CHAPITRE XXXIII

Derniers événements de 1813.--Reddition des places.--Violation déloyale

de la capitulation de Dresde.--Désastres en Espagne.--Affaire de

Vitoria.--Joseph regagne la frontière.--Retraite de Soult sur

Bayonne.--Suchet en Catalogne.--Situation en Tyrol et en Italie.

Les places fortes d'Allemagne dans lesquelles, en se retirant, l'armée

française avait laissé des garnisons, furent bientôt cernées et

plusieurs même assiégées. Presque toutes succombèrent. Quatre seulement

tenaient encore à la fin de 1813.

C'était d'abord Hambourg, où commandait l'intrépide maréchal Davout, qui

sut conserver cette place importante jusqu'au moment où, l'Empereur

ayant abdiqué, le nouveau gouvernement rappela la garnison en France;

secondement, Magdebourg, que le général Le Marois, aide de camp de

l'Empereur, sut aussi conserver jusqu'à la fin de la guerre;

troisièmement, Wittemberg, que défendait avec courage le vieux général

Lapoype, et qui fut enlevé d'_assaut_ le 12 janvier suivant; enfin

Erfurt, qui fut obligé de capituler faute de vivres.

Toutes les autres forteresses que l'Empereur avait voulu conserver au

delà du Rhin, et dont les plus importantes étaient Dresde, Danzig,

Stettin, Zamosk, Torgau et Modlin, se trouvaient déjà au pouvoir de

l'ennemi. L'occupation des deux premières fut un _déshonneur_ pour les

armées alliées! En effet, lorsque, après la bataille de Leipzig,

Napoléon se retira vers la France avec les débris de son armée, en

laissant à Dresde un corps de 25,000 hommes, commandé par le maréchal

Saint-Cyr, celui-ci essaya de s'ouvrir, les armes à la main, un passage

au travers des troupes ennemies qui le bloquaient. Il les repoussa

plusieurs fois, mais enfin, accablé par des forces supérieures et

manquant de vivres, il fut contraint d'accepter la capitulation

honorable qui lui était offerte. Elle portait que la garnison

conserverait ses armes, qu'elle ne serait pas prisonnière de guerre et

retournerait en France par journées d'étape.

Le maréchal aurait voulu que ses troupes réunies marchassent en corps

d'armée et bivouaquassent tous les soirs sur le même point, ce qui leur

eût permis de se défendre en cas de trahison; mais les généraux ennemis

ayant fait observer que, par suite de l'épuisement du pays, il ne serait

pas possible de trouver tous les jours vingt-cinq mille rations dans la

même localité, le maréchal français dut céder devant cette nécessité. Il

consentit donc à ce que son armée fût divisée en plusieurs petites

colonnes de 2 à 3,000 hommes, qui voyageraient à une et même deux étapes

de distance.

Pendant les premiers jours, tout se passa convenablement; mais dès que

la dernière colonne française fut sortie de Dresde, après avoir fait la

remise des forts et des munitions de guerre, les généraux étrangers

déclarèrent qu'ils n'avaient pas eu le droit de signer la capitulation

sans l'agrément de leur généralissime prince de Schwartzenberg, et que

celui-ci la désapprouvant, elle était nulle! Mais on offrait de ramener

nos troupes à Dresde, et de les replacer exactement dans la situation où

elles se trouvaient le jour de la capitulation, c'est-à-dire avec des

vivres pour quelques jours seulement, pénurie que les Français avaient

cachée aux étrangers tant que nous occupions la place, et qui,

désormais connue par ceux-ci, rendait leur nouvelle proposition

illusoire!...

Nos troupes furent indignées de cet odieux manque de foi; mais que

pouvaient entreprendre des détachements isolés de 2 à 3,000 hommes, que

les ennemis avaient pris la précaution de faire entourer par des

bataillons placés d'avance sur les lieux où chaque petite colonne

française devait apprendre la rupture de la capitulation de Dresde?

Toute résistance devenait impossible; nos gens furent donc dans la

triste nécessité de mettre bas les armes!...

Après la trahison commise sur le champ de bataille de Leipzig, venait la

transgression des capitulations, engagements jusque-là sacrés parmi

toutes les nations civilisées. Les Allemands n'en ont pas moins chanté

_victoire_, car tout, même l'infamie, leur paraissait permis pour

abattre l'empereur Napoléon. Tous les souverains alliés ayant adopté ce

nouvel et inique droit des gens, inconnu de nos pères, ils le mirent en

pratique à l'égard de la garnison de Danzig.

