CHAPITRE XXIX

Vaine tentative d'armistice.--Bataille du 18 octobre.--Bernadotte combat

contre nous.--Défection des Saxons.--Loyauté du roi de

Wurtemberg.--Résultat indécis du combat.

Cette première journée avait laissé la victoire indécise; cependant elle

était à l'avantage des Français, puisque, avec des forces infiniment

moins considérables, ils avaient non seulement tenu tête aux coalisés,

mais les avaient chassés d'une partie du terrain qu'ils occupaient la

veille.

Les troupes des deux partis se préparaient à renouveler le combat le

lendemain matin; mais, contrairement à leur attente, la journée du 17

s'écoula sans qu'aucun mouvement hostile eût lieu de part ni d'autre.

Les coalisés attendaient l'arrivée de l'armée russe de Pologne, ainsi

que des troupes qu'amenait le prince royal de Suède, Bernadotte, ce qui

devait accroître infiniment leurs forces.

De son côté, Napoléon, regrettant d'avoir rejeté les propositions de

paix qui lui avaient été faites deux mois auparavant, pendant

l'armistice, espérait quelque résultat d'une mission pacifique qu'il

avait envoyée la nuit précédente aux souverains alliés par le général

autrichien comte de Merfeld, qui venait d'être fait prisonnier.

Il se produit quelquefois des séries de faits bien étranges. Le comte de

Merfeld était le même qui, seize ans auparavant, était venu demander au

général Bonaparte, alors chef de l'armée d'Italie, le célèbre armistice

de Léoben. C'était lui qui avait rapporté à Vienne le traité de paix

conclu entre le gouvernement autrichien et le Directoire, représenté par

le général Bonaparte. C'était lui qui, dans la nuit de la bataille

d'Austerlitz, avait transmis à l'empereur des Français les propositions

d'armistice faites par l'empereur d'Autriche, et comme la singulière

destinée du général Merfeld le conduisait de nouveau vers Napoléon au

moment où celui-ci avait à son tour besoin d'armistice et de paix,

l'Empereur sourit à l'espoir que cet intermédiaire amènerait encore le

résultat qu'il désirait. Mais les choses étaient trop avancées pour que

les souverains alliés consentissent à traiter avec Napoléon, dont la

proposition seule dénotait un grand embarras. Aussi, quoiqu'ils

n'eussent pu nous vaincre dans la bataille du 16, ils ne perdirent pas

l'espoir de nous accabler par un nouvel effort de leurs troupes,

supérieures en nombre, et comptaient beaucoup sur la défection des corps

allemands qui se trouvaient encore parmi nous, et dont les chefs, tous

membres de la société secrète du _Tugenbund_, profitèrent du repos que

donna l'espèce d'armistice du 17, pour se concerter sur la manière dont

ils devaient exécuter leur insigne trahison. La mission du comte de

Merfeld n'obtint même pas de réponse.

Le 18 octobre, dès le matin, l'armée des coalisés commença l'attaque

contre nous. Le 2e corps d'armée de cavalerie, dont mon régiment faisait

partie, se trouva placé, comme il l'avait été le 16, entre

Liebert-Wolkwitz et le Kelmberg, ou redoute suédoise. Le combat, engagé

sur tous les points, fut surtout terrible vers notre centre, au village

de Probstheyda, qu'attaquèrent à la fois un corps russe et un corps

prussien; tous deux furent repoussés avec des pertes immenses. On se

battait sur tous les points. Les Russes attaquèrent très vivement

Holzhausen, que Macdonald défendit avec succès.

Vers onze heures, on entendit une canonnade en arrière de Leipzig, du

côté de Lindenau, et l'on apprit que, sur ce point, nos troupes venaient

de rompre le cercle dans lequel l'ennemi se flattait d'enfermer l'armée

française, et que le corps du général Bertrand marchait sur Weissenfeld,

dans la direction du Rhin, sans que l'ennemi eût pu l'en empêcher.

L'Empereur prescrivit alors d'évacuer les équipages vers Lutzen.

Cependant, le plateau de Leipzig était, vers Connewitz et Lössnig, le

théâtre d'un épouvantable engagement; la terre répétait au loin le bruit

des feux précipités d'un millier de canons. Les ennemis tentaient de

forcer le passage de la Pleisse. Ils furent repoussés, bien que les

Polonais eussent fait manquer quelques-unes des charges à la baïonnette

de notre infanterie.

