CHAPITRE XXXIV

1814. Je suis nommé au commandement du département de

Jemmapes.--Situation difficile.--Soulèvement conjuré.--Extermination

d'un parti de Cosaques dans Mons.--Rappel de nos troupes vers

Paris.--Mon dépôt est transféré à Nogent-le-Roi.

Je commençai à Mons l'année 1814, pendant laquelle je ne courus pas

d'aussi grands dangers physiques que dans les précédentes, mais où

j'éprouvai de bien plus grandes peines morales.

Comme j'avais laissé à Nimègue tous les cavaliers de mon régiment qui

avaient encore leurs chevaux, je ne trouvai à Mons, où était le dépôt,

que des hommes démontés, auxquels je cherchais à donner des chevaux

tirés des Ardennes, lorsque les événements s'y opposèrent.

Le 1er janvier, les ennemis, après avoir hésité près de trois mois avant

d'oser envahir la France, passèrent le Rhin sur plusieurs points, dont

l'un des deux plus importants fut d'abord Caub, bourgade située entre

Bingen et Coblentz, au pied des rochers de Lurlai, qui, en resserrant

infiniment le fleuve, rendent sa traversée très facile. L'autre passage

eut lieu à Bâle, dont les Suisses livrèrent le pont de pierre, en

violant la neutralité de leur territoire, neutralité qu'ils réclament ou

abandonnent tour à tour, selon leurs intérêts du moment.

On évalue de 5 à 600,000 hommes le nombre des troupes que les alliés,

nos ennemis, firent alors entrer dans la France, épuisée par vingt-cinq

ans de guerre, qui avait plus de la moitié de ses soldats prisonniers en

pays étrangers, et dont plusieurs provinces étaient prêtes à se séparer

à la première occasion. De ce nombre était la province dont Mons,

chef-lieu du département de Jemmapes, faisait partie.

Cette vaste et riche contrée, annexée à la France d'abord en _fait_ par

la guerre en 1792, et puis en _droit_ par le traité d'Amiens, s'était si

bien habituée à cette union, qu'après les désastres de la campagne de

Russie, elle avait montré le plus grand zèle et fait d'énormes

sacrifices pour aider l'Empereur à remettre ses troupes sur un bon pied.

Hommes, chevaux, équipement, habillement..., elle avait obtempéré à

toutes les demandes sans murmurer!... Mais les pertes que nous venions

d'éprouver en Allemagne ayant découragé les Belges, je trouvai l'esprit

de cette population totalement changé. Elle regrettait hautement le

gouvernement paternel de la maison d'Autriche, sous lequel elle avait

longtemps vécu, et désirait vivement se séparer de la France, dont les

guerres continuelles ruinaient son commerce et son industrie. En un mot,

la Belgique n'attendait que l'occasion de se révolter, ce qui eût été

d'autant plus dangereux pour nous que, par sa position topographique,

cette province se trouvait sur les derrières du faible corps d'armée que

nous avions encore sur le Rhin. L'Empereur envoya donc quelques troupes

à Bruxelles, dont il donna le commandement au général Maison, homme

capable et des plus fermes.

Celui-ci, ayant parcouru plusieurs départements, reconnut que celui de

Jemmapes, surtout la ville de Mons, était animé du plus mauvais esprit.

On y parlait publiquement d'une prise d'armes contre les faibles

garnisons françaises qui l'occupaient, ce que ne pouvait empêcher le

général O..., qui en avait le commandement; car ce général, vieux,

goutteux, sans énergie, étant né en Belgique, paraissait craindre de se

compromettre vis-à-vis de ses compatriotes. Le comte Maison le suspendit

de ses fonctions et me donna le commandement du département de Jemmapes.

La mission était d'autant plus difficile que, après les Liégeois, les

habitants du Borinage, ou pays montois, sont les plus hardis et les plus

turbulents de toute la Belgique, et que, pour les contenir, je n'avais

qu'un petit bataillon de 400 conscrits, quelques gendarmes, et 200

cavaliers démontés de mon régiment, parmi lesquels se trouvaient une

cinquantaine d'hommes nés dans le pays, et qui, en cas de collision,

auraient été se joindre aux insurgés. Je ne pouvais donc vraiment

compter que sur les 150 autres chasseurs, qui, provenant de l'ancienne

France, et ayant tous fait la guerre avec moi, m'auraient suivi partout.

Ils avaient de bons officiers. Ceux de l'infanterie, et surtout le chef

de bataillon, étaient on ne peut mieux disposés à me seconder.

