CHAPITRE XXX

Situation critique.--Défaut de prévoyance dans l'organisation de la

retraite.--Adieux du roi de Saxe.--Magnanimité exagérée de

Napoléon.--Les alliés pénètrent dans Leipzig.--Rupture prématurée du

pont de l'Elster.--Quel fut le sort de mon régiment.

Le calme de la nuit ayant enfin succédé dans les champs de Leipzig à la

terrible bataille dont ils venaient d'être témoins, les chefs des deux

partis purent examiner leur position.

Celle de l'empereur Napoléon était la plus défavorable: en effet, si

l'on a blâmé ce grand homme de ne s'être pas retiré derrière la Saale

huit jours avant la bataille, lorsqu'il pouvait encore éviter de

compromettre le salut de son armée, autour de laquelle des forces

infiniment plus nombreuses que les siennes allaient former un grand

cercle de fer, à plus forte raison beaucoup de militaires ont-ils

désapprouvé les opérations de l'Empereur, lorsqu'à Leipzig il se laissa

complètement cerner sur le champ de bataille par les ennemis. Je dis

_complètement_, car le 18, à onze heures du matin, le corps autrichien

de Lichtenstein s'étant emparé du village de Kleinzschocher, sur la rive

gauche de l'Elster, il fut un moment où la route de Leipzig à

Weissenfels, seule retraite qui restât aux Français, se trouva

interceptée, et l'armée de Napoléon complètement environnée.

Cette situation critique ne dura, il est vrai, qu'une demi-heure; mais

fut-il prudent de s'exposer aux fâcheux événements qui auraient pu en

résulter, et n'aurait-il pas mieux valu, avant que toutes les forces

ennemies se fussent réunies pour entourer l'armée française, que le chef

de celle-ci l'eût abritée derrière les montagnes de la Thuringe et la

rivière de la Saale?...

Nous approchons d'un moment bien critique!... Les Français avaient

conservé leurs positions pendant les trois jours qu'avait duré la

bataille; mais ce succès moral n'avait été obtenu qu'au prix de bien du

sang, car, tant en tués qu'en blessés, ils avaient près de 40,000 hommes

hors de combat!... Il est vrai que les ennemis en avaient perdu 60,000;

différence énorme à leur désavantage, qu'il faut attribuer à

l'obstination qu'ils mirent à attaquer les villages retranchés par nous.

Mais comme le nombre des troupes alliées était infiniment plus

considérable que celui des Français, notre armée, après avoir perdu

40,000 combattants, se trouvait proportionnellement bien plus affaiblie

que la leur.

Ajoutons à cela que l'artillerie française ayant tiré depuis trois jours

220,000 coups de canon, dont 95,000 dans le seul engagement du 18, les

réserves étaient épuisées, et il n'y restait pas plus de 16,000 coups,

c'est-à-dire de quoi entretenir le feu du combat pendant deux heures

seulement. Ce défaut de munitions, qu'on aurait dû prévoir avant de

s'engager loin de nos frontières contre des forces infiniment

supérieures, mettant Napoléon hors d'état de livrer une nouvelle

bataille, qu'il eût peut-être gagnée, il fut contraint de se résoudre à

ordonner la retraite.

L'exécution en était infiniment difficile, à cause de la nature du

terrain que nous occupions, et qui, parsemé de prairies humides, de

ruisseaux, et traversé par trois rivières, présentait une quantité de

petits défilés qu'il fallait passer sous les yeux et à petite portée des

ennemis, qui pouvaient facilement jeter le désordre dans nos rangs

pendant cette marche périlleuse.

Un seul moyen pouvait assurer notre retraite; c'était l'établissement

d'une infinité de _ponceaux_ sur les prairies, les fossés, les petits

cours d'eau, et celui de ponts plus grands sur les rivières de la Partha

et de la Pleisse, et principalement de l'Elster, qui reçoit ces divers

affluents aux portes et même dans la ville de Leipzig. Or, rien n'était

plus facile que la création de ces passages indispensables, puisque la

ville et les faubourgs de Leipzig, placés à une petite portée de fusil,

offraient une immense provision de poutres, de planches, de madriers, de

clous, de cordes, etc.

