Épisode.--Bataille de Hanau.--Retraite sur le Rhin.--Derniers efforts
des ennemis.--_Azolan_.--Fuite de Czernicheff.--Reconstitution des corps
de troupes.
Voici maintenant quels motifs avaient retenu Exelmans en arrière lors de
notre passage dans le défilé. Avant l'entrée de la vallée, les
éclaireurs lui avaient présenté deux soldats autrichiens faits
prisonniers au moment où, éloignés de leur armée, ils maraudaient et
buvaient dans un village isolé. Exelmans, les ayant fait questionner en
allemand par un de ses aides de camp, fut très étonné qu'ils
répondissent en bon français et leur demanda où ils avaient si bien
appris notre langue. Un de ces malheureux, à moitié ivre, croyant alors
se donner de l'importance, s'écria qu'ils étaient _Parisiens_! À peine
ces mots étaient-ils prononcés que le général, furieux de voir des
Français porter les armes contre leurs compatriotes, ordonna qu'on les
fusillât sur-le-champ. On les saisit, et le pauvre garçon qui, pour
faire le gentil, s'était vanté d'être Français, venait d'être mis à
mort, lorsque son camarade, dégrisé par ce terrible spectacle, protesta
que ni l'un ni l'autre n'avaient jamais mis les pieds en France, mais
qu'étant nés à Vienne, de parents parisiens naturalisés Autrichiens, ils
avaient été considérés comme regnicoles et forcés, comme tels, d'obéir à
la loi du recrutement et d'entrer dans le régiment qu'on leur avait
désigné. Pour prouver ce qu'il avançait, il montra son livret et celui
de son infortuné compagnon, qui constataient le fait. Cédant enfin aux
instances de ses aides de camp, Exelmans consentit à épargner cet
innocent.
Entendant alors le bruit du combat qui commençait, le général voulut
gagner la tête de la colonne que je commandais; mais, arrivé à l'entrée
du défilé, il lui devint impossible d'y pénétrer et de trouver place
dans les rangs, tant était rapide le galop des deux régiments qui
l'occupaient en poursuivant les ennemis. Après l'avoir tenté à maintes
reprises, le général fut bousculé avec son cheval et roula dans la
Kinzig, où il fut sur le point de se noyer.
L'Empereur, se préparant à combattre, profita de la nuit pour diminuer
la file des voitures. Tous les bagages furent dirigés vers la droite,
sur Coblentz, sous l'escorte de quelques bataillons et de la cavalerie
des généraux Lefebvre-Desnouettes et Milhau. Ce fut un grand allégement
pour l'armée.
Le 30 au matin, l'Empereur n'avait encore à sa disposition que les corps
d'infanterie de Macdonald et de Victor, qui ne présentaient qu'un
effectif de 5.000 baïonnettes, soutenu par les divisions de cavalerie de
Sébastiani.
Du côté par lequel nous arrivions, une grande forêt que la route
traverse couvre les approches de Hanau. Les gros arbres de cette forêt
permettent d'y circuler sans trop d'embarras. La ville de Hanau est
bâtie sur la rive opposée de la Kinzig.
Le général de Wrède, qui ne manquait pourtant pas de moyens militaires,
avait commis la faute énorme de placer son armée de telle sorte qu'elle
avait la rivière à dos, ce qui la privait de l'appui qu'auraient pu lui
donner les fortifications de Hanau, avec lesquelles le général bavarois
ne pouvait communiquer que par le pont de Lamboy, qui restait son seul
moyen de retraite. Il est vrai que la position occupée par lui barrait
la route de Francfort et de France, et qu'il se croyait certain de nous
empêcher de forcer le passage.
