CHAPITRE XXVII

Concentration sur Dresde.--Épisodes.--Les Baskirs.--Napoléon au camp de

Pilnitz.--Je suis comblé de faveurs.

Après la malheureuse affaire de la Katzbach, le maréchal Macdonald,

cherchant à réunir ses troupes, indiqua comme points de ralliement les

villes de Bunzlau, de Lauban et de Gorlitz. Une nuit des plus obscures,

des chemins défoncés, la pluie tombant toujours à torrents, rendirent la

marche lente et fort pénible; aussi beaucoup de soldats, surtout des

confédérés, s'égarèrent ou restèrent en arrière.

L'armée de Napoléon perdit à la bataille de la Katzbach 13,000 hommes

tués ou noyés, 20,000 prisonniers et 50 pièces de canon. Ce fut une

véritable calamité. Le maréchal Macdonald, dont les faux calculs

stratégiques avaient amené cette catastrophe irréparable, sut, tout en

perdant la confiance de l'armée, conserver son estime par la franchise

et la loyauté avec lesquelles il convint de ses torts; car le lendemain

du désastre, ayant réuni auprès de lui tous les généraux et colonels, il

nous dit, après nous avoir engagés à contribuer tous à la conservation

de l'ordre, «que, dans les troupes et parmi les officiers, chacun avait

fait son devoir; qu'un seul était cause de la perte de la bataille, et

que le coupable était _lui_, parce qu'en voyant la pluie, il n'aurait

pas dû quitter un terrain accidenté pour aller attaquer dans de vastes

plaines un ennemi dont les escadrons étaient infiniment plus nombreux

que les nôtres, ni se mettre une rivière à dos par un temps orageux». Ce

noble aveu désarma la critique, et chacun s'efforça de contribuer au

salut de l'armée, qui battit en retraite vers l'Elbe, par Bautzen.

Le destin semblait vouloir nous accabler; car, peu de jours après que le

maréchal Oudinot eut perdu la bataille de Gross-Beeren, Macdonald celle

de la Katzbach et Vandamme celle de Kulm, les Français éprouvèrent un

immense revers. Le maréchal Ney, qui avait remplacé Oudinot dans le

commandement des troupes destinées à marcher sur Berlin, n'ayant pas des

forces assez considérables pour remplir cette mission difficile, fut

battu à Jutterbach par le transfuge Bernadotte, et contraint

d'abandonner la rive droite de l'Elbe.

L'Empereur revint à Dresde avec sa garde. Les divers corps d'armée aux

ordres de Macdonald prirent position non loin de cette ville, tandis que

le maréchal Ney, après avoir refoulé les Suédois sur la rive droite,

réunissait ses troupes sur la rive gauche, à Dessau et à Wittemberg.

Durant près de quinze jours, de la fin de septembre au commencement

d'octobre, l'armée française resta presque immobile autour de Dresde.

Mon régiment était bivouaqué auprès de Veissig, sur les hauteurs de

Pilnitz, qu'occupait une de nos divisions d'infanterie, soutenue par la

cavalerie de Sébastiani et d'Exelmans.

Bien qu'il n'eût pas été conclu d'armistice officiel, la lassitude des

deux partis établit entre eux une suspension d'armes de _fait_, dont

chacun profita pour se préparer à de nouveaux et plus terribles combats.

Ce fut au camp de Pilnitz que je reçus une lettre du colonel de

cavalerie prussienne auquel j'avais prêté un cheval, après qu'il eut été

pris et blessé par des cavaliers de mon régiment au début de la

bataille de la Katzbach. Cet officier supérieur, nommé M. de Blankensée,

ayant été délivré par les siens lorsque la chance tourna contre nous,

n'en était pas moins reconnaissant de ce que j'avais fait pour lui, et,

afin de me le prouver, il m'envoya dix chasseurs et un lieutenant de mon

régiment qui, restés blessés sur le champ de bataille, avaient été à

leur tour faits prisonniers. M. de Blankensée les avait fait panser, et,

après les avoir comblés de soins pendant quinze jours, il avait obtenu

de ses chefs l'autorisation de les faire conduire aux avant-postes

français, et me les adressait avec mille remerciements, m'assurant qu'il

me devait la vie. Je crois qu'il avait raison, mais je n'en fus pas

moins sensible à l'expression de la reconnaissance d'un des chefs de nos

ennemis.