Toute l'armée avait donc la persuasion que de nombreux passages avaient

été établis dès son arrivée devant Leipzig; qu'on les avait augmentés le

16 et surtout le 17, dont la journée entière s'était écoulée sans

combat. Eh bien!... par un concours de circonstances déplorables et

d'une négligence incroyable, aucune mesure n'avait été prise!... et

parmi les documents qui nous sont restés sur cette célèbre bataille, on

ne trouve rien, _absolument rien d'officiel_, qui démontre qu'il eût été

pris des mesures pour faciliter, en cas de retraite, l'écoulement des

nombreuses colonnes engagées au delà des défilés que forment les

rivières ainsi que les rues de la ville et des faubourgs de Leipzig.

Aucun des officiers échappés à la catastrophe, pas plus que les auteurs

qui l'ont décrite, n'ont pu prouver que les chefs de l'armée aient rien

fait pour l'établissement de passages nouveaux et la libre circulation

sur ceux déjà existants. Seulement, le général Pelet, qui est, avec

raison, très grand admirateur de Napoléon et pousse quelquefois cette

admiration jusqu'à l'exagération, le général Pelet écrivit, quinze ans

après la bataille, «que M. Odier, sous-inspecteur aux revues,

c'est-à-dire sous-intendant de la garde impériale, lui a dit plusieurs

fois qu'il était présent lorsque dans la matinée (il ne spécifie point

de quel jour) l'Empereur donna l'ordre à _un_ général de l'état-major de

suivre la construction des ponts et le chargea spécialement de ce

travail». Le général Pelet ne fait pas connaître le nom de l'officier

général auquel l'Empereur aurait donné cet ordre; cependant, il eût été

fort important de le savoir.

M. Fain, secrétaire de Napoléon, dit, dans ses _Mémoires_, «que

l'Empereur ordonna d'établir dans les marais voisins quelques nouveaux

passages qui pussent faciliter la traversée de ce long défilé».

Je ne sais jusqu'à quel point l'histoire admettra la vérité de ces

assertions posthumes; mais en les supposant véridiques, plusieurs

auteurs pensent que le chef de l'armée française n'aurait pas dû se

borner à _donner un ordre_ à un général d'état-major qui n'avait

peut-être à sa disposition ni sapeurs ni le matériel nécessaire, et

qu'il aurait fallu charger de l'établissement de nouveaux passages

plusieurs officiers, et au moins un par régiment dans chaque corps

d'armée, car il est _constant_ que personne ne s'en occupa. Et en voici

le véritable motif, qui ne fut alors connu que de bien peu de personnes.

L'Empereur avait pour chef d'état-major général le maréchal prince

Berthier, qui ne l'avait pas quitté depuis la célèbre campagne d'Italie

en 1796. C'était un homme capable, exact, dévoué, mais qui, ayant

souvent éprouvé les effets de la colère impériale, avait conçu une telle

crainte des boutades de Napoléon qu'il s'était promis de ne jamais

prendre l'initiative sur _rien_, de ne faire aucune _question_, et de se

borner à faire exécuter les ordres qu'il recevait _par écrit_. Ce

système, qui maintenait les bons rapports du major général avec son

chef, était nuisible aux intérêts de l'armée; car, quelles que fussent

l'activité et les vastes capacités de l'Empereur, il était physiquement

impossible qu'il vît _tout_ et s'occupât de _tout;_ et cependant, s'il

oubliait quelque chose d'important, rien n'était fait.

Il paraît qu'il en fut ainsi à Leipzig, où, presque tous les maréchaux

et généraux chefs de corps d'armée ayant à plusieurs reprises, et

notamment les deux derniers jours, fait observer à Berthier combien il

était nécessaire d'établir de nombreux passages pour assurer la retraite

en cas de revers, le major général leur avait constamment répondu:

«L'Empereur ne l'a pas ordonné!» On ne put rien en obtenir; aussi, pas

une poutrelle, pas une planche n'avaient été placées sur un ruisseau

lorsque, dans la nuit du 18 au 19, l'Empereur prescrivit de battre en

retraite sur Weissenfels et la rivière de la Saale.

Les alliés avaient éprouvé de si grandes pertes que, sentant

l'impossibilité de recommencer la lutte, ils n'osaient nous attaquer de

nouveau et étaient sur le point de se retirer eux-mêmes, lorsque,

apercevant les gros bagages de l'armée se diriger vers Weissenfels par

Lindenau, ils comprirent que Napoléon se préparait à la retraite, et

firent leurs préparatifs pour être à même de profiter des chances que ce

mouvement pouvait amener en leur faveur.

