MON GÉNÉRAL,

J'ai reçu la lettre par laquelle vous exprimez le désir de connaître la

marche des reconnaissances dirigées par moi sur la Dyle, le jour de la

bataille de Waterloo. Je m'empresse de répondre aux questions que vous

m'adressez à ce sujet.

Le 7e de hussards, dont j'étais colonel, faisait partie de la division

de cavalerie légère attachée au 1er corps, formant, le 18 juin, la

droite de la portion de l'armée que l'Empereur commandait en personne.

Au commencement de l'action, vers onze heures du matin, je fus détaché

de la division avec mon régiment et un bataillon d'infanterie placé sous

mon commandement. Ces troupes furent mises en potence à l'extrême

droite, derrière Frichemont, faisant face à la Dyle.

Des instructions particulières me furent données, de la part de

l'Empereur, par son aide de camp Labédoyère et un officier d'ordonnance

dont je n'ai pas retenu le nom. Elles prescrivaient de laisser le gros

de ma troupe toujours en vue du champ de bataille, de porter 200

fantassins dans le bois de Frichemont, un escadron à Lasne, poussant des

postes jusqu'à Saint-Lambert; un autre escadron moitié à Couture, moitié

à Beaumont, envoyant des reconnaissances jusque sur la Dyle, aux ponts

de Moustier et d'Ottignies. Les commandants de ces divers détachements

devaient laisser de quart de lieue en quart de lieue des petits postes à

cheval, formant une chaîne continue jusque sur le champ de bataille,

afin que, par le moyen de hussards allant au galop d'un poste à l'autre,

les officiers en reconnaissance pussent me prévenir rapidement de leur

jonction avec l'avant-garde des troupes du maréchal Grouchy, qui

devaient arriver du côté de la Dyle. Il m'était enfin ordonné d'envoyer

directement à l'Empereur les avis que me transmettraient ces

reconnaissances. Je fis exécuter l'ordre qui m'était donné.

Il me serait impossible, après un laps de temps de quinze années, de

fixer au juste l'heure à laquelle le détachement dirigé vers Moustier

parvint sur ce point, d'autant plus que le capitaine Éloy, qui le

commandait, avait reçu de moi l'injonction de s'éclairer au loin et de

marcher avec la plus grande circonspection. Mais en remarquant qu'il

partit à onze heures du champ de bataille, et n'avait pas plus de deux

lieues à parcourir, on doit présumer qu'il les fit en deux heures, ce

qui fixerait son arrivée à Moustier à une heure de l'après-midi. Un

billet du capitaine Éloy, que me transmirent promptement les postes

intermédiaires, m'apprit qu'il n'avait trouvé aucune troupe à Moustier,

non plus qu'à Ottignies, et que les habitants assuraient que les

Français laissés sur la rive droite de la Dyle passaient la rivière à

Limal, Limelette et Wavre.

J'envoyai ce billet à l'Empereur par le capitaine Kouhn, faisant

fonction d'adjudant-major. Il revint accompagné d'un officier

d'ordonnance, lequel me dit de la part de l'Empereur de laisser la ligne

des postes établie sur Moustier, et de prescrire à l'officier qui

éclairait le défilé de Saint-Lambert de le passer, en poussant le plus

loin possible dans les directions de Limal, Limelette et Wavre. Je

transmis cet ordre, et envoyai même ma carte au chef du détachement de

Lasne et Saint-Lambert.

Un de mes pelotons, s'étant avancé à un quart de lieue au delà de

Saint-Lambert, rencontra un peloton de hussards prussiens, auquel il

prit plusieurs hommes, dont un officier. Je prévins l'Empereur de cette

étrange capture, et lui envoyai les prisonniers.

Informé par ceux-ci qu'ils étaient suivis par une grande partie de

l'armée prussienne, je me portai avec un escadron de renfort sur

Saint-Lambert. J'aperçus au delà une forte colonne, se dirigeant vers

Saint-Lambert. J'envoyai un officier à toute bride en prévenir

l'Empereur, qui me fit répondre d'avancer hardiment, que cette troupe ne

pouvait être que le corps du maréchal Grouchy venant de Limal et

poussant devant lui quelques Prussiens égarés, dont faisaient partie les

prisonniers que j'avais faits.

