Vaine tentative d'armistice.--Bataille du 18 octobre.--Bernadotte combat
contre nous.--Défection des Saxons.--Loyauté du roi de
Wurtemberg.--Résultat indécis du combat.
Cette première journée avait laissé la victoire indécise; cependant elle
était à l'avantage des Français, puisque, avec des forces infiniment
moins considérables, ils avaient non seulement tenu tête aux coalisés,
mais les avaient chassés d'une partie du terrain qu'ils occupaient la
veille.
Les troupes des deux partis se préparaient à renouveler le combat le
lendemain matin; mais, contrairement à leur attente, la journée du 17
s'écoula sans qu'aucun mouvement hostile eût lieu de part ni d'autre.
Les coalisés attendaient l'arrivée de l'armée russe de Pologne, ainsi
que des troupes qu'amenait le prince royal de Suède, Bernadotte, ce qui
devait accroître infiniment leurs forces.
De son côté, Napoléon, regrettant d'avoir rejeté les propositions de
paix qui lui avaient été faites deux mois auparavant, pendant
l'armistice, espérait quelque résultat d'une mission pacifique qu'il
avait envoyée la nuit précédente aux souverains alliés par le général
autrichien comte de Merfeld, qui venait d'être fait prisonnier.
Il se produit quelquefois des séries de faits bien étranges. Le comte de
Merfeld était le même qui, seize ans auparavant, était venu demander au
général Bonaparte, alors chef de l'armée d'Italie, le célèbre armistice
de Léoben. C'était lui qui avait rapporté à Vienne le traité de paix
conclu entre le gouvernement autrichien et le Directoire, représenté par
le général Bonaparte. C'était lui qui, dans la nuit de la bataille
d'Austerlitz, avait transmis à l'empereur des Français les propositions
d'armistice faites par l'empereur d'Autriche, et comme la singulière
destinée du général Merfeld le conduisait de nouveau vers Napoléon au
moment où celui-ci avait à son tour besoin d'armistice et de paix,
l'Empereur sourit à l'espoir que cet intermédiaire amènerait encore le
résultat qu'il désirait. Mais les choses étaient trop avancées pour que
les souverains alliés consentissent à traiter avec Napoléon, dont la
proposition seule dénotait un grand embarras. Aussi, quoiqu'ils
n'eussent pu nous vaincre dans la bataille du 16, ils ne perdirent pas
l'espoir de nous accabler par un nouvel effort de leurs troupes,
supérieures en nombre, et comptaient beaucoup sur la défection des corps
allemands qui se trouvaient encore parmi nous, et dont les chefs, tous
membres de la société secrète du _Tugenbund_, profitèrent du repos que
donna l'espèce d'armistice du 17, pour se concerter sur la manière dont
ils devaient exécuter leur insigne trahison. La mission du comte de
Merfeld n'obtint même pas de réponse.
Le 18 octobre, dès le matin, l'armée des coalisés commença l'attaque
contre nous. Le 2e corps d'armée de cavalerie, dont mon régiment faisait
partie, se trouva placé, comme il l'avait été le 16, entre
Liebert-Wolkwitz et le Kelmberg, ou redoute suédoise. Le combat, engagé
sur tous les points, fut surtout terrible vers notre centre, au village
de Probstheyda, qu'attaquèrent à la fois un corps russe et un corps
prussien; tous deux furent repoussés avec des pertes immenses. On se
battait sur tous les points. Les Russes attaquèrent très vivement
Holzhausen, que Macdonald défendit avec succès.
Vers onze heures, on entendit une canonnade en arrière de Leipzig, du
côté de Lindenau, et l'on apprit que, sur ce point, nos troupes venaient
de rompre le cercle dans lequel l'ennemi se flattait d'enfermer l'armée
française, et que le corps du général Bertrand marchait sur Weissenfeld,
dans la direction du Rhin, sans que l'ennemi eût pu l'en empêcher.
L'Empereur prescrivit alors d'évacuer les équipages vers Lutzen.
Cependant, le plateau de Leipzig était, vers Connewitz et Lössnig, le
théâtre d'un épouvantable engagement; la terre répétait au loin le bruit
des feux précipités d'un millier de canons. Les ennemis tentaient de
forcer le passage de la Pleisse. Ils furent repoussés, bien que les
Polonais eussent fait manquer quelques-unes des charges à la baïonnette
de notre infanterie.
