_Raison_ alors, ayant épuisé toute son éloquence, laisse l'_Amant_
mélancolique. Il retourne aussitôt vers _Ami_. Celui-ci le console du
mieux qu'il peut, et lui dit que, s'il veut suivre ses avis,
_Bel-Accueil_ sortira bientôt de sa prison. «Avant tout, lui dit-il,
vous essaierez de séduire ses gardiens et veillerez surtout que
_Malebouche_ ne vous voie. S'il vient à vous apercevoir, faites-lui bon
visage, apaisez-le par vos flatteries, profonds saluts et compliments,
et par dessus tout faites-lui croire que vous ne voulez ni ne pouvez
ravir la _Rose_, et le succès est assuré.
«Flattez aussi la _Vieille_; flattez encore _Jalousie_; flattez tous les
geôliers. Ne ménagez pas les présents, autant que vos ressources le
permettront; dans tous les cas, soyez prodigue de promesses, risque à ne
pas les tenir. Tâchez de pleurer même: ce serait pour vous d'un grand
avantage, car rien ne séduit comme les larmes, et si les geôliers
pouvaient s'apitoyer [p. LIII] sur votre douleur, la besogne serait
plus d'à moitié faite. Si vous ne pouvez pas pleurer, faites semblant,
et surtout qu'ils ne s'aperçoivent pas de la feinte, car alors tout
serait perdu. Bref, étudiez bien vos adversaires, et ne perdez pas de
temps, car la _Rose_ sera vite épanouie, et les concurrents ne
manqueront pas pour la cueillir avant vous. Attendez que les geôliers
soient gais; ne les sollicitez jamais en leur tristesse, à moins que
vous n'en soyez cause, si par exemple _Jalousie_ vient de les tancer.
«Alors, si vous êtes un jour assez heureux pour rencontrer _Bel-Accueil_
dans un lieu sûr et bien reclus, quand même vous verriez _Honte_ rougir,
_Peur_ blêmir, _Danger_ frémir, et tous par feinte se courroucer pour se
rendre lâchement, bravez leur colère, ne les prisez tous une écorce,
mais cueillez la _Rose_ de force, et montrez ce qu'un homme vaut, en
temps et lieu, quand il le faut. Car rien ne leur plaît tant que de se
laisser prendre ce qu'ils n'osent offrir. Ils seraient même froissés
s'ils échappaient par leur défense, et tout en paraissant joyeux, ils
vous haïraient intérieurement. Si pourtant vous les voyez sérieusement
courroucés et vigoureusement lutter, soyez prudent, sachez attendre,
criez merci, dissimulez, ouvertement capitulez, jusqu'à ce que les trois
geôliers s'en aillent et laissent là _Bel-Accueil_ qui tout à vous se
donnera. Pour cela, faites-leur bon visage, et observez avec soin
_Bel-Accueil_. S'il est gai, riez; s'il pleure, soyez triste; s'il est
simple, feignez la candeur; s'il est sérieux, soyez grave; aimez tout ce
qu'il aime, blâmez tout ce qu'il blâme; si vous jouez avec lui, perdez
toujours; soyez empressé près de lui; autant que vous pourrez, faites
tout pour lui plaire, voilà le moyen de réussir.»
[p. LIV]
GLOSE.
L'_Amant_, qui ne veut pas suivre les conseils de la raison, retourne
trouver son ami, qui l'engage à ne pas brusquer les choses, car la
violence perdrait tout infailliblement. «Commencez, lui dit-il, par
amadouer les mauvaises langues, en ayant l'air de ne plus vous occuper
de votre adorée; montrez-vous le moins possible aux abords de sa
demeure, et par votre sang-froid faites tant que tout le monde se
persuade de deux choses: d'abord que la belle vous est complètement
indifférente, puis que sa réserve et sa sagesse la mettent désormais à
l'abri de toute surprise. C'est le seul moyen d'imposer silence à la
calomnie. Quant à la _Vieille_, elle ne demande qu'une chose: tirer
profit de son emploi; montrez-vous donc envers elle courtois et
généreux; ne lui ménagez ni les flatteries, ni les promesses, ni les
petits présents. Bientôt cette chère amante, voyant votre air humble et
résigné, se rassurera, se croyant dès lors à l'abri de vos folles
entreprises. Mais un beau jour, il lui suffira de voir vos larmes
couler, pour s'attendrir derechef sur le sort d'un si fidèle et si
précieux amant, que les obstacles ne rebutent pas, et qui doit l'aimer
d'un amour sans bornes, puisqu'il est sans espoir.
«Enfin, ce serait jouer de malheur s'il n'arrivait pas un jour où vous
vous trouviez seul avec elle dans un endroit favorable. Alors, quoique
vous voyez la belle pâlir d'effroi, rougir de honte, trembler d'émotion,
prouvez-lui, malgré sa feinte résistance, combien vous l'aimez, et que
vous savez être homme en temps et lieu, quand il le faut.
«Mais si vous vous heurtez à une résistance plus vigoureuse que [p. LV]
vous ne le supposiez, arrêtez-vous, soyez prudent, capitulez, implorez
votre pardon, et attendez patiemment que son émotion, ses craintes et sa
pudeur se calment, et elle vous laissera cueillir ce que vous auriez en
vain essayé d'arracher de vive force.
«Pour cela, étudiez bien son caractère, ne la contredites en rien, et
faites tout ce que vous pourrez pour lui plaire. Si elle rit, soyez gai;
si elle est sérieuse, soyez grave; est-elle triste, pleurez;
montrez-vous toujours empressé, prévenez ses moindres désirs, et le
moment ne se fera pas attendre où elle ne pourra plus rien vous
refuser.»