CHAPITRE XXXV

Belle campagne de Napoléon.--La résistance devient

impossible.--Insuffisance des mesures prises pour préserver

Paris.--Arrivée des alliés.--Retour tardif de l'Empereur sur la

capitale.--Paris aurait dû tenir.--Intrigues ourdies contre Napoléon.

Les plus grands antagonistes de l'Empereur sont forcés de convenir qu'il

se surpassa lui-même dans la campagne d'hiver qu'il fit dans les trois

premiers mois de 1814. Jamais général n'avait fait preuve de tant de

talents, ni réalisé d'aussi grandes choses avec d'aussi faibles

ressources. On le vit, avec quelques milliers d'hommes, dont une grande

partie étaient des conscrits inexpérimentés, tenir tête à toutes les

armées de l'Europe, faire face partout avec les mêmes troupes, qu'il

portait d'un point à un autre avec une rapidité merveilleuse, et,

profitant habilement de toutes les ressources du pays pour le défendre,

il courait des Autrichiens aux Russes, des Russes aux Prussiens, pour

revenir de Blücher à Schwarzenberg et de celui-ci à Sacken, quelquefois

repoussé par eux, mais beaucoup plus souvent vainqueur. Il eut un moment

l'espoir de chasser du territoire français les étrangers qui, découragés

par leurs nombreuses défaites, songeaient à repasser le Rhin. Il n'eût

fallu pour cela qu'un nouvel effort de la nation; mais la lassitude de

la guerre était générale, et de toutes parts, surtout à Paris, on

conspirait contre l'Empire.

Plusieurs écrivains militaires ont exprimé leur étonnement de ce que la

France ne s'était pas levée en masse, comme en 1792, pour repousser les

étrangers, ou bien qu'elle n'ait pas imité les Espagnols en formant dans

chaque province un centre de défense nationale.

On répond à cela que l'enthousiasme qui avait improvisé les armées de

1792 était usé par vingt-cinq ans de guerres et les trop fréquentes

conscriptions anticipées faites par l'Empereur, car il ne restait dans

la plupart de nos départements que des vieillards et des enfants. Quant

à l'exemple tiré de l'Espagne, il n'est nullement applicable à la

France, qui, ayant laissé prendre trop d'influence à la ville de Paris,

ne peut rien quand celle-ci ne se met pas à la tête du mouvement, tandis

qu'en Espagne, chaque province, formant un petit gouvernement, avait pu

agir et se créer une armée, lors même que Madrid se trouvait occupé par

les Français. Ce fut la _centralisation_ qui perdit la France.

Il n'entre point dans le plan que je me suis donné de raconter les hauts

faits de l'armée française dans la célèbre campagne de 1814; car il

faudrait pour cela écrire des volumes, commenter tout ce qui a été

publié à ce sujet, et je ne me sens pas le courage de m'appesantir sur

les malheurs de mon pays; je me bornerai donc à dire qu'après avoir

disputé pied à pied le terrain compris entre la Marne, l'Aube, la Saône

et la Seine, l'Empereur conçut un vaste projet qui, s'il réussissait,

devait sauver la France. C'était de se porter avec le gros de ses

troupes, par Saint-Dizier et Vitry, vers la Lorraine et l'Alsace, ce

qui, en menaçant fortement les derrières de l'ennemi, devait lui faire

craindre d'être séparé de ses dépôts, de n'avoir plus aucun moyen de

retraite, et le déterminer à se retirer vers la frontière, tandis qu'il

en avait encore les moyens.

Mais pour que le superbe mouvement stratégique projeté par l'Empereur

pût avoir un bon résultat, il fallait le concours de deux conditions qui

lui manquaient, savoir: la fidélité des hauts fonctionnaires de l'État,

et les moyens d'empêcher les ennemis de s'emparer de Paris, dans le cas

où, sans se préoccuper de la marche que l'Empereur faisait sur leurs

derrières, ils se porteraient vers la capitale. Malheureusement, la

fidélité à l'Empereur était tellement affaiblie dans le Sénat et le

Corps législatif, que ce furent les principaux membres de ces

assemblées, tels que Talleyrand, le duc de Dalberg, Laisné et autres,

qui, par des émissaires secrets, informaient les souverains alliés de la

désaffection de la haute classe parisienne à l'égard de Napoléon, et les

engageaient à venir attaquer la capitale.

