Belle campagne de Napoléon.--La résistance devient
impossible.--Insuffisance des mesures prises pour préserver
Paris.--Arrivée des alliés.--Retour tardif de l'Empereur sur la
capitale.--Paris aurait dû tenir.--Intrigues ourdies contre Napoléon.
Les plus grands antagonistes de l'Empereur sont forcés de convenir qu'il
se surpassa lui-même dans la campagne d'hiver qu'il fit dans les trois
premiers mois de 1814. Jamais général n'avait fait preuve de tant de
talents, ni réalisé d'aussi grandes choses avec d'aussi faibles
ressources. On le vit, avec quelques milliers d'hommes, dont une grande
partie étaient des conscrits inexpérimentés, tenir tête à toutes les
armées de l'Europe, faire face partout avec les mêmes troupes, qu'il
portait d'un point à un autre avec une rapidité merveilleuse, et,
profitant habilement de toutes les ressources du pays pour le défendre,
il courait des Autrichiens aux Russes, des Russes aux Prussiens, pour
revenir de Blücher à Schwarzenberg et de celui-ci à Sacken, quelquefois
repoussé par eux, mais beaucoup plus souvent vainqueur. Il eut un moment
l'espoir de chasser du territoire français les étrangers qui, découragés
par leurs nombreuses défaites, songeaient à repasser le Rhin. Il n'eût
fallu pour cela qu'un nouvel effort de la nation; mais la lassitude de
la guerre était générale, et de toutes parts, surtout à Paris, on
conspirait contre l'Empire.
Plusieurs écrivains militaires ont exprimé leur étonnement de ce que la
France ne s'était pas levée en masse, comme en 1792, pour repousser les
étrangers, ou bien qu'elle n'ait pas imité les Espagnols en formant dans
chaque province un centre de défense nationale.
On répond à cela que l'enthousiasme qui avait improvisé les armées de
1792 était usé par vingt-cinq ans de guerres et les trop fréquentes
conscriptions anticipées faites par l'Empereur, car il ne restait dans
la plupart de nos départements que des vieillards et des enfants. Quant
à l'exemple tiré de l'Espagne, il n'est nullement applicable à la
France, qui, ayant laissé prendre trop d'influence à la ville de Paris,
ne peut rien quand celle-ci ne se met pas à la tête du mouvement, tandis
qu'en Espagne, chaque province, formant un petit gouvernement, avait pu
agir et se créer une armée, lors même que Madrid se trouvait occupé par
les Français. Ce fut la _centralisation_ qui perdit la France.
Il n'entre point dans le plan que je me suis donné de raconter les hauts
faits de l'armée française dans la célèbre campagne de 1814; car il
faudrait pour cela écrire des volumes, commenter tout ce qui a été
publié à ce sujet, et je ne me sens pas le courage de m'appesantir sur
les malheurs de mon pays; je me bornerai donc à dire qu'après avoir
disputé pied à pied le terrain compris entre la Marne, l'Aube, la Saône
et la Seine, l'Empereur conçut un vaste projet qui, s'il réussissait,
devait sauver la France. C'était de se porter avec le gros de ses
troupes, par Saint-Dizier et Vitry, vers la Lorraine et l'Alsace, ce
qui, en menaçant fortement les derrières de l'ennemi, devait lui faire
craindre d'être séparé de ses dépôts, de n'avoir plus aucun moyen de
retraite, et le déterminer à se retirer vers la frontière, tandis qu'il
en avait encore les moyens.
Mais pour que le superbe mouvement stratégique projeté par l'Empereur
pût avoir un bon résultat, il fallait le concours de deux conditions qui
lui manquaient, savoir: la fidélité des hauts fonctionnaires de l'État,
et les moyens d'empêcher les ennemis de s'emparer de Paris, dans le cas
où, sans se préoccuper de la marche que l'Empereur faisait sur leurs
derrières, ils se porteraient vers la capitale. Malheureusement, la
fidélité à l'Empereur était tellement affaiblie dans le Sénat et le
Corps législatif, que ce furent les principaux membres de ces
assemblées, tels que Talleyrand, le duc de Dalberg, Laisné et autres,
qui, par des émissaires secrets, informaient les souverains alliés de la
désaffection de la haute classe parisienne à l'égard de Napoléon, et les
engageaient à venir attaquer la capitale.
