oeuvre un jugement si sévère. Nous ne nous faisons pas ici le défenseur

d'Alain Chartier ni des autres poètes des XIVe et XVe siècles. Mais la

violence même de la critique, bien qu'elle paraisse viser directement

Guillaume de Lorris, l'Ennius français, nous prouve que, dans ses

_Recherches philologiques_, d'Aubigné n'a pas eu le courage de remonter

jusqu'au _Roman de la Rose_ et d'en faire une étude approfondie. Car il

lui aurait suffi de remuer légèrement la couche du _fumier d'Ennius_

pour y recueillir une foule de perles de la plus belle eau, pour

lesquelles il ne se fût pas montré si dédaigneux, car il aurait- pu

facilement en faire son profit.

Les écrivains ont généralement tort de mépriser les siècles passés pour

leur barbare _grosserie_. C'est le même terme qu'employa Boileau pour

qualifier nos anciens auteurs, créateurs de cette langue admirable qu'il

sut si savamment manier quelques siècles plus tard. La jeunesse a tort

de se montrer si dure pour les vieux, car «_le temps, qui tout vieillit,

aussi les vieillira; le temps, qui tout use, aussi les usera_,» et

c'était naguère presque le sort de d'Aubigné. Boileau, grâce à la bonne

fortune qu'il eut de naître après l'Académie, résistera plus longtemps;

mais, suivant la règle inexorable qui fait qu'ici-bas il n'est [p. CXX]

rien d'éternel, Boileau lui-même fera bientôt partie de ces _siècles

grossiers_, qu'il traitait si cavalièrement du haut de sa grandeur, et

qui ne daignait même pas se souvenir de d'Aubigné.

Et comme ce jour-là, peut-être, nos descendants ne trouveront dans

l'auteur de _l'Ode sur la prise de Namur et du passage du Rhin_ ni la

grâce naïve, ni la force, ni le savoir, ni le souffle d'indépendance et

de justice des auteurs du _Roman de la Rose_ et des _Tragiques_,

peut-être, dis-je, ce jour-là, sera-t-il relégué lui-même plus bas que

les Perrault et les Ronsard qu'il méprisait tant.

Si Boileau, si d'Aubigné avaient lu Jehan de Meung, ils auraient vu

qu'_il ne faut pas se fier sur la Fortune, et que sa roue souvent

exhausse le plus humble et renverse le plus fier dans la boue_, et ils

se seraient montrés plus charitables et plus justes pour leurs aïeux.

Boileau ne connaissait sans doute pas non plus d'Aubigné; ou s'il le

connaissait, le courtisan raffiné, le plat adulateur du pouvoir devait

détourner la tête pour ne pas voir ce visage austère, cette grande et

noble figure du vieux héros qui lui eût fait monter la rougeur au front.

Boileau, ce versificateur habile et savant, qui sut écrire de si beaux

vers sans jamais y faire étinceler une grande idée, cet eunuque servile

ne pouvait comprendre ce que c'était qu'un homme. La forme chez lui

domina toujours le fond, et sur la table d'airain de l'humanité nos fils

chercheront en vain sa trace; elle est déjà bien effacée, quand les

oeuvres de d'Aubigné et de Jehan de Meung creusent un sillon de plus en

plus profond et peut-être éternel. C'est qu'aujourd'hui le niveau des

esprits s'élève, le [p. CXXI] fond a dominé la forme, le vilain règne

et la vilenie rampe. Et si Boileau revenait aujourd'hui, ce flagorneur

éhonté sorti de la poudre du greffe, ne trouvant plus le _Roi-Soleil_

devant qui courber l'échiné et à qui tendre la main comme un truand, ne

crierait pas, comme il y a deux cents ans, aux génies indépendants trop

fiers pour s'abaisser devant ce chef d'une cour avilie et corrompue, en

attendant qu'il leur jetât un os à ronger:

Travaillez pour la gloire, et non pas pour l'argent!

La gloire, valet, tu ne l'as jamais connue!

Que nous préférons à tous ses alexandrins cette préface de d'Aubigné:

Prends ton vol, mon petit livre,

Mon fils qui fera revivre

En tes vers et en tes jeuz,

En tes amours, tes feintises,

Tes tourments, tes mignardises,

Ton père comme je veux.

Je ne mets pour ta deffense

La vaine et brave aparence,

Ni le secours mandié

Du nom d'un Prince propice,

Qui monstre en ton frontispice

A qui tu es dédié.

Livre, celui qui te donne

N'est esclave de personne;

Tu seras donc libre ainsi

Et dédié de ton père

A ceux à qui tu veux plaire

Et qui te plairont aussi.