Alors, le 1er corps de cavalerie française, voyant les escadrons

autrichiens et prussiens venir au secours de leurs alliés, sortit de

derrière le village de Probstheyda, et, se précipitant au milieu des

ennemis, il les enfonça et les poursuivit jusque sur leurs réserves,

qu'amenait le prince Constantin de Russie. Les alliés, encore enfoncés

sur ce point, réunirent des forces immenses pour enlever Probstheyda;

mais ces formidables masses y furent si bien reçues par quelques-unes de

nos divisions d'infanterie et par les chasseurs à pied de la vieille

garde, qu'elles reculèrent promptement. Nous perdîmes là les généraux

Vial et Rochambeau. Celui-ci venait d'être nommé maréchal de France par

l'Empereur.

Bernadotte, prince de Suède, n'avait point encore combattu contre les

Français, et paraissait, dit-on, indécis; mais enfin, stimulé et même

menacé par le maréchal prussien Blücher, il se détermina à passer la

Partha au-dessus du village de Mockau, à la tête des troupes suédoises

et d'un corps russe placé sous ses ordres[19]. Lorsqu'une brigade de

hussards et de lanciers saxons, postés sur ce point, vit arriver les

Cosaques qui précédaient Bernadotte, elle marcha vers eux comme pour les

charger; mais faisant tout à coup volte-face et oubliant à quoi ils

exposaient leur vieux roi, notre allié, qui se trouvait au milieu des

troupes de Napoléon, les infâmes Saxons dirigèrent leurs fusils et leurs

canons contre les Français!

La tête d'armée conduite par Bernadotte, suivant la rive gauche de la

Partha, se dirigea vers Sellerhausen, défendu par Reynier. Ce général,

dont le corps d'armée était presque entièrement composé de troupes

provenant des contingents allemands, ayant été témoin de la désertion de

la cavalerie saxonne, se défiait de l'infanterie de cette nation, qu'il

avait placée près de la cavalerie de Durutte, afin de la contenir; mais

le maréchal Ney, trop confiant, lui prescrivit de déployer les Saxons et

de les envoyer soutenir un régiment français qui défendait le village de

Paunsdorf. Mais à peine les Saxons furent-ils à quelque distance des

troupes françaises, que, apercevant dans la plaine de Paunsdorf les

enseignes prussiennes, ils se précipitèrent vers elles au pas de course,

ayant à leur tête l'indigne général Russel, leur chef. Quelques

officiers français, ne pouvant comprendre une pareille trahison,

pensaient que les Saxons allaient attaquer les Prussiens; aussi le

général Gressot, chef d'état-major de Reynier, courut-il vers eux pour

modérer ce qu'il croyait être un excès d'ardeur; mais il ne trouva plus

devant lui que des ennemis! Cette défection d'un corps d'armée tout

entier, qui produisit un vide effrayant dans le centre de l'armée

française, eut, de plus, le grave inconvénient de ranimer l'ardeur des

alliés, et, sur-le-champ, la cavalerie wurtembergeoise suivit l'exemple

des Saxons.

Non seulement le prince de Suède Bernadotte accueillit dans ses rangs

les perfides Saxons, mais il réclama le secours de leur artillerie pour

augmenter l'effet de la sienne, et supplia même l'ambassadeur anglais de

lui prêter la batterie de fusées à la Congrève qu'il avait amenée avec

lui, et que l'ancien maréchal de France fit diriger sur les Français.

À peine le corps saxon fut-il dans les rangs des ennemis, qu'il signala

sa trahison en faisant contre nous une décharge générale de toute son

artillerie, dont le commandant s'écria, en arrivant parmi les Russes,

«qu'après avoir brûlé la moitié de ses munitions pour les Français, il

allait tirer le reste contre eux!» En effet, il lança sur nous une grêle

de projectiles, dont mon régiment reçut une très large part, car je

perdis là une trentaine d'hommes, au nombre desquels était le capitaine

Bertin, officier du plus grand mérite: ce brave eut la tête emportée par

un boulet.

C'était cependant Bernadotte, un Français, un homme auquel le sang

français avait procuré une couronne, qui nous portait ainsi le coup de

grâce!

Au milieu de cette déloyauté générale, le roi de Wurtemberg présenta une

honorable exception, car, ainsi que je l'ai déjà dit, il avait prévenu

Napoléon que les circonstances allaient le forcer à abandonner son

parti; mais, même après qu'il eut pris cette suprême décision, il mit

dans son exécution les procédés les plus loyaux, en prescrivant à celles

de ses troupes placées dans son voisinage de n'agir contre les Français

qu'après leur avoir dénoncé les hostilités dix jours d'avance, et, bien

que devenu ennemi de la France, il chassa de son armée le général, ainsi

que plusieurs officiers wurtembergeois, qui avaient entraîné ses troupes

dans les rangs des Russes pendant la bataille de Leipzig, et retira

toutes les décorations aux régiments transfuges.

