* * * * *
(Après le licenciement du 23e de chasseurs et son incorporation au 3e de
la même arme, le colonel de Marbot est nommé au commandement du 7e de
hussards (d'Orléans). Ce régiment fait partie du 1er corps
d'observation, aux ordres du comte d'Erlon.)
Cysoing, 10 avril 1815.
... Je suis en face de Tournay et je garde la ligne depuis Mouchin
jusqu'à Chéreng. Quand je dis que je garde la ligne, je n'ai pas
grand'peine, car les Anglais ne font aucun mouvement et sont aussi
tranquilles à Tournay que s'ils étaient à Londres. Je crois que tout se
passera à l'amiable. J'ai été hier à Lille, où j'ai été on ne peut mieux
reçu par le général en chef comte d'Erlon.
Saint-Amand, 5 mai.
... Je viens de recevoir l'ordre de former une députation de cinq
officiers et dix sous-officiers ou soldats pour aller à Paris, au Champ
de Mai. L'ordre porte que le colonel sera lui-même à la tête de la
députation. Celles de tous les régiments de la division doivent se
mettre en route pour être rendues le 17 à Arras et partir le lendemain
pour Paris. Tout est ici fort tranquille, et l'on n'y parle pas de
guerre. Il y a beaucoup de désertions dans les troupes étrangères. Les
hommes qui en arrivent assurent que tout ce qui est belge, saxon ou
hollandais, désertera à nous. Mon régiment devient de jour en jour plus
considérable. J'ai 700 hommes. Dans mon dépôt, il en est arrivé 52 hier;
le costume les flatte tant qu'ils arrivent _drus comme mouches_; on ne
sait où les fourrer...
Saint-Amand, 8 mai.
... Depuis huit jours, la désertion est au dernier degré dans les
troupes étrangères. Les soldats belges, saxons, hanovriens, arrivent par
bandes de 15 à 20. Ils affirment que les Russes ne viennent pas et qu'on
croit qu'il n'y aura pas de guerre. Cela paraît ici presque certain.
S'il en arrive ainsi, que de paroles perdues! Que de projets qui se
trouveront manqués!...
Pont-sur-Sambre, 13 juin.
... Je suis arrivé ce matin de Paris à Valenciennes. J'ai trouvé mon
régiment sur la place. Il traversait la ville pour aller vers Maubeuge.
Je n'ai eu que le temps de mettre mes effets sur mes chevaux, de confier
ma voiture à un ami et de partir. Je tombais de sommeil, mais il a fallu
marcher toute la journée au milieu d'une armée immense. Nous venons de
prendre position pour cette nuit... Nous marchons!... Il paraît que le
gant est jeté définitivement... Je ne crois pas qu'on se batte avant
cinq jours...
Merbes-le-Château, 14 juin.
... Nous avons encore marché aujourd'hui, et j'ai été à cheval ce matin
à trois heures... Nous voilà sur l'extrême frontière. L'ennemi se
retire, et je ne crois pas qu'il y ait un grand engagement. Tant pis,
car nos troupes sont bien animées...
(Après une brillante affaire, le 17 juin, à Jenappe, le colonel de
Marbot est nommé général de brigade; la chute de l'Empire empêche que
cette nomination soit confirmée. Après Waterloo, le colonel se retire
avec son régiment sur Valenciennes, puis vers Paris et derrière la
Loire.)
Laon, 26 juin 1813.
Je ne reviens pas de notre défaite!... On nous a fait manœuvrer comme
des citrouilles. J'ai été, avec mon régiment, flanqueur de droite de
l'armée pendant presque toute la bataille. On m'assurait que le maréchal
Grouchy allait arriver sur ce point, qui n'était gardé que par mon
régiment, trois pièces de canon et un bataillon d'infanterie légère, ce
qui était trop faible. Au lieu du maréchal Grouchy, c'est le corps de
Blücher qui a débouché!... Jugez de la manière dont nous avons été
arrangés!... Nous avons été enfoncés, et l'ennemi a été sur-le-champ sur
nos derrières!... On aurait pu remédier au mal, mais personne n'a donné
d'ordres. Les gros généraux ont été à Paris faire de mauvais discours.
Les petits perdent la tête, et cela va mal... J'ai reçu un coup de lance
dans le côté; ma blessure est assez forte, mais j'ai voulu rester pour
donner le _bon exemple_. Si chacun eût fait de même, cela irait encore,
mais les soldats désertent à l'intérieur; personne ne les arrête, et il
y a dans ce pays-ci, quoi qu'on dise, 50,000 hommes qu'on pourrait
réunir; mais alors il faudrait _peine de mort_ contre tout homme qui
quitte son poste et contre ceux qui donnent permission de le quitter.
Tout le monde donne des congés, et les diligences sont pleines
d'officiers qui s'en vont. Jugez si les soldats sont en reste! Il n'y en
aura pas un dans huit jours, si la _peine de mort_ ne les retient... Si
les Chambres veulent, elles peuvent nous sauver; mais il faut des moyens
_prompts_ et des lois _sévères_... On n'envoie pas un bœuf, pas de
vivres, rien...; de sorte que les soldats pillent la pauvre France comme
ils faisaient en Russie... Je suis aux avant-postes, sous Laon; on nous
a fait promettre de ne pas tirer, et tout est tranquille...
(Lettre écrite en 1830 par le colonel de Marbot au général E. de
Grouchy.)