Bataille des 28 et 27 août devant Dresde.--Vandamme à Kulm.--Fière
attitude de Vandamme prisonnier.
Après les journées des 21, 22 et 23 août, dans lesquelles nous avions
battu le corps prussien du feld-maréchal Blücher, qui s'était retiré
derrière la Katzbach, l'Empereur venait de donner des ordres de
poursuite pour le lendemain. Mais apprenant que la grande armée
austro-prusso-russe, forte de 200,000 hommes, commandée par le prince de
Schwartzenberg, venait de déboucher, le 22, des montagnes de Bohême en
se dirigeant vers la Saxe, Napoléon prit avec lui toute sa garde, la
cavalerie de Latour-Maubourg et plusieurs divisions d'infanterie. Il se
porta à marches forcées sur Dresde, où le maréchal Saint-Cyr avait été
s'enfermer avec les troupes qu'il avait retirées à la hâte du camp de
Pirna.
L'Empereur, en s'éloignant de la Silésie, se fit suivre par le maréchal
Ney et confia au maréchal Macdonald la direction de la nombreuse armée
qu'il laissait sur le Bober, c'est-à-dire les 3e, 5e et 11e corps
d'infanterie et le 2e de cavalerie, avec une très imposante artillerie,
ce qui formait en totalité un effectif de 75,000 hommes. Le commandement
d'une telle masse de combattants était une tâche trop lourde pour
Macdonald, ainsi que la suite le démontra.
Vous avez dû remarquer que plus le nombre des troupes engagées est
considérable, moins je décris en détail leurs mouvements: d'abord,
parce que cela demanderait un travail immense que je craindrais de
n'être pas capable de mener à bonne fin; en second lieu, ce serait
rendre la lecture de ces Mémoires trop fatigante. Je serai donc encore
plus concis sur les événements de la guerre de 1813, auxquels 600,000 à
700,000 hommes prirent part, que je ne l'ai été dans les récits des
précédentes compagnes.
Le 28 août, 200,000 alliés ayant cerné la ville de Dresde, dont les
fortifications étaient à peine à l'abri d'un coup de main, la situation
du maréchal Saint-Cyr devint infiniment critique, car il n'avait que
17,000 Français pour résister aux forces immenses des ennemis. Ceux-ci,
bien mal servis par leurs espions, ignoraient l'arrivée prochaine de
Napoléon, et, pleins de confiance en leur grand nombre, ils remirent
l'attaque au lendemain. Leur assurance s'accrut en voyant venir à eux
deux régiments westphaliens qui, désertant le service du roi Jérôme, se
joignirent aux Autrichiens.
Le maréchal Saint-Cyr, inquiet, s'attendait à être attaqué le 26 au
matin; mais il fut rassuré sur les résultats du combat par la présence
de l'Empereur, qui ce jour-là même entra de bonne heure à Dresde à la
tête de la garde et de nombreuses troupes de toutes armes. Peu
d'instants après, les ennemis, croyant encore n'avoir affaire qu'au seul
corps de Saint-Cyr, marchèrent sur la ville avec une telle impétuosité
qu'ils enlevèrent plusieurs redoutes, et déjà, les Russes et les
Prussiens, maîtres du faubourg de Pirna, essayaient d'enfoncer la porte
de Freyberg, lorsque, par ordre de l'Empereur, cette porte s'ouvrit tout
à coup et donna passage à une colonne d'infanterie de la garde
impériale, dont la première brigade était commandée par le brave général
Cambronne!... Ce fut comme l'apparition de la tête de Méduse!...
L'ennemi recula épouvanté, son artillerie fut enlevée au pas de course,
et les canonniers tués sur leurs affûts! De toutes les portes de Dresde
de pareilles sorties ayant été faites simultanément avec le même
résultat, les coalisés abandonnèrent les redoutes prises par eux et
s'enfuirent dans les campagnes voisines, où Napoléon les fit charger par
sa cavalerie jusqu'au pied des collines. Dans cette première journée,
l'ennemi perdit 5,000 hommes mis hors de combat, et on lui fit 3,000
prisonniers. Les Français eurent 2,500 hommes tués ou blessés: cinq
généraux étaient au nombre de ces derniers.