Le brave général Rapp, après avoir longtemps défendu cette place avec la

plus grande vigueur, mais n'ayant enfin plus de vivres, consentit à se

rendre, à condition que la garnison rentrerait en France. Cependant,

malgré le traité signé par le prince de Wurtemberg, commandant le corps

d'armée qui faisait le siège, cette condition fut indignement violée, et

les courageux défenseurs de Danzig, encore au nombre de 16,000, furent

envoyés comme prisonniers en Russie, où la plupart périrent de misère.

Un des traits les plus saillants de ce siège mémorable fut la conduite

d'un capitaine d'infanterie de la garnison, nommé M. de Chambure. Cet

officier, rempli de courage et d'intelligence, avait demandé et obtenu

l'autorisation de faire une _compagnie franche_, choisie parmi les plus

intrépides volontaires. Cette troupe s'était vouée aux entreprises les

plus téméraires. Elle allait pendant la nuit surprendre les postes des

assiégeants, pénétrait dans leurs tranchées, dans leurs camps,

détruisait leurs ouvrages sous le feu même de leurs batteries, enclouait

leurs pièces et allait au loin dans la campagne enlever ou piller leurs

convois. Chambure, s'étant embarqué pendant la nuit avec ses hommes,

surprit un cantonnement russe, mit le feu à un parc de munitions,

détruisit plusieurs magasins, tua ou blessa plus de cent cinquante

hommes, n'en perdit que trois et rentra dans la place, triomphant.

Peu de temps après, M. de Chambure se porte une nuit sur la batterie de

brèche, s'en empare, encloue toutes les bouches à feu, et, joignant la

raillerie au courage, il dépose dans la gueule d'un mortier une lettre

adressée au prince de Wurtemberg et ainsi conçue: «Prince, vos bombes

m'empêchant de dormir, je suis venu enclouer vos mortiers; ne m'éveillez

donc plus, ou je serai forcé de vous faire de nouvelles visites.» En

effet. Chambure revint plusieurs fois, réussit constamment et répandit

la terreur parmi les travailleurs et les canonniers ennemis. Horace

Vernet a popularisé son nom en le représentant au moment où il dépose

dans un mortier la lettre adressée au prince de Wurtemberg.

Les nombreuses défections qui se produisirent à cette époque me

rappellent l'anecdote suivante[20]. Parmi les généraux qui secondèrent

le célèbre Washington, combattant pour l'indépendance américaine, le

plus brave, le plus capable, le plus estimé de l'armée était le général

Arnold. Il perdit une jambe dans une bataille, et son patriotisme était

si grand qu'il n'en continua pas moins à combattre les ennemis de son

pays; mais enfin, s'étant brouillé avec Washington au sujet d'un

passe-droit dont il croyait avoir à se plaindre, le général Arnold

déserta, alla prendre du service dans l'armée anglaise et devint un des

plus grands ennemis de ses compatriotes. Quelque temps après, un

armistice ayant été signé et quelques officiers américains s'étant

avancés entre les deux camps, plusieurs officiers anglais, au nombre

desquels se trouvait le général Arnold, s'approchèrent d'eux, et l'on

causa paisiblement.

Cependant le général Arnold, s'apercevant que sa présence déplaisait à

ses anciens amis, leur dit qu'il s'en étonnait, car s'il était

actuellement leur adversaire, ils ne devaient pas oublier les éminents

services qu'il avait rendus jadis à l'Amérique, pour laquelle il avait

perdu une jambe. Alors un Américain lui répondit: «Nous nous en

souvenons si bien que, si jamais nous te faisons prisonnier, ta jambe de

bois sera déposée dans le temple de la Patrie, comme un monument destiné

à rappeler à nos derniers neveux l'héroïque valeur dont tu fis preuve

lorsque tu combattais pour l'indépendance de ta patrie; mais après avoir

rendu cet honneur à ta jambe, nous ordonnerions d'accrocher le surplus

de ton corps à la potence, pour servir d'exemple à tous les traîtres qui

combattent contre leur patrie!»

Mais reprenons l'examen de la situation des armées françaises en

décembre 1813.

L'Espagne, cause première de toutes les catastrophes qui signalèrent la

fin du règne de Napoléon, avait été dégarnie, dans le cours de cette

année, d'une grande partie de ses meilleures troupes, que l'Empereur

envoya renforcer l'armée d'Allemagne. Cependant, l'effectif de celles

qui restèrent dans la péninsule Ibérique s'élevait encore à plus de

100,000 nommes. Ce nombre, bien qu'insuffisant, aurait cependant contenu

les ennemis, si Napoléon en avait laissé le commandement au maréchal

Soult. Mais comme il voulait absolument faire de son frère Joseph un

_général_ qui sût défendre le royaume qu'il lui avait donné, ce fut à ce

prince, homme fort estimable, mais antimilitaire, que l'Empereur confia

la direction des armées d'Espagne. Il lui donna, il est vrai, pour major

général et conseil, le maréchal Jourdan; mais celui-ci, vieilli avant

l'âge, et qui n'avait pas fait la guerre depuis les premières campagnes

de la Révolution, était aussi usé au moral qu'au physique et n'inspirait

aucune confiance aux troupes. Aussi, malgré les talents dont firent

preuve Suchet, Reille, Bonnet, Gazan, Foy, Harispe, Decaen, Clausel et

autres généraux qui servaient sous les ordres du roi Joseph, les armées

anglo-portugaises, commandées par lord Wellington et aidées par les

guérillas espagnoles, nous firent éprouver d'irréparables pertes.