Le 30 octobre, au point du jour, la bataille s'engagea comme une grande
partie de chasse. Quelques coups de mitraille, le feu de nos tirailleurs
d'infanterie et une charge en fourrageurs exécutée par la cavalerie de
Sébastiani, dispersèrent la première ligne ennemie, assez maladroitement
postée à l'extrême lisière du bois; mais dès qu'on eut pénétré plus
avant, nos escadrons ne pouvant agir que dans les rares clairières
qu'ils rencontraient, les voltigeurs s'engagèrent seuls sur les pas des
Bavarois, qu'ils poussèrent d'arbre en arbre jusqu'au débouché de la
forêt. Alors ils durent s'arrêter en face d'une ligne ennemie forte de
40,000 hommes, dont le front était couvert de 80 bouches à feu!
Si l'Empereur eût eu alors auprès de lui toutes les troupes qu'il
ramenait de Leipzig, une attaque vigoureuse l'aurait rendu maître du
pont de Lamboy, et le général de Wrède aurait payé cher sa témérité;
mais les corps des maréchaux Mortier, Marmont, et le général Bertrand,
ainsi que le grand parc d'artillerie, retardés par le passage de
plusieurs défilés, principalement par celui de Gelnhausen, n'étant pas
encore arrivés, Napoléon ne pouvait disposer que de 10,000
combattants!... Les ennemis auraient dû profiter de ce moment pour
fondre vivement sur nous. Ils ne l'osèrent point, et leur hésitation
donna à l'artillerie de la garde impériale le temps d'arriver.
Dès que le brave général Drouot, qui la commandait, eut quinze pièces
sur le champ de bataille, il commença à canonner, et sa ligne,
s'accroissant successivement, finit par présenter cinquante bouches à
feu, qu'il fit avancer en tirant, bien que fort peu de troupes fussent
encore derrière lui pour la soutenir. Mais, à travers l'épaisse fumée
que vomissait cette formidable batterie, il n'était pas possible que les
ennemis s'aperçussent que les pièces n'étaient pas appuyées. Enfin, les
chasseurs à pied de la vieille garde impériale parurent, au moment où un
coup de vent dissipait la fumée!...
À la vue des bonnets à poil, les fantassins bavarois, saisis de terreur,
reculèrent épouvantés. Le général de Wrède, voulant à tout prix arrêter
ce désordre, fit charger sur notre artillerie toute la cavalerie
autrichienne, bavaroise et russe dont il pouvait disposer, et en un
instant notre immense batterie fut entourée par une nuée de cavaliers
ennemis!... Mais à la voix de l'intrépide général Drouot, leur chef,
qui, l'épée à la main, leur donnait l'exemple d'une courageuse
résistance, les canonniers français, saisissant leurs fusils, restèrent
inébranlables derrière les affûts, d'où ils tiraient à brûle-pourpoint
sur les ennemis. Cependant, le grand nombre de ceux-ci aurait fini par
les faire triompher, lorsque, sur l'ordre de l'Empereur, toute la
cavalerie de Sébastiani ainsi que toute celle de la garde impériale,
grenadiers à cheval, dragons, chasseurs, mameluks, lanciers et gardes
d'honneur, fondant sur les cavaliers ennemis avec furie, en tuèrent un
très grand nombre, dissipèrent le surplus, et s'élançant ensuite sur les
carrés de l'infanterie bavaroise, ils les enfoncèrent, leur firent
éprouver des pertes immenses, et l'armée bavaroise, mise en déroute,
s'enfuit vers le pont de la Kinzig et la ville de Hanau.
Le général de Wrède était fort brave; aussi, avant de s'avouer vaincu
par des forces moitié moins considérables que les siennes, il résolut de
tenter un nouvel effort, et, réunissant tout ce qui lui restait de
troupes disponibles, il nous attaqua à l'improviste. Tout à coup la
fusillade se rapprocha de nous, et la forêt retentissait de nouveau du
bruit du canon; les boulets sifflaient dans les arbres, dont les grosses
branches tombaient avec fracas... L'œil cherchait en vain à percer la
profondeur de ce bois; à peine pouvait-on entrevoir la lueur des
décharges d'artillerie, qui brillaient par intervalles dans l'ombre
projetée par le feuillage épais des hêtres immenses sous lesquels nous
combattions.
