CHAPITRE XXXI

Je recueille sur l'Elster les débris de notre armée.--Massacre de cinq

cents brigands alliés.--Retraite sur la Saale.--Erfurt.--Murat quitte

l'armée.--Les Austro-Bavarois à Hanau.--Je force le défilé de

Gelnhausen, sur la Kinsig.--L'armée devant Hanau.

Pendant la halte que l'Empereur et les divisions sorties de Leipzig

faisaient en ce lieu, on apprit le funeste événement de la rupture du

pont de Lindenau, qui privait l'armée de presque toute son artillerie,

de la moitié de ses troupes restées prisonnières, et livrait des

milliers de nos camarades blessés aux outrages et au fer de la

soldatesque ennemie, enivrée et poussée au massacre par ses infâmes

officiers! La douleur fut générale!... Chacun regrettait un parent, un

ami, des camarades aimés!... L'Empereur parut consterné!... Cependant,

il ordonna de faire rebrousser chemin jusqu'au pont de Lindenau à la

cavalerie de Sébastiani, afin de recevoir et de protéger les hommes

isolés qui auraient pu franchir la rivière sur quelques points, après la

catastrophe causée par l'explosion de la mine.

Afin de hâter le secours, mon régiment et le 24e de chasseurs, qui

étaient les mieux montés du corps d'armée, reçurent l'ordre de précéder

cette colonne et de partir au _grand trot_. Le général Wathiez étant

indisposé, je dus, comme étant le plus ancien colonel, le remplacer dans

le commandement de la brigade.

Dès que nous eûmes parcouru la moitié de la distance qui nous séparait

de Leipzig, nous entendîmes de nombreux coups de fusil, et, en

approchant des faubourgs, nous distinguâmes les cris de désespoir jetés

par les malheureux Français qui, n'ayant plus aucun moyen de retraite,

manquant de cartouches pour se défendre, traqués de rue en rue, de

maison en maison, et accablés par le nombre, étaient lâchement égorgés

par les ennemis, surtout par les Prussiens, les Badois et les gardes

saxonnes.

Il me serait impossible d'exprimer la fureur qu'éprouvèrent alors les

deux régiments que je commandais!... Chacun respirait la vengeance et

pensait à regret qu'elle était à peu près impossible, puisque l'Elster,

dont le pont était brisé, nous séparait des assassins et des victimes!

Notre exaspération s'accrut encore lorsque nous rencontrâmes environ

2,000 Français, la plupart sans vêtements et presque tous blessés, qui

n'avaient échappé à la mort qu'en se jetant dans la rivière et l'avaient

traversée à la nage au milieu des coups de fusil qu'on leur tirait de la

rive opposée!... Le maréchal Macdonald se trouvait parmi eux; il n'avait

dû la vie qu'à sa force corporelle et à son habitude de la natation. Il

était complètement nu, et son cheval s'était noyé. Je lui fis donner à

la hâte quelques vêtements et lui prêtai le cheval de main qui me

suivait constamment, ce qui lui permit d'aller au plus tôt rejoindre

l'Empereur à Markranstadt et de lui rendre compte du désastre dont il

venait d'être témoin et dont un des principaux épisodes était la mort du

maréchal Poniatowski, qui avait péri dans les eaux de l'Elster.

Le surplus des Français qui étaient parvenus à franchir la rivière

s'étaient vus obligés de se débarrasser de leurs armes pour pouvoir

nager et n'avaient plus aucun moyen de défense; ils couraient à travers

champs pour éviter de tomber dans les mains de 4 à 500 Prussiens,

Saxons et Badois, qui, non contents de s'être baignés dans le sang

français pendant les massacres exécutés dans la ville et les faubourgs,

avaient, au moyen de poutres et de planches, établi une passerelle

au-dessus des arches du pont que la mine avait détruit et s'en étaient

servis pour traverser l'Elster et venir tuer ceux de nos malheureux

soldats qu'ils pouvaient atteindre sur la route de Markranstadt!...

Dès que j'aperçus ce groupe d'assassins, je prescrivis à M. Schneit,

colonel du 24e, un mouvement qui, concordant avec ceux de mon régiment,

enferma tous les brigands dans un vaste demi-cercle, et je fis à

l'instant sonner la charge!... Elle fut terrible, effroyable!... Les

bandits, surpris, n'opposèrent qu'une très faible résistance, et il en

fut fait un très grand massacre, car on ne donna quartier à _aucun_!...

