Je recueille sur l'Elster les débris de notre armée.--Massacre de cinq
cents brigands alliés.--Retraite sur la Saale.--Erfurt.--Murat quitte
l'armée.--Les Austro-Bavarois à Hanau.--Je force le défilé de
Gelnhausen, sur la Kinsig.--L'armée devant Hanau.
Pendant la halte que l'Empereur et les divisions sorties de Leipzig
faisaient en ce lieu, on apprit le funeste événement de la rupture du
pont de Lindenau, qui privait l'armée de presque toute son artillerie,
de la moitié de ses troupes restées prisonnières, et livrait des
milliers de nos camarades blessés aux outrages et au fer de la
soldatesque ennemie, enivrée et poussée au massacre par ses infâmes
officiers! La douleur fut générale!... Chacun regrettait un parent, un
ami, des camarades aimés!... L'Empereur parut consterné!... Cependant,
il ordonna de faire rebrousser chemin jusqu'au pont de Lindenau à la
cavalerie de Sébastiani, afin de recevoir et de protéger les hommes
isolés qui auraient pu franchir la rivière sur quelques points, après la
catastrophe causée par l'explosion de la mine.
Afin de hâter le secours, mon régiment et le 24e de chasseurs, qui
étaient les mieux montés du corps d'armée, reçurent l'ordre de précéder
cette colonne et de partir au _grand trot_. Le général Wathiez étant
indisposé, je dus, comme étant le plus ancien colonel, le remplacer dans
le commandement de la brigade.
Dès que nous eûmes parcouru la moitié de la distance qui nous séparait
de Leipzig, nous entendîmes de nombreux coups de fusil, et, en
approchant des faubourgs, nous distinguâmes les cris de désespoir jetés
par les malheureux Français qui, n'ayant plus aucun moyen de retraite,
manquant de cartouches pour se défendre, traqués de rue en rue, de
maison en maison, et accablés par le nombre, étaient lâchement égorgés
par les ennemis, surtout par les Prussiens, les Badois et les gardes
saxonnes.
Il me serait impossible d'exprimer la fureur qu'éprouvèrent alors les
deux régiments que je commandais!... Chacun respirait la vengeance et
pensait à regret qu'elle était à peu près impossible, puisque l'Elster,
dont le pont était brisé, nous séparait des assassins et des victimes!
Notre exaspération s'accrut encore lorsque nous rencontrâmes environ
2,000 Français, la plupart sans vêtements et presque tous blessés, qui
n'avaient échappé à la mort qu'en se jetant dans la rivière et l'avaient
traversée à la nage au milieu des coups de fusil qu'on leur tirait de la
rive opposée!... Le maréchal Macdonald se trouvait parmi eux; il n'avait
dû la vie qu'à sa force corporelle et à son habitude de la natation. Il
était complètement nu, et son cheval s'était noyé. Je lui fis donner à
la hâte quelques vêtements et lui prêtai le cheval de main qui me
suivait constamment, ce qui lui permit d'aller au plus tôt rejoindre
l'Empereur à Markranstadt et de lui rendre compte du désastre dont il
venait d'être témoin et dont un des principaux épisodes était la mort du
maréchal Poniatowski, qui avait péri dans les eaux de l'Elster.
Le surplus des Français qui étaient parvenus à franchir la rivière
s'étaient vus obligés de se débarrasser de leurs armes pour pouvoir
nager et n'avaient plus aucun moyen de défense; ils couraient à travers
champs pour éviter de tomber dans les mains de 4 à 500 Prussiens,
Saxons et Badois, qui, non contents de s'être baignés dans le sang
français pendant les massacres exécutés dans la ville et les faubourgs,
avaient, au moyen de poutres et de planches, établi une passerelle
au-dessus des arches du pont que la mine avait détruit et s'en étaient
servis pour traverser l'Elster et venir tuer ceux de nos malheureux
soldats qu'ils pouvaient atteindre sur la route de Markranstadt!...
Dès que j'aperçus ce groupe d'assassins, je prescrivis à M. Schneit,
colonel du 24e, un mouvement qui, concordant avec ceux de mon régiment,
enferma tous les brigands dans un vaste demi-cercle, et je fis à
l'instant sonner la charge!... Elle fut terrible, effroyable!... Les
bandits, surpris, n'opposèrent qu'une très faible résistance, et il en
fut fait un très grand massacre, car on ne donna quartier à _aucun_!...