* * * * *

Il ne nous reste plus à parler que des critiques contemporains qui se [p. CXXII]

sont occupés du _Roman de la Rose_. Plusieurs ont cité cet ouvrage dans

un cours ou dans une histoire de la littérature française. Leur cadre

était beaucoup trop vaste pour pouvoir juger l'oeuvre à fond. Ils l'ont

donc fait uniquement au point de vue de la langue, et comme on ne

saurait exiger que ceux qui entreprennent une si lourde tâche

connaissent complètement tous les écrivains qu'il leur faut citer, on

s'étonnera moins si nous affirmons que pas un d'eux n'avait lu le _Roman

de la Rose_, ce qui s'appelle lu; témoin M. Nisard déclarant que l'Amant

n'était pas riche, puisqu'on le voit au début du Roman «raccommoder ses

manches.» Nous ne nous donnerons donc pas la peine de critiquer leur

opinion. Mais à côté de ceux-là se trouvent des érudits qui parlent de

cette oeuvre, comme ils parlent de la pluie et du beau temps, «_sans y

être obligés_,» pour montrer qu'ils sont érudits, et d'autres qui ont,

pour l'amour de l'art, fait une étude spéciale de ce chef-d'oeuvre.

Parmi les premiers, nous n'en citerons qu'un, M. Crapelet; parmi les

derniers, MM. Huot (d'Orléans), Ampère (de l'Académie), et enfin le

savant M. Pâris.

* * * * *

La dernière édition du _Roman de la Rose_ fut donnée par M. Francisque

Michel. Cette édition n'en est pas une. Outre qu'elle n'est que la

reproduction servile de celle de Méon (en plus quelques fautes), il est

regrettable que M. Francisque Michel se soit contenté de publier en tête

de l'ouvrage l'Avertissement de Méon et la Préface de Lenglet du

Fresnoy. [p. CXXIII] Pourquoi cet écrivain qui, plus que tout autre,

était à même de juger une oeuvre à laquelle il eût dû se consacrer tout

entier, a-t-il, suivant l'exemple de Méon, reculé devant ce travail?

C'est que tous deux ont pensé qu'il ne suffisait pas de collationner un

texte pour comprendre une oeuvre aussi considérable, aussi profonde, et

qu'il fallait l'étudier à fond, sans s'arrêter à une première

impression.

Nous regrettons que M. Francisque Michel n'ait eu le courage de

l'entreprendre, car il nous a privés ainsi d'une étude fort

intéressante. Nous en avons pour garants le talent incontestable de ce

savant et ses travaux antérieurs. Nous ajouterons cependant que nous

regardons comme un devoir, lorsqu'on veut faire revivre une oeuvre de

cet importance, de donner au moins son opinion, ne fût-ce que pour

prouver au lecteur que le travail est consciencieusement fait. Au

surplus, nous ne croyons pas que M. Francisque Michel ait eu l'intention

de faire une édition nouvelle; car il s'est contenté, comme nous, de

reproduire servilement celle de Méon, quoiqu'il annonce dans sa Préface

avoir «_revu le texte avec le plus grand soin, et surtout l'avoir établi

d'une manière plus conforme aux règles de notre ancienne langue_.» La

seule différence que nous ayons constatée entre ces deux éditions,

c'est, à la charge de la dernière parue, un défaut commun à la plupart

des réimpressions à bon marché, c'est-à-dire l'altération de l'original.

Nous signalerons les fautes dans nos notes, au fur et à mesure qu'elles

se présenteront, notamment au dernier chapitre, où toute une page de

Méon a été passée, par inadvertance sans doute.

A première vue, on pourrait croire l'édition de M. Francisque Michel

plus complète que l'autre, les [p. CXXIV] cotes, en tête de chaque

page, indiquant environ 600 vers de plus. Cette augmentation est tout

simplement le résultat d'une faute d'impression, le compositeur ayant

mis le nombre 4008 au lieu de 3408 à la page 112 du premier volume.

Nous rendons toutefois hommage à l'heureuse disposition du texte, qui en

facilite beaucoup la lecture à ceux qui possèdent déjà quelques notions

de la langue romane.

Après lui, nous dirons quelques mots de l'opinion de M. Crapelet. En

1834, dans sa préface du _Partonopoeus de Blois_, il s'exprime ainsi au

sujet du _Roman de la Rose_:

«_Marot, avec tout son beau langage, n'a pu racheter les défauts du

poème qu'il habilla à sa mode, le désordre du plan et de la conduite,

l'absurdité du merveilleux, les froides allégories de Bel-Accueil, fils

de Courtoisie, de Malebouche, de dame Oyseuse, de Faux-Semblant, de dame

Nature, du prêtre Génius, etc., qui ont inspiré les fictions non moins

ternes et affectées du pays de Tendre, les fleuves d'Inclination,

d'Estime, de Reconnaissance, des villages de Soumission, de

Complaisance, d'Orgueil, de Médisance, dans le_ Roman de Clélie.»

Nous répondrons peu de chose à M. Crapelet, si ce n'est que Marot et son

_beau langage_ n'ont rien à faire ici, que le merveilleux n'y saurait

être absurde, par la raison toute simple qu'il n'y a pas, dans tout le

poème, une once de merveilleux. En effet, c'est une oeuvre de

philosophie naturelle, et depuis le commencement jusqu'à la cueillette

de la Rose, tout y est absolument naturel, trop naturel même, au dire de

bien des lecteurs, qui trouvent l'allégorie beaucoup trop transparente.

Enfin, l'auteur de _Clélie_, pas plus que ses contemporains, ne

connaissait guère [p. CXXV] le _Roman de la Rose_, et c'est faire

assurément trop d'honneur à nos deux Orléanais que de les gratifier

d'une si belle inspiration.

Nous nous contenterons de dire à M. Crapelet ce que M. Robert dit de MM.