En entendant le bruit occasionné par cette attaque des Austro-Bavarois,
l'Empereur dirigea de ce côté les grenadiers à pied de sa vieille garde,
conduits par le général Friant, et bientôt ils eurent triomphé de ce
dernier effort des ennemis, qui se hâtèrent de s'éloigner du champ de
bataille pour se rallier sous la protection de la place de Hanau, qu'ils
abandonnèrent aussi pendant la nuit en y laissant une énorme quantité de
blessés. Les Français occupèrent cette place.
Nous n'étions plus qu'à deux petites lieues de Francfort, ville
considérable, ayant un pont en pierre sur le Mein. Or, comme l'armée
française devait longer cette rivière pour gagner, à Mayence, la
frontière de France qui était à une marche de Francfort, Napoléon
détacha en avant le corps du général Sébastiani et une division
d'infanterie pour aller occuper Francfort, s'emparer de son pont et le
détruire. L'Empereur et le gros de l'armée bivouaquèrent dans la forêt.
La grande route de Hanau à Francfort longe de très près la rive droite
du Mein. Le général Albert, mon ami, qui commandait l'infanterie dont
nous étions accompagnés, était marié depuis quelques années à Offenbach,
charmante petite ville bâtie sur la rive gauche, précisément en face du
lieu où, après avoir laissé derrière nous les bois de Hanau, nous fîmes
reposer nos chevaux dans l'immense et belle plaine de Francfort.
En se voyant si près de sa femme et de ses enfants, le général Albert ne
put résister à l'envie d'avoir de leurs nouvelles et surtout de les
rassurer sur son compte, après les dangers qu'il venait de courir aux
batailles de Leipzig et de Hanau, et pour cela il s'exposa peut-être
plus qu'il ne l'avait été dans ces sanglantes affaires, car, s'avançant
en uniforme et à cheval jusqu'à l'extrême rivage du Mein, il héla,
malgré nos observations, un batelier dont il était connu; mais pendant
qu'il causait avec cet homme, un officier bavarois, accourant à la tête
d'un piquet de fantassins, fit apprêter les armes et allait tirer sur le
général français, lorsqu'un groupe nombreux d'habitants et de bateliers,
se plaçant devant les fusils, empêcha les soldats de faire feu, car
Albert était très aimé à Offenbach.
En voyant cette ville où je venais de combattre pour mon pays, j'étais
bien loin de penser qu'elle deviendrait un jour mon asile contre la
_proscription_ du gouvernement de la France, et que j'y passerais _trois
ans_ dans l'exil!...
L'Empereur, après avoir quitté la forêt de Hanau pour se rendre à
Francfort, avait à peine fait deux lieues, lorsqu'il apprit que la
bataille recommençait derrière lui. En effet, le général bavarois, qui
avait craint, après sa déconfiture de la veille, d'être talonné à
outrance par l'Empereur, s'était rassuré en voyant l'armée française
plus empressée de gagner le Rhin que de le poursuivre, et, revenant sur
ses pas, il attaquait vivement notre arrière-garde. Mais les corps de
Macdonald, Marmont et celui de Bertrand, qui avaient occupé Hanau
pendant la nuit, ayant laissé les Austro-Bavarois s'engager encore une
fois au delà de la Kinzig, les reçurent à coups de baïonnette, les
culbutèrent et en firent un très grand massacre!... Le général en chef
de Wrède fut grièvement blessé, et son gendre, le prince d'Œttingen, fut
tué.
Le commandement de l'armée ennemie échut alors au général autrichien
Fresnel, qui ordonna la retraite, et les Français continuèrent
tranquillement leur marche vers le Rhin. Nous le repassâmes le 2 et le 3
novembre 1813, après une campagne entremêlée de victoires éclatantes et
de revers désespérants qui, ainsi que je l'ai déjà dit, eurent pour
principale cause l'erreur dans laquelle tomba Napoléon, lorsqu'au lieu
de faire la paix au mois de juin, après les victoires de Lutzen et de
Bautzen, il se brouilla avec l'Autriche, ce qui entraîna la
Confédération du Rhin, c'est-à-dire toute l'Allemagne; de sorte que
Napoléon eut bientôt toute l'Europe contre lui!...
