CHAPITRES XCIII A XCV.

_Génius_, voyant _Nature_ fondre en larmes, la console d'abord et finit

par se mettre en colère contre toutes les femmes, qui pleurent pour

arracher les secrets de leurs maris, les tromper et les tyranniser s'ils

sont assez fous pour s'y laisser prendre. L'auteur a déjà dit plus haut:

«Larmes de femme, comédie!» Le bon prêtre _Génius_ termine en s'écriant:

«Si vous aimez vos corps, vos âmes, beaux seigneurs, gardez-vous des

femmes; au moins gardez-vous de jamais leur dévoiler vos secrets!»

Le lecteur verra par cette boutade, un peu en dehors de son sujet, à

notre avis, que les regrets que l'auteur exprime aux chapitres LXXXI à

LXXXIII n'étaient rien moins que sincères.

[p. LXXVII]

CHAPITRES XCVI A C.

_Nature_ donc commence sa confession. Elle rappelle à _Génius_ comment

elle assistait à la création du monde, comment _Dieu_ la prit pour sa

chambrière, et lui confia l'entretien et la conservation de tout

l'univers. Elle fait d'abord le tableau des cieux et des planètes qui

parcourent la voûte étoilée, sans que rien vienne jamais rompre leur

harmonie. Par leur influence, les corps célestes transforment

incessamment les éléments, c'est-à-dire la matière, et tôt ou tard il

faut que les êtres organisés naissent, vivent et meurent à leur

naturelle échéance, s'ils ne préviennent la mort en se détruisant les

uns les autres. L'homme seul se détruit lui-même par sa folie et son

orgueil. Tel _Empédocle_, qui se précipita dans le cratère de l'Etna.

Tel _Origène_, qui se mutila, cessant ainsi d'être homme sans mourir.

On excuse ces fous en disant que le Destin, que Dieu le voulait ainsi.

Là-dessus le poète discute et détruit de fond en comble le mystère de la

prédestination et l'intervention de la Providence dans les actions des

hommes. Il prouve, entre autres choses, que c'est folie de rejeter sur

les planètes les fautes humaines. Tous les événements s'enchaînent et ne

sont que les conséquences naturelles les uns des autres. Tout ce que

Jehan de Meung accorde à Dieu, c'est de savoir d'avance ce qui arrivera,

mais sans jamais imposer directement sa volonté. Car l'homme a son libre

arbitre absolu, dit-il, et seul est responsable de ses folies. Il peut,

quand il lui plaît, choisir entre le bien et le mal. Il prévoit les

conséquences de ses actions, et partant peut garantir [p. LXXVIII] son

âme du péché, aussi bien qu'il pourrait prévenir la famine et le déluge

si Dieu lui donnait la science de prévoir l'avenir. Il n'aurait pour

cela qu'à faire de grosses provisions dans les années d'abondance, et

bâtir un vaisseau pour échapper au déluge, comme firent _Deucalion_ et

sa femme _Pyrrha_.

Dieu nous a donné la raison et le libre arbitre, pour que nous sachions

nous conduire nous-mêmes. Heureux mille fois l'homme d'être seul doué de

raison; car si tous les animaux étaient raisonnables, dès longtemps ils

se seraient débarrassés de ce tyran jaloux et cruel.

«Mais, bon _Génius_, continue _Nature_, je reviens à ma parole première.

Voyez les éléments: ils font toujours leur devoir envers les choses qui

doivent subir les célestes influences. Constamment ils opèrent les mêmes

révolutions. Parfois, il est vrai, ils bouleversent l'atmosphère; les

eaux inondent des contrées entières, ravissent champs et moissons; le

vent renverse arbres et maisons; mais toujours le beau temps revient

réparer les désastres causés par la tempête. Alors apparaît

l'arc-en-ciel et ses belles couleurs. «_Nature_ compare cet effet

d'optique à celui produit par les verres taillés qui décomposent la

lumière, et fait une longue dissertation sur les miroirs ardents et les

lunettes à longue vue, puis sur les visions fantastiques qui assiègent

l'homme pendant son sommeil et les cerveaux malades. Ce sont encore les

éléments qui embrasent les comètes que nous voyons traverser le ciel. On

a longtemps cru qu'elles étaient chargées d'annoncer aux hommes de

grands malheurs, et notamment la mort des rois. Mais Jehan de Meung

déclare cette croyance absurde, car, dit-il, l'influence et les rayons

des comètes ne [p. LXXIX] pèsent d'un plus grand poids sur pauvres

hommes que sur rois. Non, les rois ne méritent pas que les cieux

daignent annoncer leur trépas plus que celui d'un autre homme, car leur

corps ne vaut une pomme plus que le corps d'un charretier. Et si

quelqu'un s'enorgueillit de sa race et s'écrie: «Je suis gentilhomme, et

je vaux mieux que ceux qui les terres cultivent ou du travail de leurs

mains vivent,» je lui répondrai non. L'homme n'est noble que par ses

vertus et vilain que par ses vices. Il est vrai que la mort d'un noble

ou d'un prince est plus notable que celle d'un paysan, et l'on en parle

un peu plus longtemps; mais de là à croire que les éléments en seront

bouleversés, c'est sottise. «Non, les éléments gardent mes

commandements, dit _Nature_, et toujours d'une marche régulière leurs

évolutions accomplissent. Je ne me plaindrai donc pas d'eux, non plus

des plantes qui, toujours soumises à mes lois tant qu'elles vivent,

poussent feuilles, rameaux et fleurs autant qu'elles peuvent. Je n'ai

rien non plus à reprocher aux bêtes qui, toutes autant qu'elles peuvent,

faonnent selon leurs usages et font honneur à leur lignage. Il n'y a pas

jusqu'à mes chers vermisseaux qui ne se montrent envers moi

reconnaissants. Seul l'homme m'a déclaré la guerre et veut se soustraire

à mes lois. Oui, bon _Génius_, j'ai été trop bonne pour lui; je l'ai

comblé de mes faveurs; j'en ai fait un petit monde, un petit abrégé de

toutes les perfections, et lui seul m'insulte et me brave. Lui, pour qui

le Fils de Dieu s'est incarné pour mourir sur la croix, contre mes

règles il manoeuvre et s'est fait le réceptacle de tous les vices!

L'homme est orgueilleux, lâche, avare, faussaire, parjure, etc... Mais

sur tous ces vices je passe; que Dieu s'en arrange [p. LXXX] s'il veut,

le punisse et me venge. Mais je ne puis passer sur ceux dont _Amour_ se

plaint, et je ne puis subir plus longtemps que l'homme me refuse le

tribut qu'il me doit et qu'il me devra tant qu'il recevra mes divins

outils.

«Bon prêtre, dit _Nature_ en terminant, allez au camp d'_Amour_, et

dites à tous les barons, sauf _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_

toutefois, que je leur envoie tous mes saluts. Portez mes plaintes au

_Dieu d'Amours_ pour que sa douleur s'apaise, et dites-lui que je lui

adresse un ami pour qu'il excommunie ceux qui lui font telle avanie, et

qu'il absolve les vaillants qui travaillent à bien aimer toute leur

vie.»

Lors _Nature_ écrit son anathème sur un parchemin, le scelle et le remet

à _Génius_. Ceci fait, elle lui demande l'absolution et le prie de lui

pardonner si elle a fait quelque omission. Celui-ci l'absout, dépose son

aube et son rochet, prend des ailes et s'envole à l'ost d'_Amour_.

Le roman de la rose - Tome I · 第 59 / 150 题