LE GÉNÉRAL DE MARBOT

(Article du _Journal des Débats_ du 22 novembre 1854.)

Une nombreuse assistance, composée de parents et d'amis, de généraux, de

magistrats, de membres de l'ancienne pairie, et de personnes

distinguées, au milieu desquelles on remarquait le maréchal ministre de

la guerre, accompagnait, samedi dernier, à l'église de la Madeleine, et

conduisait ensuite au champ du repos les restes mortels de M. le général

baron de Marbot, enlevé le 16 novembre, et après une courte maladie, à

l'affection et aux regrets de sa famille.

Le nom de Marbot avait été doublement inscrit dans l'histoire de la

Révolution et de l'Empire. Le père du général qui vient de mourir,

ancien aide de camp de M. de Schomberg, député de la Corrèze à

l'Assemblée constituante, avait commandé la 1re division militaire,

présidé le Conseil des Anciens, et il était mort des suites d'une

blessure qu'il avait reçue au siège de Gênes. Ce fut pendant cette

campagne, si fatale à son père, que Jean-Baptiste-Marcellin de Marbot

fit le premier apprentissage de la guerre, comme simple soldat au 1er

régiment de hussards. Il était né le 18 août 1782, au château de la

Rivière (Corrèze), et il n'avait que dix-sept ans quand il entra au

service. Un mois plus tard, à la suite d'un brillant fait d'armes, il

fut nommé sous-lieutenant; et c'est ainsi que s'ouvrit pour lui, entre

cette perte irréparable qui lui enlevait son plus sûr appui et cette

promotion rapide qui le désignait à l'estime de ses chefs, la rude

carrière où il devait s'illustrer.

Marbot appartenait à cette génération qui n'avait que très peu d'années

d'avance sur le grand mouvement de 89, et pour laquelle la Révolution

précipitait pour ainsi dire la marche du temps; car il faut bien le

remarquer ici: parmi ceux qui, voués au métier des armes, devaient

porter si haut et si loin la gloire du nom français, tous n'avaient pas

eu le même bonheur que le jeune Marbot. L'ancien régime faisait payer

cher aux plus braves le tort d'une origine obscure et d'une parenté sans

blason. On attendait quelquefois quinze et vingt ans une première

épaulette. Plusieurs quittaient l'armée faute d'obtenir un avancement

mérité. Ce fut ainsi que Masséna prit son congé le 10 août 1789, après

quatorze ans de service comme soldat et sous-officier. Moncey mit treize

ans à gagner une sous-lieutenance. Soult porta six ans le fusil.

Bernadotte ne fut sous-lieutenant qu'après avoir passé dix ans dans le

régiment de Royale-Marine. Il mit à peine le double de ce temps-là, une

fois la Révolution commencée, pour devenir de sous-lieutenant roi de

Suède[23]. Marbot, soldat en 1799, était déjà capitaine en 1807. On lui

avait tenu compte des canons qu'il avait enlevés aux Autrichiens, dans

une brillante charge de cavalerie, pendant la seconde campagne d'Italie;

