1814. Je suis nommé au commandement du département de
Jemmapes.--Situation difficile.--Soulèvement conjuré.--Extermination
d'un parti de Cosaques dans Mons.--Rappel de nos troupes vers
Paris.--Mon dépôt est transféré à Nogent-le-Roi.
Je commençai à Mons l'année 1814, pendant laquelle je ne courus pas
d'aussi grands dangers physiques que dans les précédentes, mais où
j'éprouvai de bien plus grandes peines morales.
Comme j'avais laissé à Nimègue tous les cavaliers de mon régiment qui
avaient encore leurs chevaux, je ne trouvai à Mons, où était le dépôt,
que des hommes démontés, auxquels je cherchais à donner des chevaux
tirés des Ardennes, lorsque les événements s'y opposèrent.
Le 1er janvier, les ennemis, après avoir hésité près de trois mois avant
d'oser envahir la France, passèrent le Rhin sur plusieurs points, dont
l'un des deux plus importants fut d'abord Caub, bourgade située entre
Bingen et Coblentz, au pied des rochers de Lurlai, qui, en resserrant
infiniment le fleuve, rendent sa traversée très facile. L'autre passage
eut lieu à Bâle, dont les Suisses livrèrent le pont de pierre, en
violant la neutralité de leur territoire, neutralité qu'ils réclament ou
abandonnent tour à tour, selon leurs intérêts du moment.
On évalue de 5 à 600,000 hommes le nombre des troupes que les alliés,
nos ennemis, firent alors entrer dans la France, épuisée par vingt-cinq
ans de guerre, qui avait plus de la moitié de ses soldats prisonniers en
pays étrangers, et dont plusieurs provinces étaient prêtes à se séparer
à la première occasion. De ce nombre était la province dont Mons,
chef-lieu du département de Jemmapes, faisait partie.
Cette vaste et riche contrée, annexée à la France d'abord en _fait_ par
la guerre en 1792, et puis en _droit_ par le traité d'Amiens, s'était si
bien habituée à cette union, qu'après les désastres de la campagne de
Russie, elle avait montré le plus grand zèle et fait d'énormes
sacrifices pour aider l'Empereur à remettre ses troupes sur un bon pied.
Hommes, chevaux, équipement, habillement..., elle avait obtempéré à
toutes les demandes sans murmurer!... Mais les pertes que nous venions
d'éprouver en Allemagne ayant découragé les Belges, je trouvai l'esprit
de cette population totalement changé. Elle regrettait hautement le
gouvernement paternel de la maison d'Autriche, sous lequel elle avait
longtemps vécu, et désirait vivement se séparer de la France, dont les
guerres continuelles ruinaient son commerce et son industrie. En un mot,
la Belgique n'attendait que l'occasion de se révolter, ce qui eût été
d'autant plus dangereux pour nous que, par sa position topographique,
cette province se trouvait sur les derrières du faible corps d'armée que
nous avions encore sur le Rhin. L'Empereur envoya donc quelques troupes
à Bruxelles, dont il donna le commandement au général Maison, homme
capable et des plus fermes.
Celui-ci, ayant parcouru plusieurs départements, reconnut que celui de
Jemmapes, surtout la ville de Mons, était animé du plus mauvais esprit.
On y parlait publiquement d'une prise d'armes contre les faibles
garnisons françaises qui l'occupaient, ce que ne pouvait empêcher le
général O..., qui en avait le commandement; car ce général, vieux,
goutteux, sans énergie, étant né en Belgique, paraissait craindre de se
compromettre vis-à-vis de ses compatriotes. Le comte Maison le suspendit
de ses fonctions et me donna le commandement du département de Jemmapes.
La mission était d'autant plus difficile que, après les Liégeois, les
habitants du Borinage, ou pays montois, sont les plus hardis et les plus
turbulents de toute la Belgique, et que, pour les contenir, je n'avais
qu'un petit bataillon de 400 conscrits, quelques gendarmes, et 200
cavaliers démontés de mon régiment, parmi lesquels se trouvaient une
cinquantaine d'hommes nés dans le pays, et qui, en cas de collision,
auraient été se joindre aux insurgés. Je ne pouvais donc vraiment
compter que sur les 150 autres chasseurs, qui, provenant de l'ancienne
France, et ayant tous fait la guerre avec moi, m'auraient suivi partout.
Ils avaient de bons officiers. Ceux de l'infanterie, et surtout le chef
de bataillon, étaient on ne peut mieux disposés à me seconder.