Cependant Probstheyda continuait à être le théâtre de la lutte la plus

meurtrière. La vieille garde, déployée derrière le village, se tenait

prête à voler au secours de ses défenseurs. Le corps prussien de Bulow,

ayant essayé de faire un mouvement en avant, fut écrasé; mais nous

perdîmes dans ce combat le brave général Delmas, militaire distingué et

homme des plus honorables, qui, brouillé avec Napoléon depuis la

création de l'Empire, avait passé dix ans dans la retraite, mais avait

sollicité du service dès qu'il avait vu sa patrie en danger.

Au milieu d'une affreuse canonnade et de vives attaques partielles, les

Français se maintenaient sur toute la ligne dans leurs positions. Ainsi,

vers la gauche, le maréchal Macdonald et le général Sébastiani avaient

conservé le terrain situé entre Probstheyda et Stötteritz, malgré les

nombreuses attaques des Autrichiens de Klenau et des Russes de

Doctoroff, lorsque tout à coup celles de nos troupes qui étaient placées

sur ce point furent assaillies par une charge de plus de 20,000 Cosaques

et Baskirs. Les efforts de ces derniers portèrent principalement sur le

corps de cavalerie du général Sébastiani.

En un clin d'œil, les barbares entourèrent à grands cris nos escadrons,

contre lesquels ils lancèrent des milliers de flèches, qui ne nous

causèrent que très peu de pertes, parce que les Baskirs, étant

totalement irréguliers, ne savent pas se former en rangs et marchent

tumultueusement comme un troupeau de moutons. Il résulte de ce désordre

que ces cavaliers ne peuvent tirer horizontalement devant eux sans tuer

ou blesser ceux de leurs camarades qui les précèdent. Les Baskirs

lancent donc leurs flèches paraboliquement, c'est-à-dire en l'air, en

leur faisant décrire une courbe plus ou moins grande, selon qu'ils

jugent que l'ennemi est plus ou moins éloigné; mais cette manière de

lancer les projectiles ne permettant pas de viser exactement pendant le

combat, les neuf dixièmes des flèches s'égarent, et le petit nombre de

celles qui atteignent les ennemis ayant usé pour s'élever en l'air

presque toute la force d'impulsion que la détente de l'arc leur avait

communiquée, il ne leur reste plus en tombant que celle de leur propre

poids, qui est bien faible; aussi ne font-elles ordinairement que de

fort légères blessures. Enfin, les Baskirs n'ayant aucune autre arme,

c'est incontestablement la troupe la moins dangereuse qui existe au

monde.

Cependant, comme ils arrivaient sur nous par myriades, et que plus on

tuait de ces guêpes, plus il en survenait, l'immense quantité de flèches

dont ils couvraient l'air devait nécessairement, dans le nombre, faire

quelques blessures graves; ainsi, un de mes plus braves sous-officiers

légionnaires, nommé Meslin, eut le corps traversé par une flèche qui,

entrée par la poitrine, lui sortait dans le dos! L'intrépide Meslin,

prenant la flèche à deux mains, la cassa et arracha lui-même les deux

tronçons de son corps, ce qui ne put le sauver: il succomba peu

d'instants après. C'est, je crois, le seul exemple de mort que l'on

puisse citer à la suite d'un coup de flèche tiré par un Baskir. Mais

j'eus plusieurs hommes et chevaux atteints, et fus moi-même blessé par

cette arme ridicule.

J'avais le sabre à la main; je donnais des ordres à un officier et

j'étendais le bras pour lui indiquer le point vers lequel il devait se

diriger, lorsque je sentis mon sabre arrêté par une résistance étrange,

et éprouvai une légère douleur à la cuisse droite, dans laquelle était

implantée d'un pouce dans les chairs une flèche de quatre pieds de long

dont l'ardeur du combat m'avait empêché de sentir le coup. Je la fis

extraire par le docteur Parot et placer dans une des caisses de

l'ambulance régimentaire, car je voulais la conserver comme monument

curieux; je regrette qu'elle se soit égarée.

Vous comprenez bien que pour une blessure aussi légère, je ne m'éloignai

pas de mon régiment, d'autant plus que le moment était fort critique...

En effet, les renforts amenés par Bernadotte et Blücher attaquaient

vivement le bourg de Schönfeld, situé non loin du lieu où la Partha

entre dans la ville de Leipzig. Les généraux Lagrange et Friederichs,

qui défendaient ce point important, repoussèrent _sept assauts_ et

chassèrent sept fois les alliés des maisons qu'ils avaient enlevées. Le

général Friederichs fut tué dans ce combat; c'était un excellent et très

brave officier, qui joignait à ces qualités morales l'avantage d'être le

plus bel homme de toutes les armées françaises.