Le moment le plus affreux d'une retraite, surtout pour un chef de corps,

est celui où il faut se séparer des blessés qu'on est forcé d'abandonner

à la pitié des ennemis, qui souvent n'en ont aucune et pillent ou

achèvent les malheureux trop fortement atteints pour suivre leurs

camarades. Cependant, comme le pire de toutes choses est d'être laissé

gisant sur la terre, je profitai de la nuit pour faire relever par les

soldats valides tous les blessés de mon régiment, que je réunis dans

deux maisons contiguës, d'abord pour les soustraire au premier moment de

fureur des ennemis pris de vin qui occuperaient le faubourg, et en

second lieu pour les mettre à même de s'aider les uns les autres et de

soutenir mutuellement leur moral. Un chirurgien sous-aide, M. Bordenave,

m'ayant offert de rester avec eux, j'acceptai, et à la paix je fis avoir

la décoration de la Légion d'honneur à cet estimable docteur, dont les

bons soins avaient sauvé la vie à beaucoup d'hommes.

Cependant, les troupes se mirent en marche pour s'éloigner de ce champ

de bataille témoin de leur gloire et inondé de tant de sang! L'empereur

Napoléon quitta son bivouac à huit heures du soir, se rendit en ville et

s'établit dans l'auberge des _Armes de Prusse_, sur le boulevard du

Marché aux chevaux. Après avoir donné quelques ordres, Napoléon alla

visiter le vénérable roi de Saxe, qu'il trouva faisant des préparatifs

pour le suivre.

Ce roi, modèle des amis, s'attendait à ce que, pour le punir de la

fidélité inaltérable qu'il avait eue pour l'empereur des Français, les

souverains alliés lui arracheraient son royaume, et cependant, ce qui

l'affligeait le plus, c'était la pensée que son armée s'était

_déshonorée_ en passant à l'ennemi. Napoléon ne pouvait consoler ce

digne vieillard, et ce ne fut qu'avec peine qu'il obtint de lui qu'il

resterait à Leipzig dans ses États et enverrait un de ses ministres vers

les confédérés pour demander un accommodement.

Cet émissaire parti, l'Empereur fit ses adieux au vieux roi de Saxe, à

la Reine, à la princesse leur fille, modèle de toutes les vertus, qui

avait suivi son père jusque sous les canons ennemis. La séparation fut

d'autant plus touchante que l'on apprit que les alliés refusaient de

prendre aucun engagement sur le sort qu'ils réservaient au monarque

saxon... Ce prince allait donc se trouver à leur merci... Il avait de

belles provinces... Que de motifs pour que ses ennemis fussent

impitoyables!

Vers huit heures du soir, la retraite commença par les corps des

maréchaux Victor et Augereau, les ambulances, une partie de

l'artillerie, la cavalerie et la garde impériale.

Pendant que ces troupes défilaient à travers le faubourg de Lindenau,

les maréchaux Ney, Marmont et le général Reynier gardaient les faubourgs

de Halle et de Rosenthal. Les corps de Lauriston, de Macdonald et de

Poniatowski entrèrent successivement dans la ville et s'établirent

derrière les barrières, dont les murs étaient crénelés. Tout était ainsi

disposé pour qu'une résistance opiniâtre faite par notre arrière-garde

mît l'armée à même d'opérer régulièrement sa retraite. Néanmoins,

Napoléon, voulant éviter à la ville de Leipzig les horreurs qui suivent

toujours un combat dans les rues, avait permis aux magistrats d'adresser

une demande aux souverains alliés pour régler, par un armistice de

quelques heures, l'évacuation de la ville. Cette proposition

philanthropique fut rejetée, et les alliés, dans l'espoir que le

désordre se mettrait dans l'arrière-garde française et qu'ils en

profiteraient, n'hésitèrent pas à exposer à une destruction totale l'une

des plus grandes villes de l'Allemagne!

Ce fut alors que, dans leur indignation, plusieurs généraux français

proposèrent à l'Empereur d'assurer la retraite de son armée en la

massant dans l'intérieur de la ville et incendiant les faubourgs,

excepté celui de Lindenau, par lequel nos troupes s'écouleraient,

pendant que le feu arrêterait les ennemis.