Legrand d'Aussy et Roquefort, touchant leur opinion sur certains

passages du _Partonopoeus_; c'est que, _pour juger une oeuvre de cette

taille, il faut la lire, c'est-à-dire l'étudier à fond et sans

précipitation_; il est facile de voir que M. Crapelet n'a pas suivi le

sage conseil de son collaborateur.

Maintenant, nous allons examiner scrupuleusement des travaux plus

sérieux, des études complètes du poème tout entier. Comme nous ne

saurions les citer toutes, nous en avons pris trois, non pas au hasard,

mais trois types caractéristiques. Ce sont: la première, de M. Huot,

c'est-à-dire d'un «_amateur_» qui n'était rien moins que savant; la

seconde, d'un érudit et d'un écrivain de valeur, puisqu'il était

académicien, M. Ampère; la troisième, d'un vrai savant, celui-là, M.P.

Pâris.

Le lecteur pourra juger combien il est dangereux, par ces trois

exemples, de prendre tout ce qu'on lit pour «_parole d'Évangile_.»

La première est absolument nulle; la seconde est une critique sévère et

injuste, la dernière une apologie.

Nous serons d'autant plus à notre aise pour les discuter, que notre

travail était entièrement terminé lorsque les deux dernières nous sont

tombées entre les mains.

Nous commencerons par celle de M. Huot. Nous ne lui ferons aucun

reproche, car en étudiant cette oeuvre, lui Orléanais, il a fait preuve

de patriotisme [p. CXXVI] et de bonne volonté; bien peu, du reste, de

ses compatriotes possèdent l'amour de nos vieux poètes à un si haut

degré, car je n'ai jamais encore rencontré un seul Orléanais qui eût

seulement lu le _Roman de la Rose_, même parmi ceux qui se piquent de

connaître notre langue. Mais M. Huot eût bien dû relire une fois de plus

l'oeuvre de Guillaume de Lorris et de Jehan de Meung, au lieu de ce

pauvre Molinet, qui, ma foi, semble l'intéresser autant que ceux-ci,

sans doute parce qu'il était plus facile à lire. Et alors, il se fût

peut-être aperçu que, dans les descriptions de Guillaume, il y a plus

que _quelques vers seulement qui offrent un certain mérite de facture et

de pensée_; que le trouvère de Lorris n'est pas _d'une transparence

extrêmement gênante pour celui qui l'analyse et qui tient à être entendu

ou lu par tout le monde_, et enfin qu'il faut voir dans l'Amant de Jehan

de Meung autre chose qu'un débauché à qui _tous les moyens sont bons

pour arriver à son but, qui ne recule pas même devant un assassinat_!

Ce pauvre M. Huot avait pris trop au pied de la lettre le meurtre de

Malebouche, et il est navré d'une morale aussi épouvantable. Peu s'en

faut qu'il ne termine son étude par ce cri du coeur: «Et voilà jusqu'où

peuvent nous pousser les passions charnelles!»

Mais nous voici face à face avec un critique autrement sérieux que MM.

Crapelet et Huot, en ce sens qu'il affirme avoir fait du _Roman de la

Rose_ une étude minutieuse, et que son nom peut faire autorité en

matière littéraire. Nous parlons de M.J.-J. Ampère, professeur au

Collège de France et membre de l'Académie française et de l'Académie des

inscriptions et belles-lettres.

Le travail de M. Ampère parut dans la _Revue des Deux-Mondes_, [p. CXXVII] le 15

août 1843. Il est long, ou du moins semble tel au premier coup d'oeil,

car il ne contient pas moins de 40 pages grand in-8° de 40 lignes. Mais,

après mûr examen, si nous en défalquons l'analyse, il se réduit à six

pages.

Faisons d'abord en passant une réflexion: c'est que, de tous ceux qui

ont attaqué cette oeuvre, deux seulement en firent une étude sérieuse,

et cherchèrent à appuyer leurs assertions sur l'examen critique de

l'ouvrage, savoir: le chancelier Gerson vers 1400, et M. Ampère en 1843.

Gerson ne trouva d'autre argument qu'une parodie burlesque, et M. Ampère

fit l'étude que nous allons examiner.

Elle se termine par la conclusion suivante:

«_L'oeuvre de Jehan de Meung doit être considérée comme une audacieuse

tentative d'un libertin du XIIIe siècle, qui, à l'aide de quelques

précautions oratoires, a voulu sciemment attaquer, non seulement les

abus qui s'étaient glissés dans l'Église, mais l'esprit même du

spiritualisme chrétien. Savant pour son temps, nourri de l'antiquité,

païen d'imagination, épicurien par nature et par principe, il fut un

devancier puissant des érudits païens et matérialistes du XVIe siècle.

Il y a en lui le germe de Rabelais, et même à quelques égards de

d'Holbach et de Lamettrie_.»

Ainsi, voilà tout ce que vit M. Ampère dans cette oeuvre colossale.