Je ne pouvais cependant me dissimuler que, si l'on en venait aux mains,

la partie ne serait pas égale. En effet, de l'hôtel où j'étais logé, je

voyais tous les jours 3 à 4,000 paysans et ouvriers de la ville, armés

de gros bâtons, se réunir sur la grande place et prêter l'oreille aux

discours de plusieurs anciens officiers autrichiens, tous nobles et

riches, et qui, ayant quitté le service lors de la réunion de la

Belgique à la France, prêchaient actuellement contre l'Empire, qui les

avait accablés d'impôts, leur avait enlevé leurs enfants pour les

envoyer à la guerre, etc., etc. Ces propos étaient écoutés avec d'autant

plus d'avidité, qu'ils sortaient de la bouche de seigneurs grands

propriétaires, et s'adressaient à leurs fermiers et aux gens qu'ils

occupaient, et sur lesquels ils avaient une très grande influence!...

Ajoutez à cela que chaque jour apportait des nouvelles de la marche des

ennemis, qui approchaient de Bruxelles, en poussant devant eux les

débris du corps d'armée du maréchal Macdonald. Tous les employés

français quittaient le département pour se réfugier à Valenciennes et à

Cambrai. Enfin, le maire de Mons, M. Duval de Beaulieu, homme des plus

honorables, crut devoir me prévenir que ma faible garnison et moi

n'étions plus en sûreté au milieu d'une nombreuse population exaltée, et

que je ferais bien d'évacuer la ville, ce à quoi personne ne mettrait

obstacle, mon régiment et moi y ayant toujours parfaitement bien vécu

avec les habitants.

Je compris que cette proposition partait d'un comité composé d'anciens

officiers autrichiens, et qu'on avait chargé le maire de venir me la

transmettre dans l'espoir de m'intimider!... Je résolus donc de _montrer

les dents_, et dis à M. Duval que je le priais d'assembler le conseil

municipal ainsi que les notables, et qu'alors je répondrais à la

proposition qu'il venait de me faire.

Une demi-heure après, toute ma garnison était sous les armes, et dès que

le conseil municipal, accompagné des plus riches habitants, se présenta

sur la place, je montai à cheval pour être entendu de tous, et après

avoir prévenu le maire qu'avant de causer avec lui et son conseil

j'avais un ordre très important à donner aux troupes, je fis connaître à

mes soldats la proposition qu'on venait de m'adresser d'abandonner sans

combat la ville confiée à notre garde. Ils en furent indignés et

l'exprimèrent hautement!... J'ajoutai que je ne devais pas leur

dissimuler que les remparts étant démolis sur plusieurs points et

manquant d'artillerie, il serait fort difficile de les défendre contre

des troupes de ligne; que cependant, le cas échéant, nous combattrions

vigoureusement; mais que si, contre le droit des gens, c'étaient les

habitants de la ville et de la campagne qui se portaient contre nous,

nous ne devrions pas nous borner à la _défensive_, mais que nous les

attaquerions en employant tous les moyens, car tous sont permis contre

des _révoltés_!... qu'en conséquence, j'ordonnais à mes soldats de

s'emparer du clocher, d'où, après une demi-heure d'attente et trois

roulements de tambour, ils feraient feu sur les attroupements qui

occuperaient la place, tandis que des patrouilles dissiperaient ceux qui

obstrueraient les rues, en fusillant principalement les gens de la

campagne qui avaient quitté leur travail pour venir nous chercher noise.

J'ajoutai que, si le combat s'engageait, j'ordonnais, comme le meilleur

moyen de défense, de _mettre le feu à la ville_ pour occuper les

habitants, et de tirer constamment sur l'incendie pour les empêcher de

l'éteindre!...

Cette allocution vous paraîtra sans doute bien acerbe; mais songez à la

position critique dans laquelle je me trouvais, n'ayant que 700 hommes,

dont très peu avaient fait la guerre, n'attendant aucun renfort et me

voyant entouré d'une multitude qui augmentait à chaque instant; car

l'officier qui commandait le poste envoyé sur le clocher m'informa que

toutes les routes aboutissant à la ville étaient couvertes de masses de

charbonniers, sortant des mines de Jemmapes et se dirigeant sur Mons. Ma

faible troupe et moi courions le risque d'être écrasés, si je n'eusse

montré une grande énergie!... Mon discours avait produit beaucoup

d'effet sur les riches nobles, promoteurs de l'émeute, ainsi que sur les

habitants de la ville, qui commencèrent à se retirer; mais comme les

paysans ne bougeaient pas, je fis avancer deux caissons de munitions,

distribuer cent cartouches à chaque soldat, charger les armes, et

ordonnai aux tambours de faire les trois roulements précurseurs de la

fusillade!