Les Français, resserrés sur tous les points, avaient déjà été contraints

d'abandonner Madrid, les deux Castilles, et de repasser l'Èbre, pour

concentrer leurs principales forces autour de la ville de Vitoria,

lorsque, attaqués dans cette position par des masses trois fois

supérieures en nombre, ils perdirent une bataille dont les suites furent

d'autant plus désastreuses que le roi Joseph et le maréchal Jourdan

n'avaient pris aucune précaution pour assurer la retraite; aussi

fut-elle des plus désordonnées. Les équipages du Roi, les parcs

d'artillerie, les nombreuses voitures d'une foule d'Espagnols qui,

ayant pris parti pour Joseph, cherchaient à fuir la vengeance de leurs

compatriotes, les fourgons du trésor, ceux de l'administration

militaire, etc., etc., tout cela se trouva bientôt pêle-mêle, au point

que les routes en furent encombrées et que les régiments avaient

grand'peine à se mouvoir au milieu de cette confusion. Cependant, ils ne

se débandèrent pas, et, malgré les vigoureuses attaques des ennemis, le

gros de l'armée parvint à gagner Salvatierra et la route de Pampelune,

par laquelle la retraite fut exécutée.

La bataille de Vitoria fit honneur aux talents et à la valeur du général

Clausel, qui rallia l'armée et lui donna une direction. Dans cette

malheureuse journée, les Français perdirent 6,000 hommes tués, blessés

ou faits prisonniers, et laissèrent au pouvoir des ennemis une grande

partie de leur artillerie et presque tous leurs bagages.

Malgré cet échec, nos troupes, dont le moral était excellent, auraient

pu se maintenir dans la Navarre, en s'appuyant à la place forte de

Pampelune et aux montagnes des Pyrénées; mais le roi Joseph ordonna de

continuer la retraite et de franchir la Bidassoa, dont notre

arrière-garde, commandée par le général Foy, eut ordre de détruire le

pont. Ainsi, dès la fin de juin, nous avions abandonné l'Espagne sur

cette partie de la frontière; néanmoins, le maréchal Suchet tenait

encore en Aragon, en Catalogne et dans le royaume de Valence; mais les

résultats de la bataille de Vitoria furent si malheureux pour nous que,

Wellington ayant pu envoyer des renforts dans le midi de, l'Espagne,

Suchet dut évacuer le royaume et la ville de Valence.

Ceci avait lieu au moment où l'Empereur était encore triomphant en

Allemagne. Dès qu'il fut informé de la situation des affaires au delà

des Pyrénées, il s'empressa de révoquer les pouvoirs donnés par lui au

roi Joseph ainsi qu'au maréchal Jourdan, et nomma le maréchal Soult son

lieutenant général auprès de toutes les armées d'Espagne.

Celui-ci, après avoir réorganisé les divisions, fit de grands efforts

pour secourir la garnison française laissée dans Pampelune; mais ce fut

en vain; cette place fut obligée de capituler, et le maréchal Soult dut

ramener ses troupes sur la Bidassoa. La forteresse de Saint-Sébastien,

gouvernée par le brave général Rey, se défendit très longtemps; mais

enfin elle fut prise d'assaut par les Anglo-Portugais, qui, oubliant les

droits de l'humanité, pillèrent, violèrent et massacrèrent les

malheureux habitants de cette ville espagnole, bien qu'ils fussent leurs

alliés! Les officiers anglais ne prirent aucune mesure pour mettre un

terme à ces atrocités, qui durèrent trois fois vingt-quatre heures, à la

honte de Wellington, des généraux de son armée et de la nation

anglaise!...

Le maréchal Soult défendit pied à pied la chaîne des Pyrénées, et battit

plusieurs fois Wellington; mais les forces supérieures dont celui-ci

disposait lui permettant de reprendre sans cesse l'offensive, il parvint

enfin à s'établir en deçà de nos frontières et porta son quartier

général à Saint-Jean de Luz, première ville de France, que n'avaient pu

lui faire perdre ni les défaites éprouvées par le roi François Ier, ni

les guerres désastreuses de la fin du règne de Louis XIV.