Beaucoup de libertinage et d'impiété. Il reconnaît pourtant à Jehan de

Meung un peu d'érudition et, çà et là, quelque grandeur. Il a même

trouvé par hasard deux vers qu'il qualifie de «_tout simplement

sublimes_.» C'est peu sur vingt mille. Bref, M. Ampère partage l'avis de

Gerson. [p. CXXVIII] C'est un livre qu'on eût bien fait de brûler, car

il ajoute:

«_Ce n'est pas l'inoffensive galanterie de Guillaume de Lorris qui eût

décidé un homme de l'importance de Gerson à prêcher et à écrire contre

le_ Roman de la Rose, _et qui eût attiré sur lui les vertueuses

invectives de la sage Christine de Pisan. Mais les âmes chrétiennes et

morales du XVe siècle_ (elles ne l'étaient sans doute pas aux XIIIe et

XIVe) _durent sentir vivement ce qu'il y avait de dangereux dans un

livre abritant, derrière un titre et un commencement qui n'annonçaient

que gentillesse gracieuse et frivole galanterie, un traité d'irréligion

et d'épicuréisme_.»

M. Ampère, vous qui ne trouvez dans Jehan de Meung qu'un païen et qu'un

libertin, vous êtes une preuve frappante qu'il ne faut pas toujours

juger la valeur des arguments sur l'_importance_ de celui qui les

produit. Aussi nous nous permettrons de discuter les vôtres.

Jehan de Meung un libertin? Qu'en savez-vous? Il ne l'est ni plus ni

moins que tous les écrivains de son temps, témoins «_les nombreux

monuments de notre vieille littérature_, dites-vous, _dont plusieurs

sont à beaucoup d'égards fort supérieurs au_ Roman de la Rose, _quoique

aucun n'ait encore conquis l'espèce de notoriété attachée depuis des

siècles à cet ouvrage_.» Nous citons textuellement M. Ampère au

commencement de son étude. Il est vrai qu'il dira à la fin:

«_On a souvent cité le_ Roman de la Rose _comme le début de la poésie

française au moyen âge, erreur qui a été judicieusement réfutée. Au lieu

de marquer l'origine de cette littérature, on peut dire qu'il en est la

fleur et la fin_.»

La fleur! Est-ce une rétractation, ou simplement un jeu de mots, un

trait d'esprit malin?

Le lecteur remarquera de suite une opinion préconçue, un parti pris [p. CXXIX]

évident de dénigrer cet ouvrage, et les contradictions nombreuses qui

naissent forcément d'un travail fait avec trop de précipitation.

Certes, la liberté de critique est à nos yeux la moins discutable pour

un savant; mais il est une qualité indispensable: c'est l'impartialité,

et M. Ampère eût dû qualifier l'étonnant renom du _Roman de la Rose_

autrement que par cette expression dédaigneuse: «_espèce de

notoriété_.»

Du reste, M. Ampère, malgré son _importance_, ne nous semble pas heureux

dans le choix de ses expressions, pour un académicien. Il ne plane pas

si haut au-dessus des simples mortels, qu'il ne soit au moins tenu de se

faire comprendre. Qu'est-ce donc qu'un «_païen d'imagination_,» qu'un

«_épicurien par nature_?» De grands mots en mauvais français ne sont pas

des raisons. Voyons, avec un peu de bonne foi, Jehan de Meung ne

serait-il pas un peu chrétien aussi, rien que par habitude ou par oubli,

puisque c'est seulement quand il glorifie Dieu et le Christ que M.

Ampère daigne lui trouver un peu de grandeur et de sublime? Ce serait au

moins rationnel.

Il semble oublier que Gerson n'attaqua le _Roman de la Rose_ que cent

vingt ans après son apparition. L'_espèce de notoriété_, paraît-il, dont

jouissait cet ouvrage alors, était encore assez considérable pour que le

chancelier de l'Université ne dédaignât pas de le combattre avec

acharnement. Ce qu'il oublie aussi, c'est l'_importance_ des défenseurs

de cette oeuvre remarquable contre le haut clergé, dont les attaques

incessantes n'avaient réussi, durant un siècle, qu'à rendre l'oeuvre

plus populaire. Il aurait dû, pour se [p. CXXX] montrer impartial, lire

et citer ces paroles de Jehan de Montreuil, secrétaire du roi Charles

VI, en réponse à Gerson:

«_Plus je pénètre dans les importants mystères et dans la mystérieuse

importance de cette oeuvre profonde et d'une si grande et si durable

célébrité, que nous devons à la plume de Jehan de Meung, plus j'étudie

avec une curiosité toujours nouvelle le talent de l'industrieux

écrivain, plus je l'admire avec transport et avec feu_.»

Puisqu'il cite la sage Christine de Pisan, il aurait dû citer aussi ses

adversaires: Gontier Col, général conseiller du roi; maître Jehan

Johannes, prévôt de Lille, et maître Pierre Col, secrétaire du roi. Leur

_importance_ n'est certes pas à dédaigner. Et, somme toute, maître

Clopinel, qui fait si bonne justice, et dans un style si grand et si

sublime, de cette inepte science, l'astrologie, ne devait-il pas trouver

un adversaire tout naturel dans la fille de Thomas de Pisan, astrologue

de Charles V, qui dut peut-être au génie de Jehan de Meung le mépris et

la misère profonde qui le poursuivirent jusqu'à sa mort?