Le lendemain 27, ce fut l'armée française qui, à son tour, prit
l'initiative de l'attaque, bien qu'elle eût 87.000 hommes de moins que
ses adversaires. L'engagement fut d'abord vif et sanglant; mais la pluie
qui tombait par torrents sur un sol des plus gras eut bientôt converti
le champ de bataille en larges flaques d'eau fangeuse, où nos troupes,
dans leur marche vers l'ennemi, avaient grand'peine à se mouvoir.
Néanmoins, on avançait toujours, et déjà la jeune garde faisait reculer
la gauche des ennemis, lorsque l'Empereur, s'étant aperçu que le prince
de Schwartzenberg, généralissime des coalisés, avait commis la faute de
ne pas soutenir suffisamment son aile gauche, la fit écraser par
l'infanterie du maréchal Victor et par la cavalerie de Latour-Maubourg.
Le roi Murat, qui commandait cette partie de la ligne française, y parut
plus brillant que jamais, car, après avoir forcé le défilé de Cotta, il
tourna et sépara de l'armée autrichienne le corps de Klenau, sur lequel
il se précipita le sabre à la main à la tête des carabiniers et des
cuirassiers. Le mouvement fut décisif: Klenau ne put résister à cette
terrible charge!... Presque tous ses bataillons, enfoncés, furent forcés
de mettre bas les armes, et deux autres divisions d'infanterie
éprouvèrent le même sort.
Pendant que Murat battait ainsi la gauche des ennemis, leur aile droite
était mise en déroute par la jeune garde, de sorte qu'à trois heures, la
victoire était assurée, et les coalisés battaient en retraite vers la
Bohême.
Dans cette deuxième et sanglante journée, les ennemis laissèrent sur le
champ de bataille 48 drapeaux, 26 canons et 40,000 hommes, dont 20,000
prisonniers. La perte principale tomba sur l'infanterie autrichienne,
qui eut deux généraux tués, trois blessés et deux faits prisonniers.
Il est à noter qu'à cette époque, les armes à percussion étant à peine
connues, les fantassins de toutes les nations se servaient encore de
fusils à pierre, dont le feu devenait à peu près impossible dès que la
poudre de l'amorce était mouillée. Or, comme la pluie n'avait cessé de
tomber pendant toute la journée, elle contribua beaucoup à la défaite de
l'infanterie ennemie attaquée par nos cavaliers. Il se passa même, à ce
sujet, un fait très remarquable.
Une division de cuirassiers, commandée par le général Bordesoulle, se
trouvant en présence d'une forte division d'infanterie autrichienne
formée en carré, la fit sommer de se rendre. Le général ennemi s'y étant
refusé, Bordesoulle, s'avançant, lui fit observer que pas un des fusils
de sa troupe n'était en état de tirer. L'Autrichien répondit que ses
soldats se défendraient à la baïonnette avec d'autant plus d'avantage
que les chevaux des Français, enfonçant dans la boue jusqu'aux jarrets,
ne pourraient venir les choquer du coup de poitrail qui fait la force de
la cavalerie. «Je vais foudroyer votre carré avec mon
artillerie!...--Mais vous n'en avez pas, car elle est restée dans les
boues!--Cependant, si je vous montre les canons placés derrière mon
premier régiment, vous rendrez-vous?--Il le faudrait bien, puisqu'il ne
me resterait aucun moyen de défense!»
Le général français fit alors avancer jusqu'à trente pas des ennemis une
batterie de six pièces dont les artilleurs, la lance à feu en main,
s'apprêtaient à tirer sur le carré. À cette vue, le général autrichien
et sa division mirent bas les armes.
La pluie ayant ainsi paralysé le feu de l'infanterie des deux armées et
beaucoup ralenti la marche de la cavalerie, ce fut l'artillerie qui,
malgré la grande difficulté de se mouvoir sur un terrain détrempé par
des pluies diluviennes, joua le rôle principal, surtout l'artillerie
française, dont Napoléon avait fait doubler les attelages avec des
chevaux momentanément retirés aux fourgons de l'administration qui
étaient en sûreté dans la ville de Dresde; aussi nos pièces de campagne
firent-elles un grand ravage, et ce fut un de leurs boulets qui frappa
Moreau.