Après notre rentrée en France, l'Empereur ne s'arrêta que six jours à
Mayence, et se rendit à Paris, où il s'était fait précéder de vingt-six
drapeaux pris à l'ennemi. L'armée blâma le prompt départ de Napoléon. On
convenait que de grands intérêts politiques l'appelaient à Paris, mais
on pensait qu'il aurait dû se partager entre sa capitale et le soin de
réorganiser son armée, et aller de l'une à l'autre pour exciter le zèle
de chacun, car l'expérience avait dû lui apprendre qu'en son absence
rien ou très peu de chose se faisait.
Les derniers coups de canon que j'entendis en 1813 furent tirés à la
bataille de Hanau, comme aussi ce jour-là faillit être le dernier de ma
vie! Mon régiment chargea _cinq fois_, dont deux sur les carrés
d'infanterie, une sur l'artillerie et deux sur les escadrons bavarois.
Mais le plus grand danger que je courus provint de l'explosion d'un
caisson chargé d'obus qui prit feu tout auprès de moi. J'ai dit que, par
ordre de l'Empereur, toute la cavalerie française fit une charge
générale dans un moment très difficile. Or, il ne suffit pas, en pareil
cas, qu'un chef de corps, surtout lorsqu'il est engagé dans une forêt,
lance son régiment droit devant lui, comme je l'ai vu faire à plusieurs;
mais il doit, d'un coup d'œil rapide, examiner le terrain sur lequel
vont arriver ses escadrons, afin d'éviter de les conduire dans des
fondrières marécageuses.
Je marchai donc quelques pas en avant, suivi de mon état-major
régimentaire, ayant à côté de moi un trompette qui, d'après mon ordre,
signalait aux divers escadrons les obstacles qu'ils allaient trouver
devant leur ligne. Bien que les arbres fussent largement espacés entre
eux, le passage de la forêt était difficile pour la cavalerie, parce que
le terrain se trouvait jonché de morts, de blessés, de chevaux tués ou
mourants, d'armes, de canons et de caissons abandonnés par les Bavarois;
et l'on comprend qu'il est très difficile, en pareil cas, qu'un colonel
allant au grand galop sur les ennemis au milieu des balles et des
boulets, tout en examinant le terrain que ses escadrons vont traverser,
puisse s'occuper de sa personne!... Je m'en rapportais donc pour cela à
l'intelligence et à la souplesse de mon excellent et brave cheval turc
_Azolan_! Mais le petit groupe qui me suivait de plus près ayant été
infiniment diminué par un coup de mitraille qui avait blessé plusieurs
de mes ordonnances, je n'avais à mes côtés que le trompette de service,
charmant et bon jeune homme, lorsque sur toute la ligne du régiment
j'entends ces cris: «Colonel! colonel! Prenez garde!...» Et j'aperçois à
dix pas de moi un caisson de l'artillerie bavaroise qu'un de nos obus
venait d'enflammer!
Un arbre énorme, abattu par quelques boulets, me barrait le chemin en
avant; passer de ce côté m'eût pris trop de temps. Je crie au trompette
de se baisser, et, me couchant sur l'encolure de mon cheval, je le
présente devant l'arbre pour le sauter. _Azolan_ s'élance très loin,
mais pas assez pour franchir toutes les branches touffues, au milieu
desquelles ses jambes sont empêtrées. Cependant le caisson flambait
déjà, et la poudre allait prendre feu! Je me considérais comme perdu...
quand mon cheval, comme s'il eût compris notre danger commun, se mit à
faire des bonds de quatre à cinq pieds de haut, toujours en s'éloignant
du caisson, et dès qu'il fut en dehors des branchages, il prit un galop
tellement rapide en allongeant et baissant son corps, qu'il s'en fallait
de bien peu qu'il ne fût réellement _ventre à terre_.