Quant aux moyens de défense, je dois avouer que Napoléon n'y avait pas

suffisamment pourvu, car on s'était borné à couvrir de quelques

palissades les barrières de la rive droite, sans faire aucun ouvrage

pour y placer du canon. Et comme le très petit nombre de troupes de

ligne, d'invalides, de vétérans et d'élèves de l'École polytechnique qui

formaient la garnison était insuffisant pour qu'on pût même essayer de

résister, l'Empereur, en s'éloignant de la capitale au mois de janvier,

pour aller se mettre à la tête des troupes réunies en Champagne, avait

confié à la garde nationale la défense de Paris, où il laissait son fils

et l'Impératrice. Il avait réuni aux Tuileries les officiers de la

milice bourgeoise, qui, selon l'habitude, avaient répondu par de

nombreux _serments_ et les plus belliqueuses protestations au discours

chaleureux qu'il leur adressa. L'Empereur avait nommé l'Impératrice

_régente_, et désigné pour lieutenant général commandant supérieur son

frère Joseph, ex-roi d'Espagne, le meilleur, mais le plus

_antimilitaire_ de tous les hommes.

Napoléon, se faisant illusion au point de croire qu'il avait ainsi

pourvu à la sûreté de la capitale, pensa qu'il pouvait la livrer pour

quelques jours à ses propres forces, pour aller avec le peu de troupes

qui lui restaient exécuter le projet de se jeter sur les derrières des

ennemis. Il partit donc pour la Lorraine vers la fin de mars. Mais à

peine était-il à quelques jours de marche, qu'il apprit que les alliés,

au lieu de le suivre, ainsi qu'il l'avait espéré, s'étaient dirigés sur

Paris, en poussant devant eux les faibles débris des corps des maréchaux

Marmont et Mortier, qui, postés sur les hauteurs de Montmartre,

essayaient de les défendre, sans que la garde nationale les secondât

autrement que par l'envoi de quelques rares tirailleurs.

Ces fâcheuses nouvelles ayant dessillé les yeux de Napoléon, il fit

rétrograder ses colonnes vers Paris, dont il prit lui-même la route

sur-le-champ.

Le 30 mars, l'Empereur, voyageant rapidement en poste et sans escorte,

venait de dépasser Moret, lorsqu'une vive canonnade se faisant entendre,

il conçut l'espoir d'arriver avant l'entrée des alliés dans la capitale,

où sa présence aurait certainement produit une très vive sensation sur

le peuple, qui demandait des armes. (Il y avait cent mille fusils et

plusieurs millions de cartouches dans les casernes du Champ de Mars,

mais le général Clarke, ministre de la guerre, ne voulut pas en

permettre la distribution.)

Arrivé au relais de Fromenteau, à cinq lieues seulement de Paris,

l'Empereur, n'entendant plus le canon, comprit que cette ville était au

pouvoir des ennemis, ce qui lui fut confirmé à Villejuif. En effet,

Marmont avait signé une capitulation qui livrait la capitale aux

ennemis!...

Cependant, à l'approche du danger, on avait éloigné de Paris

l'Impératrice et son fils le roi de Rome, qui s'étaient rendus à Blois,

où le roi Joseph, abandonnant le commandement dont l'Empereur l'avait

revêtu, les suivit bientôt. Les troupes de ligne évacuèrent Paris par la

barrière de Fontainebleau, route par laquelle on attendait l'Empereur.

Il est impossible de donner une idée de l'agitation dans laquelle se

trouvait alors la capitale, dont les habitants, divisés par tant

d'intérêts différents, venaient d'être surpris par une invasion que peu

d'entre eux avaient prévue... Quant à moi, qui m'y attendais, et qui

avais vu de si près les horreurs de la guerre, j'étais bien tourmenté de

savoir où je mettrais en sûreté ma femme et mon jeune enfant, lorsque le

bon vieux maréchal Sérurier ayant offert un asile à toute ma famille à

l'hôtel des Invalides, dont il était gouverneur, je fus tranquillisé par

la pensée que, les lieux habités par les vieux soldats ayant été partout

respectés par les Français, les ennemis agiraient de même envers nos

anciens militaires. Je conduisis donc ma famille aux Invalides et

m'éloignai de Paris avant l'entrée des alliés, pour me rendre à

Versailles aux ordres du général Préval, qui me donna le commandement

d'une petite colonne composée de cavaliers disponibles de mon régiment,

ainsi que de ceux des 9e et 12e de chasseurs.

Lors même que les alliés n'eussent pas marché sur Paris, cette colonne

devant être réunie ce jour-là même à Rambouillet, je m'y rendis. J'y

trouvai mes chevaux et équipages de guerre, et pris le commandement des

escadrons qui m'étaient destinés.

