CHAPITRE XLIII.

_Raison_ alors, ayant épuisé toute son éloquence, laisse l'_Amant_

mélancolique. Il retourne aussitôt vers _Ami_. Celui-ci le console du

mieux qu'il peut, et lui dit que, s'il veut suivre ses avis,

_Bel-Accueil_ sortira bientôt de sa prison. «Avant tout, lui dit-il,

vous essaierez de séduire ses gardiens et veillerez surtout que

_Malebouche_ ne vous voie. S'il vient à vous apercevoir, faites-lui bon

visage, apaisez-le par vos flatteries, profonds saluts et compliments,

et par dessus tout faites-lui croire que vous ne voulez ni ne pouvez

ravir la _Rose_, et le succès est assuré.

«Flattez aussi la _Vieille_; flattez encore _Jalousie_; flattez tous les

geôliers. Ne ménagez pas les présents, autant que vos ressources le

permettront; dans tous les cas, soyez prodigue de promesses, risque à ne

pas les tenir. Tâchez de pleurer même: ce serait pour vous d'un grand

avantage, car rien ne séduit comme les larmes, et si les geôliers

pouvaient s'apitoyer [p. LIII] sur votre douleur, la besogne serait

plus d'à moitié faite. Si vous ne pouvez pas pleurer, faites semblant,

et surtout qu'ils ne s'aperçoivent pas de la feinte, car alors tout

serait perdu. Bref, étudiez bien vos adversaires, et ne perdez pas de

temps, car la _Rose_ sera vite épanouie, et les concurrents ne

manqueront pas pour la cueillir avant vous. Attendez que les geôliers

soient gais; ne les sollicitez jamais en leur tristesse, à moins que

vous n'en soyez cause, si par exemple _Jalousie_ vient de les tancer.

«Alors, si vous êtes un jour assez heureux pour rencontrer _Bel-Accueil_

dans un lieu sûr et bien reclus, quand même vous verriez _Honte_ rougir,

_Peur_ blêmir, _Danger_ frémir, et tous par feinte se courroucer pour se

rendre lâchement, bravez leur colère, ne les prisez tous une écorce,

mais cueillez la _Rose_ de force, et montrez ce qu'un homme vaut, en

temps et lieu, quand il le faut. Car rien ne leur plaît tant que de se

laisser prendre ce qu'ils n'osent offrir. Ils seraient même froissés

s'ils échappaient par leur défense, et tout en paraissant joyeux, ils

vous haïraient intérieurement. Si pourtant vous les voyez sérieusement

courroucés et vigoureusement lutter, soyez prudent, sachez attendre,

criez merci, dissimulez, ouvertement capitulez, jusqu'à ce que les trois

geôliers s'en aillent et laissent là _Bel-Accueil_ qui tout à vous se

donnera. Pour cela, faites-leur bon visage, et observez avec soin

_Bel-Accueil_. S'il est gai, riez; s'il pleure, soyez triste; s'il est

simple, feignez la candeur; s'il est sérieux, soyez grave; aimez tout ce

qu'il aime, blâmez tout ce qu'il blâme; si vous jouez avec lui, perdez

toujours; soyez empressé près de lui; autant que vous pourrez, faites

tout pour lui plaire, voilà le moyen de réussir.»

[p. LIV]

GLOSE.

L'_Amant_, qui ne veut pas suivre les conseils de la raison, retourne

trouver son ami, qui l'engage à ne pas brusquer les choses, car la

violence perdrait tout infailliblement. «Commencez, lui dit-il, par

amadouer les mauvaises langues, en ayant l'air de ne plus vous occuper

de votre adorée; montrez-vous le moins possible aux abords de sa

demeure, et par votre sang-froid faites tant que tout le monde se

persuade de deux choses: d'abord que la belle vous est complètement

indifférente, puis que sa réserve et sa sagesse la mettent désormais à

l'abri de toute surprise. C'est le seul moyen d'imposer silence à la

calomnie. Quant à la _Vieille_, elle ne demande qu'une chose: tirer

profit de son emploi; montrez-vous donc envers elle courtois et

généreux; ne lui ménagez ni les flatteries, ni les promesses, ni les

petits présents. Bientôt cette chère amante, voyant votre air humble et

résigné, se rassurera, se croyant dès lors à l'abri de vos folles

entreprises. Mais un beau jour, il lui suffira de voir vos larmes

couler, pour s'attendrir derechef sur le sort d'un si fidèle et si

précieux amant, que les obstacles ne rebutent pas, et qui doit l'aimer

d'un amour sans bornes, puisqu'il est sans espoir.

«Enfin, ce serait jouer de malheur s'il n'arrivait pas un jour où vous

vous trouviez seul avec elle dans un endroit favorable. Alors, quoique

vous voyez la belle pâlir d'effroi, rougir de honte, trembler d'émotion,

prouvez-lui, malgré sa feinte résistance, combien vous l'aimez, et que

vous savez être homme en temps et lieu, quand il le faut.

«Mais si vous vous heurtez à une résistance plus vigoureuse que [p. LV]

vous ne le supposiez, arrêtez-vous, soyez prudent, capitulez, implorez

votre pardon, et attendez patiemment que son émotion, ses craintes et sa

pudeur se calment, et elle vous laissera cueillir ce que vous auriez en

vain essayé d'arracher de vive force.

«Pour cela, étudiez bien son caractère, ne la contredites en rien, et

faites tout ce que vous pourrez pour lui plaire. Si elle rit, soyez gai;

si elle est sérieuse, soyez grave; est-elle triste, pleurez;

montrez-vous toujours empressé, prévenez ses moindres désirs, et le

moment ne se fera pas attendre où elle ne pourra plus rien vous

refuser.»

Le roman de la rose - Tome I · 第 38 / 150 题