Quant aux moyens de défense, je dois avouer que Napoléon n'y avait pas
suffisamment pourvu, car on s'était borné à couvrir de quelques
palissades les barrières de la rive droite, sans faire aucun ouvrage
pour y placer du canon. Et comme le très petit nombre de troupes de
ligne, d'invalides, de vétérans et d'élèves de l'École polytechnique qui
formaient la garnison était insuffisant pour qu'on pût même essayer de
résister, l'Empereur, en s'éloignant de la capitale au mois de janvier,
pour aller se mettre à la tête des troupes réunies en Champagne, avait
confié à la garde nationale la défense de Paris, où il laissait son fils
et l'Impératrice. Il avait réuni aux Tuileries les officiers de la
milice bourgeoise, qui, selon l'habitude, avaient répondu par de
nombreux _serments_ et les plus belliqueuses protestations au discours
chaleureux qu'il leur adressa. L'Empereur avait nommé l'Impératrice
_régente_, et désigné pour lieutenant général commandant supérieur son
frère Joseph, ex-roi d'Espagne, le meilleur, mais le plus
_antimilitaire_ de tous les hommes.
Napoléon, se faisant illusion au point de croire qu'il avait ainsi
pourvu à la sûreté de la capitale, pensa qu'il pouvait la livrer pour
quelques jours à ses propres forces, pour aller avec le peu de troupes
qui lui restaient exécuter le projet de se jeter sur les derrières des
ennemis. Il partit donc pour la Lorraine vers la fin de mars. Mais à
peine était-il à quelques jours de marche, qu'il apprit que les alliés,
au lieu de le suivre, ainsi qu'il l'avait espéré, s'étaient dirigés sur
Paris, en poussant devant eux les faibles débris des corps des maréchaux
Marmont et Mortier, qui, postés sur les hauteurs de Montmartre,
essayaient de les défendre, sans que la garde nationale les secondât
autrement que par l'envoi de quelques rares tirailleurs.
Ces fâcheuses nouvelles ayant dessillé les yeux de Napoléon, il fit
rétrograder ses colonnes vers Paris, dont il prit lui-même la route
sur-le-champ.
Le 30 mars, l'Empereur, voyageant rapidement en poste et sans escorte,
venait de dépasser Moret, lorsqu'une vive canonnade se faisant entendre,
il conçut l'espoir d'arriver avant l'entrée des alliés dans la capitale,
où sa présence aurait certainement produit une très vive sensation sur
le peuple, qui demandait des armes. (Il y avait cent mille fusils et
plusieurs millions de cartouches dans les casernes du Champ de Mars,
mais le général Clarke, ministre de la guerre, ne voulut pas en
permettre la distribution.)
Arrivé au relais de Fromenteau, à cinq lieues seulement de Paris,
l'Empereur, n'entendant plus le canon, comprit que cette ville était au
pouvoir des ennemis, ce qui lui fut confirmé à Villejuif. En effet,
Marmont avait signé une capitulation qui livrait la capitale aux
ennemis!...
Cependant, à l'approche du danger, on avait éloigné de Paris
l'Impératrice et son fils le roi de Rome, qui s'étaient rendus à Blois,
où le roi Joseph, abandonnant le commandement dont l'Empereur l'avait
revêtu, les suivit bientôt. Les troupes de ligne évacuèrent Paris par la
barrière de Fontainebleau, route par laquelle on attendait l'Empereur.
Il est impossible de donner une idée de l'agitation dans laquelle se
trouvait alors la capitale, dont les habitants, divisés par tant
d'intérêts différents, venaient d'être surpris par une invasion que peu
d'entre eux avaient prévue... Quant à moi, qui m'y attendais, et qui
avais vu de si près les horreurs de la guerre, j'étais bien tourmenté de
savoir où je mettrais en sûreté ma femme et mon jeune enfant, lorsque le
bon vieux maréchal Sérurier ayant offert un asile à toute ma famille à
l'hôtel des Invalides, dont il était gouverneur, je fus tranquillisé par
la pensée que, les lieux habités par les vieux soldats ayant été partout
respectés par les Français, les ennemis agiraient de même envers nos
anciens militaires. Je conduisis donc ma famille aux Invalides et
m'éloignai de Paris avant l'entrée des alliés, pour me rendre à
Versailles aux ordres du général Préval, qui me donna le commandement
d'une petite colonne composée de cavaliers disponibles de mon régiment,
ainsi que de ceux des 9e et 12e de chasseurs.
Lors même que les alliés n'eussent pas marché sur Paris, cette colonne
devant être réunie ce jour-là même à Rambouillet, je m'y rendis. J'y
trouvai mes chevaux et équipages de guerre, et pris le commandement des
escadrons qui m'étaient destinés.