La route était couverte par les voitures des personnes qui s'éloignaient

de la capitale. Je ne m'en étonnai pas; mais je ne pouvais comprendre

d'où provenait le grand nombre de troupes de diverses armes qu'on voyait

arriver de toutes les directions par détachements qui, si on les eût

réunis, auraient formé un corps assez considérable pour arrêter les

ennemis devant Montmartre et donner le temps à l'armée, qui accourait de

la Champagne et de la Brie, de sauver Paris. Mais l'Empereur, trompé par

son ministre de la guerre, n'avait donné aucun ordre à ce sujet, et

ignorait probablement qu'il lui restât encore de si grands moyens de

défense, dont voici l'énumération, d'après les documents pris au

ministère de la guerre, savoir:

Quatre cents canons, suffisamment approvisionnés, soit à Vincennes, soit

à l'École militaire du Champ de Mars, ou au dépôt central d'artillerie.

Plus de 50,000 fusils neufs dans ces mêmes lieux. Quant aux hommes, le

roi Joseph et Clarke, le ministre de la guerre, pouvaient disposer de

troupes amenées à Paris par les maréchaux Marmont et Mortier, et dont

l'effectif s'élevait à 19,000 hommes; de 7 à 8,000 soldats de la ligne

casernés à Paris; de 3,000 hommes appartenant aux dépôts de la garde

impériale; de 15 à 18,000 cavaliers démontés, casernés à Versailles ou

dans les environs; de 18 à 20,000 conscrits ou soldats de dépôts

destinés aux régiments de la ligne, et des gardes nationales actives

casernées à Saint-Denis, Courbevoie, Rueil et autres villages des

environs de Paris; de plus de 2,000 officiers en congé, blessés, sans

emploi ou en retraite, qui étaient venus offrir leurs services; enfin de

20,000 ouvriers, presque tous anciens soldats, qui demandaient à

contribuer à la défense de Paris.

Ces forces réunies présentaient un effectif de plus de 80,000 hommes,

qu'il était facile de rassembler en quelques heures et d'utiliser à la

défense de la capitale jusqu'à l'arrivée de Napoléon et de l'armée qui

le suivait.

Joseph et Clarke, prévenus dès le 28 mars au matin de l'approche des

ennemis, qui n'attaquèrent que le 30, eurent donc quarante-huit heures

pour employer ces ressources, mais aucune ne fut mise en usage. Enfin,

pour comble d'impéritie, au moment où les troupes ennemies attaquaient

Romainville, Joseph et Clarke faisaient sortir de Paris, par la barrière

de Passy, 4,000 des meilleurs fantassins ou cavaliers de la garde

impériale, pour aller renforcer à Blois l'escorte de l'Impératrice qui

était déjà plus nombreuse qu'il n'était nécessaire pour le moment.

Dès que Napoléon apprit que Paris avait capitulé et que les deux petits

corps de Marmont et de Mortier avaient évacué la place en se retirant

vers lui, il leur envoya l'ordre de venir prendre position à Essonnes, à

sept lieues et à mi-chemin de Paris à Fontainebleau, et se rendit

lui-même dans cette dernière ville, où arrivaient les têtes de colonnes

de l'armée revenant de Saint-Dizier, ce qui indiquait l'intention dans

laquelle était l'Empereur de marcher sur Paris, dès que ses troupes

seraient réunies.

Les généraux ennemis ont avoué plus tard que s'ils eussent été attaqués

par l'Empereur, ils n'auraient osé recevoir la bataille, en ayant

derrière eux la Seine et l'immense ville de Paris avec son million

d'habitants, qui pouvaient se révolter pendant la bataille, barricader

les rues ainsi que les ponts, et leur couper la retraite; aussi

étaient-ils résolus à se retirer pour aller camper sur les hauteurs de

Belleville, Charonne, Montmartre et les buttes Chaumont, qui dominent la

rive droite de la Seine et la route d'Allemagne, lorsque survinrent dans

Paris de nouveaux événements qui les retinrent dans cette ville.