J'eus bientôt la certitude du contraire. La tête de la colonne

prussienne approchait, quoique très lentement. Je rejetai deux fois dans

le défilé les hussards et lanciers qui la précédaient. Je cherchais à

gagner du temps en maintenant le plus possible les ennemis, qui ne

pouvaient déboucher que très difficilement des chemins creux et bourbeux

dans lesquels ils étaient engagés; et lorsque enfin, contraint par des

forces supérieures, je battais en retraite, l'adjudant-major, auquel

j'avais ordonné d'aller informer l'Empereur de l'arrivée _positive_ des

Prussiens devant Saint-Lambert, revint en me disant que l'Empereur

prescrivait de prévenir de cet événement la tête de colonne du maréchal

Grouchy, qui devait déboucher en ce moment par les ponts de Moustier et

d'Ottignies, puisqu'elle ne venait pas par Limal et Limelette.

J'écrivis à cet effet au capitaine Éloy; mais celui-ci, ayant vainement

attendu sans voir paraître aucune troupe, et entendant le canon vers

Saint-Lambert, craignit d'être coupé. Il se replia donc successivement

sur ses petits postes, et rejoignit le gros du régiment resté en vue du

champ de bataille, à peu près au même instant que les escadrons qui

revenaient de Saint-Lambert et Lasne, poussés par l'ennemi.

Le combat terrible que soutinrent alors derrière les bois de Frichemont

les troupes que je commandais et celles qui vinrent les appuyer, absorba

trop mon esprit pour que je puisse spécifier exactement l'heure; mais je

pense qu'il pouvait être à peu près sept heures du soir; et comme le

capitaine Éloy se replia au trot et ne dut pas mettre plus d'une heure à

revenir, j'estime que ce sera vers six heures qu'il aura quitté le pont

de Moustier, sur lequel il sera, par conséquent, resté cinq heures. Il

est donc bien surprenant qu'il n'ait pas vu votre aide de camp, à moins

que celui-ci ne se soit trompé sur le nom du lieu où il aura abordé la

Dyle.

Tel est le précis du mouvement que fit le régiment que je commandais

pour éclairer pendant la bataille de Waterloo le flanc droit de l'armée

française. La marche, la direction de mes reconnaissances furent d'une

si haute importance dans cette mémorable journée, que le maréchal

Davout, ministre de la guerre, m'ordonna à la fin de 1815 d'en relater

les circonstances dans un rapport que j'eus l'honneur de lui adresser

et qui doit se trouver encore dans les archives de la guerre[22].

Des faits que je viens de raconter est résultée pour moi la conviction

que l'Empereur attendait sur le champ de bataille de Waterloo le corps

du maréchal Grouchy. Mais sur quoi cet espoir était-il fondé? C'est ce

que j'ignore, et je ne me permettrai pas de juger, me bornant à la

narration de ce que j'ai vu.

J'ai l'honneur d'être, etc.

[Illustration: _Extrait d'une Lettre du général de Marbot, datée de

Tirlemont_, 18 _août_ 1831.

(Communiqué par M. Élie Massenat.)]

Les récits du général de Marbot se terminant à la bataille de Waterloo,

nous avons pensé que le lecteur désirerait connaître la suite de la

carrière du vaillant soldat. Nous la trouvons retracée dans un article

biographique publié au _Journal des Débats_, par M. Cuvillier-Fleury, le

lendemain de la mort du général: il y parle précisément des _Mémoires_

dont il avait eu connaissance et qu'il engage vivement la famille à

publier. Nous avons donc cru ne pouvoir mieux faire que de terminer

cette publication en reproduisant ici _in extenso_ l'article de M.

Cuvillier-Fleury, l'un des morceaux les plus éloquents du célèbre

académicien.

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Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 77 / 84 题