on lui avait su gré de l'énergique activité de ses services comme aide

de camp du maréchal Augereau pendant la bataille d'Austerlitz. Ce fut

donc comme capitaine qu'il fit la campagne d'Eylau. Pendant la bataille

de ce nom, et au moment le plus critique de cette sanglante journée,

Augereau lui donna l'ordre de se rendre en toute hâte sur l'emplacement

qu'occupait encore le 14e de ligne, cerné de tous côtés par un

détachement formidable de l'armée russe, et d'en ramener, s'il le

pouvait, les débris. Mais il était trop tard. Pourtant Marbot, grâce à

la vitesse de son cheval, et quoique plusieurs officiers du maréchal,

porteurs du même ordre, eussent rencontré la mort dans cette périlleuse

mission, Marbot pénètre jusqu'au monticule où, pressés de toutes parts

par un ennemi acharné, les restes de l'infortuné régiment tentaient leur

dernier effort et rendaient leur dernier combat. Marbot accourt; il

demande le colonel; tous les officiers supérieurs avaient péri. Il

communique à celui qui commandait à leur place, en attendant de mourir,

l'ordre qu'il avait reçu. Cependant les colonnes russes, débouchant sur

tous les points et bloquant toutes les issues, avaient rendu toute

retraite impossible... «Portez notre aigle à l'Empereur, dit à Marbot,

avec d'héroïques larmes, le chef du 14e de ligne, et faites-lui les

adieux de notre régiment en lui remettant ce glorieux insigne que nous

ne pouvons plus défendre...» Ce qui se passa ensuite, Marbot ne le vit

pas: atteint par un boulet qui le renversa sur le cou de son cheval,

puis emporté par l'animal en furie hors du carré où le 14e achevait de

mourir jusqu'au dernier homme, l'aide de camp d'Augereau fut renversé

quelques moments après, puis laissé pour mort sur la neige, et il eût

été confondu dans le même fossé avec les cadavres qui l'entouraient, si

un de ses camarades ne l'eût miraculeusement reconnu et ramené à

l'état-major.

Le général Marbot racontait parfois, et avec une émotion communicative,

ce dramatique épisode de nos grandes guerres; et c'est bien le lieu de

faire remarquer ici tout ce qu'il mettait d'esprit, de verve,

d'originalité et de couleur dans le récit des événements militaires

auxquels il avait pris part; il n'aimait guère à raconter que ceux-là.

Précision du langage, vigueur du trait, abondance des souvenirs, netteté

lumineuse et véridique, don de marquer aux yeux par quelques touches

d'un relief ineffaçable les tableaux qu'il voulait peindre, rien ne

manquait au général Marbot pour intéresser aux scènes de la guerre les

auditeurs les plus indifférents ou les plus sceptiques. Son accent, son

geste, son style coloré, sa vive parole, cette chaleur sincère du

souvenir fidèle, tout faisait de lui un de ces conteurs si attachants et

si rares qui savent mêler au charme des réminiscences personnelles tout

l'intérêt et toute la gravité de l'histoire.

Le général Marbot a laissé plusieurs volumes de mémoires manuscrits, qui

ne sont entièrement connus que de sa famille. Pour nous, à qui sa

confiante amitié avait pourtant donné plus d'une fois un avant-goût de

ce rare et curieux travail, œuvre de sa vigoureuse vieillesse, nous

n'anticiperons pas sur une publication qui ne saurait être, nous

l'espérons, ni éloignée, ni incomplète. Depuis Eylau jusqu'à Waterloo,

les services de Marbot ont d'ailleurs assez d'éclat pour qu'il ne soit

pas nécessaire de les rappeler longuement, et mieux vaut attendre qu'il

nous les raconte. De l'état-major d'Augereau, Marbot passe en 1808 à

celui du maréchal Lannes, en 1809 à celui du maréchal Masséna. Il fait

sous ces deux chefs illustres les deux premières campagnes d'Espagne,

blessé le 1er novembre 1808 d'un coup de sabre à Agreda, puis d'un coup

de feu qui lui traverse le corps au siège de Saragosse, La même année,

il reçoit un biscaïen à la cuisse et un coup de feu au poignet à Znaïm,

au moment même où une trêve vient d'être signée, et où il est envoyé

entre les deux armées ennemies avec mission de faire cesser le feu.

Marbot, comme on a pu le remarquer, est blessé partout, et partout on le

retrouve. L'ambulance ne le retient jamais si longtemps que le champ de

bataille. Sa vigoureuse constitution le sauve des suites de ses

blessures. Sa convalescence même est héroïque. Son courage et sa

vocation tirent parti même des mauvaises chances. Blessé ou non, les

maréchaux, commandant en chef des corps d'armée dans des positions

difficiles, veulent tous avoir Marbot dans leur état-major, et on

comprend que ce n'est pas seulement l'intrépide sabreur que les

maréchaux recherchent, c'est aussi l'officier sérieux, instruit,

d'excellent conseil, l'homme de bon sens, l'esprit avisé et plein de

ressources, l'intelligence au service du courage, et le calme dans la

décision[24]; c'est tout cela qui désigne sans cesse le jeune Marbot à

la confiance et au choix des généraux; et c'est ainsi qu'il passe les

dix premières années de sa vie militaire, faisant la guerre sous les

yeux des plus illustres lieutenants de Napoléon, à la grande école,

celle du commandement supérieur, ayant vu de près, dans plusieurs

campagnes mémorables, le fort et le faible de ce grand art si plein de

prodiges et de misères, de concert et d'imprévu, de hautes conceptions

et de méprisable hasard, ayant saisi son secret, et capable pour sa part

de nous le donner dans cette confidence posthume dont il a laissé à de

dignes fils la primeur et l'héritage.