Tandis que nous campions sur le plateau de Pilnitz, il se passa un fait

curieux dont toute la division fut témoin.

Dans un moment d'ivresse, un brigadier du 4e de chasseurs avait manqué

de respect à son lieutenant, et un lancier du 6e que son cheval mordait

avec fureur, ne pouvant lui faire lâcher prise, l'avait frappé au ventre

avec des ciseaux, ce qui avait amené la mort de l'animal. Certainement

ces deux hommes méritaient d'être punis, mais seulement par mesure

disciplinaire. Le général Exelmans les _condamna à mort_ de son autorité

privée, et ayant fait monter la division à cheval pour assister à leur

exécution, il en forma un grand carré dont trois faces seulement étaient

pleines, et sur la quatrième on creusa deux trous devant lesquels on

conduisit les deux patients.

Ayant été en course toute la nuit, je rentrais au camp en ce moment, et

voyant ces lugubres préparatifs, je ne mis point en doute que les

coupables n'eussent été jugés et condamnés. Mais j'appris bientôt qu'il

n'en était rien, et, m'approchant d'un cercle formé par le général

Exelmans, les deux généraux de brigade et tous les chefs des régiments,

j'entendis M. Devence, colonel du 4e de chasseurs, et M. Perquit,

colonel du 6e de lanciers, supplier le général de division de vouloir

bien faire grâce aux deux coupables. Le général Exelmans refusait, tout

en parcourant au pas le front des troupes pendant qu'on implorait sa

clémence.

Je n'ai jamais pu me défendre d'exprimer mon indignation quand je vois

commettre un acte qui me semble injuste. J'eus peut-être tort, mais

apostrophant les colonels Devence et Perquit, je leur dis qu'ils

compromettaient leur dignité en souffrant qu'on promenât dans le camp

comme criminels des hommes de leurs régiments qui n'avaient pas été

_jugés_, et j'ajoutai: «L'Empereur n'a concédé à personne le droit de

_vie_ ou de _mort_, et s'est personnellement réservé celui de faire

grâce.»

Le général Exelmans s'émut en voyant l'effet produit par ma sortie et

s'écria qu'il _pardonnait_ au chasseur du 4e mais que le lancier allait

être fusillé; c'est-à-dire qu'il graciait le soldat qui avait manqué à

son lieutenant, et voulait faire exécuter celui qui avait tué un cheval.

Pour mettre à mort ce malheureux, on fit demander dans chaque régiment

deux sous-officiers; mais comme ceux-ci n'ont pas de mousqueton, ils

durent prendre ceux de quelques soldats. Dès que cet ordre me fut

transmis, je ne répondis pas à mon adjudant-major, qui me _comprit_;

aussi aucun homme du 23e ne se présenta pour participer à l'exécution.

Le général Exelmans s'en aperçut et ne dit rien!... Enfin une détonation

retentit, et tous les assistants frémissent d'indignation! Exelmans

ordonne alors que, selon l'usage, on fasse défiler les troupes devant

le _cadavre_. On se met en marche. Mon régiment était le second dans la

colonne, et j'hésitais pour savoir si je devais le faire passer devant

le corps de cette malheureuse victime de la sévérité d'Exelmans, lorsque

de grands éclats de rire se firent entendre dans le 24e de chasseurs,

qui, marchant devant moi, était déjà arrivé sur le lieu de l'exécution.

J'envoyai un adjudant pour s'informer de ce qui causait cette joie

indécente en présence d'un cadavre, et j'appris bientôt que le _mort_ se

portait à merveille!