Je pense que le refus de consentir à ce que la retraite eût lieu sans

combat nous donnait le droit d'employer tous les moyens de défense

possibles, et le feu étant le plus certain en pareil cas, nous aurions

dû nous en servir; mais Napoléon ne put s'y résoudre, et cette

magnanimité exagérée lui coûta sa couronne, car le combat dont je vais

parler lui fit perdre presque autant d'hommes que la bataille de trois

jours qu'il venait de livrer. Elle nous fut même bien plus funeste, car

elle porta la désorganisation dans l'armée, qui, sans cela, pouvait

arriver en France encore très puissante. Or, la belle résistance que ces

faibles débris opposèrent aux alliés pendant trois mois démontra assez

ce que nous aurions pu faire si tous les guerriers français qui avaient

survécu à la grande bataille eussent repassé le Rhin en conservant leurs

armes et leur organisation!... La France eût probablement repoussé

l'invasion!...

Mais il en fut autrement, car pendant que Napoléon, par une générosité

trop chevaleresque et blâmable selon moi, refusait de faire incendier

une ville ennemie, ce qui devait assurer sans coup férir la retraite

d'une partie de son armée, le prince royal de Suède, l'indigne

Bernadotte, blâmant le peu d'ardeur que les alliés mettaient à

exterminer les Français ses compatriotes, lança toutes les troupes

placées sous ses ordres contre le faubourg de Taucha, s'en rendit maître

et pénétra ainsi jusque sur les boulevards et dans la ville.

Entraînés par cet exemple, le maréchal Blücher et ses Prussiens, ainsi

que les Russes et les Autrichiens, font de même, et attaquent de toutes

parts les derrières des colonnes françaises, qui se retiraient vers le

pont de Lindenau. Enfin, pour combler la mesure, une vive fusillade

éclata auprès de ce pont de l'Elster, seule retraite qui restât à nos

troupes!... Cette fusillade provenait des bataillons des gardes saxonnes

qui, laissées en ville auprès de leur roi, et regrettant de n'avoir pu

déserter avec les autres régiments de leur armée, voulaient donner des

preuves de leur _patriotisme allemand_, en attaquant _par derrière_ les

Français qui passaient sur la place du château où résidait leur

souverain!... En vain ce malheureux et vénérable prince, paraissant au

balcon du palais au milieu des balles, criait à ses officiers et

soldats: «Tuez-moi, lâches!... Tuez votre roi, afin qu'il ne soit pas

témoin de votre déshonneur!...» Les misérables continuèrent d'assassiner

les Français!... Alors, dans son indignation, le roi saxon, rentrant

dans ses appartements, saisit le drapeau de sa garde et le jeta dans le

feu!...

Le coup de pied de l'âne fut donné à nos troupes, en cette fatale

circonstance, par un bataillon badois qui, signalé pour sa _lâcheté_,

avait été laissé en ville pendant la bataille, afin de fendre les bûches

nécessaires pour chauffer les fours à pain!... Ces infâmes Badois,

abrités derrière les fenêtres et les murs de la grande boulangerie,

tirèrent aussi sur nos soldats, dont ils tuèrent un grand nombre!...

Cependant, les Français résistèrent courageusement et se défendirent

dans les maisons, et bien que toutes les armées alliées eussent pénétré

en masse dans la ville, dont elles occupaient les boulevards et les rues

principales, nos troupes, malgré les pertes immenses qu'elles

éprouvaient, disputaient le terrain pied à pied, en se retirant en bon

ordre vers le grand pont de l'Elster à Lindenau.

L'Empereur était difficilement parvenu à sortir de la ville et à gagner

le faubourg par lequel l'armée s'écoulait. Il s'arrêta et mit pied à

terre au dernier pont, celui dit _du Moulin_, et ce fut alors seulement

qu'il fit charger la mine du grand pont. Il adressa de là aux maréchaux

Ney, Macdonald et Poniatowski l'ordre de conserver la ville encore

pendant vingt-quatre heures, ou du moins jusqu'à la nuit, afin de

laisser au parc d'artillerie, ainsi qu'aux équipages et à

l'arrière-garde, le temps nécessaire pour traverser le faubourg et les

ponts. Mais à peine l'Empereur, remonté à cheval, se fut-il éloigné de

mille pas sur la route de Lutzen, que tout à coup on entendit une

terrible explosion!...

