CHAPITRES XCI ET XCII.

Cependant _Nature_ forgeait une à une les pièces qui doivent continuer

les espèces. Désolée de la perversité des hommes qui méprisent et

avilissent l'amour au point d'en faire un crime et d'emprisonner

_Bel-Accueil_ parce qu'il veut s'unir à l'_Amant_, elle songe, dans un

moment de découragement, à laisser périr la race humaine. Le serment de

_Vénus, d'Amour_ et des _barons_ la rassure. Mais elle a un péché sur la

conscience, et elle vient trouver son bon prêtre _Génius_ pour se

confesser à lui. Ce péché, c'est d'avoir été injuste envers tous les

êtres qui peuplent [p. LXXVI] la terre, et les avoir asservis à

l'homme. «Malheureuse! s'écrie-t-elle, qu'ai-je fait? Comment réparer ma

faute? Hélas! j'ai rabaissé mes amis pour exalter mes ennemis; j'ai tout

perdu par ma bonté!»

L'auteur, mettant _Nature_ en scène, en profite pour faire l'exposé

complet de ses théories philosophiques, et pousse peut-être un peu loin

l'étalage de sa vaste érudition. Il compare la nature à l'art, et prouve

la supériorité de celle-là, qui transforme incessamment la matière et

lui fait revêtir de si belles formes, au point de tirer la vie de la

corruption même, témoin le phénix. L'art, au contraire, loin de créer,

ne saurait même dépeindre la nature. Tous ceux qui l'ont tenté, _Zeuxis_

lui-même, ont échoué misérablement; aussi Jehan de Meung renonce à telle

entreprise et revient à son sujet.

Le roman de la rose - Tome I · 第 58 / 150 题