En 1812, le capitaine Marbot quitte définitivement l'état-major des

maréchaux. Nous le retrouvons à la tête d'un régiment de cavalerie (le

23e de chasseurs), qu'il commande avec supériorité pendant toute la

campagne de Russie; et à la Bérézina c'est lui qui protège, autant que

la mauvaise fortune de la France le permet alors, le passage de nos

troupes, et qui contribue à refouler les forces ennemies qui écrasaient

leurs héroïques débris. Blessé tout à la fois d'un coup de feu et d'un

coup de lance à Jacobowo pendant la retraite, il revient peu de mois

après, et à peine guéri, recevoir en pleine poitrine la flèche d'un

Baskir sur le champ de bataille de Leipzig. Au combat de Hanau, le

dernier que nos troupes livrèrent sur le sol de l'Allemagne, le colonel

Marbot retrouve sa chance, il est blessé par l'explosion d'un caisson;

et enfin à Waterloo, dans une charge de son régiment, il reçoit d'une

lance anglaise, et après des prodiges de valeur, une nouvelle blessure,

mais non pas encore la dernière.

L'aveugle et fanatique réaction qui emporta un moment le gouvernement

restauré après les Cent-jours fit inscrire le nom de Marbot sur la liste

de proscription du 24 juillet 1815. La réaction lui devait cela. Marbot

se réfugia en Allemagne; et c'est là, sur ce théâtre de nos longues

victoires, qu'il composa ce remarquable ouvrage[25] qui lui valut

quelques années après, de la part de l'empereur Napoléon mourant sur le

rocher de Sainte-Hélène, cet immortel suffrage de son patriotisme et de

son génie: «... Au colonel Marbot: je l'engage à continuer à écrire pour

la défense de la gloire des armées françaises, et à en confondre les

calomniateurs et les apostats[26]!...»

La Restauration était trop intelligente pour garder longtemps rancune à

la gloire de l'Empire. Elle pouvait la craindre, mais elle l'admirait.