J'étais si outré contre ces misérables que, avant la charge, je m'étais

bien promis de passer mon sabre au travers du corps de tous ceux qui me

tomberaient sous la main. Cependant, me trouvant au milieu d'eux et les

voyant _ivres_, _sans ordre_ et sans autres chefs que deux officiers

saxons qui tremblaient à l'approche de notre vengeance, je compris qu'il

ne s'agissait plus d'un combat, mais d'une _exécution_, et qu'il ne

serait pas bien à moi d'y participer. Je craignis de trouver du

_plaisir_ à tuer de ma main quelques-uns de ces scélérats! Je remis donc

mon sabre au fourreau et laissai à nos cavaliers le soin d'exterminer

ces assassins, dont les deux tiers furent couchés morts sur place!...

Les autres, parmi lesquels se trouvaient deux officiers et plusieurs

gardes saxons, s'enfuirent vers les débris du pont, dans l'espoir de

traverser de nouveau la rivière sur la passerelle; mais, comme on ne

pouvait y marcher qu'un à la fois, et que nos chasseurs les serraient

de près, ils gagnèrent une grande auberge voisine, d'où ils se mirent à

tirer sur mes gens, aidés en cela par quelques pelotons badois et

prussiens postés sur la rive opposée.

Comme il était probable que le bruit de ce combat attirerait vers le

pont des forces considérables, qui, sans franchir la rivière, pourraient

détruire mes deux régiments par une vive fusillade et quelques coups de

canon, je résolus de hâter la conclusion, et fis mettre pied à terre à

la grande majorité des chasseurs, qui, prenant leurs carabines et bien

munis de cartouches, attaquèrent l'auberge par ses derrières et mirent

le feu aux écuries et aux greniers à foin!... Les assassins que

renfermait ce bâtiment, se voyant alors sur le point d'être atteints par

les flammes, essayèrent de faire une sortie; mais à mesure qu'ils se

présentaient aux portes, nos chasseurs les tuaient à coups de carabine!

En vain ils députèrent vers moi un des officiers saxons; je fus

impitoyable et ne voulus pas consentir à traiter en _soldats_ qui se

rendent après s'être honorablement défendus, des _monstres_ qui avaient

égorgé nos camarades prisonniers de guerre! Ainsi les 4 à 500 assassins

prussiens, saxons et badois qui avaient franchi la passerelle furent

_tous_ exterminés!... J'en fis prévenir le général Sébastiani, qui

arrêta à mi-chemin les autres brigades de cavalerie légère.

Le feu que nous avions allumé dans les greniers à fourrages de l'auberge

gagna bientôt les habitations voisines. Une grande partie du village de

Lindenau, qui borde les deux côtés de la grande route, fut brûlée, ce

qui dut arrêter le rétablissement du pont et le passage des troupes

ennemies chargées de poursuivre et d'inquiéter l'armée française dans sa

retraite.

Cette prompte expédition terminée, je ramenai la brigade à

Markranstadt, ainsi que les 2,000 Français échappés à la catastrophe du

pont. Il y avait parmi eux plusieurs officiers de tous grades;

l'Empereur les questionna et voulut connaître ce qu'ils savaient

relativement à l'explosion de la mine et aux massacres commis par les

alliés sur les Français prisonniers de guerre. Il est probable que ce

triste récit fit regretter à Napoléon de n'avoir pas suivi le conseil

qui lui avait été donné, le matin, d'assurer la retraite de son armée et

d'empêcher les ennemis de nous attaquer pendant ce mouvement, en leur

barrant le passage par le feu mis aux faubourgs et même, au besoin, à la

ville de Leipzig, dont presque tous les habitants s'étaient enfuis

pendant la bataille des trois jours.