Mais suivons M. Ampère dans son étude, et nous verrons que ce critique

ne se départ pas un seul instant de ce même esprit de partialité. Il

nous promet bien de s'arrêter sur tous les passages les plus saillants;

mais il en est beaucoup, et des plus beaux, qu'il ne voit pas ou feint

de ne pas voir, en faisant ressortir, par contre, tous ceux qu'il trouve

favorables à son système.

Il ne manque pas, du reste, d'une certaine suffisance, et se fait une

singulière illusion sur son petit travail. «_Donner une analyse

détaillée du Roman de la Rose_, dit-il, _c'est le publier pour ainsi

dire_.» Hélas! ne connaîtront guère cette oeuvre ceux qui se

contenteront [p. CXXXI] de l'étudier dans l'analyse de M. Ampère, qu'il

termine ainsi: «_Tel est le Roman de la Rose. Je crois avoir montré le

premier toute la portée de cette oeuvre célèbre_!» Il connaissait

pourtant l'édition de Méon; mais il ne semble pas avoir lu l'étude de

Langlet du Fresnoy ni l'analyse de Lantin de Damerey, car il n'eût pas

écrit cette phrase-là.

Son analyse commence ainsi:

«_ Les deux portions du Roman de la Rose forment véritablement deux

poèmes, et le premier est souvent la contre-partie ou la parodie du

second_.»

M. Ampère eût bien dû d'abord expliquer cette assertion que nous

regardons comme absolument inexacte. Et puis un premier ne peut jamais

être la parodie d'un second.

Il nous promet ensuite de ne s'arrêter que sur des passages qui lui

plairont par la grâce de l'expression ou qui l'intéresseront par la

hardiesse de la pensée ou l'audace de la satire.

Donc, il arrête tout d'abord le lecteur aux images du verger, pour lui

faire, dit-il, une observation essentielle. «_Si le poème était composé

au point de vue de la morale chrétienne, l'Avarice et l'Envie se

trouveraient en compagnie des autres péchés mortels. Au lieu des péchés

mortels, l'auteur voit ici représentés les vices opposés aux qualités

qui formaient le chevalier accompli: Haine contraire d'Amour, Félonie de

Loyauté, Vilenie de Noblesse, Convoitise de Tempérance, Avarice de

Largesse, Envie de Générosité; et enfin Vieillesse, qui n'est point un

vice, est mise là comme étant le contraire de Jeunesse, qui, dans le

langage systématique des troubadours, exprimait, non seulement un des

âges de l'homme, mais la disposition morale qui rend propre aux

sentiments et aux vertus chevaleresques. Puis, à côté des images

principales, le_ [p. CXXXII] _poète en a placé deux autres, Papelardie

et Pauvreté. Papelardie est synonyme d'Hypocrisie. Guillaume de Lorris

n'a pu se défendre de placer là cette allusion aux faux dévots, tant ce

genre de raillerie était naturel au moyen âge_.»

Comme dit M. Ampère, son observation est _essentielle_. Nous nous

appesantirons donc sur ce passage, afin de prouver que, dès le début, M.

Ampère faisait fausse route, et que, pour arriver à sa conclusion

arrêtée d'avance, force lui fut d'expliquer bien des choses à sa façon

et de passer sur ce qu'il ne comprenait pas.

Sur le reste nous glisserons rapidement.

D'abord, pourquoi détacher deux images des autres et les déclarer

accessoires, quand, au contraire, ce sont les principales, la dernière

surtout, puisque c'est elle le noeud de l'action tout entière? En effet,

si l'Amant lutte si longtemps, c'est qu'il est pauvre, et nous verrons

le papelard Faux-Semblant remplir à lui seul le quart du roman de Jehan

de Meung. Pauvreté n'est pas un vice non plus, et M. Ampère eût dû

chercher à l'expliquer comme il a fait pour Vieillesse. Nous nous

demandons aussi pourquoi il fait Convoitise l'opposé de Tempérance. Rien

pourtant, dans le tableau tracé par l'auteur, ne dénote l'intempérance.

Mais M. Ampère a une idée fixe et absolue; il n'en démordra pas et,

coûte que coûte, soutiendra le paradoxe[4] jusqu'au bout. Aussi, voyez

où il se trouve entraîné: «_Si le poème_, dit-il, _était composé au

point de vue de la morale chrétienne_, [p. CXXXIII] _l'auteur aurait

représenté les sept péchés capitaux_;» et la conclusion de son étude se

résume ainsi: donc, c'est un poème de chevalerie composé _contre_ la

morale chrétienne.

L'argument est irrésistible.

Il analyse sommairement l'oeuvre de Guillaume en l'accompagnant

d'observations savantes qui ne manquent pas d'intérêt. Mais il a sa

marotte. Il ne veut pas voir dans l'Amant un homme, et pour lui le poème

de Guillaume doit être absolument un roman de chevalerie. Il le veut, il

y tient, comme il tiendra tout à l'heure à ne voir qu'un traité de

libertinage dans le roman de Jehan de Meung. Il nous parle à chaque

instant de Mlle de Scudéry, et du Cid, et des Allemands, et de mille

autres choses qui prouvent toute sa science, mais sont fort inutiles; et

s'il déplore la manie des anciens poètes de _toujours mettre l'amour en

allégorie_, nous déplorons celle des savants de vouloir à toute force

étaler leur érudition partout. C'est, du reste, un reproche qui

s'adresse encore plus à Jehan de Meung, car c'est le défaut capital de

son oeuvre et, par cela même, nous voudrions voir M. Ampère plus

indulgent pour lui.

