L'_Amant_, à ces mots, s'indigne et refuse de s'abaisser jusqu'à
l'hypocrisie pour obtenir les faveurs de _Bel-Accueil_. «Alors, lui
répond _Ami_, vous n'avez plus qu'un moyen pour conquérir le
château-fort: c'est de suivre ce chemin qui est là sur la droite. Mais
ce sentier a nom _Trop-Donner_, et il est bien dangereux aux pauvres
gens. Vous ne l'aurez pas suivi longtemps, que soudain vous verrez les
murs chanceler et crouler, et la garnison tout entière se rendre. Mais
pour y passer, il faut être riche, et plus d'un qui partit joyeux et
brave en revint pauvre et désespéré, moi tout le premier. Or _Pauvreté_
ne le put jamais franchir; elle reste en arrière; tout le monde la
repousse; il n'est pas d'amour pour elle. Mais si vous avez de grands
biens amassés, vous cueillerez boutons et roses. Il n'y en aurait pas
d'assez closes [p. LVI] si vous pouviez donner autant que vous voudriez
promettre. Toutefois, sans jeter l'or à pleines mains, si vous étiez
assez riche pour pouvoir offrir de temps en temps quelques beaux petits
présents, peut-être avez-vous encore chance de réussir.--Pourtant,
_Ami_, je déteste et méprise la femme qui se vend, et pour moi l'amour
perd tout son charme quand on l'achète à beaux deniers comptants. Il
n'en était pas ainsi du temps de nos premiers pères.»
Suit un tableau de l'âge d'or, où les hommes vivaient simplement, sans
avarice et sans envie. Chacun, sans rapine et sans convoitise,
s'accolait et baisait à qui le jeu d'amour plaisait. Il n'y avait alors
ni rois pour ravir le bien d'autrui, ni seigneurs pour accaparer la
terre; tous étaient égaux ici-bas, heureux et sans inquiétude, de toutes
peines affranchis, sauf de mener joyeuse vie et loyale folâtrerie.