Dans le retour offensif que je venais de faire jusqu'au pont de

Lindenau, la brigade que je commandais avait eu seulement trois blessés,

dont un de mon régiment; mais c'était un des plus intrépides et des plus

intelligents sous-officiers. Il avait la décoration de la Légion

d'honneur et se nommait Foucher. Une balle, reçue à l'attaque de

l'auberge qu'il fallait incendier, lui avait fait _quatre_ trous, en

traversant ses deux cuisses de part en part!... Malgré cette grave

blessure, le courageux Foucher fit toute la retraite à cheval, ne voulut

point entrer à l'hôpital d'Erfurt, auprès duquel nous passâmes peu de

jours après, et suivit le régiment jusqu'en France. Il est vrai que ses

camarades et tous les cavaliers de son peloton prenaient un soin tout

particulier de lui: il le méritait à tous égards.

En m'éloignant de Leipzig, où les alliés avaient égorgé des milliers de

prisonniers français, je craignais pour les malheureux blessés de mon

régiment que j'y avais laissés, et au nombre desquels se trouvait le

chef d'escadrons Pozac; mais, heureusement, le faubourg éloigné dans

lequel je les avais logés ne fut pas visité par les Prussiens.

Vous avez vu que, pendant le dernier jour de la grande bataille, un

corps autrichien ayant voulu nous couper la retraite en s'emparant de

Lindenau, où passe la grande route qui conduit à Weissenfels et de là à

Erfurt, l'Empereur l'avait fait repousser par les troupes du général

Bertrand. Celui-ci, après avoir rouvert les communications, avait gagné

Weissenfels, où nous le rejoignîmes.

Après les pertes que nous avait occasionnées la rupture du pont de

Lindenau, il n'était plus possible de songer à arrêter sur la Saale ce

qui restait de l'armée française; aussi Napoléon passa-t-il cette

rivière. Quinze jours avant la bataille, ce cours d'eau lui offrait une

position inexpugnable qu'il avait alors dédaignée pour courir les

chances d'un engagement général en pays découvert, en se mettant à dos

trois rivières et une grande ville qui présentaient des défilés à chaque

pas!... Le grand capitaine avait trop compté sur son _étoile_ et sur

l'incapacité des généraux ennemis.

Dans le fait, ceux-ci commirent des fautes tellement grossières que non

seulement, malgré l'immense supériorité du nombre de leurs troupes, ils

ne purent, pendant une bataille de trois jours, nous enlever _un seul_

des villages que nous défendions; mais j'ai entendu le roi des Belges,

qui servait alors dans l'armée russe, avouer devant le duc d'Orléans

que, par deux fois, les alliés furent jetés dans une telle confusion que

l'ordre de la retraite fut donné à leurs armées! Mais les événements

ayant changé, ce fut la nôtre qui dut céder à la mauvaise fortune!

Après avoir passé la Saale, Napoléon remercia et congédia les officiers

et quelques troupes de la Confédération du Rhin qui, soit par honneur,

ou faute d'occasion d'abandonner notre armée, se trouvaient encore dans

ses rangs. L'Empereur poussa même la magnanimité jusqu'à laisser les

armes à tous ces militaires, qu'il avait le droit de retenir comme

prisonniers, puisque leurs souverains s'étaient rangés parmi ses

ennemis. L'armée française continua sa retraite jusqu'à Erfurt, sans

autre événement que le combat de Kosen, où une seule division française

battit un corps d'armée autrichien et fit prisonnier le comte de Giulay,

son général en chef.

Toujours séduit par les espérances d'un grand retour offensif vers

l'Allemagne et par les ressources que lui offriraient, en pareil cas,

les places fortes dont il était contraint de s'éloigner, Napoléon

établit une nombreuse garnison à Erfurt. Il avait laissé à Dresde 25,000

hommes et le maréchal Saint-Cyr; à Hambourg, 30,000, sous le maréchal

Davout, et les nombreuses places de l'Oder et de l'Elbe étaient aussi

gardées en proportion de leur importance: ce furent de nouvelles pertes

à ajouter à celles que nous coûtaient déjà les forteresses de Danzig et

de la Vistule.

Je ne répéterai point, à cette occasion, ce que j'ai dit sur

l'inconvénient de disséminer une trop grande partie de ses forces pour

conserver des places dont on était forcé de s'éloigner.

Je me bornerai à dire que Napoléon laissa dans les forteresses de

l'Allemagne 80,000 soldats, dont _pas un seul_ ne revit la France avant

la chute de l'Empire, qu'ils eussent peut-être prévenue si on les avait

réunis sur nos frontières!