J'étais si outré contre ces misérables que, avant la charge, je m'étais
bien promis de passer mon sabre au travers du corps de tous ceux qui me
tomberaient sous la main. Cependant, me trouvant au milieu d'eux et les
voyant _ivres_, _sans ordre_ et sans autres chefs que deux officiers
saxons qui tremblaient à l'approche de notre vengeance, je compris qu'il
ne s'agissait plus d'un combat, mais d'une _exécution_, et qu'il ne
serait pas bien à moi d'y participer. Je craignis de trouver du
_plaisir_ à tuer de ma main quelques-uns de ces scélérats! Je remis donc
mon sabre au fourreau et laissai à nos cavaliers le soin d'exterminer
ces assassins, dont les deux tiers furent couchés morts sur place!...
Les autres, parmi lesquels se trouvaient deux officiers et plusieurs
gardes saxons, s'enfuirent vers les débris du pont, dans l'espoir de
traverser de nouveau la rivière sur la passerelle; mais, comme on ne
pouvait y marcher qu'un à la fois, et que nos chasseurs les serraient
de près, ils gagnèrent une grande auberge voisine, d'où ils se mirent à
tirer sur mes gens, aidés en cela par quelques pelotons badois et
prussiens postés sur la rive opposée.
Comme il était probable que le bruit de ce combat attirerait vers le
pont des forces considérables, qui, sans franchir la rivière, pourraient
détruire mes deux régiments par une vive fusillade et quelques coups de
canon, je résolus de hâter la conclusion, et fis mettre pied à terre à
la grande majorité des chasseurs, qui, prenant leurs carabines et bien
munis de cartouches, attaquèrent l'auberge par ses derrières et mirent
le feu aux écuries et aux greniers à foin!... Les assassins que
renfermait ce bâtiment, se voyant alors sur le point d'être atteints par
les flammes, essayèrent de faire une sortie; mais à mesure qu'ils se
présentaient aux portes, nos chasseurs les tuaient à coups de carabine!
En vain ils députèrent vers moi un des officiers saxons; je fus
impitoyable et ne voulus pas consentir à traiter en _soldats_ qui se
rendent après s'être honorablement défendus, des _monstres_ qui avaient
égorgé nos camarades prisonniers de guerre! Ainsi les 4 à 500 assassins
prussiens, saxons et badois qui avaient franchi la passerelle furent
_tous_ exterminés!... J'en fis prévenir le général Sébastiani, qui
arrêta à mi-chemin les autres brigades de cavalerie légère.
Le feu que nous avions allumé dans les greniers à fourrages de l'auberge
gagna bientôt les habitations voisines. Une grande partie du village de
Lindenau, qui borde les deux côtés de la grande route, fut brûlée, ce
qui dut arrêter le rétablissement du pont et le passage des troupes
ennemies chargées de poursuivre et d'inquiéter l'armée française dans sa
retraite.
Cette prompte expédition terminée, je ramenai la brigade à
Markranstadt, ainsi que les 2,000 Français échappés à la catastrophe du
pont. Il y avait parmi eux plusieurs officiers de tous grades;
l'Empereur les questionna et voulut connaître ce qu'ils savaient
relativement à l'explosion de la mine et aux massacres commis par les
alliés sur les Français prisonniers de guerre. Il est probable que ce
triste récit fit regretter à Napoléon de n'avoir pas suivi le conseil
qui lui avait été donné, le matin, d'assurer la retraite de son armée et
d'empêcher les ennemis de nous attaquer pendant ce mouvement, en leur
barrant le passage par le feu mis aux faubourgs et même, au besoin, à la
ville de Leipzig, dont presque tous les habitants s'étaient enfuis
pendant la bataille des trois jours.