Le grand pont de l'Elster venait de sauter!... Cependant, les troupes de

Macdonald, de Lauriston, de Reynier et de Poniatowski, ainsi que plus de

deux cents pièces d'artillerie, se trouvaient encore sur le boulevard de

Leipzig, et tout moyen de retraite leur était enlevé! Le désastre était

à son comble!...

Pour expliquer la cause de cette catastrophe, on a dit plus tard que des

tirailleurs prussiens et suédois, auxquels les Badois avaient ouvert les

portes de Halle, s'étant glissés de proche en proche jusqu'aux environs

du pont où, réunis à des gardes saxons, ils s'étaient emparés de

plusieurs maisons et tiraient sur les colonnes françaises, le sapeur

chargé de mettre le feu à la mine, trompé par cette fusillade, pensa que

l'ennemi arrivait, et que le moment d'exécuter sa consigne et de faire

sauter le pont était venu; il avait donc mis le feu aux poudres.

D'autres attribuèrent cette déplorable erreur au colonel du génie

Montfort, qui, en apercevant quelques tirailleurs ennemis, aurait, de

son autorité privée, ordonné de mettre le feu à la mine. Cette dernière

version fut adoptée par l'Empereur, qui ordonna de mettre en jugement M.

de Montfort, dont on fit le _bouc émissaire_ de ce fatal événement; mais

il fut démontré plus tard qu'il n'y avait pris aucune part.

Quoi qu'il en soit, l'opinion de l'armée accusa encore le major général

de négligence, et l'on disait avec raison qu'il aurait dû confier la

garde du pont à une brigade entière, dont le général aurait été chargé,

sous sa _responsabilité personnelle_, d'ordonner lui-même de mettre le

feu aux poudres lorsqu'il reconnaîtrait que le moment était favorable.

Mais le prince Berthier se défendait avec sa réponse habituelle:

«L'Empereur ne l'avait pas ordonné!...»

Après la rupture du pont, quelques-uns des Français auxquels cet

événement coupait la retraite se jetèrent dans l'Elster, qu'ils

espéraient traverser à la nage. Plusieurs y parvinrent: le maréchal

Macdonald fut de ceux-là; mais le plus grand nombre, entre autres le

prince Poniatowski, se noyèrent, parce que, après avoir traversé la

rivière, ils ne purent gravir ses bords fangeux, qui étaient d'ailleurs

bordés de tirailleurs ennemis.

Ceux de nos soldats qui étaient restés en ville et dans les faubourgs

après la rupture du pont, ne songeant plus qu'à vendre chèrement leur

vie, se barricadèrent derrière les maisons et combattirent vaillamment

toute la journée et une partie de la nuit suivante; mais les cartouches

leur ayant manqué, ils furent forcés dans leurs retranchements

improvisés et presque tous égorgés! Le carnage ne cessa qu'à deux heures

du matin!...

Pendant cela, les souverains alliés, réunis sur la grande place et ayant

Bernadotte parmi eux, savouraient leur victoire et délibéraient sur ce

qu'ils auraient à faire pour en assurer le résultat.

On porte à 13,000 le nombre des Français massacrés dans les maisons, et

à 25,000 celui des prisonniers. Les ennemis ramassèrent 250 pièces de

canon.

Après le récit des événements généraux qui terminèrent la bataille de

Leipzig, je crois devoir vous faire connaître ceux qui ont

particulièrement trait à mon régiment et au corps de cavalerie de

Sébastiani, dont il faisait partie. Comme nous avions repoussé pendant

trois jours consécutifs les attaques des ennemis et conservé notre champ

de bataille, l'étonnement et la douleur furent grands parmi les troupes,

lorsqu'on apprit le 18 au soir que, faute de munitions de guerre, nous

allions battre en retraite!... Nous espérions du moins, et il paraît que

c'était le projet de l'Empereur, qu'elle se bornerait à aller derrière

la rivière de la Saale, auprès de la place forte d'Erfurt, où nous

pourrions renouveler nos provisions de poudre et recommencer les

hostilités. Nous montâmes donc à cheval le 18 octobre à huit heures du

soir, et abandonnâmes ce champ de bataille sur lequel nous avions

combattu pendant trois jours et où nous laissions les corps de tant de

nos infortunés et glorieux camarades.