La lettre de Vérone, dans laquelle le sage roi Louis XVIII avait rendu

un si grand témoignage au héros d'Arcole et des Pyramides, était

toujours le fond de sa politique à l'égard des serviteurs du régime

impérial. Le général Rapp était un aide de camp du Roi. Les maréchaux de

Napoléon commandaient ses armées. Marbot fut rappelé de l'exil et nommé

au commandement du 8e régiment de chasseurs à cheval. Déjà, en 1814, et

très peu de temps après le rétablissement de la monarchie des Bourbons,

le colonel Marbot avait été appelé à commander le 7e de hussards, dont

M. le duc d'Orléans était alors le colonel titulaire. Cette circonstance

avait décidé en lui le penchant qui le rapprocha depuis de la famille

d'Orléans, et qui, plus tard, l'engagea irrévocablement dans sa

destinée. Homme de cœur et d'esprit comme il l'était, attaché plus

encore peut-être par sa raison que par sa passion à ces principes de 89

et à ces conquêtes de la France démocratique que la Charte de 1814 avait

consacrés, esprit libéral, cœur patriote, Marbot s'était senti tout

naturellement entraîné vers un prince qui avait pris une part si

glorieuse en 1792 aux premières victoires de l'indépendance nationale et

qui, le premier aussi, en 1815, avait protesté du haut de la tribune de

la pairie contre la réaction et les proscripteurs. Aussi quand le duc de

Chartres fut en âge de compléter par des études militaires la brillante

et solide éducation qu'il avait reçue à l'Université, sous la direction

d'un professeur éminent, ce fut au colonel Marbot que fut confiée la

mission de diriger le jeune prince dans cette voie nouvelle ouverte à

son intelligence et à son activité; et tout le monde sait que le

disciple fit honneur au maître. Dès lors le général Marbot (le Roi

l'avait nommé maréchal de camp après la révolution de Juillet) ne quitta

plus le duc d'Orléans jusqu'à sa mort; et il le servit encore après, en

restant attaché comme aide de camp à son jeune fils. Devant le canon

d'Anvers, en 1831; plus tard, en 1835, pendant la courte et pénible

campagne de Mascara où il commanda l'avant-garde; en 1839, pendant

l'expédition des Portes de Fer; en 1840, à l'attaque du col de Mouzaïa,

partout Marbot garda sa place d'honneur et sa part de danger auprès du

prince, et il reçut sa dernière blessure à ses côtés. «... C'est votre

faute si je suis blessé», dit-il en souriant au jeune duc, comme on le

rapportait à l'ambulance.--«Comment cela? dit le prince.--Oui,

monseigneur; n'avez-vous pas dit au commencement de l'action: Je parie

que si un de mes officiers est blessé, ce sera encore Marbot? Vous avez

gagné!...»

Je montre là, sans y insister autrement, un des côtés de la physionomie

militaire de Marbot: il avait, dans un esprit très sérieux, une pointe

d'humeur caustique très agréable. Il était volontiers railleur sans

cesser d'être bienveillant. Une singulière finesse se cachait dans ce

qu'on pouvait appeler quelquefois chez lui son gros bon sens. J'ajoute

que les dons les plus rares de l'intelligence, la puissance du calcul,

la science des faits et le goût des combinaisons abstraites s'alliaient

en lui à une imagination très inventive, à une curiosité très littéraire

et à un génie d'expression spontanée et de description pittoresque qui

n'était pas seulement le mérite du conteur, comme je l'ai dit, mais qui

lui assurait partout, dans les délibérations des comités, dans les

conseils du prince, et jusque dans la Chambre des pairs, sur les

questions les plus générales, un légitime et sérieux ascendant. D'un

commerce très sûr, d'une loyauté à toute épreuve, sincère et vrai en

toute chose, Marbot avait, dans la discussion, une allure, non pas de

guerrier ni de conquérant,--personne ne supportait mieux la

contradiction,--mais de raisonneur convaincu et déterminé, qui pouvait

se taire, mais qui ne se rendait pas. Il avait, si on peut le dire, la

discussion intrépide comme le cœur; il marchait droit à la vérité, comme

autrefois à la bataille. Il affirmait quand d'autres auraient eu

peut-être intérêt à douter; il tranchait des questions qu'une habileté

plus souple eût réservées, et il n'y avait à cela, je le sais, aucun

risque sous le dernier règne. L'époque, le lieu, l'habitude des

controverses publiques, l'esprit libéral et curieux du prince qu'il

servait, tout autorisait et encourageait chez Marbot cette franchise

civique du vieux soldat. D'ailleurs, comment l'arrêter? Elle lui était

naturelle comme sa bravoure et elle découlait de la même source.

Le livre que l'Empereur avait si magnifiquement récompensé par deux

lignes de sa main, plus précieuses que le riche legs qu'il y avait

joint, ce livre aujourd'hui épuisé, sinon oublié, est pourtant ce qui

donnerait à ceux qui n'ont pas connu le général Marbot l'idée la plus

complète de son caractère, de son esprit et de cet entrain qui

n'appartenait pas moins à sa raison qu'à son courage. Le livre est

presque tout entier technique, et il traite de l'art de la guerre dans

ses plus vastes et dans ses plus minutieuses applications; malgré tout

et en dépit de cette spécialité où il se renferme, c'est là une des plus

attachantes lectures qu'on puisse faire. Je ne parle pas de cette verve

de l'auteur qui anime et relève les moindres détails; c'est là l'intérêt

qui s'adresse à tout le monde, c'est le plaisir; l'ouvrage a d'autres

mérites, je veux dire cette vigueur du ton, cette ardeur du

raisonnement, ce choix éclairé et cette mesure décisive de l'érudition

mise au service des théories militaires,--mais surtout cet accent de

l'expérience personnelle et ce reflet de la vie pratique, lumineux

commentaire de la science. Tel est ce livre du général Marbot. Il

l'écrivit à trente-quatre ans. Le livre est l'homme; et je comprends

qu'il ait plu à l'Empereur et qu'il ait agréablement rempli

quelques-unes de ces longues veillées de Sainte-Hélène; il lui rappelait

un de ses officiers les plus énergiques et les plus fidèles; il ralliait

dans leur gloire et ranimait dans leur audace tous ces vieux bataillons

détruits ou dispersés; il flattait, dans le vainqueur d'Austerlitz,

l'habitude et le goût de ces grandes opérations de guerre offensive[27]