Comme tous les gens à système, M. Ampère ne veut pas reconnaître ses

erreurs, et quand, par exemple, il affirme que Vieillesse n'est, aux

yeux de Guillaume, que l'opposé de Jeunesse qui, _dans le langage des

troubadours, exprime la disposition morale qui nous rend propres aux

sentiments et aux vertus chevaleresques_, il se garde bien de nous

parler du démenti formel que lui inflige l'auteur un peu plus loin,

lorsqu'il dépeint Jeunesse comme l'épanouissement du corps joint à

l'innocence et à l'inexpérience du coeur.

[p. CXXXIV]

Nous arrivons maintenant à l'analyse de Jehan de Meung. M. Ampère

prévient le lecteur qu'il ne faut considérer son oeuvre que comme _un

amusement de la jeunesse d'un savant grivois, et qu'on doit s'attendre à

y trouver l'alliance de la satire avec le savoir ou du moins la

prétention au savoir_. Voilà un trait qui dénote un ennemi systématique,

car le savoir de Jehan de Meung est, pour tout homme de bonne foi,

au-dessus de toute discussion. Ensuite il fait un parallèle rapide, mais

très-exact, entre les deux auteurs.

Nous n'y relèverons qu'une chose: c'est qu'il fait de Jehan de Meung un

moine, au mépris de l'histoire, uniquement pour le plaisir d'étaler un

peu d'érudition, et comparer les deux auteurs à _l'aimable Jehan de

Saintré et au robuste et gaillard Damp abbé dans la Dame des belles

cousines_. Il reproche à Jehan de Meung, au lieu de suivre, comme son

devancier, le fil du récit, de s'en écarter sans cesse. «_Bien souvent

il oublie son sujet pour traiter tous les sujets; il intercale des

allégories dans les allégories, des histoires dans les histoires. Bon

fait prolixité fuir, a dit Jehan de Meung; jamais auteur n'observa plus

mal son précepte; mais parmi cette multitude d'épisodes, nous trouverons

des passages beaucoup plus curieux, et même des morceaux de poésie

beaucoup mieux frappés que tout ce qu'a pu nous offrir le doucereux

Guillaume_.»

Le lecteur a pu voir quelle est notre opinion à ce sujet, et que sur

plusieurs points nous partageons celle de M. Ampère.

Puis il passe rapidement en quelques mots sur le corps de 7,000 vers,

pour arriver à Faux-Semblant dont il analyse le discours à fond et d'une

façon remarquable. Mais il n'y voit pas autre chose qu'un [p. CXXXV]

_genre de raillerie naturelle au moyen âge_. Il résume cette analyse

ainsi: «_Faux-Semblant s'exprime au nom des ordres mendiants comme il

eût pu le faire au nom de l'ordre qui les remplaça au XVIe siècle_.»

Diable, M. Ampère, cette petite pointe contre la Compagnie de Jésus vous

serait-elle échappée? De votre part le trait est cruel!

L'analyste reprend son travail, expose brièvement l'action, et s'arrête,

avec Jehan de Meung, au serment des barons. Voyons ce qu'il pense de

dame Nature.

Cette digression de 5,000 vers semble à M. Ampère tout simplement un

poème scientifique et philosophique introduit dans le corps de la

narration allégorique. Il nous parle en passant du _Bagavatgita_ et du

_Mahabarata_ indiens. Heureusement la digression n'est que de cinq

lignes; mais elle a l'avantage d'être complètement inutile, tandis que,

nous l'avons démontré, chez Jehan de Meung, cette digression et celles

qui vont suivre sont le fond même de l'ouvrage, le roman de Bel-Accueil

n'étant que l'accessoire.

M. Ampère reconnaît, du reste, dans ce hors-d'oeuvre, une éloquence et

une grandeur qui étonnent. «_L'expression large et simple_, dit-il,

_rappelle les beaux vers philosophiques de Dante; il est rare que Jehan

de Meung et, en général, les poètes français du moyen âge s'élèvent

jusque-là._» Il continue à s'extasier sur le mérite et la profondeur du

poète comme philosophe et comme _savant_.

Tiens! mais qu'est donc devenu ce dédain de tout à l'heure sur la

_prétention au savoir de ce libertin grivois_?

Il poursuit: «_C'est par un singulier tour que nous_ [p. CXXXVI]

_rentrons dans le sujet du poème, qui désormais sera traité d'un point

de vue tout physique_.»

Pour notre compte, nous ne croyons pas que l'auteur ait eu l'intention

de faire autre chose qu'un traité de l'amour naturel, c'est-à-dire

physique, et M. Ampère s'en aperçoit un peu tard.

Il traite le discours de Génius d'étrange:

«_Le fond_, dit-il, _en est très-profane; mais le

sacré s'y trouve inconcevablement mêlé. Au milieu d'exhortations pleines

d'une verve plus qu'érotique, vient bizarrement se placer une invitation

pressante à mériter le ciel et éviter l'enfer. Mais, chose incroyable,

cet excès de mysticisme ne fait pas perdre à Génius le but de son

sermon; car_, dit-il, _pour mériter ce paradis_,

Pensez de Nature honorer,

Servez-la par bien laborer (travailler).