À peine fûmes-nous hors du bivouac, que nous éprouvâmes les

inconvénients résultant de la négligence de l'état-major impérial, qui

n'avait absolument rien préparé pour faciliter la retraite d'une armée

aussi nombreuse!... De minute en minute, les colonnes, surtout celles

d'artillerie et de cavalerie, se trouvaient arrêtées au passage de

larges fossés, de marais et de ruisseaux sur lesquels il eût été

cependant si facile de jeter de petits ponts!... Les roues et les

chevaux enfonçaient dans la boue, et la nuit étant des plus obscures, il

y avait encombrement partout; notre marche fut donc des plus lentes,

tant que nous fûmes dans la plaine et les prairies, et souvent

complètement arrêtée dans la traversée des faubourgs et de la ville. Mon

régiment qui faisait la tête de colonne de la division d'Exelmans, qui

ouvrait cette pénible marche, n'arriva au pont de Lindenau qu'à quatre

heures du matin de la journée du 19 octobre. Lorsque nous franchîmes ce

passage, nous étions bien loin de prévoir l'épouvantable catastrophe

dont il serait témoin dans quelques heures!

Le jour parut: la route, large et belle, était couverte de nombreuses

troupes de toutes armes, ce qui annonçait que l'armée serait encore

considérable en arrivant sur la Saale. L'Empereur passa... Mais en

longeant au galop les flancs de la colonne, il n'entendit pas les

acclamations accoutumées qui signalaient toujours sa présence!...

L'armée était mécontente du peu de soin qu'on avait mis à assurer sa

retraite dès son départ du champ de bataille. Qu'auraient dit les

troupes si elles avaient été informées de l'imprévoyance avec laquelle

avait été dirigé le passage de l'Elster, qu'elles venaient de traverser,

mais où tant de leurs camarades allaient bientôt trouver la mort!...

Ce fut pendant la halte de Markranstadt, petite ville située à trois

lieues de Leipzig, que nous entendîmes la détonation de la mine qui

détruisait le pont de l'Elster; mais, au lieu d'en être peiné, chacun

s'en réjouit, car on ne mettait pas en doute que le feu n'eût été mis

aux poudres qu'après le passage de toutes nos colonnes et pour empêcher

celui des ennemis.

Pendant les quelques heures de repos que nous prîmes à Markranstadt,

sans nous douter de la catastrophe qui venait d'avoir lieu sur la

rivière, je pus voir nos escadrons en détail et connaître les pertes

éprouvées par le régiment durant la bataille des trois jours. J'en fus

effrayé!... Car elles s'élevaient à 149 hommes, dont 60 tués, parmi

lesquels se trouvaient deux capitaines, trois lieutenants et onze

sous-officiers, ce qui était énorme sur un chiffre de 700 hommes avec

lequel le régiment était arrivé sur le champ de bataille le 16 octobre

au matin. Presque tous les blessés l'avaient été par les boulets ou la

mitraille, ce qui donnait malheureusement peu d'espoir pour leur

guérison!... Mes pertes se fussent peut-être élevées au double si,

pendant la bataille, je n'eusse pris la précaution de soustraire autant

que possible mon régiment au feu du canon. Ceci mérite explication.

Il est des circonstances et des positions où le général le plus humain

se trouve dans la pénible obligation de placer ses troupes en évidence

sous les boulets de l'ennemi; mais il arrive aussi très souvent que

certains chefs étalent inutilement leurs lignes sous les batteries

ennemies et ne prennent aucune mesure pour éviter les pertes d'hommes,

ce qui cependant est quelquefois bien facile, principalement pour la

cavalerie, qui, par la vélocité de ses mouvements, peut en un instant se

porter sur le point où elle est nécessaire, et prendre la formation

qu'on désire. C'est surtout dans les grandes masses de cavalerie et sur

les grands champs de bataille que ces précautions conservatrices sont

les plus nécessaires, et où cependant on s'en occupe le moins.

Ainsi, à Leipzig, le 16 octobre, Sébastiani, général en chef du 2e corps

de cavalerie, ayant placé les nombreux escadrons de ses trois divisions

entre le village de Wachau et celui de Liebert-Wolkwitz, en assignant

approximativement à chaque général de division l'emplacement que la

sienne devait occuper, celle d'Exelmans se trouva établie sur un terrain

ondulé, entrecoupé par conséquent de petites buttes et de bas-fonds. Le

corps d'armée formait une ligne considérable. Les ennemis avaient leur

cavalerie à grande portée de nous et ne pouvaient donc pas nous

surprendre. Je profitai des bas-fonds qui existaient sur le terrain où

notre brigade était formée, pour y masquer mon régiment, qui, ainsi

garanti du canon et cependant se trouvant à son rang et prêt à agir, eut

le bonheur de voir s'écouler une grande partie de la journée sans perdre

un seul homme, car les boulets passaient au-dessus des cavaliers, tandis

que les corps voisins éprouvaient des pertes notables.