L'arsenal d'Erfurt répara les pertes de notre artillerie. L'Empereur,

qui jusque-là avait supporté les revers avec une fermeté stoïque, fut

cependant ému par l'abandon du roi Murat, _son beau-frère_, qui, sous

prétexte d'aller défendre son royaume de Naples, s'éloigna de Napoléon

auquel il devait tout!... Murat, jadis si brillant à la guerre, n'avait

rien fait de remarquable pendant cette campagne de 1813. Il est certain

que ce prince, bien qu'il fût encore dans nos rangs, entretenait une

correspondance avec M. de Metternich, premier ministre d'Autriche, qui,

en mettant sous ses yeux l'exemple de Bernadotte, lui garantissait au

nom des souverains alliés la conservation de son royaume, s'il venait se

ranger parmi les adversaires de Napoléon. Ce fut à Erfurt que Murat

quitta l'armée française, et, à peine arrivé à Naples, il se prépara à

nous faire la guerre!

Ce fut aussi à Erfurt que l'Empereur apprit la manœuvre audacieuse des

Bavarois, ses anciens alliés, qui, après avoir trahi sa cause et s'être

réunis à un corps autrichien et à plusieurs pulks de Cosaques, s'étaient

mis en marche sous le commandement du général comte de Wrède, qui non

seulement avait la prétention de s'opposer au passage de l'armée

française, mais encore de la faire prisonnière, ainsi que son empereur!

Le général de Wrède côtoyait notre armée à deux journées de marche et se

trouvait déjà à Wurtzbourg avec 60,000 hommes. Il en détacha 10,000 sur

Francfort, et avec les 50,000 autres il se dirigea vers la petite place

forte de Hanau, afin de barrer le passage aux Français. Le général de

Wrède, qui avait fait la campagne de Russie avec nous, croyait trouver

l'armée française dans le déplorable état auquel le froid et la faim

avaient réduit les débris de celle de Moscou, lorsqu'elle parvint sur la

Bérésina. Mais nous lui prouvâmes bientôt que, malgré nos malheurs, nous

avions encore des troupes en bon état, et suffisantes pour battre des

Austro-Bavarois!

Le général de Wrède, ignorant que depuis Erfurt les troupes de ligne

des alliés, que nous avions combattues à Leipzig, ne nous suivaient plus

que de fort loin, était devenu très entreprenant et croyait nous mettre

entre deux feux. Cela ne lui était pas possible; cependant, comme

plusieurs corps ennemis cherchaient à déborder notre droite par les

montagnes de la Franconie, pendant que les Bavarois se présentaient en

tête, notre situation pouvait devenir critique.

Napoléon, s'élevant alors à la hauteur du danger, marcha vivement sur

Hanau, dont les avenues sont couvertes par d'épaisses forêts et surtout

par le célèbre défilé de Gelnhausen, que traverse la Kinzig. Ce cours

d'eau, dont les rives sont très escarpées, coule entre deux montagnes

qui ne laissent entre elles qu'un étroit passage pour la rivière, le

long de laquelle on a établi une très belle grande route, taillée dans

le roc, et allant de Fulde à Francfort-sur-le-Mein, par Hanau.

Le corps de cavalerie de Sébastiani, qui avait fait l'avant-garde depuis

Weissenfels jusqu'à Fulde, où l'on entre dans les montagnes, devait être

remplacé par l'infanterie, en arrivant sur ce point. Je n'ai jamais

connu les motifs qui s'opposèrent à ce que ce grand principe de guerre

fût suivi dans cette grave circonstance; mais, à notre étonnement, la

division de cavalerie légère d'Exelmans continua de marcher en avant de

l'armée. Mon régiment et le 24e de chasseurs étaient en tête. Je

commandais la brigade. Nous apprîmes par les paysans que l'armée

austro-bavaroise occupait déjà Hanau, et qu'une forte division venait

au-devant des Français, pour leur disputer le passage du défilé.

