CHAPITRE XXVI

Défaite d'Oudinot à Gross-Beeren et de Macdonald à la Katzbach.--Le

plateau de Jauër.--Nous repassons la Katzbach.

On a dit avec raison que, dans les dernières campagnes de l'Empire, la

guerre était rarement bien faite lorsque Napoléon ne dirigeait pas en

personne le combat. Il est donc à regretter que ce grand capitaine ne

fût pas bien pénétré de cette vérité et eût trop de confiance dans les

talents de ses lieutenants, dont plusieurs n'étaient pas à la hauteur de

leur tâche, bien qu'ils ne manquassent pas de présomption, ainsi qu'on

venait d'en avoir de nouveaux exemples. Au lieu d'ordonner aux chefs des

corps d'armée qu'il détachait de se tenir autant que possible sur la

_défensive_, jusqu'à ce qu'il vînt avec de puissantes réserves écraser

les forces placées devant eux, l'Empereur leur laissait beaucoup trop de

latitude, et, comme chacun voulait faire parler de soi et avoir _sa

bataille d'Austerlitz_, ils attaquaient souvent à contresens et se

faisaient battre par leur faute.

C'est ce qui était advenu au maréchal Oudinot, auquel Napoléon avait

donné une armée considérable, composée des corps de Bertrand et de

Reynier, en le chargeant d'observer les nombreuses troupes prussiennes

et suédoises réunies auprès de Berlin, sous le commandement supérieur de

Bernadotte, devenu prince de Suède. Le maréchal Oudinot, étant moins

fort que son adversaire, aurait dû temporiser; mais l'habitude d'aller

en avant, la vue des clochers de Berlin, et la crainte de ne pas

répondre à la confiance de Napoléon l'entraînant, il poussa droit devant

lui le corps de Bertrand, qui fut battu, ce qui n'empêcha pas Oudinot de

persister, malgré ce premier échec, à vouloir s'emparer de Berlin. Mais

il perdit une grande bataille à Gross-Beeren et fut contraint de se

retirer par la route de Wittemberg, après avoir essuyé de très

nombreuses pertes.

Peu de jours après, le maréchal Macdonald, que Napoléon avait laissé sur

la Katzbach à la tête de plusieurs corps d'armée, voulut aussi profiter

du moment de liberté que lui laissait l'éloignement de l'Empereur, pour

essayer de gagner une bataille et faire oublier la sanglante défaite

qu'il avait éprouvée à la Trébia, dans la campagne d'Italie de 1799;

mais il se fit encore battre!

Macdonald, très brave de sa personne, était constamment malheureux à la

guerre, non qu'il manquât d'aptitude, mais parce que, semblable aux

généraux de l'armée autrichienne et surtout au célèbre maréchal Mack, il

était trop compassé et trop exclusif dans ses mouvements stratégiques.

Avant le combat, il se traçait un plan de conduite qui était presque

toujours bon; mais il aurait dû le modifier selon les circonstances, et

c'est ce que son esprit lent ne savait pas faire. Il agissait comme

certains joueurs d'échecs qui, lorsqu'ils dirigent leur partie et celle

de l'adversaire absent, conduisent tout à bien dans leur intérêt tant

qu'ils jouent seuls et ne savent plus que faire, lorsque, dans une

partie réelle, l'adversaire place ses pièces tout autrement qu'ils ne

l'avaient supposé!... Aussi le 26 août, le jour même où l'Empereur

remportait une victoire éclatante devant Dresde, le maréchal Macdonald

perdait une bataille que les Français ont nommée de la Kaztbach et les

Allemands de Jauër[18].

L'armée française, forte de 75,000 hommes, dont mon régiment faisait

partie, était placée entre Liegnitz et Goldenberg, sur la rive gauche de

la petite rivière de la Katzbach, qui la séparait de plusieurs corps

prussiens commandés par le feld-maréchal Blücher. Le terrain que nous

occupions était entrecoupé de mamelons boisés qui, bien que praticables

pour la cavalerie, rendaient cependant ses mouvements difficiles, mais

offraient par cela même d'immenses avantages à l'infanterie. Or, comme

les principales forces de Macdonald consistaient en troupes de cette

arme, et qu'il n'avait que les 6,000 chevaux du corps de Sébastiani,

tandis que les ennemis disposaient de 15 à 20,000 cavaliers, placés sur

l'immense plateau de Jauër, dont le sol est presque partout uni, tout

faisait un devoir à Macdonald d'attendre les Prussiens dans la position

qu'il occupait. Ajoutons à cette considération que la Katzbach, peu

encaissée à la rive gauche sur laquelle nous nous trouvions, l'est

infiniment du côté opposé, de sorte que, pour gagner le plateau de

Jauër, il faut gravir une colline élevée, couverte de rochers, et

n'offrant qu'un chemin pierreux et fort rapide.