Je ne pouvais cependant me dissimuler que, si l'on en venait aux mains,
la partie ne serait pas égale. En effet, de l'hôtel où j'étais logé, je
voyais tous les jours 3 à 4,000 paysans et ouvriers de la ville, armés
de gros bâtons, se réunir sur la grande place et prêter l'oreille aux
discours de plusieurs anciens officiers autrichiens, tous nobles et
riches, et qui, ayant quitté le service lors de la réunion de la
Belgique à la France, prêchaient actuellement contre l'Empire, qui les
avait accablés d'impôts, leur avait enlevé leurs enfants pour les
envoyer à la guerre, etc., etc. Ces propos étaient écoutés avec d'autant
plus d'avidité, qu'ils sortaient de la bouche de seigneurs grands
propriétaires, et s'adressaient à leurs fermiers et aux gens qu'ils
occupaient, et sur lesquels ils avaient une très grande influence!...
Ajoutez à cela que chaque jour apportait des nouvelles de la marche des
ennemis, qui approchaient de Bruxelles, en poussant devant eux les
débris du corps d'armée du maréchal Macdonald. Tous les employés
français quittaient le département pour se réfugier à Valenciennes et à
Cambrai. Enfin, le maire de Mons, M. Duval de Beaulieu, homme des plus
honorables, crut devoir me prévenir que ma faible garnison et moi
n'étions plus en sûreté au milieu d'une nombreuse population exaltée, et
que je ferais bien d'évacuer la ville, ce à quoi personne ne mettrait
obstacle, mon régiment et moi y ayant toujours parfaitement bien vécu
avec les habitants.
Je compris que cette proposition partait d'un comité composé d'anciens
officiers autrichiens, et qu'on avait chargé le maire de venir me la
transmettre dans l'espoir de m'intimider!... Je résolus donc de _montrer
les dents_, et dis à M. Duval que je le priais d'assembler le conseil
municipal ainsi que les notables, et qu'alors je répondrais à la
proposition qu'il venait de me faire.
Une demi-heure après, toute ma garnison était sous les armes, et dès que
le conseil municipal, accompagné des plus riches habitants, se présenta
sur la place, je montai à cheval pour être entendu de tous, et après
avoir prévenu le maire qu'avant de causer avec lui et son conseil
j'avais un ordre très important à donner aux troupes, je fis connaître à
mes soldats la proposition qu'on venait de m'adresser d'abandonner sans
combat la ville confiée à notre garde. Ils en furent indignés et
l'exprimèrent hautement!... J'ajoutai que je ne devais pas leur
dissimuler que les remparts étant démolis sur plusieurs points et
manquant d'artillerie, il serait fort difficile de les défendre contre
des troupes de ligne; que cependant, le cas échéant, nous combattrions
vigoureusement; mais que si, contre le droit des gens, c'étaient les
habitants de la ville et de la campagne qui se portaient contre nous,
nous ne devrions pas nous borner à la _défensive_, mais que nous les
attaquerions en employant tous les moyens, car tous sont permis contre
des _révoltés_!... qu'en conséquence, j'ordonnais à mes soldats de
s'emparer du clocher, d'où, après une demi-heure d'attente et trois
roulements de tambour, ils feraient feu sur les attroupements qui
occuperaient la place, tandis que des patrouilles dissiperaient ceux qui
obstrueraient les rues, en fusillant principalement les gens de la
campagne qui avaient quitté leur travail pour venir nous chercher noise.
J'ajoutai que, si le combat s'engageait, j'ordonnais, comme le meilleur
moyen de défense, de _mettre le feu à la ville_ pour occuper les
habitants, et de tirer constamment sur l'incendie pour les empêcher de
l'éteindre!...
Cette allocution vous paraîtra sans doute bien acerbe; mais songez à la
position critique dans laquelle je me trouvais, n'ayant que 700 hommes,
dont très peu avaient fait la guerre, n'attendant aucun renfort et me
voyant entouré d'une multitude qui augmentait à chaque instant; car
l'officier qui commandait le poste envoyé sur le clocher m'informa que
toutes les routes aboutissant à la ville étaient couvertes de masses de
charbonniers, sortant des mines de Jemmapes et se dirigeant sur Mons. Ma
faible troupe et moi courions le risque d'être écrasés, si je n'eusse
montré une grande énergie!... Mon discours avait produit beaucoup
d'effet sur les riches nobles, promoteurs de l'émeute, ainsi que sur les
habitants de la ville, qui commencèrent à se retirer; mais comme les
paysans ne bougeaient pas, je fis avancer deux caissons de munitions,
distribuer cent cartouches à chaque soldat, charger les armes, et
ordonnai aux tambours de faire les trois roulements précurseurs de la
fusillade!