dont la théorie intrépide et la pratique longtemps irrésistible avaient

été l'instrument de sa grandeur et la gloire de son règne. Marbot

flattait ces souvenirs dans l'Empereur déchu plus qu'il ne l'aurait

voulu faire peut-être dans l'Empereur tout-puissant; mais il écrivait en

homme convaincu. Il défendait la guerre d'invasion comme quelqu'un qui

n'avait jamais fait autre chose, avec conviction, avec vérité, par

entraînement d'habitude et sans parti pris de plaire à personne. Il

était l'homme du monde qui songeait le moins à plaire, quoiqu'il y eût

souvent bien de l'art dans sa bonhomie, bien du cœur et bien de l'élan

dans sa rudesse. Le général Rogniat avait écrit[28] que les passions les

plus propres à inspirer du courage aux troupes étaient, selon lui, «le

fanatisme religieux, l'amour de la patrie, l'honneur, l'ambition,

l'amour, enfin le désir des richesses... _Je passe sous silence la

gloire_, ajoute l'auteur; _les soldats entendent trop rarement son

langage pour qu'elle ait de l'influence sur leur courage_...» C'était

là, il faut bien l'avouer, une opinion un peu métaphysique pour l'époque

où le général Rogniat écrivait, et qui, fût-elle fondée (ce que je ne

crois pas), n'était ni utile à répandre ni bonne à dire. «... Mais quoi!

s'écrie le colonel Marbot dans sa réponse, quoi! ils n'entendaient pas

le langage de la gloire, ces soldats qui jurèrent au général Rampon de

mourir avec lui dans la redoute de Montélésimo! Ceux qui, saisissant

leurs armes à la voix de Kléber, préférèrent une bataille _sanglante_ à

une capitulation _honteuse!_ Ils n'entendaient pas le langage de la

gloire, ces soldats d'Arcole, de Rivoli, de Castiglione et de Marengo,

ceux d'Austerlitz, d'Iéna et de Wagram! Ces milliers de braves qui

couraient à une mort presque certaine dans le seul espoir d'obtenir la

croix de la Légion, n'entendaient pas le langage de la gloire!... Que

veulent donc ces braves soldats qui s'élancent les premiers sur la

brèche ou s'enfoncent dans les rangs des escadrons ennemis? Ils veulent

se distinguer, se faire une réputation d'hommes intrépides, qui attirera

sur eux l'estime de leurs chefs, les louanges de leurs compagnons et

l'admiration de leurs concitoyens. Si ce n'est pas là l'amour de la

gloire, qu'est-ce donc[29]?...»

J'ai cité cette héroïque tirade, non pas pour donner une idée du style

du général Marbot: il a d'ordinaire plus de tempérance, plus de mesure,

plus d'originalité, même dans sa force; mais _ce style à la baïonnette_,

qu'on aurait pu taxer de déclamation dans un temps différent du nôtre, a

aujourd'hui un incontestable à-propos.

Une fois en guerre, qui ne reconnaît que cette façon de juger le soldat

français est à la fois la plus équitable, la plus politique et la plus

vraie? Marbot était le moins pindarique et le moins déclamateur des

hommes, quoiqu'il y eût parfois bien de l'imagination dans son langage.

Mais un sûr instinct lui avait montré ce qui fait battre la fibre

populaire sous l'uniforme du soldat et sous le drapeau de la France; et

aujourd'hui, après quarante ans, en rapprochant de ces lignes épiques,

détachées d'un vieux livre, la liste récemment présentée au général

Canrobert des 8,000 braves qui se sont fait inscrire pour l'assaut de

Sébastopol, n'est-ce pas le cas de répéter avec le général Marbot: Si

l'amour de la gloire n'est pas là, où est-il donc?...