Alors, le 1er corps de cavalerie française, voyant les escadrons
autrichiens et prussiens venir au secours de leurs alliés, sortit de
derrière le village de Probstheyda, et, se précipitant au milieu des
ennemis, il les enfonça et les poursuivit jusque sur leurs réserves,
qu'amenait le prince Constantin de Russie. Les alliés, encore enfoncés
sur ce point, réunirent des forces immenses pour enlever Probstheyda;
mais ces formidables masses y furent si bien reçues par quelques-unes de
nos divisions d'infanterie et par les chasseurs à pied de la vieille
garde, qu'elles reculèrent promptement. Nous perdîmes là les généraux
Vial et Rochambeau. Celui-ci venait d'être nommé maréchal de France par
l'Empereur.
Bernadotte, prince de Suède, n'avait point encore combattu contre les
Français, et paraissait, dit-on, indécis; mais enfin, stimulé et même
menacé par le maréchal prussien Blücher, il se détermina à passer la
Partha au-dessus du village de Mockau, à la tête des troupes suédoises
et d'un corps russe placé sous ses ordres[19]. Lorsqu'une brigade de
hussards et de lanciers saxons, postés sur ce point, vit arriver les
Cosaques qui précédaient Bernadotte, elle marcha vers eux comme pour les
charger; mais faisant tout à coup volte-face et oubliant à quoi ils
exposaient leur vieux roi, notre allié, qui se trouvait au milieu des
troupes de Napoléon, les infâmes Saxons dirigèrent leurs fusils et leurs
canons contre les Français!
La tête d'armée conduite par Bernadotte, suivant la rive gauche de la
Partha, se dirigea vers Sellerhausen, défendu par Reynier. Ce général,
dont le corps d'armée était presque entièrement composé de troupes
provenant des contingents allemands, ayant été témoin de la désertion de
la cavalerie saxonne, se défiait de l'infanterie de cette nation, qu'il
avait placée près de la cavalerie de Durutte, afin de la contenir; mais
le maréchal Ney, trop confiant, lui prescrivit de déployer les Saxons et
de les envoyer soutenir un régiment français qui défendait le village de
Paunsdorf. Mais à peine les Saxons furent-ils à quelque distance des
troupes françaises, que, apercevant dans la plaine de Paunsdorf les
enseignes prussiennes, ils se précipitèrent vers elles au pas de course,
ayant à leur tête l'indigne général Russel, leur chef. Quelques
officiers français, ne pouvant comprendre une pareille trahison,
pensaient que les Saxons allaient attaquer les Prussiens; aussi le
général Gressot, chef d'état-major de Reynier, courut-il vers eux pour
modérer ce qu'il croyait être un excès d'ardeur; mais il ne trouva plus
devant lui que des ennemis! Cette défection d'un corps d'armée tout
entier, qui produisit un vide effrayant dans le centre de l'armée
française, eut, de plus, le grave inconvénient de ranimer l'ardeur des
alliés, et, sur-le-champ, la cavalerie wurtembergeoise suivit l'exemple
des Saxons.
Non seulement le prince de Suède Bernadotte accueillit dans ses rangs
les perfides Saxons, mais il réclama le secours de leur artillerie pour
augmenter l'effet de la sienne, et supplia même l'ambassadeur anglais de
lui prêter la batterie de fusées à la Congrève qu'il avait amenée avec
lui, et que l'ancien maréchal de France fit diriger sur les Français.
À peine le corps saxon fut-il dans les rangs des ennemis, qu'il signala
sa trahison en faisant contre nous une décharge générale de toute son
artillerie, dont le commandant s'écria, en arrivant parmi les Russes,
«qu'après avoir brûlé la moitié de ses munitions pour les Français, il
allait tirer le reste contre eux!» En effet, il lança sur nous une grêle
de projectiles, dont mon régiment reçut une très large part, car je
perdis là une trentaine d'hommes, au nombre desquels était le capitaine
Bertin, officier du plus grand mérite: ce brave eut la tête emportée par
un boulet.
C'était cependant Bernadotte, un Français, un homme auquel le sang
français avait procuré une couronne, qui nous portait ainsi le coup de
grâce!
Au milieu de cette déloyauté générale, le roi de Wurtemberg présenta une
honorable exception, car, ainsi que je l'ai déjà dit, il avait prévenu
Napoléon que les circonstances allaient le forcer à abandonner son
parti; mais, même après qu'il eut pris cette suprême décision, il mit
dans son exécution les procédés les plus loyaux, en prescrivant à celles
de ses troupes placées dans son voisinage de n'agir contre les Français
qu'après leur avoir dénoncé les hostilités dix jours d'avance, et, bien
que devenu ennemi de la France, il chassa de son armée le général, ainsi
que plusieurs officiers wurtembergeois, qui avaient entraîné ses troupes
dans les rangs des Russes pendant la bataille de Leipzig, et retira
toutes les décorations aux régiments transfuges.