La route était couverte par les voitures des personnes qui s'éloignaient
de la capitale. Je ne m'en étonnai pas; mais je ne pouvais comprendre
d'où provenait le grand nombre de troupes de diverses armes qu'on voyait
arriver de toutes les directions par détachements qui, si on les eût
réunis, auraient formé un corps assez considérable pour arrêter les
ennemis devant Montmartre et donner le temps à l'armée, qui accourait de
la Champagne et de la Brie, de sauver Paris. Mais l'Empereur, trompé par
son ministre de la guerre, n'avait donné aucun ordre à ce sujet, et
ignorait probablement qu'il lui restât encore de si grands moyens de
défense, dont voici l'énumération, d'après les documents pris au
ministère de la guerre, savoir:
Quatre cents canons, suffisamment approvisionnés, soit à Vincennes, soit
à l'École militaire du Champ de Mars, ou au dépôt central d'artillerie.
Plus de 50,000 fusils neufs dans ces mêmes lieux. Quant aux hommes, le
roi Joseph et Clarke, le ministre de la guerre, pouvaient disposer de
troupes amenées à Paris par les maréchaux Marmont et Mortier, et dont
l'effectif s'élevait à 19,000 hommes; de 7 à 8,000 soldats de la ligne
casernés à Paris; de 3,000 hommes appartenant aux dépôts de la garde
impériale; de 15 à 18,000 cavaliers démontés, casernés à Versailles ou
dans les environs; de 18 à 20,000 conscrits ou soldats de dépôts
destinés aux régiments de la ligne, et des gardes nationales actives
casernées à Saint-Denis, Courbevoie, Rueil et autres villages des
environs de Paris; de plus de 2,000 officiers en congé, blessés, sans
emploi ou en retraite, qui étaient venus offrir leurs services; enfin de
20,000 ouvriers, presque tous anciens soldats, qui demandaient à
contribuer à la défense de Paris.
Ces forces réunies présentaient un effectif de plus de 80,000 hommes,
qu'il était facile de rassembler en quelques heures et d'utiliser à la
défense de la capitale jusqu'à l'arrivée de Napoléon et de l'armée qui
le suivait.
Joseph et Clarke, prévenus dès le 28 mars au matin de l'approche des
ennemis, qui n'attaquèrent que le 30, eurent donc quarante-huit heures
pour employer ces ressources, mais aucune ne fut mise en usage. Enfin,
pour comble d'impéritie, au moment où les troupes ennemies attaquaient
Romainville, Joseph et Clarke faisaient sortir de Paris, par la barrière
de Passy, 4,000 des meilleurs fantassins ou cavaliers de la garde
impériale, pour aller renforcer à Blois l'escorte de l'Impératrice qui
était déjà plus nombreuse qu'il n'était nécessaire pour le moment.
Dès que Napoléon apprit que Paris avait capitulé et que les deux petits
corps de Marmont et de Mortier avaient évacué la place en se retirant
vers lui, il leur envoya l'ordre de venir prendre position à Essonnes, à
sept lieues et à mi-chemin de Paris à Fontainebleau, et se rendit
lui-même dans cette dernière ville, où arrivaient les têtes de colonnes
de l'armée revenant de Saint-Dizier, ce qui indiquait l'intention dans
laquelle était l'Empereur de marcher sur Paris, dès que ses troupes
seraient réunies.
Les généraux ennemis ont avoué plus tard que s'ils eussent été attaqués
par l'Empereur, ils n'auraient osé recevoir la bataille, en ayant
derrière eux la Seine et l'immense ville de Paris avec son million
d'habitants, qui pouvaient se révolter pendant la bataille, barricader
les rues ainsi que les ponts, et leur couper la retraite; aussi
étaient-ils résolus à se retirer pour aller camper sur les hauteurs de
Belleville, Charonne, Montmartre et les buttes Chaumont, qui dominent la
rive droite de la Seine et la route d'Allemagne, lorsque survinrent dans
Paris de nouveaux événements qui les retinrent dans cette ville.