À ce terrible signal, la foule immense qui encombrait la place se mit à
courir tumultueusement vers les rues voisines, où chacun se pressait à
l'envi pour chercher un refuge, et peu d'instants après, les chefs du
parti autrichien, ayant le maire à leur tête, vinrent me serrer les
mains et me conjurer d'épargner la ville! J'y consentis, à condition
qu'ils enverraient _à la minute_ porter l'ordre aux charbonniers et
ouvriers de retourner chez eux. Ils s'exécutèrent avec empressement, et
les jeunes élégants les mieux montés s'élancèrent sur leurs beaux
chevaux et sortirent par toutes les portes de la cité, pour aller
au-devant des masses, qu'ils renvoyèrent dans leurs villages sans que
personne y mît d'opposition.
Cette obéissance passive me confirma dans la pensée que l'émeute avait
des chefs puissants, et que ma garnison et moi eussions été arrêtés si
je n'eusse intimidé les meneurs, en les menaçant d'employer tous les
moyens, même le feu, plutôt que de rendre à des émeutiers la ville
confiée à ma garde!...
Les Belges sont grands musiciens. Il devait y avoir ce soir-là un
concert d'amateurs, auquel mes officiers et moi étions invités, ainsi
que M. de Laussat, préfet du département, homme ferme et courageux. Nous
convînmes de nous y rendre comme à l'ordinaire, et nous fîmes bien, car
on nous reçut parfaitement, du moins en apparence. Tout en causant avec
les nobles qui avaient dirigé le mouvement, nous leur fîmes comprendre
que ce n'était pas aux populations à décider par la rébellion du sort de
la Belgique, mais bien aux armées belligérantes; qu'il y aurait donc
folie à eux d'exciter au combat des ouvriers et des paysans et de faire
verser le sang pour hâter de quelques jours une solution qu'il fallait
attendre.
Un vieux général autrichien retiré à Mons, où il était né, dit alors à
ses compatriotes qu'ils avaient eu grand tort de comploter l'arrestation
de la garnison, car c'eût été attirer de nombreuses calamités sur la
ville, puisque des militaires ne doivent jamais rendre les armes _sans
combattre_! Chacun convint de la justesse de l'observation, et à compter
de ce jour, la garnison et les habitants vécurent en très bon accord,
comme par le passé. Les Montois nous donnèrent même peu de jours après
une preuve éclatante de leur loyauté; voici à quelle occasion.
À mesure que l'armée des alliés avançait, une foule de vagabonds,
surtout des Prussiens, s'équipaient en _Cosaques_, et, poussés par le
désir du pillage, ces maraudeurs se ruaient sur tout ce qui avait
appartenu à l'administration pendant l'occupation des Français et
s'emparaient même sans répugnance des effets des individus non
militaires de cette nation.
Une forte bande de ces prétendus Cosaques, après avoir traversé le Rhin
et s'être répandue dans les départements de la rive gauche, avait poussé
jusqu'aux portes de Bruxelles et pillé le château impérial de Tervueren,
où elle avait enlevé tous les chevaux du haras que l'Empereur y avait
formé; puis, se fractionnant en divers détachements, ces maraudeurs
parcouraient la Belgique. Il en vint dans le département de Jemmapes, où
ils essayèrent de soulever les populations; mais n'ayant pas réussi, ils
pensèrent que cela provenait de ce que Mons, le chef-lieu, ne se
prononçait pas pour eux, tant était grande la terreur que le colonel qui
y commandait avait inspirée aux Montois!... Ils résolurent donc de
m'enlever ou de me tuer; mais pour ne point me donner l'éveil en
employant un trop grand nombre d'hommes à cette expédition, ils se
bornèrent à envoyer 300 Cosaques.
Il paraît que le chef de ces partisans avait été assez bien renseigné,
car, sachant que j'avais trop peu de monde pour faire bien garder les
vieilles portes et les anciens remparts, alors à moitié démolis, il fit
pendant une nuit obscure approcher de la ville ses cavaliers, dont la
majeure partie, après avoir mis pied à terre, pénétra en silence dans
les rues et se dirigea vers la grande place et l'hôtel de la Poste, où
j'avais d'abord logé. Mais depuis que j'étais informé du passage du Rhin
par les ennemis, je me retirais tous les soirs à la caserne, où je
passais la nuit au milieu de mes troupes. Bien m'en prit, car les
Cosaques allemands entourèrent l'hôtel dont ils fouillèrent tous les
appartements, et furieux de ne pas trouver d'officiers français, ils
s'en prirent à l'aubergiste, qu'ils maltraitèrent, pillèrent, et dont
ils burent le meilleur vin au point de se griser, officiers comme
soldats.