Cependant Probstheyda continuait à être le théâtre de la lutte la plus
meurtrière. La vieille garde, déployée derrière le village, se tenait
prête à voler au secours de ses défenseurs. Le corps prussien de Bulow,
ayant essayé de faire un mouvement en avant, fut écrasé; mais nous
perdîmes dans ce combat le brave général Delmas, militaire distingué et
homme des plus honorables, qui, brouillé avec Napoléon depuis la
création de l'Empire, avait passé dix ans dans la retraite, mais avait
sollicité du service dès qu'il avait vu sa patrie en danger.
Au milieu d'une affreuse canonnade et de vives attaques partielles, les
Français se maintenaient sur toute la ligne dans leurs positions. Ainsi,
vers la gauche, le maréchal Macdonald et le général Sébastiani avaient
conservé le terrain situé entre Probstheyda et Stötteritz, malgré les
nombreuses attaques des Autrichiens de Klenau et des Russes de
Doctoroff, lorsque tout à coup celles de nos troupes qui étaient placées
sur ce point furent assaillies par une charge de plus de 20,000 Cosaques
et Baskirs. Les efforts de ces derniers portèrent principalement sur le
corps de cavalerie du général Sébastiani.
En un clin d'œil, les barbares entourèrent à grands cris nos escadrons,
contre lesquels ils lancèrent des milliers de flèches, qui ne nous
causèrent que très peu de pertes, parce que les Baskirs, étant
totalement irréguliers, ne savent pas se former en rangs et marchent
tumultueusement comme un troupeau de moutons. Il résulte de ce désordre
que ces cavaliers ne peuvent tirer horizontalement devant eux sans tuer
ou blesser ceux de leurs camarades qui les précèdent. Les Baskirs
lancent donc leurs flèches paraboliquement, c'est-à-dire en l'air, en
leur faisant décrire une courbe plus ou moins grande, selon qu'ils
jugent que l'ennemi est plus ou moins éloigné; mais cette manière de
lancer les projectiles ne permettant pas de viser exactement pendant le
combat, les neuf dixièmes des flèches s'égarent, et le petit nombre de
celles qui atteignent les ennemis ayant usé pour s'élever en l'air
presque toute la force d'impulsion que la détente de l'arc leur avait
communiquée, il ne leur reste plus en tombant que celle de leur propre
poids, qui est bien faible; aussi ne font-elles ordinairement que de
fort légères blessures. Enfin, les Baskirs n'ayant aucune autre arme,
c'est incontestablement la troupe la moins dangereuse qui existe au
monde.
Cependant, comme ils arrivaient sur nous par myriades, et que plus on
tuait de ces guêpes, plus il en survenait, l'immense quantité de flèches
dont ils couvraient l'air devait nécessairement, dans le nombre, faire
quelques blessures graves; ainsi, un de mes plus braves sous-officiers
légionnaires, nommé Meslin, eut le corps traversé par une flèche qui,
entrée par la poitrine, lui sortait dans le dos! L'intrépide Meslin,
prenant la flèche à deux mains, la cassa et arracha lui-même les deux
tronçons de son corps, ce qui ne put le sauver: il succomba peu
d'instants après. C'est, je crois, le seul exemple de mort que l'on
puisse citer à la suite d'un coup de flèche tiré par un Baskir. Mais
j'eus plusieurs hommes et chevaux atteints, et fus moi-même blessé par
cette arme ridicule.
J'avais le sabre à la main; je donnais des ordres à un officier et
j'étendais le bras pour lui indiquer le point vers lequel il devait se
diriger, lorsque je sentis mon sabre arrêté par une résistance étrange,
et éprouvai une légère douleur à la cuisse droite, dans laquelle était
implantée d'un pouce dans les chairs une flèche de quatre pieds de long
dont l'ardeur du combat m'avait empêché de sentir le coup. Je la fis
extraire par le docteur Parot et placer dans une des caisses de
l'ambulance régimentaire, car je voulais la conserver comme monument
curieux; je regrette qu'elle se soit égarée.
Vous comprenez bien que pour une blessure aussi légère, je ne m'éloignai
pas de mon régiment, d'autant plus que le moment était fort critique...
En effet, les renforts amenés par Bernadotte et Blücher attaquaient
vivement le bourg de Schönfeld, situé non loin du lieu où la Partha
entre dans la ville de Leipzig. Les généraux Lagrange et Friederichs,
qui défendaient ce point important, repoussèrent _sept assauts_ et
chassèrent sept fois les alliés des maisons qu'ils avaient enlevées. Le
général Friederichs fut tué dans ce combat; c'était un excellent et très
brave officier, qui joignait à ces qualités morales l'avantage d'être le
plus bel homme de toutes les armées françaises.