On ne conçoit pas qu'après la défection des troupes allemandes à

Leipzig, le maréchal Soult ait cru pouvoir conserver dans l'armée

française des Pyrénées plusieurs milliers de soldats d'outre-Rhin!...

Ils passèrent tous à l'ennemi dans une même nuit, et augmentèrent les

forces de Wellington.

Cependant, le maréchal Soult, après avoir réuni plusieurs divisions sous

les remparts de Bayonne, se reporta contre les Anglo-Portugais. Il y eut

le 9 décembre, à Saint-Pierre de Rube, une bataille qui dura cinq jours

consécutifs, et qui fut une des plus sanglantes de cette guerre, car

elle coûta 16,000 hommes aux ennemis et 10,000 aux Français, qui

revinrent néanmoins prendre leur position autour de Bayonne.

Avant que ces événements se produisissent vers les Basses-Pyrénées, le

maréchal Suchet, ayant appris en octobre les revers que Napoléon venait

d'éprouver en Allemagne, et comprenant qu'il lui serait impossible de se

maintenir dans le midi de l'Espagne, se prépara à se rapprocher de la

France. À cet effet, il se replia sur Tarragone, dont il fit sauter les

remparts après avoir retiré la garnison, qui vint augmenter son armée,

dont la retraite, bien qu'inquiétée par les Espagnols, s'opéra dans le

plus grand ordre, et à la fin de décembre 1813, Suchet et les troupes

sous ses ordres se trouvèrent établis à Girone.

Pour compléter cet examen de la situation des armées françaises à la fin

de 1813, il est nécessaire de rappeler qu'au printemps de cette année,

l'Empereur, comptant fort peu sur l'Autriche, avait réuni dans le Tyrol

et dans son royaume d'Italie une nombreuse armée, dont il avait confié

le commandement à son beau-fils Eugène de Beauharnais, vice-roi de ce

pays. Ce prince était bon, fort doux, très dévoué à l'Empereur; mais

quoique infiniment plus militaire que Joseph, roi d'Espagne, il s'en

fallait cependant de beaucoup qu'il fût capable de conduire une armée.

La tendresse que l'Empereur avait pour Eugène l'abusait sur ce point.

Ce fut le 24 août, jour où devait finir en Allemagne l'armistice conclu

entre Napoléon et les alliés, que les Autrichiens, jusque-là restés

neutres, se déclarèrent nos ennemis au delà des Alpes. Les troupes

italiennes combattaient dans nos rangs, mais les Dalmates avaient

abandonné notre parti pour prendre celui de l'Autriche. Le prince Eugène

avait sous ses ordres d'excellents lieutenants, parmi lesquels on

distinguait: Verdier, Grenier, Gardanne, Gratien, Quesnel, Campo et

l'Italien Pino. Les hostilités ne furent jamais bien vives, car les

chefs des deux armées avaient compris que ce serait des événements qui

surviendraient en Allemagne que dépendrait le succès de la campagne. Il

y eut néanmoins de nombreux combats avec des résultats divers; mais

enfin les forces supérieures des Autrichiens, auxquelles vint bientôt se

joindre un corps anglais débarqué en Toscane, contraignirent le vice-roi

à ramener l'armée franco-italienne en deçà de l'Adige.

On apprit au mois de novembre la défection de Murat, roi de Naples.

L'Empereur, auquel il devait tout, ne put d'abord y croire. Elle n'était

cependant que trop réelle! Murat venait de joindre ses drapeaux à ceux

de l'Autriche, qu'il avait si longtemps combattue, et ses troupes

occupaient déjà Bologne. Telle est la versatilité des Italiens, qu'ils

accueillirent partout avec acclamations les Austro-Napolitains, qu'ils

détestaient auparavant et haïrent encore davantage peu de temps après.

Au mois de décembre, l'armée du vice-roi, forte seulement de 43,000

hommes, occupait Vérone et ses environs.

L'empereur Napoléon, voyant toute l'Europe coalisée contre lui, ne put

se dissimuler que la première condition de paix qu'on lui imposerait

serait le rétablissement des Bourbons sur le trône d'Espagne. Il résolut

donc de faire de son propre mouvement ce qu'il prévoyait devoir être

forcé de faire plus tard. Il rendit la liberté au roi Ferdinand VII,

retenu à Valençay, et ordonna à l'armée de Suchet de se retirer sur les

Pyrénées.

Ainsi, à la fin de 1813, nous avions perdu toute l'Allemagne, toute

l'Espagne, la plus grande partie de l'Italie, et l'armée de Wellington,

qui venait de franchir la Bidassoa et les Pyrénées occidentales, campait

sur le territoire _français_, en menaçant Bayonne, la Navarre et le

Bordelais.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 73 / 84 题