La voix publique annonçait depuis quelque temps le retour en Europe de
cet ancien et illustre général français, qu'elle assurait avoir pris du
service parmi les ennemis de son pays; mais très peu de gens ajoutaient
foi à ce bruit, qui fut cependant confirmé le soir de la bataille de
Dresde d'une manière fort bizarre. Notre avant-garde poursuivait les
ennemis en déroute, lorsque l'un de nos hussards apercevant à l'entrée
du village de Notnitz un magnifique chien danois qui, d'un air inquiet,
paraissait chercher son maître, l'attire, s'en empare et lit sur son
collier ces mots: «J'appartiens au général Moreau.» On apprend alors,
par le curé du lieu, que le général Moreau vient de subir chez lui une
double amputation; un boulet français, tombé au milieu de l'état-major
de l'empereur de Russie, avait d'abord brisé l'un des genoux du célèbre
transfuge; puis, ayant traversé le corps de son cheval, il avait été
frapper l'autre jambe de Moreau. Cet événement ayant eu lieu au moment
de la défaite des armées alliées, l'empereur Alexandre, pour éviter que
Moreau ne fût pris par les Français, l'avait fait porter à bras par des
grenadiers, jusqu'au moment où la poursuite de nos troupes s'étant
ralentie, on avait pu panser le blessé et lui couper les deux
cuisses!... Le curé saxon, témoin de cette cruelle opération, rapportait
que Moreau, à qui l'on n'avait pu cacher que sa vie était en danger, se
maudissait lui-même et répétait sans cesse: «Comment, moi! moi, Moreau,
mourir au milieu des ennemis de la France, frappé par un boulet
français!...» Il expira le 1er septembre, et les Russes emportèrent son
corps.
Personne dans l'armée française ne regretta Moreau, dès qu'on sut qu'il
avait pris les armes contre sa patrie. Un parlementaire russe étant venu
réclamer le chien de la part du colonel Rapatel, aide de camp de Moreau,
dont il avait suivi la fortune, on lui remit cet animal, mais sans le
collier, qui fut envoyé au roi de Saxe. Ce collier figure à présent
parmi les curiosités de la galerie de Dresde.
Cependant, le prince de Schwartzenberg, généralissime des troupes
ennemies battues à Dresde, ayant indiqué la ville de Tœplitz comme point
de réunion aux débris de ses armées, les Autrichiens effectuèrent leur
retraite par la vallée de Dippotiswald, les Russes et les Prussiens par
la route de Telnitz, et les débris du corps de Klenau par celle de
Freyberg. L'empereur Napoléon suivit jusqu'auprès de Pirna les
mouvements des colonnes françaises qui poursuivaient les vaincus; mais,
au moment d'arriver dans cette ville, il fut pris d'une indisposition
subite, accompagnée d'un léger vomissement, et causée par la fatigue
qu'il avait éprouvée pour être resté cinq jours constamment à cheval,
exposé à une pluie incessante.
L'un des plus grands inconvénients attachés à la position des princes,
c'est qu'il se trouve toujours dans leur entourage quelques personnes
qui, voulant témoigner d'un excès d'attachement, feignent de s'alarmer à
leur moindre indisposition et exagèrent les précautions qu'il faut
prendre: c'est ce qui arriva en cette circonstance. Le grand écuyer
Caulaincourt conseilla à Napoléon de retourner à Dresde, et les autres
grands officiers n'osèrent donner l'avis infiniment meilleur de
continuer jusqu'à Pirna, distant seulement d'une lieue. La jeune garde
s'y était déjà rendue, et l'Empereur y eût trouvé, avec le repos dont il
avait besoin, l'immense avantage d'être à même d'ordonner les mouvements
des troupes engagées à la poursuite des ennemis, ce qu'il ne pouvait
faire de Dresde, situé à une bien plus grande distance du centre des
opérations. Napoléon laissa donc aux maréchaux Mortier et Saint-Cyr le
soin de soutenir le général Vandamme, chef du 1er corps, qui, détaché de
la Grande Armée depuis trois jours, avait battu un corps russe, menaçait
à présent les derrières des ennemis, interceptait la route de Dresde à
Prague et occupait Peterswalde, d'où il dominait le bassin de Kulm en
Bohême, ainsi que la ville de Tœplitz, point des plus importants, par où
les coalisés devaient nécessairement faire leur retraite. Mais la
rentrée de Napoléon à Dresde annula le succès qu'il venait de remporter
et amena un immense revers, dont les effets contribuèrent infiniment à
la chute de l'Empire. Voici le récit très succinct de cette catastrophe
célèbre.