Je frissonnai lorsque la détonation se produisit. Il paraît que je me
trouvais hors de la portée des éclats d'obus, car ni moi ni mon cheval
ne fûmes atteints. Mais il n'en avait pas été de même pour mon jeune
trompette; car, le régiment ayant repris sa marche après l'explosion, on
aperçut ce malheureux jeune homme mort et horriblement mutilé par les
éclats de projectiles. Son cheval était aussi broyé en morceaux.
Mon brave _Azolan_ m'avait déjà sauvé à la Katzbach. Je lui devais donc
la vie pour la seconde fois. Je le caressai, et la pauvre bête, comme
pour exprimer sa joie, se mit à hennir de sa voix la plus claire. Il est
des moments où l'on est porté à croire que certains animaux ont
infiniment plus d'intelligence qu'on ne le pense généralement.
Je regrettai vivement mon trompette, qui, tant par son courage que par
ses manières, s'était fait aimer de tout le régiment. Il était fils d'un
professeur du collège de Toulouse, avait fait ses classes, et trouvait
un grand plaisir à débiter des tirades de latin. Une heure avant sa
mort, ce pauvre garçon ayant remarqué que presque tous les arbres de la
forêt de Hanau étaient des hêtres, dont les branches, se projetant au
loin, formaient une espèce de toit, l'occasion lui parut favorable pour
réciter l'églogue de Virgile qui commence par ce vers:
Tityre, tu patulæ recubans sub tegmine fagi...
ce qui fit beaucoup rire le maréchal Macdonald, qui, passant en ce
moment devant nous, s'écria: «Voilà un petit gaillard dont la mémoire
n'est pas troublée par ce qui l'entoure! C'est bien certainement la
première fois qu'on récite des vers de Virgile sous le feu du canon
ennemi!»
«Celui qui se sert de l'épée périra par l'épée», disent les Livres
saints. Si cette parabole n'est point applicable à tous les militaires,
elle l'était sous l'Empire à beaucoup d'entre eux. Ainsi M. Guindet,
qui, en octobre 1806, avait tué au combat de Saalfeld le prince Louis de
Prusse, fut tué lui-même à la bataille de Hanau. Ce fut sans doute la
crainte d'avoir un pareil sort qui engagea le général russe Czernicheff
à fuir devant le danger.
Vous devez vous rappeler que, dans les premiers mois de 1812, cet
officier, alors colonel aide de camp et favori de l'empereur Alexandre,
se trouvant à Paris, avait abusé de sa haute position pour séduire deux
pauvres employés du ministère de la guerre, qui furent exécutés pour
avoir vendu l'état de situation des armées françaises, et que le colonel
russe n'évita la juste punition que lui auraient infligée les tribunaux
qu'en s'échappant furtivement de France. Rentré dans son pays, M. de
Czernicheff, bien qu'il fût plus courtisan que militaire, y devint
officier général et commandait à ce titre une division de 3,000
Cosaques, la seule troupe russe qui parût à la bataille de Hanau, où son
chef joua un rôle qui le rendit la fable des Autrichiens et des Bavarois
présents à cet engagement.
En effet, Czernicheff, qui, en marchant contre nous, chantait hautement
victoire tant qu'il crut n'avoir à combattre que des soldats malades et
sans ordre, changea de ton dès qu'il se vit en présence de braves et
vigoureux guerriers revenant de Leipzig. Le général de Wrède eut d'abord
toute sorte de peine à le faire entrer en ligne, et dès que Czernicheff
entendit la terrible canonnade de notre artillerie, il mit ses 3,000
cavaliers au trot et s'éloigna bravement du champ de bataille, au milieu
des huées des troupes austro-bavaroises, indignées de cette honteuse
conduite. Le général de Wrède étant accouru en personne lui faire de
sanglants reproches, M. de Czernicheff répondit que les chevaux de ses
régiments avaient besoin de manger, et qu'il allait les faire rafraîchir
dans les villages voisins. Cette excuse fut trouvée si ridicule que,
quelque temps après, les murs de presque toutes les villes d'Allemagne
furent couverts de caricatures représentant M. de Czernicheff faisant
manger à ses chevaux des bottes de lauriers cueillis dans la forêt de
Hanau. Les Allemands, malgré leur flegme habituel, sont quelquefois très
caustiques.