À ce terrible signal, la foule immense qui encombrait la place se mit à

courir tumultueusement vers les rues voisines, où chacun se pressait à

l'envi pour chercher un refuge, et peu d'instants après, les chefs du

parti autrichien, ayant le maire à leur tête, vinrent me serrer les

mains et me conjurer d'épargner la ville! J'y consentis, à condition

qu'ils enverraient _à la minute_ porter l'ordre aux charbonniers et

ouvriers de retourner chez eux. Ils s'exécutèrent avec empressement, et

les jeunes élégants les mieux montés s'élancèrent sur leurs beaux

chevaux et sortirent par toutes les portes de la cité, pour aller

au-devant des masses, qu'ils renvoyèrent dans leurs villages sans que

personne y mît d'opposition.

Cette obéissance passive me confirma dans la pensée que l'émeute avait

des chefs puissants, et que ma garnison et moi eussions été arrêtés si

je n'eusse intimidé les meneurs, en les menaçant d'employer tous les

moyens, même le feu, plutôt que de rendre à des émeutiers la ville

confiée à ma garde!...

Les Belges sont grands musiciens. Il devait y avoir ce soir-là un

concert d'amateurs, auquel mes officiers et moi étions invités, ainsi

que M. de Laussat, préfet du département, homme ferme et courageux. Nous

convînmes de nous y rendre comme à l'ordinaire, et nous fîmes bien, car

on nous reçut parfaitement, du moins en apparence. Tout en causant avec

les nobles qui avaient dirigé le mouvement, nous leur fîmes comprendre

que ce n'était pas aux populations à décider par la rébellion du sort de

la Belgique, mais bien aux armées belligérantes; qu'il y aurait donc

folie à eux d'exciter au combat des ouvriers et des paysans et de faire

verser le sang pour hâter de quelques jours une solution qu'il fallait

attendre.

Un vieux général autrichien retiré à Mons, où il était né, dit alors à

ses compatriotes qu'ils avaient eu grand tort de comploter l'arrestation

de la garnison, car c'eût été attirer de nombreuses calamités sur la

ville, puisque des militaires ne doivent jamais rendre les armes _sans

combattre_! Chacun convint de la justesse de l'observation, et à compter

de ce jour, la garnison et les habitants vécurent en très bon accord,

comme par le passé. Les Montois nous donnèrent même peu de jours après

une preuve éclatante de leur loyauté; voici à quelle occasion.

À mesure que l'armée des alliés avançait, une foule de vagabonds,

surtout des Prussiens, s'équipaient en _Cosaques_, et, poussés par le

désir du pillage, ces maraudeurs se ruaient sur tout ce qui avait

appartenu à l'administration pendant l'occupation des Français et

s'emparaient même sans répugnance des effets des individus non

militaires de cette nation.

Une forte bande de ces prétendus Cosaques, après avoir traversé le Rhin

et s'être répandue dans les départements de la rive gauche, avait poussé

jusqu'aux portes de Bruxelles et pillé le château impérial de Tervueren,

où elle avait enlevé tous les chevaux du haras que l'Empereur y avait

formé; puis, se fractionnant en divers détachements, ces maraudeurs

parcouraient la Belgique. Il en vint dans le département de Jemmapes, où

ils essayèrent de soulever les populations; mais n'ayant pas réussi, ils

pensèrent que cela provenait de ce que Mons, le chef-lieu, ne se

prononçait pas pour eux, tant était grande la terreur que le colonel qui

y commandait avait inspirée aux Montois!... Ils résolurent donc de

m'enlever ou de me tuer; mais pour ne point me donner l'éveil en

employant un trop grand nombre d'hommes à cette expédition, ils se

bornèrent à envoyer 300 Cosaques.

Il paraît que le chef de ces partisans avait été assez bien renseigné,

car, sachant que j'avais trop peu de monde pour faire bien garder les

vieilles portes et les anciens remparts, alors à moitié démolis, il fit

pendant une nuit obscure approcher de la ville ses cavaliers, dont la

majeure partie, après avoir mis pied à terre, pénétra en silence dans

les rues et se dirigea vers la grande place et l'hôtel de la Poste, où

j'avais d'abord logé. Mais depuis que j'étais informé du passage du Rhin

par les ennemis, je me retirais tous les soirs à la caserne, où je

passais la nuit au milieu de mes troupes. Bien m'en prit, car les

Cosaques allemands entourèrent l'hôtel dont ils fouillèrent tous les

appartements, et furieux de ne pas trouver d'officiers français, ils

s'en prirent à l'aubergiste, qu'ils maltraitèrent, pillèrent, et dont

ils burent le meilleur vin au point de se griser, officiers comme

soldats.