Dans le retour offensif que je venais de faire jusqu'au pont de
Lindenau, la brigade que je commandais avait eu seulement trois blessés,
dont un de mon régiment; mais c'était un des plus intrépides et des plus
intelligents sous-officiers. Il avait la décoration de la Légion
d'honneur et se nommait Foucher. Une balle, reçue à l'attaque de
l'auberge qu'il fallait incendier, lui avait fait _quatre_ trous, en
traversant ses deux cuisses de part en part!... Malgré cette grave
blessure, le courageux Foucher fit toute la retraite à cheval, ne voulut
point entrer à l'hôpital d'Erfurt, auprès duquel nous passâmes peu de
jours après, et suivit le régiment jusqu'en France. Il est vrai que ses
camarades et tous les cavaliers de son peloton prenaient un soin tout
particulier de lui: il le méritait à tous égards.
En m'éloignant de Leipzig, où les alliés avaient égorgé des milliers de
prisonniers français, je craignais pour les malheureux blessés de mon
régiment que j'y avais laissés, et au nombre desquels se trouvait le
chef d'escadrons Pozac; mais, heureusement, le faubourg éloigné dans
lequel je les avais logés ne fut pas visité par les Prussiens.
Vous avez vu que, pendant le dernier jour de la grande bataille, un
corps autrichien ayant voulu nous couper la retraite en s'emparant de
Lindenau, où passe la grande route qui conduit à Weissenfels et de là à
Erfurt, l'Empereur l'avait fait repousser par les troupes du général
Bertrand. Celui-ci, après avoir rouvert les communications, avait gagné
Weissenfels, où nous le rejoignîmes.
Après les pertes que nous avait occasionnées la rupture du pont de
Lindenau, il n'était plus possible de songer à arrêter sur la Saale ce
qui restait de l'armée française; aussi Napoléon passa-t-il cette
rivière. Quinze jours avant la bataille, ce cours d'eau lui offrait une
position inexpugnable qu'il avait alors dédaignée pour courir les
chances d'un engagement général en pays découvert, en se mettant à dos
trois rivières et une grande ville qui présentaient des défilés à chaque
pas!... Le grand capitaine avait trop compté sur son _étoile_ et sur
l'incapacité des généraux ennemis.
Dans le fait, ceux-ci commirent des fautes tellement grossières que non
seulement, malgré l'immense supériorité du nombre de leurs troupes, ils
ne purent, pendant une bataille de trois jours, nous enlever _un seul_
des villages que nous défendions; mais j'ai entendu le roi des Belges,
qui servait alors dans l'armée russe, avouer devant le duc d'Orléans
que, par deux fois, les alliés furent jetés dans une telle confusion que
l'ordre de la retraite fut donné à leurs armées! Mais les événements
ayant changé, ce fut la nôtre qui dut céder à la mauvaise fortune!
Après avoir passé la Saale, Napoléon remercia et congédia les officiers
et quelques troupes de la Confédération du Rhin qui, soit par honneur,
ou faute d'occasion d'abandonner notre armée, se trouvaient encore dans
ses rangs. L'Empereur poussa même la magnanimité jusqu'à laisser les
armes à tous ces militaires, qu'il avait le droit de retenir comme
prisonniers, puisque leurs souverains s'étaient rangés parmi ses
ennemis. L'armée française continua sa retraite jusqu'à Erfurt, sans
autre événement que le combat de Kosen, où une seule division française
battit un corps d'armée autrichien et fit prisonnier le comte de Giulay,
son général en chef.
Toujours séduit par les espérances d'un grand retour offensif vers
l'Allemagne et par les ressources que lui offriraient, en pareil cas,
les places fortes dont il était contraint de s'éloigner, Napoléon
établit une nombreuse garnison à Erfurt. Il avait laissé à Dresde 25,000
hommes et le maréchal Saint-Cyr; à Hambourg, 30,000, sous le maréchal
Davout, et les nombreuses places de l'Oder et de l'Elbe étaient aussi
gardées en proportion de leur importance: ce furent de nouvelles pertes
à ajouter à celles que nous coûtaient déjà les forteresses de Danzig et
de la Vistule.
Je ne répéterai point, à cette occasion, ce que j'ai dit sur
l'inconvénient de disséminer une trop grande partie de ses forces pour
conserver des places dont on était forcé de s'éloigner.
Je me bornerai à dire que Napoléon laissa dans les forteresses de
l'Allemagne 80,000 soldats, dont _pas un seul_ ne revit la France avant
la chute de l'Empire, qu'ils eussent peut-être prévenue si on les avait
réunis sur nos frontières!