En repassant le Rhin, les troupes dont se composaient les débris de
l'armée française s'attendaient à voir finir leurs misères dès qu'elles
toucheraient le sol de la patrie; mais elles éprouvèrent une bien grande
déception, car l'administration et l'Empereur lui-même avaient tellement
compté sur des succès, et si peu prévu notre sortie de l'Allemagne, que
rien n'était préparé sur notre frontière pour y recevoir des troupes et
les réorganiser. Aussi, dès le jour même de notre entrée à Mayence, les
soldats et les chevaux auraient manqué de vivres si l'on ne les eût
dispersés et logés chez les habitants des bourgs et villages voisins.
Mais ceux-ci, qui, depuis les premières guerres de la Révolution,
avaient perdu l'habitude de nourrir des soldats, se plaignirent
hautement, et il est de fait que cette charge était trop lourde pour les
communes.
Comme il fallait garder, ou du moins surveiller les divers points de
l'immense ligne que forme le Rhin depuis Bâle jusqu'à la Hollande, on
établit comme on le put les nombreux malades et blessés dans les
hôpitaux de Mayence. Tous les hommes valides rejoignirent les noyaux de
leurs régiments; puis les divisions et corps d'armée, dont la plupart ne
se composaient que de très faibles cadres, furent répartis le long du
fleuve. Mon régiment, ainsi que tout ce qui restait du corps de
cavalerie de Sébastiani, descendit le Rhin à petites journées; mais,
bien que le temps fût superbe et le paysage charmant, chacun était navré
de douleur, car on prévoyait que la France allait perdre ces belles
contrées, et que ses malheurs ne se borneraient pas là.
Mon régiment passa quelque temps à Clèves, puis quinze jours dans la
petite ville d'Urdingen, et descendit ensuite jusqu'à Nimègue. Pendant
ce triste voyage, nous étions péniblement affectés en voyant à la rive
opposée les populations allemandes et hollandaises arracher de leurs
clochers le drapeau français pour y replacer celui de leurs anciens
souverains!... Malgré ces tristes préoccupations, tous les colonels
tâchaient de réorganiser le peu de troupes qui leur restaient; mais que
pouvions-nous faire sans effets, équipements ni armes de rechange?...
La nécessité de faire vivre l'armée forçait l'Empereur à la tenir
disséminée, tandis que pour la réorganiser il aurait fallu créer de
grands centres de réunion. Nous étions donc dans un cercle vicieux.
Cependant les ennemis, qui auraient dû passer le Rhin peu de jours après
nous pour empêcher notre réorganisation, se sentaient encore si
affaiblis par les rudes coups que nous leur avions portés dans la
dernière campagne, qu'il leur fallait du temps pour se remettre. Ils
nous laissèrent donc tranquilles tout le mois de novembre et de
décembre, que je passai en grande partie sur les bords du Rhin, dans un
fantôme de corps d'armée, commandé par le maréchal Macdonald.
Je reçus enfin, ainsi que les autres colonels de cavalerie, l'ordre de
conduire tous mes hommes démontés au dépôt de mon régiment, pour tâcher
d'y reconstituer de nouveaux escadrons. Le dépôt du 23e de chasseurs
étant encore à Mons, en Belgique, je m'y rendis. Ce fut là que je vis la
fin de l'année 1813, si fertile en grands événements, et pendant
laquelle j'avais couru bien des dangers et supporté bien des fatigues.
Avant de terminer ce que j'ai à dire sur cette année, je crois devoir
indiquer sommairement les derniers événements de la campagne de 1813.