La Katzbach, qui coule au fond de cette gorge, n'a de ponts que devant

les rares villages de la contrée, et n'offre que des gués fort étroits,

qui deviennent impraticables à la moindre crue d'eau. Cette rivière

couvrait le front de l'armée française, ce qui nous était on ne peut

plus favorable; mais le maréchal Macdonald, voulant attaquer les

Prussiens, abandonna les grands avantages qu'offrait cette position et

se mit la Katzbach _à dos_, en ordonnant à ses troupes de la traverser

sur plusieurs points. Le corps de cavalerie de Sébastiani, dont faisait

partie la division Exelmans, dans laquelle se trouvait mon régiment,

devait franchir la rivière au gué de Chemochowitz.

Le temps, qui était déjà menaçant le matin, aurait dû porter le maréchal

à remettre son attaque à un autre jour, ou l'engager du moins à agir

sur-le-champ. Il ne prit aucun de ces deux partis et perdit des moments

précieux à donner des ordres de détail, si bien que ce ne fut qu'à deux

heures de l'après-midi que ses colonnes se mirent en mouvement. Mais à

peine l'armée était-elle en marche qu'elle fut assaillie par un orage

affreux, qui fit gonfler la Katzbach et rendit le gué tellement

difficile que la division de cuirassiers du général Saint-Germain ne put

le passer.

Arrivés sur la rive opposée, nous dûmes gravir par un défilé fort étroit

une côte des plus raides, dont la pluie avait rendu le terrain si

glissant que nos chevaux s'abattaient à chaque pas. Nous fûmes donc

obligés de mettre pied à terre et ne remontâmes à cheval qu'après avoir

atteint l'immense plateau qui domine la vallée de la Kaztbach. Nous y

trouvâmes plusieurs divisions d'infanterie française, que les généraux

avaient prudemment placées auprès des bouquets de bois dont cette plaine

est garnie; car, ainsi que je l'ai déjà dit, on savait que l'ennemi nous

était infiniment supérieur en cavalerie, désavantage d'autant plus grand

que les armes à percussion n'étant pas connues à cette époque, la pluie

mettait les fantassins hors d'état de faire feu.

En arrivant dans ces vastes plaines, nous fûmes très étonnés de ne pas

voir d'ennemis! Le silence complet qui y régnait me parut cacher quelque

piège, car nous avions la certitude que la nuit précédente le maréchal

Blücher occupait cette position avec plus de 100,000 hommes. Il était

donc nécessaire, à mon avis, de bien faire reconnaître le pays avant de

s'y engager. Le général Sébastiani pensa différemment; aussi, dès que la

division Roussel d'Urbal fut formée, il la lança dans l'immensité de la

plaine, non seulement avec l'artillerie qui lui appartenait, mais encore

avec celle de la division Exelmans, que nous avions eu tant de peine à

conduire sur le plateau.

Dès qu'Exelmans, qui s'était éloigné de ses troupes, nous rejoignit à la

sortie du défilé et s'aperçut que Sébastiani avait emmené ses canons, il

courut après ce général pour les réclamer et laissa sa division sans

ordres. Les deux brigades qui la composaient étaient à cinq cents pas

l'une de l'autre, sur le même front, et ployées en colonnes par

régiment. Le mien formait la tête de la brigade Wathiez, ayant derrière

lui le 24e de chasseurs. Le 11e de hussards était à la queue.

Le plateau de Jauër est tellement vaste que, bien que la division

Roussel d'Urbal, partie en avant, fût composée de sept régiments de

cavalerie, nous l'apercevions à peine à l'horizon. À mille pas du flanc

droit de la colonne dont je faisais partie, se trouvait un des nombreux

bouquets de bois dont la plaine est parsemée. Si mon régiment eût été

seul sur ce point, j'aurais certainement fait fouiller ce bois par un

peloton; mais comme Exelmans, très jaloux de son autorité, avait établi

comme règle que pas un homme de sa division ne devait sortir des rangs

sans son ordre, je n'avais osé prendre les précautions d'usage, et, par

le même motif, le général commandant la brigade avait cru devoir s'en

abstenir aussi. Cette obéissance passive fut sur le point de nous être

fatale.