L'arsenal d'Erfurt répara les pertes de notre artillerie. L'Empereur,
qui jusque-là avait supporté les revers avec une fermeté stoïque, fut
cependant ému par l'abandon du roi Murat, _son beau-frère_, qui, sous
prétexte d'aller défendre son royaume de Naples, s'éloigna de Napoléon
auquel il devait tout!... Murat, jadis si brillant à la guerre, n'avait
rien fait de remarquable pendant cette campagne de 1813. Il est certain
que ce prince, bien qu'il fût encore dans nos rangs, entretenait une
correspondance avec M. de Metternich, premier ministre d'Autriche, qui,
en mettant sous ses yeux l'exemple de Bernadotte, lui garantissait au
nom des souverains alliés la conservation de son royaume, s'il venait se
ranger parmi les adversaires de Napoléon. Ce fut à Erfurt que Murat
quitta l'armée française, et, à peine arrivé à Naples, il se prépara à
nous faire la guerre!
Ce fut aussi à Erfurt que l'Empereur apprit la manœuvre audacieuse des
Bavarois, ses anciens alliés, qui, après avoir trahi sa cause et s'être
réunis à un corps autrichien et à plusieurs pulks de Cosaques, s'étaient
mis en marche sous le commandement du général comte de Wrède, qui non
seulement avait la prétention de s'opposer au passage de l'armée
française, mais encore de la faire prisonnière, ainsi que son empereur!
Le général de Wrède côtoyait notre armée à deux journées de marche et se
trouvait déjà à Wurtzbourg avec 60,000 hommes. Il en détacha 10,000 sur
Francfort, et avec les 50,000 autres il se dirigea vers la petite place
forte de Hanau, afin de barrer le passage aux Français. Le général de
Wrède, qui avait fait la campagne de Russie avec nous, croyait trouver
l'armée française dans le déplorable état auquel le froid et la faim
avaient réduit les débris de celle de Moscou, lorsqu'elle parvint sur la
Bérésina. Mais nous lui prouvâmes bientôt que, malgré nos malheurs, nous
avions encore des troupes en bon état, et suffisantes pour battre des
Austro-Bavarois!
Le général de Wrède, ignorant que depuis Erfurt les troupes de ligne
des alliés, que nous avions combattues à Leipzig, ne nous suivaient plus
que de fort loin, était devenu très entreprenant et croyait nous mettre
entre deux feux. Cela ne lui était pas possible; cependant, comme
plusieurs corps ennemis cherchaient à déborder notre droite par les
montagnes de la Franconie, pendant que les Bavarois se présentaient en
tête, notre situation pouvait devenir critique.
Napoléon, s'élevant alors à la hauteur du danger, marcha vivement sur
Hanau, dont les avenues sont couvertes par d'épaisses forêts et surtout
par le célèbre défilé de Gelnhausen, que traverse la Kinzig. Ce cours
d'eau, dont les rives sont très escarpées, coule entre deux montagnes
qui ne laissent entre elles qu'un étroit passage pour la rivière, le
long de laquelle on a établi une très belle grande route, taillée dans
le roc, et allant de Fulde à Francfort-sur-le-Mein, par Hanau.
Le corps de cavalerie de Sébastiani, qui avait fait l'avant-garde depuis
Weissenfels jusqu'à Fulde, où l'on entre dans les montagnes, devait être
remplacé par l'infanterie, en arrivant sur ce point. Je n'ai jamais
connu les motifs qui s'opposèrent à ce que ce grand principe de guerre
fût suivi dans cette grave circonstance; mais, à notre étonnement, la
division de cavalerie légère d'Exelmans continua de marcher en avant de
l'armée. Mon régiment et le 24e de chasseurs étaient en tête. Je
commandais la brigade. Nous apprîmes par les paysans que l'armée
austro-bavaroise occupait déjà Hanau, et qu'une forte division venait
au-devant des Français, pour leur disputer le passage du défilé.