M. de Talleyrand, ancien évêque marié, avait été, en apparence, l'un des

hommes les plus dévoués à l'Empereur, qui l'avait comblé de richesses,

fait prince de Bénévent, grand chambellan, etc., etc. M. de Talleyrand,

dont l'amour-propre était blessé de n'être plus le confident de Napoléon

et le ministre dirigeant de sa politique, s'était mis, surtout depuis

les désastres de la campagne de Russie, à la tête de la sourde

opposition que faisaient les mécontents de tous les partis, et

principalement le _faubourg Saint-Germain_, c'est-à-dire la haute

aristocratie, qui, après s'être soumise en apparence et avoir même servi

Napoléon aux jours de sa prospérité, s'était posée en ennemie et, sans

se compromettre ouvertement, attaquait par tous les moyens le chef du

gouvernement. Les principaux chefs de ce parti étaient: l'abbé de Pradt,

que l'Empereur avait nommé archevêque de Malines; le baron Louis, l'abbé

de Montesquiou, M. de Chateaubriand, le député Laisné, etc., etc.

Presque tous ces hommes de talent, dirigés par Talleyrand, le plus

habile et le plus intrigant de tous, attendaient depuis quelque temps

l'occasion de renverser Napoléon. Ils comprirent qu'ils n'en

trouveraient jamais une aussi favorable que celle que leur offrait

l'occupation de la France par un million et demi d'ennemis, et la

présence à Paris de tous les souverains de l'Europe, dont la plupart

avaient été grandement humiliés par Napoléon. Mais, bien que celui-ci

fût en ce moment très affaibli, il n'était point encore totalement

abattu, car, outre l'armée qu'il ramenait avec lui et qui venait de

faire des prodiges, il lui restait celle de Suchet entre les Pyrénées et

la Haute-Garonne, des troupes nombreuses commandées par le maréchal

Soult, et il y avait deux belles divisions à Lyon; enfin, l'armée

d'Italie était encore formidable, de sorte que, malgré l'occupation de

Bordeaux par les Anglais, Napoléon pouvait encore réunir des forces

considérables et prolonger indéfiniment la guerre, en soulevant les

populations exaspérées par les exactions des ennemis.

M. de Talleyrand et son parti comprirent que s'ils donnaient à

l'Empereur le temps de faire arriver sous Paris les troupes qui le

suivaient, il pourrait battre les alliés dans les rues de la capitale ou

se retirer dans quelques provinces dévouées, où il continuerait la

guerre jusqu'à ce que les alliés, fatigués, consentissent à faire la

paix. Il fallait donc, selon Talleyrand et ses amis, changer la face du

gouvernement. Mais là se trouvait la grande difficulté, car ils

voulaient rétablir en la personne de Louis XVIII la famille des Bourbons

sur le trône, tandis qu'une partie de la nation désirait y laisser

Napoléon, ou tout au moins y appeler son fils.

La même divergence d'opinion existait parmi les souverains alliés, car

les rois d'Angleterre et de Prusse se rangeaient du côté des Bourbons,

tandis que l'empereur de Russie, qui ne les avait jamais aimés et qui

craignait que l'antipathie de la nation française pour ces princes et

les émigrés n'amenât quelque nouvelle révolution, n'était pas éloigné de

prendre les intérêts du fils de Napoléon.

Pour couper court à ces discussions et décider la question en prenant

les devants, l'astucieux Talleyrand, voulant en quelque sorte _forcer la

main_ aux souverains étrangers, fit paraître à cheval sur la place Louis

XV une vingtaine de jeunes gens du faubourg Saint-Germain, parés de

cocardes blanches et conduits par le vicomte Talon, mon ancien compagnon

d'armes, de qui je tiens ces détails. Ils se dirigèrent vers l'hôtel de

la rue Saint-Florentin, habité par l'empereur Alexandre, en criant à

tue-tête: «Vive le roi Louis XVIII! Vivent les Bourbons! À bas le

tyran!...»

Ces cris ne produisirent d'abord sur les curieux rassemblés qu'un

sentiment de stupéfaction, à laquelle succédèrent les menaces de la

foule, ce qui ébranla les membres les plus résolus de la cavalcade. Ce

premier élan de royalisme ayant manqué son effet, ils recommencèrent la

scène sur différents points des boulevards. Sur quelques-uns on les hua,

sur d'autres on les applaudit. Comme l'entrée des souverains alliés

approchait et qu'il fallait aux Parisiens un _cri_ pour les animer,

celui jeté par le vicomte Talon et ses amis retentit toute la journée

aux oreilles de l'empereur Alexandre, ce qui permit à Talleyrand de dire

le soir à ce monarque: «Votre Majesté a pu juger par elle-même avec

quelle unanimité la nation désire le rétablissement des Bourbons!»

À compter de ce moment, la cause de Napoléon fut perdue, bien que ses

adhérents fussent infiniment plus nombreux que ceux de Louis XVIII,

ainsi que les événements le prouvèrent l'année suivante.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 75 / 84 题