J'étais placé devant mon régiment, qui, ainsi que je l'ai déjà dit, se

trouvait en tête de la colonne, lorsque, tout à coup, j'entends derrière

moi de très grands cris: ils provenaient de l'attaque imprévue de

nombreux lanciers prussiens qui, sortant à l'improviste du bois,

s'étaient jetés sur le 24e de chasseurs et le 11e de hussards, qu'ils

avaient pris en flanc et mis dans le plus grand désordre. La charge des

ennemis, étant oblique, avait d'abord porté sur la queue de notre

colonne, puis sur le centre, et menaçait de venir frapper en tête. Mon

régiment allait donc être attaqué par le flanc droit. La situation était

d'autant plus critique que l'ennemi avançait rapidement. Mais, plein de

confiance dans le courage et l'intelligence de mes cavaliers de tous

grades, je commandai un _changement de front à droite_ au grandissime

galop.

Cette manœuvre, si dangereuse devant l'ennemi, s'exécuta avec tant de

vélocité et d'ordre que, en un clin d'œil, le régiment se trouva en

ligne devant les Prussiens, et comme ceux-ci, en marchant _obliquement_

vers nous, présentaient le flanc, nos escadrons profitèrent de cet

avantage et pénétrèrent tous dans les rangs ennemis, qu'ils enfoncèrent

et où ils firent un grand carnage.

En voyant le succès obtenu par mon régiment, le 24e de chasseurs, revenu

de la surprise occasionnée par l'attaque de flanc qui l'avait d'abord

rompu, se rallia promptement et repoussa la partie de la ligne ennemie

qui lui était opposée. Quant au 11e de hussards, entièrement composé de

Hollandais, dont l'Empereur avait cru faire des Français par un simple

décret, il fut impossible à son chef de le ramener à la charge. Mais

nous sûmes nous passer de l'assistance de ces mauvais soldats, car le

23e et le 24e suffirent pour achever la déroute des trois régiments

prussiens qui nous avaient attaqués.

Pendant que nos chasseurs les poursuivaient à outrance, un vieux colonel

ennemi, déjà, démonté, ayant reconnu mon grade à mes épaulettes et

craignant d'être achevé par quelqu'un de mes cavaliers, vint se réfugier

près de moi, où, malgré l'animation du combat, personne n'osa plus le

frapper dès que je l'eus pris sous ma sauvegarde. Bien que cet officier

marchât à pied dans des terres labourées changées en boue, il suivit

pendant un quart d'heure les mouvements précipités de mon cheval, en

s'appuyant d'une main sur mon genou, et me répétant sans cesse: «Vous

êtes mon _anche_ tutélaire!...» Ce vieillard me faisait vraiment pitié,

car il allait tomber de fatigue et ne voulait cependant pas me quitter,

lorsque, voyant un de mes chasseurs ramenant un cheval de prise, je le

fis prêter au colonel prussien, que j'envoyai sur les derrières, sous la

conduite d'un sous-officier de confiance. Vous verrez que cet officier

ennemi ne tarda pas à me témoigner sa reconnaissance.

Cependant, le plateau de Jauër et les rives de la Katzbach étaient

devenus subitement le théâtre d'une sanglante bataille, car de chaque

bois il sortait des troupes prussiennes. La plaine en fut bientôt

couverte. Mon régiment, dont je n'avais pu modérer l'ardente poursuite,

se trouva bientôt devant une brigade d'infanterie ennemie dont les

fusils, mis hors de service par la pluie, ne purent nous envoyer une

seule balle. J'essayai de rompre le carré prussien; mais nos chevaux,

empêtrés dans la boue jusqu'aux jarrets, ne purent avancer qu'au petit

pas, et l'on sait que, sans élan, il est à peu près impossible à la

cavalerie de pénétrer dans les rangs serrés des bataillons qui, bien

composés et bien commandés, présentent bravement une haie de

baïonnettes. En vain nous arrivions si près des ennemis que nous

parlions avec eux et frappions leurs fusils avec la lame de nos sabres,

nous ne pûmes jamais enfoncer leurs lignes, ce qui nous eût été facile

si le général en chef Sébastiani n'eût pas envoyé l'artillerie de la

brigade sur un autre point.