Un Belge, ancien brigadier de mon régiment, nommé Courtois, auquel

j'avais fait obtenir la décoration comme étant l'un de mes plus braves

guerriers, entrait en ce moment à l'hôtel. Cet homme, né à

Saint-Ghislain près de Mons, avait perdu une jambe en Russie l'année

précédente. J'avais été assez heureux pour le sauver en lui procurant

les moyens de regagner la France. Il en avait conservé une telle

reconnaissance que, pendant le séjour que je fis à Mons dans le cours de

l'hiver de 1814, il venait très souvent chez moi et se parait, dans ces

occasions, de l'uniforme du 23e de chasseurs qu'il avait si

honorablement porté. Or, il advint que pendant la nuit dont il est

question, Courtois, regagnant le logis d'un de ses parents chez lequel

il recevait l'hospitalité, aperçut le détachement ennemi qui se

dirigeait vers l'hôtel de la Poste. Bien que le brave brigadier sût que

je n'y passais plus les nuits, il voulut néanmoins s'assurer que _son

colonel_ ne courait aucun danger, et pénétra bravement dans l'hôtel, où

il entraîna son parent.

À la vue de l'uniforme français et de la décoration de la Légion

d'honneur, les Prussiens eurent l'infamie de se jeter sur le malheureux

estropié et voulurent lui arracher la croix qui brillait sur sa

poitrine!... Le vieux soldat ayant cherché à défendre sa décoration, les

Cosaques prussiens le tuèrent, traînèrent son cadavre dans la rue, puis

continuèrent leur orgie!

Mons était si grand relativement à ma faible garnison, que je m'étais

retranché dans la caserne, et concentrant ma défense de nuit sur ce

point, j'avais interdit à ma troupe d'aller du côté de la grande place,

bien que je fusse instruit que les ennemis s'y trouvaient, car je ne

connaissais pas leur nombre et craignais que les habitants ne se

réunissent à eux!... Mais dès que ceux-ci furent informés de

l'_assassinat_ de Courtois, leur compatriote, homme estimé de toute la

contrée, ils résolurent de le venger, et, oubliant momentanément leurs

griefs contre les Français, ils députèrent vers moi le frère de Courtois

ainsi que les plus notables et les plus braves d'entre eux, pour

m'engager à me mettre à leur tête, afin de chasser les Cosaques!

Je crois bien que les excès et le pillage que ceux-ci avaient commis à

l'hôtel de la Poste, inspirant à chaque bourgeois des craintes pour sa

famille et sa maison, les portaient, au moins autant que la mort de

Courtois, à repousser les Cosaques, et qu'ils eussent agi tout

différemment si, au lieu d'assassins et de pillards, des troupes réglées

eussent pénétré dans la ville! Néanmoins, je crus devoir profiter de la

bonne volonté de ceux des habitants qui venaient de s'armer en notre

faveur. Je pris donc une partie de ma troupe, et me portai vers la

place, tandis qu'avec le surplus, le chef de bataillon, qui connaissait

parfaitement la ville, allait, par mon ordre, s'embusquer auprès de la

brèche par laquelle les Cosaques prussiens avaient pénétré dans la

place.

Dès les premiers coups de fusil que nos gens tirèrent sur ces drôles, le

plus grand tumulte régna dans l'hôtel et sur la place!... Ceux des

ennemis qui ne furent pas tués à l'instant s'enfuirent à toutes jambes;

mais beaucoup s'égarèrent dans les rues, où ils furent assommés en

détail. Quant à ceux qui parvinrent jusqu'au lieu où ils avaient laissé

leurs chevaux attachés aux arbres de la promenade, ils y trouvèrent le

chef de bataillon qui les accueillit par une fusillade à

brûle-pourpoint! Le jour venu, on compta dans la ville ou sur la vieille

brèche plus de 200 ennemis morts, et nous n'avions pas perdu un seul

homme, nos adversaires ne s'étant point défendus, tant ils étaient

abrutis par le vin et les liqueurs fortes!... Ceux d'entre eux qui

survécurent à cette surprise, en se laissant glisser le long des débris

des vieux remparts, se jetèrent dans la campagne, où ils furent tous

pris ou tués par les paysans devenus furieux en apprenant la mort du

malheureux Courtois, considéré comme la gloire de la contrée, et qui,

surnommé par eux _la jambe de bois_, leur était devenu aussi cher que le

général Daumesnil, autre _jambe de bois_, l'était aux faubouriens de

Paris.