Cependant, les ennemis allaient peut-être se rendre maîtres de

Schönfeld, lorsque le maréchal Ney vola au secours de ce village, qui

resta au pouvoir des Français. Le maréchal Ney reçut à l'épaule une

contusion qui le força de quitter le champ de bataille.

Quand la nuit vint, les troupes des deux armées étaient sur une grande

partie de la ligne dans la même position qu'au commencement de la

bataille; ce soir-là, les cavaliers de mon régiment, ainsi que ceux de

toutes les divisions du corps de Sébastiani, attachèrent leurs chevaux

aux mêmes piquets qui leur avaient servi à la fin des trois journées

précédentes, et presque tous les bataillons occupèrent les mêmes

bivouacs. Ainsi cette bataille, dont les ennemis ont tant célébré le

succès, fut indécise, puisque, bien inférieurs en nombre, ayant contre

nous presque toutes les nations de l'Europe et comptant une foule de

traîtres dans nos rangs, nous ne perdîmes pas _un pouce de terrain_!...

Aussi le général anglais sir Robert Wilson, qui se trouvait à Leipzig en

qualité de commissaire britannique, et dont le témoignage ne peut être

suspecté de partialité, dit-il au sujet de cette bataille: «Malgré la

défection de l'armée saxonne au milieu du combat, malgré le courage

ardent et persévérant des troupes alliées, on ne put enlever aux

Français _un seul_ des villages qu'ils se proposaient de garder comme

essentiels à leur position. La nuit termina l'action, laissant aux

Français, surtout aux défenseurs de Probstheyda, la gloire d'avoir

inspiré à leurs ennemis une généreuse envie!...»

Après le coucher du soleil, au moment où commençait l'obscurité, je

reçus l'ordre de faire cesser sur le front de mon régiment ce

tiraillement inutile qui suit ordinairement les engagements sérieux. Ce

n'est pas sans peine que l'on parvient à séparer alors les hommes des

deux partis qui viennent de combattre les uns contre les autres,

d'autant plus que, pour ne pas faire connaître cette disposition aux

ennemis, qui pourraient en profiter pour fondre à l'improviste sur nos

avant-postes, on ne se sert ni de tambours ni de trompettes pour

prescrire aux tirailleurs de cesser le feu et de se réunir pour

rejoindre leurs régiments; mais on fait prévenir à voix basse les chefs

des pelotons, qui envoient des sous-officiers chercher en silence les

petits postes. Les ennemis, de leur côté, agissant de même, le feu

diminue insensiblement et finit bientôt entièrement.

Afin de m'assurer qu'on n'oubliait aucune vedette sur le terrain et que

cette petite retraite vers le bivouac était exécutée en bon ordre, je la

faisais habituellement diriger par un adjudant-major. Celui qui était de

service ce soir-là se nommait le capitaine Joly, militaire instruit,

fort capable et d'un grand courage, mais un peu obstiné. Il en avait

donné des preuves quelques mois avant la bataille, lorsque, chargé de

distribuer aux officiers des chevaux de remonte, dont l'Empereur faisait

présent à ceux d'entre eux qui avaient fait la campagne de Russie, M.

Joly, malgré mes observations et celles de ses amis, avait choisi pour

lui un superbe cheval blanc, dont ni moi ni aucun de mes camarades

n'avions voulu à cause de sa robe trop éclatante, et que j'avais d'abord

mis au rang des trompettes. Aussi, le soir de la bataille de Leipzig, au

moment où M. Joly, en remplissant ses fonctions, marchait au pas

derrière la ligne des tirailleurs, la blancheur de sa monture fut si

bien remarquée par les ennemis, malgré l'obscurité, que le cheval et le

maître furent tous deux grièvement blessés. Le capitaine avait reçu une

balle au travers du corps et mourut pendant la nuit, dans une maison du

faubourg de Halle, où j'avais fait transporter la veille le commandant

Pozac.

Bien que la blessure de celui-ci ne fût pas dangereuse, il se désolait

en pensant que probablement l'armée française s'éloignerait et qu'il

resterait prisonnier des ennemis, qui s'empareraient alors du sabre

d'honneur qui lui avait été donné par le premier Consul après la

bataille de Marengo, lorsqu'il n'était encore que sous-officier; mais je

calmai ses justes regrets en me chargeant du glorieux sabre, qui,

transporté par un des chirurgiens du régiment, fut remis à Pozac à son

retour en France.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 69 / 84 题