CHAPITRES LIII ET LIV.

C'est _Jason_ qui, le premier, poussé par la cupidité, prit son essor

outre mer vers la _Toison d'or_. C'est de ce jour que la _Fourberie_

apparut sur la terre, entraînant à sa suite tous les vices qui n'ont

«_cure de suffisance_.» _Orgueil_ dédaignant son pareil accourut à grand

appareil, traînant _Convoitise, Avarice, Envie_, et tout le reste des

vices. Tous alors firent sortir de l'enfer _Pauvreté_, inconnue

jusqu'alors. Elle vint avec _Larcin_ son fils, et _Coeur-Failli_ son

époux, et tous ces monstres épouvantables, jaloux du bonheur des

humains, se répandirent sur la terre, semant partout la discorde et la

guerre. Le sol fut divisé; on vit pour la première fois domaines et

propriétaires, esclaves et maîtres. Mais quand ceux-ci s'en allaient

pour leurs affaires par les chemins, dans les villages restaient les

paresseux et les coquins qui pillaient [p. LIX] leurs demeures. Alors

il fallut s'entendre pour les garder, et l'on décida de choisir

quelqu'un qui pût prendre les malfaiteurs et rendre justice aux

plaignants, en un mot à qui chacun dût obéir. On s'assembla pour

choisir.

Un grand vilain entre eux ils élurent, le mieux charpenté, le plus

grand, le plus fort qu'ils trouvèrent, et le firent prince et seigneur.

Lui jura de les défendre eux et leurs biens, pourvu qu'on lui assurât de

quoi vivre. On lui accorda ce qu'il demandait. Mais les larrons

revinrent en force, et souvent il fut battu. On tint nouvelle assemblée,

et tous se cotisèrent pour lui bailler sergents et biens suffisants pour

les entretenir. De là les premières tailles, de là le commencement des

principautés terriennes. Lors tous d'amasser des trésors, et pour les

garder, de construire barricades et tours, murailles crénelées, châteaux

et villes fortifiés.

«Tout ceci, ajoute _Ami_, me serait bien indifférent si l'appât de l'or

n'avait corrompu jusqu'à l'amour, et c'est grand deuil et grand dommage

de voir femme belle, jeune et amoureuse vendre son corps au premier

venu. Aussi, bien difficile est de conserver l'amour d'une femme, être

si convoiteux, si léger et si capricieux.» Il lui donne alors

d'excellents conseils pour s'attacher longtemps les femmes et conserver

leur affection, et termine ainsi: «Il en est de même de votre chère

_Rose_. Quand vous l'aurez, comme je l'espère, faites tout ce que je

vous ai dit pour garder telle fleurette, car vous ne trouveriez en

quatorze cités sa pareille.»

«Oui, s'écrie alors l'_Amant_, c'est bien la vérité, et comme cet

excellent _Ami_ parle bien au prix de _Raison_!» Puis il raconte comment

_Doux-Parler_ et [p. LX] _Doux-Penser_ vinrent aussitôt le trouver pour

ne plus le quitter. _Doux-Regard_ pourtant ils ne purent amener avec

eux.

C'est-à-dire que de pouvoir parler avec son ami de sa chère maîtresse

l'avait consolé, avait chassé de son esprit ses terreurs et ses peines,

pour faire place à de douces pensées; mais, hélas! cela ne suffit pas,

car il ne peut voir sa bien-aimée.

Le roman de la rose - Tome I · 第 41 / 150 题