Ma situation, comme chef d'avant-garde, devint alors fort critique; car

comment pouvais-je, _sans un seul fantassin_ et avec de la cavalerie

resserrée entre de hautes montagnes et un torrent infranchissable,

combattre des troupes à pied, dont les éclaireurs, grimpant sur les

rochers, allaient nous fusiller à bout portant? J'envoyai sur-le-champ à

la queue de la colonne prévenir le général de division; mais Exelmans

fut introuvable. Cependant, comme j'avais ordre d'_avancer_ et ne

pouvais arrêter les divisions qui me suivaient, je continuai ma marche,

lorsqu'à un coude que fait la vallée, mes éclaireurs me firent prévenir

qu'ils étaient en face d'un détachement de hussards ennemis.

Les Austro-Bavarois avaient commis la même faute que nos chefs; car si

ceux-ci faisaient attaquer avec de la cavalerie un long et étroit défilé

dans lequel dix à douze chevaux seulement pouvaient passer de front, nos

ennemis envoyaient de la cavalerie pour _défendre_ un passage où cent

voltigeurs auraient arrêté dix régiments de cavalerie! Ma joie fut donc

extrême en voyant que l'ennemi n'avait pas d'infanterie, et comme je

savais par expérience que lorsque deux colonnes de partis divers se

rencontrent sur un terrain étroit, la victoire est à celle qui, fondant

sur la tête de l'autre, la pousse toujours sur les fractions qui sont

derrière elle, je lançai au triple galop ma compagnie d'élite, dont le

premier peloton put seul aborder l'ennemi; mais il le fit si franchement

que la tête de la colonne autrichienne fut enfoncée et tout le reste mis

dans une si grande confusion que mes cavaliers n'avaient qu'à pointer.

Nous continuâmes cette poursuite pendant plus d'une heure. Le régiment

ennemi que nous avions devant nous était celui de Ott. Jamais je ne vis

de hussards aussi beaux. Ils arrivaient de Vienne, où on les avait

complètement habillés de neuf. Leur costume, bien qu'un peu théâtral,

faisait un très bel effet: pelisse, dolman blancs, pantalon et shako

amarante; tout cela propre et luisant à plaisir. On aurait dit qu'ils

venaient du bal ou de jouer la comédie!... Cette brillante tenue

contrastait d'une étrange façon avec la toilette plus que modeste de nos

chasseurs, dont beaucoup portaient encore les vêtements usés avec

lesquels ils avaient bivouaqué pendant dix-huit mois, tant en Russie

qu'en Pologne et en Allemagne, et dont les couleurs distinctives

s'étaient effacées au contact de la fumée du canon et de la poussière

des champs de bataille; mais sous ces habits râpés se trouvaient des

cœurs intrépides et des membres vigoureux! Aussi les blanches pelisses

des hussards de Ott furent-elles horriblement ensanglantées, et ce

régiment coquet perdit, tant en tués qu'en blessés, plus de 200 hommes,

sans qu'aucun des nôtres ne reçût le plus petit coup de sabre, les

ennemis ayant toujours fui sans avoir une seule occasion de se

retourner. Nos chasseurs prirent un grand nombre d'excellents chevaux et

de pelisses dorées.

Tout allait bien pour nous jusque-là; cependant, en suivant au grand

galop le torrent des vainqueurs qui poursuivaient les vaincus, je

n'étais pas sans inquiétude sur la conclusion de cet étrange combat, car

l'affaissement des montagnes qui bordaient des deux côtés la Kinzig

annonçait que nous approchions du point où se termine la vallée, et il

était probable que nous trouverions là une petite plaine garnie

d'infanterie, dont la fusillade et le canon devraient nous faire payer

bien cher notre succès. Mais heureusement il n'en fut rien, et, en

sortant du défilé, nous n'aperçûmes pas un fantassin, mais seulement de

la cavalerie, dont faisait partie le gros du régiment des hussards de

Ott que nous venions de si malmener et qui, dans sa frayeur, continua sa

fuite précipitée et entraîna une quinzaine d'escadrons, qui se

retirèrent sur Hanau.

Le général Sébastiani fit alors déboucher ses trois divisions de

cavalerie, que vinrent bientôt appuyer l'infanterie des maréchaux

Macdonald et Victor, et plusieurs batteries. Enfin, l'Empereur et une

partie de sa garde parurent, et le surplus de l'armée française suivait.

C'était le 29 octobre au soir; on établit les bivouacs dans un bois

voisin; nous n'étions qu'à une lieue de Hanau et de l'armée

austro-bavaroise.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 71 / 84 题