Un Belge, ancien brigadier de mon régiment, nommé Courtois, auquel
j'avais fait obtenir la décoration comme étant l'un de mes plus braves
guerriers, entrait en ce moment à l'hôtel. Cet homme, né à
Saint-Ghislain près de Mons, avait perdu une jambe en Russie l'année
précédente. J'avais été assez heureux pour le sauver en lui procurant
les moyens de regagner la France. Il en avait conservé une telle
reconnaissance que, pendant le séjour que je fis à Mons dans le cours de
l'hiver de 1814, il venait très souvent chez moi et se parait, dans ces
occasions, de l'uniforme du 23e de chasseurs qu'il avait si
honorablement porté. Or, il advint que pendant la nuit dont il est
question, Courtois, regagnant le logis d'un de ses parents chez lequel
il recevait l'hospitalité, aperçut le détachement ennemi qui se
dirigeait vers l'hôtel de la Poste. Bien que le brave brigadier sût que
je n'y passais plus les nuits, il voulut néanmoins s'assurer que _son
colonel_ ne courait aucun danger, et pénétra bravement dans l'hôtel, où
il entraîna son parent.
À la vue de l'uniforme français et de la décoration de la Légion
d'honneur, les Prussiens eurent l'infamie de se jeter sur le malheureux
estropié et voulurent lui arracher la croix qui brillait sur sa
poitrine!... Le vieux soldat ayant cherché à défendre sa décoration, les
Cosaques prussiens le tuèrent, traînèrent son cadavre dans la rue, puis
continuèrent leur orgie!
Mons était si grand relativement à ma faible garnison, que je m'étais
retranché dans la caserne, et concentrant ma défense de nuit sur ce
point, j'avais interdit à ma troupe d'aller du côté de la grande place,
bien que je fusse instruit que les ennemis s'y trouvaient, car je ne
connaissais pas leur nombre et craignais que les habitants ne se
réunissent à eux!... Mais dès que ceux-ci furent informés de
l'_assassinat_ de Courtois, leur compatriote, homme estimé de toute la
contrée, ils résolurent de le venger, et, oubliant momentanément leurs
griefs contre les Français, ils députèrent vers moi le frère de Courtois
ainsi que les plus notables et les plus braves d'entre eux, pour
m'engager à me mettre à leur tête, afin de chasser les Cosaques!
Je crois bien que les excès et le pillage que ceux-ci avaient commis à
l'hôtel de la Poste, inspirant à chaque bourgeois des craintes pour sa
famille et sa maison, les portaient, au moins autant que la mort de
Courtois, à repousser les Cosaques, et qu'ils eussent agi tout
différemment si, au lieu d'assassins et de pillards, des troupes réglées
eussent pénétré dans la ville! Néanmoins, je crus devoir profiter de la
bonne volonté de ceux des habitants qui venaient de s'armer en notre
faveur. Je pris donc une partie de ma troupe, et me portai vers la
place, tandis qu'avec le surplus, le chef de bataillon, qui connaissait
parfaitement la ville, allait, par mon ordre, s'embusquer auprès de la
brèche par laquelle les Cosaques prussiens avaient pénétré dans la
place.
Dès les premiers coups de fusil que nos gens tirèrent sur ces drôles, le
plus grand tumulte régna dans l'hôtel et sur la place!... Ceux des
ennemis qui ne furent pas tués à l'instant s'enfuirent à toutes jambes;
mais beaucoup s'égarèrent dans les rues, où ils furent assommés en
détail. Quant à ceux qui parvinrent jusqu'au lieu où ils avaient laissé
leurs chevaux attachés aux arbres de la promenade, ils y trouvèrent le
chef de bataillon qui les accueillit par une fusillade à
brûle-pourpoint! Le jour venu, on compta dans la ville ou sur la vieille
brèche plus de 200 ennemis morts, et nous n'avions pas perdu un seul
homme, nos adversaires ne s'étant point défendus, tant ils étaient
abrutis par le vin et les liqueurs fortes!... Ceux d'entre eux qui
survécurent à cette surprise, en se laissant glisser le long des débris
des vieux remparts, se jetèrent dans la campagne, où ils furent tous
pris ou tués par les paysans devenus furieux en apprenant la mort du
malheureux Courtois, considéré comme la gloire de la contrée, et qui,
surnommé par eux _la jambe de bois_, leur était devenu aussi cher que le
général Daumesnil, autre _jambe de bois_, l'était aux faubouriens de
Paris.