Le général Vandamme était un très bon et fort brave officier, qui, déjà
illustré dès les premières guerres de la Révolution, avait presque
constamment commandé en chef divers corps dans celles de l'Empire; aussi
l'on s'étonnait qu'il n'eût pas encore reçu le bâton de maréchal, dont
ses manières brusques et cassantes l'avaient privé. Ses détracteurs ont
dit, après sa défaite, que le désir d'obtenir enfin cette haute
récompense l'avait poussé à se jeter à l'étourdie, avec 20,000 hommes
seulement, sur le chemin de 200,000 ennemis, auxquels il prétendait
barrer le passage; mais la vérité est qu'ayant été prévenu par le major
général qu'il serait soutenu par les deux armées des maréchaux Saint-Cyr
et Mortier, et reçu l'_ordre formel_ d'aller s'emparer de Tœplitz pour
couper toute retraite aux ennemis, le général Vandamme dut obéir.
Se croyant certain d'être soutenu, il descendit donc bravement le 29
août vers Kulm, d'où, poussant devant lui les troupes ennemies, il
chercha à gagner Tœplitz; et il est positif que si Mortier et Saint-Cyr
eussent exécuté les ordres qu'ils avaient reçus, les corps prussiens,
russes et autrichiens, engagés dans des chemins affreux et se trouvant
coupés de la Bohême par la prise de Tœplitz, se fussent vus attaqués en
tête et en queue, et contraints de mettre bas les armes. Vandamme eût
alors reçu les plus grands éloges, de ceux mêmes qui l'ont blâmé depuis.
Quoiqu'il en soit, Vandamme, arrivé devant Tœplitz le 30 au matin, s'y
trouva en présence de la division d'Ostermann, un des meilleurs et des
plus braves généraux de l'armée russe, et il l'attaqua avec d'autant
plus de vigueur que, voyant descendre des hauteurs de Peterswalde un
corps d'armée qui suivait la route parcourue la veille par ses propres
troupes, il dut croire que c'étaient les armées de Mortier et de
Saint-Cyr, dont l'Empereur lui avait fait promettre le secours. Mais au
lieu d'amis, ces nouveaux venus étaient deux fortes divisions
prussiennes, conduites par le général Kleist, et qui, dirigées sur Kulm,
d'après l'avis de Jomini, venaient de passer entre les corps de
Saint-Cyr et de Mortier sans que ces maréchaux s'en fussent aperçus,
tant était grand le mauvais vouloir de Saint-Cyr lorsqu'il devait
seconder un de ses camarades, mauvais vouloir qui dans cette
circonstance influa sur le général Mortier!... Ni l'un ni l'autre ne
bougèrent lorsque leur coopération, jointe aux efforts courageux de
Vandamme, eût infailliblement amené la défaite totale des ennemis. En
effet, leurs colonnes d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie et
d'équipages, jetées dans le plus grand désordre, se trouvaient entassées
pêle-mêle dans les étroits défilés des hautes montagnes qui séparent la
Silésie de la Bohême.
Au lieu du secours qu'il attendait, le général Vandamme vit paraître les
deux divisions du général Kleist, qui fondirent à l'instant sur lui.
Vandamme, tout en continuant de combattre en tête les Russes
d'Ostermann, placés devant Tœplitz, retourna son arrière-garde contre
Kleist, qu'il attaqua avec furie. Déjà les ennemis faiblissaient de
toutes parts, lorsque les immenses renforts qui leur survinrent, portant
leurs forces à plus de 100,000 hommes, établirent une telle
disproportion avec les 15,000 combattants qui restaient au général
Vandamme, que celui-ci, malgré sa valeur et sa ténacité, dut penser à
faire retraite sur les corps de Saint-Cyr et de Mortier, qu'il croyait
être non loin de lui, d'après ce que l'Empereur lui avait fait écrire
par le prince Berthier.
Arrivés au défilé de Telnitz, les Français le trouvèrent occupé par les
divisions ennemies du corps du général Kleist, qui leur barraient
entièrement le passage. Mais nos bataillons, précédés par la cavalerie
du général Corbineau qui, malgré l'aspérité des montagnes, avait
réclamé l'honneur de continuer à faire l'avant-garde, se précipitèrent
sur les Prussiens avec une telle impétuosité qu'ils les culbutèrent et
parvinrent à franchir le défilé, après avoir pris toute l'artillerie
ennemie, dont ils ne purent emmener que les chevaux, à cause du mauvais
état des chemins.