Je ne cite pas le combat de Mons comme une affaire dont je puisse tirer

vanité, car, avec les gardes nationaux, j'avais douze à treize cents

hommes, tandis que les Cosaques prussiens n'en comptaient guère que 300;

mais j'ai cru devoir rapporter cet engagement bizarre, pour démontrer

combien l'esprit des masses est versatile. En effet, tous les paysans et

charbonniers du Borinage qui, un mois avant, se portaient en masse pour

exterminer ou du moins désarmer le petit nombre de Français laissés dans

Mons, venaient de prendre parti pour eux contre les Prussiens, parce que

ceux-ci avaient tué l'un de leurs compatriotes! Je regrettai aussi

beaucoup le brave Courtois, tombé victime de l'attachement qu'il avait

pour moi.

Le trophée le plus important de notre victoire fut les 300 et quelques

chevaux que les ennemis abandonnèrent entre nos mains. Ils provenaient

presque tous du pays de Berg, et étaient fort bons; aussi je les

incorporai dans mon régiment, pour lequel cette remonte inattendue

arriva fort à propos.

Je passai encore un mois à Mons, dont les habitants étaient redevenus

parfaits pour nous, malgré l'approche des armées ennemies. Mais les

progrès de celles-ci devinrent enfin si considérables que les Français

durent non seulement abandonner Bruxelles, mais toute la Belgique, et

repasser les frontières de l'ancienne France. Je reçus ordre de conduire

le dépôt de mon régiment à Cambrai, où, avec les chevaux pris naguère

aux Cosaques prussiens, je pus remettre dans les rangs 300 bons

cavaliers revenus de Leipzig, et former deux beaux escadrons, qui, sous

la conduite du commandant Sigaldi, furent bientôt dirigés sur l'armée

que l'Empereur avait réunie en Champagne. Ils s'y firent remarquer, et

soutinrent la gloire du 23e de chasseurs, surtout à la bataille de

Champaubert, où fut tué le brave capitaine Duplessis, officier des plus

remarquables.

J'ai toujours eu une grande prédilection pour la lance, arme terrible

entre les mains d'un bon cavalier. J'avais donc demandé et obtenu

l'autorisation de distribuer à mes escadrons des lances que les

officiers d'artillerie ne pouvaient emporter en évacuant les places du

Rhin. Elles furent si bien appréciées que plusieurs autres corps de

cavalerie en demandèrent aussi, et se félicitèrent d'en avoir.

Les dépôts des régiments étant obligés de passer sur la rive gauche de

la Seine afin de ne pas tomber entre les mains des ennemis, le mien se

rendit à Nogent-le-Roi, arrondissement de Dreux. Nous avions un assez

bon nombre de cavaliers, mais presque plus de chevaux. Le gouvernement

faisait les plus grands efforts pour en réunir à Versailles, où il avait

créé un dépôt central de cavalerie, sous les ordres du général Préval.

Celui-ci, de même que son prédécesseur le général Bourcier, entendait

beaucoup mieux les détails de remonte et d'organisation que la guerre,

qu'il avait très peu faite. Il s'acquittait fort bien de la mission

difficile dont l'Empereur l'avait chargé; mais comme il ne pouvait

cependant improviser des chevaux ni des équipements, et qu'il tenait

d'ailleurs à ne mettre en route que des détachements bien organisés, les

départs étaient peu fréquents. J'en gémissais, mais aucun colonel ne

pouvait se rendre à l'armée sans un ordre de l'Empereur, qui, pour

ménager ses ressources, avait défendu d'envoyer à la guerre plus

d'officiers que n'en comportait le nombre d'hommes qu'ils avaient à

commander. Ce fut donc vainement que je priai le général Préval de me

laisser aller en Champagne. Il fixa mon départ pour la fin de mars,

époque à laquelle je devais conduire à l'armée un régiment dit _de

marche_, composé des hommes montés de mon dépôt et de plusieurs autres.

Je fus autorisé à résider jusqu'à ce moment-là à Paris, au sein de ma

famille, car M. Caseneuve, mon lieutenant-colonel, suffisait pour

commander et réorganiser les 200 hommes qui se trouvaient encore à

Nogent-le-Roi, et je pouvais, du reste, les inspecter en quelques

heures. Je me rendis donc à Paris, où je passai une grande partie du

mois de mars, un des plus pénibles de ma vie, bien que je fusse auprès

de ce que j'avais de plus cher. Mais le gouvernement impérial, auquel

j'étais attaché et que j'avais si longtemps défendu au prix de mon sang,

croulait de toutes parts. Les armées ennemies occupaient, de Lyon, une

grande partie de la France, et il était facile de prévoir qu'elles

arriveraient bientôt dans la capitale.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 74 / 84 题