M. de Talleyrand, ancien évêque marié, avait été, en apparence, l'un des
hommes les plus dévoués à l'Empereur, qui l'avait comblé de richesses,
fait prince de Bénévent, grand chambellan, etc., etc. M. de Talleyrand,
dont l'amour-propre était blessé de n'être plus le confident de Napoléon
et le ministre dirigeant de sa politique, s'était mis, surtout depuis
les désastres de la campagne de Russie, à la tête de la sourde
opposition que faisaient les mécontents de tous les partis, et
principalement le _faubourg Saint-Germain_, c'est-à-dire la haute
aristocratie, qui, après s'être soumise en apparence et avoir même servi
Napoléon aux jours de sa prospérité, s'était posée en ennemie et, sans
se compromettre ouvertement, attaquait par tous les moyens le chef du
gouvernement. Les principaux chefs de ce parti étaient: l'abbé de Pradt,
que l'Empereur avait nommé archevêque de Malines; le baron Louis, l'abbé
de Montesquiou, M. de Chateaubriand, le député Laisné, etc., etc.
Presque tous ces hommes de talent, dirigés par Talleyrand, le plus
habile et le plus intrigant de tous, attendaient depuis quelque temps
l'occasion de renverser Napoléon. Ils comprirent qu'ils n'en
trouveraient jamais une aussi favorable que celle que leur offrait
l'occupation de la France par un million et demi d'ennemis, et la
présence à Paris de tous les souverains de l'Europe, dont la plupart
avaient été grandement humiliés par Napoléon. Mais, bien que celui-ci
fût en ce moment très affaibli, il n'était point encore totalement
abattu, car, outre l'armée qu'il ramenait avec lui et qui venait de
faire des prodiges, il lui restait celle de Suchet entre les Pyrénées et
la Haute-Garonne, des troupes nombreuses commandées par le maréchal
Soult, et il y avait deux belles divisions à Lyon; enfin, l'armée
d'Italie était encore formidable, de sorte que, malgré l'occupation de
Bordeaux par les Anglais, Napoléon pouvait encore réunir des forces
considérables et prolonger indéfiniment la guerre, en soulevant les
populations exaspérées par les exactions des ennemis.
M. de Talleyrand et son parti comprirent que s'ils donnaient à
l'Empereur le temps de faire arriver sous Paris les troupes qui le
suivaient, il pourrait battre les alliés dans les rues de la capitale ou
se retirer dans quelques provinces dévouées, où il continuerait la
guerre jusqu'à ce que les alliés, fatigués, consentissent à faire la
paix. Il fallait donc, selon Talleyrand et ses amis, changer la face du
gouvernement. Mais là se trouvait la grande difficulté, car ils
voulaient rétablir en la personne de Louis XVIII la famille des Bourbons
sur le trône, tandis qu'une partie de la nation désirait y laisser
Napoléon, ou tout au moins y appeler son fils.
La même divergence d'opinion existait parmi les souverains alliés, car
les rois d'Angleterre et de Prusse se rangeaient du côté des Bourbons,
tandis que l'empereur de Russie, qui ne les avait jamais aimés et qui
craignait que l'antipathie de la nation française pour ces princes et
les émigrés n'amenât quelque nouvelle révolution, n'était pas éloigné de
prendre les intérêts du fils de Napoléon.
Pour couper court à ces discussions et décider la question en prenant
les devants, l'astucieux Talleyrand, voulant en quelque sorte _forcer la
main_ aux souverains étrangers, fit paraître à cheval sur la place Louis
XV une vingtaine de jeunes gens du faubourg Saint-Germain, parés de
cocardes blanches et conduits par le vicomte Talon, mon ancien compagnon
d'armes, de qui je tiens ces détails. Ils se dirigèrent vers l'hôtel de
la rue Saint-Florentin, habité par l'empereur Alexandre, en criant à
tue-tête: «Vive le roi Louis XVIII! Vivent les Bourbons! À bas le
tyran!...»
Ces cris ne produisirent d'abord sur les curieux rassemblés qu'un
sentiment de stupéfaction, à laquelle succédèrent les menaces de la
foule, ce qui ébranla les membres les plus résolus de la cavalcade. Ce
premier élan de royalisme ayant manqué son effet, ils recommencèrent la
scène sur différents points des boulevards. Sur quelques-uns on les hua,
sur d'autres on les applaudit. Comme l'entrée des souverains alliés
approchait et qu'il fallait aux Parisiens un _cri_ pour les animer,
celui jeté par le vicomte Talon et ses amis retentit toute la journée
aux oreilles de l'empereur Alexandre, ce qui permit à Talleyrand de dire
le soir à ce monarque: «Votre Majesté a pu juger par elle-même avec
quelle unanimité la nation désire le rétablissement des Bourbons!»
À compter de ce moment, la cause de Napoléon fut perdue, bien que ses
adhérents fussent infiniment plus nombreux que ceux de Louis XVIII,
ainsi que les événements le prouvèrent l'année suivante.