Notre situation et celle de l'infanterie ennemie placée devant nous

étaient vraiment ridicules, car on se regardait dans le blanc des yeux

sans se faire le moindre mal, nos sabres étant trop courts pour

atteindre des ennemis dont les fusils ne pouvaient partir! Les choses

étaient depuis quelque temps dans cet état, lorsque le général Maurin,

commandant une brigade voisine de la nôtre, envoya à notre aide le 6e

régiment de lanciers, dont les longues armes, dépassant les baïonnettes

ennemies, tuèrent en un instant beaucoup de Prussiens, ce qui permit,

non seulement à nos lanciers, mais aux chasseurs du 23e et du 24e, de

pénétrer dans le carré ennemi, où nos cavaliers firent un affreux

carnage. Pendant ce terrible combat, on entendait la voix sonore du

brave colonel Perquit, qui criait, avec un accent alsacien des plus

prononcés: «_Bointez_, lanciers! _bointez!_»

La victoire se déclarait ainsi en notre faveur sur cette partie du vaste

champ de bataille, lorsqu'elle nous fut ravie par l'arrivée imprévue de

plus de 20,000 cavaliers prussiens, qui, après avoir écrasé la division

Roussel d'Urbal, si imprudemment envoyée seule à plus d'une lieue en

avant, venaient attaquer la nôtre avec des forces infiniment

supérieures!

L'approche de cette énorme masse ennemie nous fut signalée par l'arrivée

du général Exelmans, qui avait, ainsi que je l'ai déjà dit, quitté

momentanément sa division pour aller, presque seul, réclamer au général

Sébastiani sa batterie d'artillerie, que ce général en chef avait si

mal à propos envoyée joindre celle de Roussel d'Urbal. N'ayant pu

rencontrer Sébastiani, il n'était arrivé auprès de la première division

que pour être témoin de la prise des canons de Roussel d'Urbal ainsi que

des siens propres, et se trouver entraîné dans l'affreuse déroute des

escadrons de son collègue. Nous eûmes le pressentiment de quelque

malheur, en voyant accourir notre général, la figure altérée, ayant

perdu son chapeau et même sa ceinture! Aussi nous empressâmes-nous

d'arrêter nos soldats, occupés à sabrer les fantassins ennemis que nous

venions d'enfoncer. Mais, pendant que nous nous efforcions de remettre

nos gens en bon ordre, nous fûmes totalement enveloppés par les nombreux

escadrons prussiens qui poursuivaient jusque dans nos rangs les débris

de la division d'Urbal!...

En un clin d'œil, le corps d'armée de cavalerie de Sébastiani, fort tout

au plus de 5 à 6,000 combattants, fut accablé par 20,000 cavaliers

ennemis, qui, outre l'immense supériorité du nombre, avaient l'avantage

d'être presque tous des _uhlans_, c'est-à-dire d'être armés de lances,

tandis que nous n'avions que quelques escadrons qui en portassent!...

Aussi, malgré la vive résistance que nous cherchions à opposer, les

groupes que nous formions étaient constamment dispersés par les

Prussiens, qui, nous poussant sans cesse, nous ramenèrent enfin à

l'extrémité de la plaine, au point où commence la descente de la

profonde gorge au bas de laquelle coule la rivière de la Katzbach!

Nous fûmes reçus sur ce point par deux divisions d'infanterie française,

auprès desquelles nous espérions nous rallier; mais les fusils de nos

fantassins étaient si mouillés qu'ils ne pouvaient faire feu. Il ne leur

restait d'autre moyen de défense qu'une batterie de six canons et leurs

baïonnettes, qui arrêtèrent un moment les cavaliers ennemis; mais les

généraux prussiens ayant fait avancer une vingtaine de bouches à feu,

celles des Français furent en un instant démontées, et leurs bataillons

furent enfoncés!... Alors, un hourra général lança contre nos troupes

les 20.000 cavaliers ennemis, qui nous rejetèrent en désordre vers la

Katzbach!...

Cette rivière, que nous avions traversée le matin avec tant de peine,

bien qu'elle soit peu considérable, avait été transformée en torrent

impétueux par les pluies diluviennes qui n'avaient cessé de tomber

pendant toute la journée. Les eaux, refluant sur les deux rives,

couvraient presque entièrement les parapets du pont de Chemochowitz et

empêchaient de reconnaître si le gué de ce nom était encore praticable.