Cette solidarité traditionnelle de la bravoure dans les rangs de l'armée

française, aussi loin que remontent dans le passé ses glorieuses

annales, est très nettement marquée dans l'ouvrage que le colonel Marbot

écrivait en 1816 et qu'il publiait quelques années après. S'il l'eût

écrit vingt ou trente ans plus tard, il n'eût pas seulement nommé les

conquérants de l'Égypte, de l'Allemagne et de l'Italie; il eût signalé,

dans les héritiers de ces belliqueux instincts, la même flamme

d'héroïsme qui animait les pères; il les eût suivis sous les murs de

Cadix, dans les champs de la Morée et à l'attaque du fort l'Empereur.

Plus tard, il eût cité ces infatigables soldats qui nous ont donné

l'Afrique: il les avait vus à l'œuvre. Il est mort en faisant comme nous

tous de patriotiques vœux pour le succès de nos armes, engagées si

glorieusement et si loin! Les drapeaux changent, les révolutions

s'accumulent, les années s'écoulent: la bravoure française ne varie pas.

Elle est dans la race et dans le sang. Marbot était plus que personne un

type éminent de ce _courage de nature_, comme il l'appelle, qui n'a pas

seulement la solidité, mais l'élan, qui n'attend pas l'ennemi, qui court

à lui et le surprend, comme les zouaves à l'Alma, par ces apparitions

soudaines qui font de la vitesse elle-même un des éléments de la

victoire. Ce courage de l'invasion, de l'offensive, cet art ou plutôt ce

don de marcher en avant, «de tirer avantage des lenteurs de l'ennemi, de

l'étonner par sa présence, et de frapper les grands coups avant qu'il

ait pu se reconnaître», cette sorte de courage était bien celle qui

convenait à une nation prédestinée, plus qu'aucune autre, par la

franchise de son génie, par l'expansion contagieuse de son caractère,

par la facilité de sa langue acceptée de tous, à la diffusion de ses

sentiments et de ses idées; et il n'est pas inutile de le rappeler, au

moment où un si grand nombre de Français sont en ligne devant un

redoutable ennemi. Marbot avait, avec toutes les qualités sérieuses du

métier, ce courage d'avant-garde, et il était cité dans l'armée pour

l'audace de ses entreprises ou de ses aventures. Un jour (c'était, je

crois, au début de la campagne de Russie, et il venait d'être nommé

colonel), il arrive à la tête de son régiment devant un gué qu'il avait

mission de franchir. Le passage était défendu par un nombreux

détachement de Cosaques, appuyés sur une artillerie imposante. Marbot

fait reconnaître la position, qui est jugée imprenable. «Marchons,

dit-il, mes épaulettes sont d'hier, il leur faut un baptême; en

avant!...» En disant cela, il pique des deux. Il y eut là, pendant

quelques instants, une lutte corps à corps, sabre contre sabre, et des

provocations d'homme à homme, comme dans un chant d'Homère. Enfin

l'ennemi céda, les canons furent pris. Marbot reçut sa huitième

blessure, mais il passa.

Le général Marbot avait été fidèle à l'Empire jusqu'à souffrir, en

mémoire de cette glorieuse époque, la proscription et l'exil. Nous avons

vu comment la Restauration lui rendit à la fin justice, et comment la

dynastie de Juillet lui donna sa confiance. La révolution de Février le

mit à la retraite. Le général Marbot se résigna. Il accepta sans se

plaindre une disgrâce qui le rattachait encore à la royauté déchue. Il

avait la qualité des nobles cœurs, il était fidèle. Le souci très

éclairé et très intelligent du père de famille n'avait jamais affaibli

chez lui le citoyen ni le soldat. Après avoir été un des héros de

l'épopée impériale, il fut un des personnages les plus considérables et

les plus favorisés de la monarchie de Juillet, et il s'en est souvenu

jusqu'à son dernier jour, non sans un mélange de douloureuse amertume

quand il songeait à cette jeune branche d'un tronc royal, brisée

fatalement sous ses yeux, mais avec une imperturbable sérénité de

conscience en songeant aussi qu'il n'avait jamais cessé, depuis soixante

ans, de servir son pays sur tous les champs de bataille, dans toutes les

rencontres sérieuses, dans l'armée, dans le Parlement, dans les affaires

publiques, dans l'éducation d'un prince, et jusque dans ces derniers et

trop courts loisirs de sa verte vieillesse, consacrés au récit de nos

grandes guerres et au souvenir de nos victoires immortelles.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 78 / 84 题