_Ami_ montre alors à l'_Amant_ comment quelques hommes corrompus par la
cupidité voulurent posséder à eux seuls ce qui appartenait à tout le
monde. Ils se partagèrent la terre; les plus forts prirent les plus
grosses parts, et bientôt aussi voulurent posséder à eux seuls les
femmes communes à tous. De là la jalousie qui fait le malheur des
humains en leur ravissant la liberté. Mais laissons le jaloux parler:
«Oui, dit-il à sa femme, je sais que vous me trompez. Vous êtes trop
coquette, et sitôt qu'à mon travail je cours, vous ne songez qu'à vous
divertir. Si je vais à Rome ou bien en Frise débiter notre marchandise,
vous ne songez en mon absence qu'à [p. LVII] mener joyeuse vie, et
quand je suis céans, vous n'avez pas un mot agréable, pas un sourire
pour votre époux. Toute cette coquetterie, tous ces beaux atours, qui me
coûtent si cher, vous n'en usez que pour plaire à ce Robichonnet que je
déteste et que je vois toujours rôder autour de vous. Du reste, que
n'ai-je cru Théophraste quand il dit que c'est sottise de prendre femme
en mariage? Toutes sont plus vicieuses les unes que les autres. Si vous
la prenez pauvre, c'est pour la nourrir; riche, c'est pour subir ses
dédains et ses caprices; laide, c'est pis encore, car elle fera des
efforts inouïs pour plaire à tout le monde. Non, il n'est pas une femme
vertueuse sur terre! _Lucrèce_ et _Pénélope_ peuvent tout au plus être
considérées comme des exceptions qui confirment la règle, et encore, si
les galants avaient bien su s'y prendre, elles auraient cédé comme les
autres. Au reste, il n'est plus de _Lucrèce_ ni de _Pénélope_ ici-bas.»
Suit une longue diatribe contre le mariage et la perversité des femmes.
Le jaloux, à l'appui de son dire, cite l'opinion de _Falérius, Juvénal,
Phoroneus_, et enfin nous montre par l'épouvantable infortune
d'_Abeilard_ combien celui-ci eut tort de se marier contre la volonté
d'_Héloïse_ sa maîtresse.
Il termine en s'écriant que c'est folie de se fier aux femmes, tant
elles sont perverses, témoin _Hercule_ et _Déjanire, Samson_ et
_Dalila_; puis, à bout d'arguments, transporté de rage, il pousse cette
fameuse exclamation qui, si nous croyons Thévet, faillit coûter cher à
maître Clopinel. La scène se termine comme toujours, c'est-à-dire que le
jaloux tombe à bras raccourci sur sa malheureuse femme et l'assommerait
sans l'intervention de voisins charitables.
[p. LVIII] «Ainsi, conclut _Ami_, avant d'être marié, ce couple s'aimait
d'amour tendre; l'Amant était l'humble serviteur de sa dame et faisait
tout ce qu'elle voulait, au point que lorsqu'elle lui disait: «Saute,» il
sautait. Mais une fois liés ensemble, la roue a si bien tourné, que
l'humble esclave veut être le maître, et voilà la guerre dans le ménage.
Il en sera de même tant qu'il y aura des maîtres et des esclaves, des
rois et des sujets, car gouverner, c'est diviser. C'est pour cela que
les anciens vivaient paisiblement et sans liens. Ils n'eussent pas leur
liberté changé pour tout l'or de Frise et d'Arabie. Mais alors nul
n'aimait ce métal, et personne n'avait encore abandonné son rivage pour
l'aller chercher en de lointains pays.»