Je me félicitais d'avoir si bien placé mes escadrons, lorsque le général

Exelmans, sous prétexte que chacun devait avoir sa part de danger,

m'ordonna, malgré les représentations du général de brigade, de porter

le régiment à cent pas en avant de la ligne. J'obéis, mais en très peu

de temps j'eus un capitaine tué, M. Bertin, et une vingtaine d'hommes

hors de combat. J'eus alors recours à une nouvelle méthode: ce fut

d'envoyer de braves cavaliers, bien espacés, tirer des coups de carabine

sur l'artillerie des ennemis, qui, à leur tour, firent aussi avancer des

tirailleurs, de sorte que ces groupes des deux partis s'étant mis ainsi

à tirailler entre les lignes, les canonniers ennemis ne pouvaient faire

feu sur mon régiment, de crainte de tuer leurs propres gens. Il est vrai

que les nôtres éprouvaient le même embarras; mais ce silence de

l'artillerie des deux partis sur un point minime de la bataille était

tout à notre avantage, les alliés ayant infiniment plus de canons que

les Français. D'ailleurs, notre infanterie et celle des ennemis étant en

ce moment aux prises dans le village de Liebert-Wolkwitz, la cavalerie

française et la leur n'avaient qu'à attendre l'issue de ce terrible

combat; il était inutile qu'elles se démolissent mutuellement à coups de

boulets, et mieux valait s'en tenir à un engagement entre des

tirailleurs qui, la plupart du temps, brûlent leur poudre aux moineaux.

Aussi mon exemple fut-il suivi par tous les colonels des autres

brigades, et les ennemis placés devant elles ayant aussi fait taire

leurs canons, la vie de bien des hommes fut épargnée. Un plus grand

nombre l'eût été si le général Exelmans ne fût venu ordonner de faire

rentrer les tirailleurs, ce qui devint le signal d'une grêle de boulets

que les ennemis lancèrent sur nos escadrons. Heureusement, la journée

touchait à sa fin.

C'était le 16 au soir. Tous les colonels de cavalerie du 2e corps

s'étaient si bien trouvés de cette manière d'épargner leurs hommes que,

d'un commun accord, nous l'employâmes tous dans la bataille du 18. Quand

les corps ennemis tiraient le canon, nous lancions nos tirailleurs, et,

comme ils auraient enlevé les pièces si on ne les eût défendues, nos

adversaires étaient contraints d'envoyer des tirailleurs contre les

nôtres, ce qui, des deux côtés, paralysait l'artillerie. Les chefs de la

cavalerie ennemie placés en face de nous, ayant probablement deviné et

approuvé le motif qui nous faisait agir, firent de même, de sorte que

dans la troisième journée les canons attachés à la cavalerie des deux

partis furent beaucoup moins employés. Cela n'empêchait pas de s'aborder

mutuellement dans des charges vigoureuses, mais au moins elles avaient

pour but d'attaquer ou de défendre une position, et alors on ne doit pas

s'épargner, tandis que les canonnades sur place, qui ont trop souvent

lieu de cavalerie à cavalerie, ne servent qu'à faire périr inutilement

beaucoup de braves gens. Voilà ce qu'Exelmans ne voulait pas comprendre;

mais comme il courait sans cesse d'une aile à l'autre, dès qu'il

s'éloignait d'un régiment, le colonel lançait ses tirailleurs en avant,

et le canon se taisait.

Tous les généraux de cavalerie, ainsi que Sébastiani, furent tellement

persuadés des avantages de cette méthode, qu'Exelmans reçut enfin

l'ordre de ne plus _agacer_ les canonniers ennemis en faisant tirer les

nôtres sur eux, lorsque nos escadrons, étant en observation, n'avaient

ni attaque à faire ni à repousser.

Deux ans plus tard, j'employai ce même système à Waterloo devant

l'artillerie anglaise, et je perdis beaucoup moins de monde que si

j'eusse agi autrement. Mais revenons à Markranstadt.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 70 / 84 题