«_A ce conseil d'une moralité très-équivoque, ou plutôt qui dans sa

bouche ne l'est guère, il joint quelques préceptes d'humaine vertu,

comme de ne pas voler, de ne pas tuer, d'être loyal et miséricordieux;

mais de la foi et des vertus exclusivement chrétiennes, pas un mot. Il

n'en promet pas moins les joies du paradis pour récompense à ceux qui

suivront ses enseignements dont on a vu quel était l'objet_.»

Évidemment, M. Ampère n'a pas compris que Jehan de Meung était un apôtre

de la religion naturelle. Pour être un honnête homme, un saint, Jehan de

Meung dit: «Ne volez pas, ne tuez pas; soyez loyal et bon, charitable et

juste; en un mot, aimez, et surtout n'oubliez pas que chaque fois que

vous violerez les lois de la nature, vous serez sacrilège; anathème sur

vous! Allez donc, et multipliez.»

Ce _libertin_ ne veut voir dans l'amour que l'acte sacré de la [p. CXXXVII]

génération, et c'est pour cela que Dieu voulut y mettre la suprême

jouissance, et il range au nombre des amours monstrueux l'unique désir

d'un plaisir bestial.

En résumé, Jehan de Meung ne reconnaît que les lois naturelles, et comme

les vertus _exclusivement chrétiennes_ (ou plutôt exclusivement

catholiques), telles que l'amour mystique, le célibat et la

mortification de la chair, que le clergé prêchait tant et pratiquait si

peu, sont des vertus contre nature, il les combat impitoyablement.

«_Des termes consacrés par l'Église_, dit M. Ampère, _sont appliqués à

des actions et des sentiments que l'Église réprouve_.» Dans notre langue

tous les termes sacrés sont exclusivement réservés à la religion

chrétienne. Jehan de Meung n'avait pas le choix pour désigner des

actions et des sentiments sacrés à ses yeux, et si l'Église les

réprouve, tant pis pour l'Église, car l'amour dont parle Jehan de Meung

n'est ni coupable ni honteux, en dépit des dogmes et des conciles.

Oui, monsieur Ampère, telle est, comme vous dites, la moralité

«_très-équivoque_» de Jehan de Meung et la portée du _Roman de la Rose_.

* * * * *

Il ne nous reste plus à parler que de l'étude de M.P. Pâris.

Cette étude est, à notre avis, bien meilleure que celle de M. Ampère, et

les observations que nous ferons sur ce remarquable travail complèteront

heureusement le nôtre.

Disons de suite qu'il n'est pas conçu dans le même esprit que le [p. CXXXVIII]

précédent, et nous serons heureux de constater plus d'une fois entre son

auteur et nous une communauté d'idées que nous ne trouvons guère dans M.

Ampère; et notons en passant qu'au point de vue du style, de la netteté

des pensées et du choix des expressions, M. Pâris est bien supérieur à

celui-ci. C'est une conséquence de ce que nous avons dit plus haut. En

effet, on ne dit bien que ce qu'on saisit bien. Dès le début, nous le

voyons se ranger à l'opinion de M. Raynouard, que le _Roman de la Rose_

doit avoir été publié tout entier dans le cours du XIIIe siècle: la

partie de Guillaume vers 1240 et celle de Jehan de Meung avant 1282.

M. Ampère affirme, sur la foi du titre, que Guillaume de Lorris avait

entrepris de faire de son poème un traité complet de l'art d'aimer. M.

Pâris lui prête seulement l'intention de raconter les peines et les

plaisirs réservés à ceux qui aiment. C'est notre avis. Cette

interprétation est plus conforme à la marche de l'action, et il ne nous

est pas permis de préjuger une fin qui n'existe pas. La manière dont

nous expliquons les allégories du début se rapporte, à peu près

absolument, au sens que leur prête M. Pâris. Or, notre point de départ

étant le même, nous n'aurons donc à constater que des divergences de

détail et une contradiction sérieuse sur la manière d'apprécier l'oeuvre

de Jehan de Meung. Pour tout le reste, nous nous contenterons de

renvoyer le lecteur à l'excellent travail que nous discutons. Pour

l'appréciation des deux poètes, nous citons textuellement M. Pâris:

«_Guillaume avait l'intention de donner explication des allégories qu'il

avait employées; mais il n'a pas rempli_ [p. CXXXIX] _sa promesse, et

nous le regrettons pour quelques personnages auxquels il fait jouer un

double rôle, dont peut-être il aurait mieux justifié l'emploi s'il avait

mis la dernière main à son ouvrage. Le style en est précis, clair,

élégant. Le poète sait éviter une stérile abondance; il ne se noie pas

dans les développements; ses personnages parlent bien et comme ils

doivent parler. Il semble avoir une sorte d'aversion pour les jeux de

mots, les tournures recherchées, les pensées subtiles. Enfin, sa parole

est constamment chaste; et bien différent en cela de Jehan de Meun, il

n'a pas fait un seul vers dont l'impiété, le libertinage ou la malice

puisse, à tort ou à raison, s'armer ou se prévaloir. L'auteur de ce

poème mérite donc, malgré tous les inconvénients du genre allégorique,

un rang parmi les meilleurs versificateurs français du moyen âge,

peut-être même parmi les poètes dont notre littérature a droit de se

glorifier_.