Cependant, comme c'était par ces deux passages que nous étions venus le

matin, on se dirigea vers ces points. Le gué était infranchissable pour

les fantassins: beaucoup s'y noyèrent, mais le pont sauva la grande

masse.

Je réunis autant que possible mon régiment, que je fis marcher par

demi-pelotons très serrés, qui, se soutenant mutuellement, entrèrent

dans l'eau avec assez d'ordre et gagnèrent la rive opposée, n'ayant

perdu que deux hommes. Tous les autres régiments de cavalerie prirent la

même direction, car, malgré la confusion inséparable d'une telle

retraite, les cavaliers comprirent qu'il fallait laisser les ponts aux

fantassins. J'avouerai que la descente de la côte fut un des moments les

plus critiques de ma vie... Le terrain, très escarpé, glissait sous les

pieds de nos chevaux, qui trébuchaient d'ailleurs à chaque pas sur de

nombreux quartiers de roches. Enfin la mitraille que vomissait sur nous

l'artillerie ennemie achevait de rendre notre situation horrible. J'en

sortis néanmoins sans éprouver aucun accident personnel, grâce au

courage, à l'ardeur, ainsi qu'à l'adresse de mon excellent cheval turc,

qui, marchant au bord des précipices comme un chat sur un toit, me sauva

la vie, non seulement dans cette affaire, mais dans plusieurs autres. Je

reparlerai plus tard de cet excellent animal.

Les troupes d'infanterie et de cavalerie françaises qui venaient d'être

précipitées du haut du plateau de Jauër se crurent à l'abri des ennemis

dès qu'elles eurent franchi la Katzbach; mais les Prussiens avaient

dirigé une forte colonne vers un pont situé au-dessus de celui de

Chemochowitz, où elle avait passé la Katzbach, de sorte qu'en arrivant

sur la rive que nous avions quittée le matin, nous fûmes très étonnés

d'y être attaqués par de nombreux escadrons de uhlans. Cependant, malgré

la surprise, quelques régiments, au nombre desquels le maréchal

Macdonald cita le mien dans son rapport, se portèrent sans hésiter

contre les ennemis... Je ne sais néanmoins ce qui serait advenu sans

l'arrivée de la division du général Saint-Germain, qui, laissée le matin

sur la rive gauche et n'ayant par conséquent pas pris part au combat, se

trouva toute portée pour venir à notre aide. Cette division, composée de

deux régiments de carabiniers, d'une brigade de cuirassiers et de six

pièces de 12, attaquant avec fureur les ennemis, rejeta dans la rivière

tous ceux qui l'avaient franchie pour venir nous couper la retraite, et

comme il n'y a rien d'aussi terrible que les troupes qui, après avoir

subi un échec, reprennent l'offensive, les cavaliers des divisions

Exelmans et Roussel d'Urbal exterminèrent tout ce qu'ils purent

atteindre.

Ce retour offensif nous fut d'une grande utilité, car il arrêta les

ennemis, qui n'osèrent ce jour-là nous suivre au delà de la Katzbach.

Cependant, le désastre de l'armée française fut immense, car le maréchal

Macdonald lui ayant fait le matin traverser la rivière sur tous les

ponts et les gués qui existaient entre Liegnitz et Goldeberg,

c'est-à-dire sur une ligne de plus de cinq lieues, et presque tous les

passages ayant été momentanément interceptés par l'inondation, l'armée

française se trouva étendue sur un long cordon, ayant les Prussiens à

dos, et en face une rivière presque infranchissable; aussi les scènes

désastreuses dont j'avais été témoin sur le plateau de Jauër ainsi qu'au

pont de Chemochowitz se reproduisirent-elles sur tous les points du

champ de bataille! Partout la pluie paralysa le feu de notre infanterie

et favorisa les attaques de la cavalerie prussienne, quatre fois plus

nombreuse que la nôtre!... Partout la retraite fut rendue très

périlleuse par la difficulté que nos troupes éprouvèrent à franchir la

Katzbach débordée. La plupart des hommes qui essayèrent de franchir

cette rivière à la nage se noyèrent. Le général de brigade Sibuet fut de

ce nombre: nous ne pûmes sauver que quelques pièces d'artillerie.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 66 / 84 题