Cependant, les ennemis allaient peut-être se rendre maîtres de
Schönfeld, lorsque le maréchal Ney vola au secours de ce village, qui
resta au pouvoir des Français. Le maréchal Ney reçut à l'épaule une
contusion qui le força de quitter le champ de bataille.
Quand la nuit vint, les troupes des deux armées étaient sur une grande
partie de la ligne dans la même position qu'au commencement de la
bataille; ce soir-là, les cavaliers de mon régiment, ainsi que ceux de
toutes les divisions du corps de Sébastiani, attachèrent leurs chevaux
aux mêmes piquets qui leur avaient servi à la fin des trois journées
précédentes, et presque tous les bataillons occupèrent les mêmes
bivouacs. Ainsi cette bataille, dont les ennemis ont tant célébré le
succès, fut indécise, puisque, bien inférieurs en nombre, ayant contre
nous presque toutes les nations de l'Europe et comptant une foule de
traîtres dans nos rangs, nous ne perdîmes pas _un pouce de terrain_!...
Aussi le général anglais sir Robert Wilson, qui se trouvait à Leipzig en
qualité de commissaire britannique, et dont le témoignage ne peut être
suspecté de partialité, dit-il au sujet de cette bataille: «Malgré la
défection de l'armée saxonne au milieu du combat, malgré le courage
ardent et persévérant des troupes alliées, on ne put enlever aux
Français _un seul_ des villages qu'ils se proposaient de garder comme
essentiels à leur position. La nuit termina l'action, laissant aux
Français, surtout aux défenseurs de Probstheyda, la gloire d'avoir
inspiré à leurs ennemis une généreuse envie!...»
Après le coucher du soleil, au moment où commençait l'obscurité, je
reçus l'ordre de faire cesser sur le front de mon régiment ce
tiraillement inutile qui suit ordinairement les engagements sérieux. Ce
n'est pas sans peine que l'on parvient à séparer alors les hommes des
deux partis qui viennent de combattre les uns contre les autres,
d'autant plus que, pour ne pas faire connaître cette disposition aux
ennemis, qui pourraient en profiter pour fondre à l'improviste sur nos
avant-postes, on ne se sert ni de tambours ni de trompettes pour
prescrire aux tirailleurs de cesser le feu et de se réunir pour
rejoindre leurs régiments; mais on fait prévenir à voix basse les chefs
des pelotons, qui envoient des sous-officiers chercher en silence les
petits postes. Les ennemis, de leur côté, agissant de même, le feu
diminue insensiblement et finit bientôt entièrement.
Afin de m'assurer qu'on n'oubliait aucune vedette sur le terrain et que
cette petite retraite vers le bivouac était exécutée en bon ordre, je la
faisais habituellement diriger par un adjudant-major. Celui qui était de
service ce soir-là se nommait le capitaine Joly, militaire instruit,
fort capable et d'un grand courage, mais un peu obstiné. Il en avait
donné des preuves quelques mois avant la bataille, lorsque, chargé de
distribuer aux officiers des chevaux de remonte, dont l'Empereur faisait
présent à ceux d'entre eux qui avaient fait la campagne de Russie, M.
Joly, malgré mes observations et celles de ses amis, avait choisi pour
lui un superbe cheval blanc, dont ni moi ni aucun de mes camarades
n'avions voulu à cause de sa robe trop éclatante, et que j'avais d'abord
mis au rang des trompettes. Aussi, le soir de la bataille de Leipzig, au
moment où M. Joly, en remplissant ses fonctions, marchait au pas
derrière la ligne des tirailleurs, la blancheur de sa monture fut si
bien remarquée par les ennemis, malgré l'obscurité, que le cheval et le
maître furent tous deux grièvement blessés. Le capitaine avait reçu une
balle au travers du corps et mourut pendant la nuit, dans une maison du
faubourg de Halle, où j'avais fait transporter la veille le commandant
Pozac.
Bien que la blessure de celui-ci ne fût pas dangereuse, il se désolait
en pensant que probablement l'armée française s'éloignerait et qu'il
resterait prisonnier des ennemis, qui s'empareraient alors du sabre
d'honneur qui lui avait été donné par le premier Consul après la
bataille de Marengo, lorsqu'il n'était encore que sous-officier; mais je
calmai ses justes regrets en me chargeant du glorieux sabre, qui,
transporté par un des chirurgiens du régiment, fut remis à Pozac à son
retour en France.