«_On devine aisément, dès les premiers vers, que Jean de Meun a vu,

surtout dans la continuation du_ Roman de la Rose, _une occasion de

donner carrière à son érudition, à ses opinions philosophiques et au

libertinage de son esprit. Guillaume de Lorris avait voulu raconter

l'histoire d'un véritable amoureux; Jean de Meun s'est proposé de parler

de tout, à l'exception du véritable amour. Il a fait un ouvrage de

marqueterie, une sorte d'échiquier dans lequel il a placé avec plus ou

moins de symétrie ou d'à propos les principaux incidents de la vie et

l'histoire de toutes les passions humaines. Ne lui demandons pas de plan

régulier; l'art de la composition n'est pas le sien; il disserte de tout

comme Montaigne, avec une égale indépendance de pensées, quelquefois la

même force d'expression et toujours le même désordre. Mais l'auteur des_

Essais, _dès le début, nous avertit du moins de la liberté de ses

allures, tandis que Jean de_ [p. CXL] _Meun, qui, reprenant un poème

sagement conduit jusque-là, s'était engagé à régler sa conduite sur

celle de son ingénieux devancier, mérite certainement le reproche

d'avoir manqué à ses promesses_.»

Et là-dessus, M. Pâris entame l'analyse de Jehan de Meung.

Ainsi, tous les savants qui ont étudié cette oeuvre immense, tous, sans

exception, n'ont vu dans Jehan de Meung qu'un érudit faisant de

l'érudition à bâtons rompus, sans ordre et sans plan préconçu.

L'auteur, certes, mérite en partie ce reproche. Comme nous l'avons dit,

c'est le défaut capital de son oeuvre; mais lui refuser un plan

préconçu, c'est ne pas le comprendre. Tout ce qu'on peut faire en faveur

de cette idée, c'est de constater que quelques passages ont été

certainement ajoutés après coup, un entre autres, de quelques centaines

de vers, que l'auteur (ou les copistes) a jeté négligemment au beau

milieu d'une phrase, si bien qu'en en retrouvant la fin le lecteur est

complètement dérouté. Nous indiquerons, du reste, dans les notes, ces

passages au fur et à mesure qu'ils se présenteront. Nous avons été

nous-même, à première lecture, tenté de croire que Jehan de Meung

n'avait entrepris que la continuation de l'idylle de Guillaume de

Lorris. Mais après un examen plus sérieux, nous nous sommes arrêté à la

thèse que nous avons soutenue dans notre étude, et plus nous relisons

l'ouvrage, plus nous repassons les travaux de nos devanciers, plus nous

sommes persuadé être dans le vrai.

C'est ce qui fait que M. Pâris se heurte à certains passages qui lui

semblent ennuyeux ou incompréhensibles. Ainsi le combat de l'ost d'Amour

contre [p. CXLI] les geôliers de Bel-Accueil ne lui semble qu' «_une

guerre dont le récit trop allégorique est pour lui assez insipide_,»

quand pour nous c'est peut-être le passage le plus fin, le plus délicat,

le plus vrai, en un mot, le plus naturel, partant le plus intéressant.

Ainsi, le personnage de Génius est obscur pour lui; il le regarde comme

une fiction étrange et inutile, et il ne comprend pas ce long discours

du prêtre de Nature:

Qui nous a le noeud dénoué,

Qui sans lui fût resté noué,

dans lequel il ne voit que l'_obscénité la plus grossière et la

prétention d'expliquer les mystères du grand oeuvre et de la pierre

philosophale. C'est la partie du poème_, dit-il, _qu'on a le plus

souvent essayé de comprendre; mais, jusqu'à présent, ces divers essais

sont demeurés infructueux_.

Quant à nous, s'il est un passage que nous n'ayons pu comprendre, ce

n'est certes pas celui-là. Génius, intermédiaire naturel entre l'âme et

les sens, parle, au contraire, un langage clair et précis; il ne

s'occupe pas du grand oeuvre, ou du moins, le grand oeuvre pour lui,

c'est de procréer, et il lance l'anathème:

........sur toute gent

Qui ne se vuellent remuer

Pour l'espèce continuer.

M. Pâris ne comprenant pas Génius ne comprend pas davantage son

discours, et cela va de soi. Et c'est cette même raison qui lui fait

trouver l'épisode de Pygmalion un hors-d'oeuvre inutile. Inutile quant à

la marche de l'action, peut-être, mais absolument [p. CXLII]

indispensable à l'exposé des théories philosophiques de Jehan de Meung,

puisque c'est Génius, cette force surnaturelle, cette flamme divine qui

vient embraser Bel-Accueil, comme jadis il anima la statue insensible de

Pygmalion. C'est, plus encore que la cueillette de la Rose, le véritable

couronnement de l'oeuvre. Génius est la cause; l'union des deux amants

n'est que l'effet.

* * * * *

[p. CXLIII]

VIE DE JEAN DE MEUNG

Le roman de la rose - Tome I · 第 63 / 150 题