Ma situation, comme chef d'avant-garde, devint alors fort critique; car
comment pouvais-je, _sans un seul fantassin_ et avec de la cavalerie
resserrée entre de hautes montagnes et un torrent infranchissable,
combattre des troupes à pied, dont les éclaireurs, grimpant sur les
rochers, allaient nous fusiller à bout portant? J'envoyai sur-le-champ à
la queue de la colonne prévenir le général de division; mais Exelmans
fut introuvable. Cependant, comme j'avais ordre d'_avancer_ et ne
pouvais arrêter les divisions qui me suivaient, je continuai ma marche,
lorsqu'à un coude que fait la vallée, mes éclaireurs me firent prévenir
qu'ils étaient en face d'un détachement de hussards ennemis.
Les Austro-Bavarois avaient commis la même faute que nos chefs; car si
ceux-ci faisaient attaquer avec de la cavalerie un long et étroit défilé
dans lequel dix à douze chevaux seulement pouvaient passer de front, nos
ennemis envoyaient de la cavalerie pour _défendre_ un passage où cent
voltigeurs auraient arrêté dix régiments de cavalerie! Ma joie fut donc
extrême en voyant que l'ennemi n'avait pas d'infanterie, et comme je
savais par expérience que lorsque deux colonnes de partis divers se
rencontrent sur un terrain étroit, la victoire est à celle qui, fondant
sur la tête de l'autre, la pousse toujours sur les fractions qui sont
derrière elle, je lançai au triple galop ma compagnie d'élite, dont le
premier peloton put seul aborder l'ennemi; mais il le fit si franchement
que la tête de la colonne autrichienne fut enfoncée et tout le reste mis
dans une si grande confusion que mes cavaliers n'avaient qu'à pointer.
Nous continuâmes cette poursuite pendant plus d'une heure. Le régiment
ennemi que nous avions devant nous était celui de Ott. Jamais je ne vis
de hussards aussi beaux. Ils arrivaient de Vienne, où on les avait
complètement habillés de neuf. Leur costume, bien qu'un peu théâtral,
faisait un très bel effet: pelisse, dolman blancs, pantalon et shako
amarante; tout cela propre et luisant à plaisir. On aurait dit qu'ils
venaient du bal ou de jouer la comédie!... Cette brillante tenue
contrastait d'une étrange façon avec la toilette plus que modeste de nos
chasseurs, dont beaucoup portaient encore les vêtements usés avec
lesquels ils avaient bivouaqué pendant dix-huit mois, tant en Russie
qu'en Pologne et en Allemagne, et dont les couleurs distinctives
s'étaient effacées au contact de la fumée du canon et de la poussière
des champs de bataille; mais sous ces habits râpés se trouvaient des
cœurs intrépides et des membres vigoureux! Aussi les blanches pelisses
des hussards de Ott furent-elles horriblement ensanglantées, et ce
régiment coquet perdit, tant en tués qu'en blessés, plus de 200 hommes,
sans qu'aucun des nôtres ne reçût le plus petit coup de sabre, les
ennemis ayant toujours fui sans avoir une seule occasion de se
retourner. Nos chasseurs prirent un grand nombre d'excellents chevaux et
de pelisses dorées.
Tout allait bien pour nous jusque-là; cependant, en suivant au grand
galop le torrent des vainqueurs qui poursuivaient les vaincus, je
n'étais pas sans inquiétude sur la conclusion de cet étrange combat, car
l'affaissement des montagnes qui bordaient des deux côtés la Kinzig
annonçait que nous approchions du point où se termine la vallée, et il
était probable que nous trouverions là une petite plaine garnie
d'infanterie, dont la fusillade et le canon devraient nous faire payer
bien cher notre succès. Mais heureusement il n'en fut rien, et, en
sortant du défilé, nous n'aperçûmes pas un fantassin, mais seulement de
la cavalerie, dont faisait partie le gros du régiment des hussards de
Ott que nous venions de si malmener et qui, dans sa frayeur, continua sa
fuite précipitée et entraîna une quinzaine d'escadrons, qui se
retirèrent sur Hanau.
Le général Sébastiani fit alors déboucher ses trois divisions de
cavalerie, que vinrent bientôt appuyer l'infanterie des maréchaux
Macdonald et Victor, et plusieurs batteries. Enfin, l'Empereur et une
partie de sa garde parurent, et le surplus de l'armée française suivait.
C'était le 29 octobre au soir; on établit les bivouacs dans un bois
voisin; nous n'étions qu'à une lieue de Hanau et de l'armée
austro-bavaroise.