CHAPITRES XXXIII A XLII.

L'_Amant_ pleure, maudit tous ses ennemis, et voyant qu'il ne lui reste

plus qu'à mourir, lègue à _Bel-Accueil_ son coeur, son unique richesse.

C'est alors que _Raison_ revient. «Eh bien, lui dit-elle, n'es-tu pas

d'aimer lassé? N'as-tu de maux encore assez? _Amour_, dis-moi, comment

le trouves-tu? Est-il assez bon maître? Si tu l'avais connu, j'aime à

croire que tu ne l'aurais jamais servi même une heure, que tu aurais

renié son hommage et n'aurais pas aimé d'amour.--Mais je le connais,

répond l'_Amant_.--Non, dit _Raison_, et je vais te le faire

connaître.» Alors elle lui explique ce que vaut l'amour des sens et tous

ses plaisirs, et lui montre tous les avantages de l'amitié. Elle lui

explique longuement la différence entre les bons et les mauvais amis, et

lui fait un tableau délicieux de l'âge d'or où tous les hommes

s'aimaient et goûtaient le bonheur. Il n'y avait alors ni propriétés, ni

seigneurs, ni rois, et cependant tout le monde était heureux, car

personne ne songeait à rompre l'équilibre qui régnait [p. L] dans la

nature. C'est la cupidité, dit-elle, qui a tout gâté sur terre; mais la

richesse ne fait pas le bonheur, et la pauvreté même est préférable, car

l'homme est l'esclave de _Fortune_, qui se plaît sans cesse à lui ravir

ses faveurs. L'inquiétude et mille maux assiégent les avares et en font

les plus malheureux des hommes. La pauvreté, au contraire, est la pierre

de touche de l'amitié, car l'infortune nous fait voir clairement ceux

qui ne nous aimaient que pour nos richesses.

_Raison_ flagelle impitoyablement l'insolence des riches et l'orgueil

des rois, qui ne seraient rien si le peuple voulait. Ils ne sont rien

que par lui, car _Fortune_ ne saurait faire qu'on possédât un seul fétu,

si _Nature_ ne nous l'a donné. «Alors, dit l'_Amant_, qu'a donc l'homme

qui soit réellement à lui?--Sa conscience, répond _Raison_, et son libre

arbitre. Ils sont à lui; rien ne les lui peut ravir. Tout le reste est à

_Fortune_, qui départ ses faveurs sans songer à quelle personne. Or

donc, redeviens ton maître, reprends possession de ton coeur, et ne le

donne ainsi follement tout entier à un seul. Aime tous les hommes en

général; sois envers eux comme tu voudrais qu'ils fussent envers toi, et

jamais n'engage ta liberté, le plus beau présent que _Nature_ ait fait à

l'homme. Abandonne donc ce fol amour qui te rend si malheureux, pour

suivre le bon amour que je viens de te dépeindre; et c'est parce que les

humains ont abandonné celui-ci, qu'ils se sont livrés à tous les vices

que la _Justice_ est chargée de punir ici-bas.--Mais, dit l'_Amant_,

puisque vous êtes en train de m'instruire, dites-moi lequel est le

meilleur de _Justice_ ou _d'Amitié_.--C'est _Amitié_, dit _Raison_; car

si tout le monde s'aimait, _Justice_ serait inutile. D'autant [p. LI]

plus que les juges ne sont pas moins dépravés que les autres, et que la

plupart abusent des pouvoirs qui leur sont confiés pour faire plus de

mal encore.»

Elle cite alors l'exemple d'_Appius_ qui condamne _Virginius_ à lui

livrer sa fille; mais le peuple irrité renverse les décemvirs, ces

dépositaires infidèles de la justice et de l'autorité. «Sois mon amant,

continue _Raison_, et tu verras la vanité des richesses et des grandeurs

humaines.» Elle lui rapporte, d'après l'histoire, maints exemples fameux

de l'instabilité de la fortune. C'est d'abord _Néron_ qui fit périr

_Agrippine_ sa mère, et _Sénèque_ son précepteur. Donc le pouvoir ne

sert le plus souvent qu'à rendre les hommes plus méchants, les mettant

en état de nuire impunément aux autres, ce qu'ils ne pourraient faire

s'ils restaient au niveau de tous les citoyens. Mais Dieu ne permet sans

doute aux méchants de s'élever si haut que pour retomber plus bas:

témoin ce même _Néron_, réduit à se tuer de ses propres mains, pour

échapper à la colère de son peuple. Témoin encore _Crèsus_, roi de

Lydie; malgré les conseils de sa fille _Phanie_, il ne voulut rien

rabattre de son faste et de son orgueil: de là sa chute et sa mort. Et

plus près de nous, _Mainfroi_, roi de Sicile, que _Charles d'Anjou_

battit et tua; et puis _Conradin_, et puis _Henri_, frère du roi

d'Espagne, que le même _Charles_ mit à mort, et enfin _Boniface de

Castellane_, chef des Marseillais révoltés contre ce même bon roi

_Charles_, qui lui fit trancher la tête.

«Or donc, cher ami, continue _Raison_, sers-moi loyalement, et laisse là

cette folle amour et le fol Dieu qui tant te maltraite.--Non, répond

l'_Amant_ irrité, j'ai juré foi et hommage à _Dieu d'Amours_; je ne

violerai pas ma promesse. «Puis, à bout d'arguments, [p. LII] il lui

cherche querelle sur un mot qui l'a choqué. _Raison_, paraît-il, dans le

feu de la conversation, s'est permis d'appeler par son nom certaine

chose qu'on ne peut désigner honnêtement sans périphrase. _Raison_

répond qu'elle a bien le droit de nommer ce que Dieu son père daigna

faire de ses propres mains, et que les dames françaises ont sans doute

les oreilles bien plus délicates que le reste du corps, car c'est le

seul endroit que cette chose leur blesse.

«Tout ceci est fort bon, répond l'_Amant_; mais si vous continuez de me

tourmenter ainsi, je me verrai forcé de vous laisser causer ici toute seule.»

Le roman de la rose - Tome I · 第 37 / 150 题