Je ne cite pas le combat de Mons comme une affaire dont je puisse tirer
vanité, car, avec les gardes nationaux, j'avais douze à treize cents
hommes, tandis que les Cosaques prussiens n'en comptaient guère que 300;
mais j'ai cru devoir rapporter cet engagement bizarre, pour démontrer
combien l'esprit des masses est versatile. En effet, tous les paysans et
charbonniers du Borinage qui, un mois avant, se portaient en masse pour
exterminer ou du moins désarmer le petit nombre de Français laissés dans
Mons, venaient de prendre parti pour eux contre les Prussiens, parce que
ceux-ci avaient tué l'un de leurs compatriotes! Je regrettai aussi
beaucoup le brave Courtois, tombé victime de l'attachement qu'il avait
pour moi.
Le trophée le plus important de notre victoire fut les 300 et quelques
chevaux que les ennemis abandonnèrent entre nos mains. Ils provenaient
presque tous du pays de Berg, et étaient fort bons; aussi je les
incorporai dans mon régiment, pour lequel cette remonte inattendue
arriva fort à propos.
Je passai encore un mois à Mons, dont les habitants étaient redevenus
parfaits pour nous, malgré l'approche des armées ennemies. Mais les
progrès de celles-ci devinrent enfin si considérables que les Français
durent non seulement abandonner Bruxelles, mais toute la Belgique, et
repasser les frontières de l'ancienne France. Je reçus ordre de conduire
le dépôt de mon régiment à Cambrai, où, avec les chevaux pris naguère
aux Cosaques prussiens, je pus remettre dans les rangs 300 bons
cavaliers revenus de Leipzig, et former deux beaux escadrons, qui, sous
la conduite du commandant Sigaldi, furent bientôt dirigés sur l'armée
que l'Empereur avait réunie en Champagne. Ils s'y firent remarquer, et
soutinrent la gloire du 23e de chasseurs, surtout à la bataille de
Champaubert, où fut tué le brave capitaine Duplessis, officier des plus
remarquables.
J'ai toujours eu une grande prédilection pour la lance, arme terrible
entre les mains d'un bon cavalier. J'avais donc demandé et obtenu
l'autorisation de distribuer à mes escadrons des lances que les
officiers d'artillerie ne pouvaient emporter en évacuant les places du
Rhin. Elles furent si bien appréciées que plusieurs autres corps de
cavalerie en demandèrent aussi, et se félicitèrent d'en avoir.
Les dépôts des régiments étant obligés de passer sur la rive gauche de
la Seine afin de ne pas tomber entre les mains des ennemis, le mien se
rendit à Nogent-le-Roi, arrondissement de Dreux. Nous avions un assez
bon nombre de cavaliers, mais presque plus de chevaux. Le gouvernement
faisait les plus grands efforts pour en réunir à Versailles, où il avait
créé un dépôt central de cavalerie, sous les ordres du général Préval.
Celui-ci, de même que son prédécesseur le général Bourcier, entendait
beaucoup mieux les détails de remonte et d'organisation que la guerre,
qu'il avait très peu faite. Il s'acquittait fort bien de la mission
difficile dont l'Empereur l'avait chargé; mais comme il ne pouvait
cependant improviser des chevaux ni des équipements, et qu'il tenait
d'ailleurs à ne mettre en route que des détachements bien organisés, les
départs étaient peu fréquents. J'en gémissais, mais aucun colonel ne
pouvait se rendre à l'armée sans un ordre de l'Empereur, qui, pour
ménager ses ressources, avait défendu d'envoyer à la guerre plus
d'officiers que n'en comportait le nombre d'hommes qu'ils avaient à
commander. Ce fut donc vainement que je priai le général Préval de me
laisser aller en Champagne. Il fixa mon départ pour la fin de mars,
époque à laquelle je devais conduire à l'armée un régiment dit _de
marche_, composé des hommes montés de mon dépôt et de plusieurs autres.
Je fus autorisé à résider jusqu'à ce moment-là à Paris, au sein de ma
famille, car M. Caseneuve, mon lieutenant-colonel, suffisait pour
commander et réorganiser les 200 hommes qui se trouvaient encore à
Nogent-le-Roi, et je pouvais, du reste, les inspecter en quelques
heures. Je me rendis donc à Paris, où je passai une grande partie du
mois de mars, un des plus pénibles de ma vie, bien que je fusse auprès
de ce que j'avais de plus cher. Mais le gouvernement impérial, auquel
j'étais attaché et que j'avais si longtemps défendu au prix de mon sang,
croulait de toutes parts. Les armées ennemies occupaient, de Lyon, une
grande partie de la France, et il était facile de prévoir qu'elles
arriveraient bientôt dans la capitale.