Les militaires qui ont fait la guerre comprendront qu'un tel succès ne
peut être obtenu qu'au prix de bien du sang, et qu'après un aussi
terrible combat, le 1er corps d'armée fût infiniment réduit Cependant
Vandamme, environné de tous côtés par des forces décuples des siennes,
refusa de se rendre, et, se plaçant en tête de deux bataillons du 85e,
les seuls dont il pût encore disposer, il fondit au milieu des ennemis,
dans l'espoir d'y trouver la mort. Mais son cheval ayant été tué, un
groupe nombreux de Russes se précipita sur lui et le fit prisonnier.
Les généraux, les officiers et jusqu'aux simples soldats ennemis,
admirant le courage de Vandamme, eurent pour lui les plus grands égards;
mais, chose incroyable, et cependant certaine, les bons procédés
cessèrent et se changèrent en outrages dès que le prisonnier eut été
conduit à Prague, devant l'empereur de Russie et le grand-duc
Constantin, son frère, qui, oubliant ce qu'on doit au courage
malheureux, lui adressèrent la parole en termes insultants; le grand-duc
Constantin lui arracha lui-même son épée. Vandamme, indigné de ce
procédé, s'écria: «Mon épée est facile à prendre ici; il eût été plus
noble de venir la chercher sur le champ de bataille; mais il paraît que
vous n'aimez que les trophées qui ne vous coûtent pas cher!...» En
entendant ces paroles, l'empereur Alexandre, furieux, ordonna d'arrêter
Vandamme, auquel il donna les épithètes de _pillard_ et de _brigand_!
Vandamme répondit, en regardant fièrement Alexandre en face: «Je ne
suis ni _pillard_ ni _brigand_; mais, dans tous les cas, mes
contemporains et l'histoire ne me reprocheront pas d'avoir trempé mes
mains dans le sang de mon père!» Alexandre pâlit à cette allusion faite
à la catastrophe de l'assassinat de Paul Ier, son père, auquel la voix
publique l'accusait d'avoir donné son assentiment, de crainte d'être
lui-même mis à mort par les conjurés. Atterré par les souvenirs de la
scène horrible à laquelle il devait le trône, et que Vandamme venait de
lui rappeler d'une façon presque directe devant son nombreux état-major
et un peloton de ses gardes, Alexandre s'éloigna rapidement. Le général
français, gardé à vue, fut conduit à Wintka, aux frontières de la
Sibérie, et ne revit sa patrie qu'après la paix de 1814.
La bataille de Kulm coûta au 1er corps de l'armée française 2,000 hommes
tués et 8,000 faits prisonniers, parmi lesquels se trouvait son général
en chef. Le surplus des soldats de Vandamme, au nombre de 10,000,
commandés par les généraux Teste, Mouton-Duvernet, du Monceau et
Corbineau, étant parvenus à se faire jour les armes à la main, allèrent
rejoindre Saint-Cyr et Mortier. Ces deux maréchaux avaient gravement
manqué à leur devoir en ne poursuivant pas l'ennemi en déroute et en
s'arrêtant, ainsi qu'ils le firent, le premier à Reinhards-Grimme, et
Mortier à Pirna, d'où ils entendaient le bruit du combat que soutenait
le brave et malheureux Vandamme.
On doit s'étonner que de Dresde, si voisin de Reinhards et de Pirna,
Napoléon n'ait pas envoyé quelques-uns de ses nombreux aides de camp
s'assurer que Saint-Cyr et Mortier s'étaient mis en marche pour se
porter au secours de Vandamme, ainsi qu'il le leur avait prescrit. Ces
deux maréchaux, n'ayant pas exécuté les ordres qu'ils avaient reçus,
méritaient d'être traduits devant un conseil de guerre; mais déjà
l'armée française, accablée sous le nombre immense des ennemis que
Napoléon avait soulevés contre lui, en était arrivée à un tel point
d'épuisement que, si l'Empereur eût voulu punir tous ceux qui manquaient
de zèle, il eût dû renoncer à se servir de presque tous les maréchaux.
Il se borna donc à réprimander Saint-Cyr et Mortier, parce qu'il avait
plus que jamais besoin de cacher ses désastres. En effet, ce n'était pas
seulement à Kulm que ses troupes avaient éprouvé des revers, mais sur
tous les points de l'immense ligne qu'elles occupaient.