GLOSE.

La belle est d'abord épouvantée par une idée terrible. Si cet homme à

qui elle va se livrer tout entière allait la tromper! S'il n'était qu'un

de ces vils libertins qui ne voient dans l'amour que la jouissance

matérielle, et qui méprisent la femme aussitôt qu'elle s'est donnée! En

vain se dit-elle que son amant est loyal et bon, que la franchise est

peinte sur sa figure, et qu'il lui donna trop de preuves d'amour pour en

pouvoir douter; cette pensée l'obsède. Elle n'est pas sans savoir non

plus que les [p. LXXIV] suites de l'amour engendrent parfois des

regrets cuisants, et sa sombre froideur brise le coeur du pauvre amant.

Il la contemple d'un air abattu, et des larmes inondent son visage. A

cette vue la belle s'attendrit et lui tend la main. Il veut l'enlacer et

la presser sur son sein. Soudain elle sent la pudeur se réveiller, et

rouge de honte, se dégage de l'amoureuse étreinte, mais sans pouvoir

détacher ses yeux du beau jouvencel où tant de grâces brillent à la

fois. Son coeur pourtant triomphe encore de la tentation. Mais son amant

est là qui proteste de sa discrétion; l'ombre et le mystère voileront

leurs amours, et les doux accents de cette voix tant aimée couvrent les

derniers cris de sa pudeur alarmée. Elle est bien près de se rendre,

quand tout à coup elle songe au grand acte qui va s'accomplir. Au moment

d'offrir ce sacrifice suprême, d'abandonner ce trésor qui sera perdu

pour jamais, cette fleur unique qui ne se peut cueillir qu'une fois, sa

virginité, elle sent son coeur se serrer sous le poids du remords. Une

tristesse profonde l'envahit tout entière, et tremblante elle hésite.

Elle a peur! De quoi? De l'inconnu, de cette vie nouvelle qui va

s'ouvrir, et au moment de recevoir le baptême de l'amour, elle demande

grâce. L'_Amant_, qui la voit chancelante, épuisée, reprend courage,

cherche à la rassurer, lui rappelle tous leurs rêves de bonheur, veut

lui prouver que l'amour est l'oeuvre la plus belle, la plus sainte et la

plus sacrée; rien ne peut dissiper ses alarmes, et elle supplie son

bien-aimé de la laisser un instant se recueillir encore. Tous deux

alors, silencieux et graves, assis côte à côte et la main dans la main,

attendent anxieux le moment fatal qui va décider de leur sort.

[p. LXXV]

CHAPITRES LXXXVII A XC.

Les messagers d'_Amour_ vont trouver _Vénus_ en l'île de _Cythère_, et

lui content tout l'embarras où se trouve son fils par la faute de

_Jalousie_. A cette nouvelle _Vénus_ monte sur son char traîné par huit

colombeaux et arrive à l'ost de son fils. Le combat avait recommencé;

mais la garnison de la tour se défendait vaillamment; _Vénus_ arrive

enfin. Son fils vole à sa rencontre et, désespéré d'une telle

résistance, implore son aide. _Vénus_ oyant ces plaintes, en

grand'colère entre, et jure que jamais plus elle ne laissera _Chasteté_

vivre en sûreté au coeur des hommes ni des femmes. _Amour_ jure que tous

les humains désormais viendront par ses sentiers, et que nul ne sera

sage nommé, à moins qu'il n'aime ou soit aimé. Tous les _barons_, à

l'exemple de leur chef, prononcent le même serment.

Le roman de la rose - Tome I · 第 57 / 150 题