En effet, tout ce qui venait de se passer n'était qu'une parodie

inventée pour effrayer les soldats qui seraient tentés de manquer à la

discipline; parodie qui consistait à fusiller un homme _à blanc_,

c'est-à-dire sans balles! Et pour que le secret de ce simulacre

d'exécution fût mieux gardé, notre chef en avait chargé des

sous-officiers, auxquels on avait distribué des cartouches qui ne

contenaient que de la poudre!... Mais comme, pour compléter l'illusion,

il fallait que les troupes _vissent_ le cadavre, Exelmans avait prescrit

au lancier qui devait jouer ce rôle de se jeter la face contre terre dès

qu'on ferait feu sur lui, de contrefaire le mort, et de s'éloigner de

l'armée la nuit suivante avec des habits de paysan et un peu d'argent

qu'on lui avait remis à cette intention! Mais le soldat, qui était un

Gascon des plus madrés, ayant fort bien compris que le général Exelmans

outrepassait ses pouvoirs et n'avait pas plus le droit de le fusiller

sans jugement que de le renvoyer sans congé, était resté _debout_ après

la détonation, et refusait de s'éloigner, à moins qu'on ne lui délivrât

une feuille de route qui le garantît d'être arrêté par la gendarmerie!

En apprenant que c'était cette discussion entre le général et le

prétendu _mort_ qui avait excité les éclats de rire du 24e de chasseurs

placé en tête de la colonne, je ne voulus pas que mon régiment

participât à cette comédie, qui, selon moi, était bien plus contraire à

la discipline que les fautes qu'on voulait punir ou prévenir. Je fis

donc faire demi-tour à mes escadrons, et, prenant le trot, je les

éloignai de cette scène pénible pour les faire rentrer au camp, où je

leur fis mettre pied à terre. Cet exemple ayant été suivi par tous les

généraux de brigade et les colonels de la division, Exelmans resta seul

avec le prétendu mort, qui reprit tranquillement le chemin du bivouac,

où dès son arrivée il se mit à manger la soupe avec ses camarades, dont

les éclats de rire recommencèrent de plus belle!...

Pendant notre séjour sur le plateau de Pilnitz, les ennemis, surtout les

Russes, reçurent de nombreux renforts, dont le principal, conduit par le

général Benningsen, ne comptait pas moins de 60,000 hommes et se

composait des corps de Doctoroff, de celui de Tolstoï et de la réserve

du prince Labanoff. Cette réserve venait d'au delà de Moscou et comptait

dans ses rangs une très grande quantité de Tartares et de Baskirs, armés

seulement d'arcs et de flèches.

Je n'ai jamais compris dans quel but le gouvernement russe amenait

d'aussi loin et à grands frais de telles masses de cavaliers irréguliers

qui, n'ayant ni sabres, ni lances, ni aucune espèce d'armes à feu, ne

pouvaient résister à des troupes réglées et ne servaient qu'à épuiser le

pays et à affamer les corps réguliers, les seuls capables de résister à

des ennemis européens. Nos soldats ne furent nullement étonnés à la vue

de ces Asiatiques à demi sauvages qu'ils surnommaient les _Amours_, à

cause de leurs arcs et de leurs flèches!

Néanmoins, ces nouveaux venus, qui ne connaissaient pas encore les

Français, avaient été si exaltés par leurs chefs presque aussi ignorants

qu'eux, qu'ils s'attendaient à nous voir fuir à leur approche: il leur

tardait donc de nous joindre. Aussi, dès le jour même de leur arrivée

devant nos troupes, ils se lancèrent en bandes innombrables sur elles;

mais ayant été reçus partout à coups de fusil et de mousqueton, les

Baskirs laissèrent un grand nombre de morts sur le terrain.

Ces pertes, loin de calmer leur frénésie, semblèrent les animer encore

davantage, car, marchant sans ordre, et tous les passages leur étant

bons, ils voltigeaient sans cesse autour de nous comme des essaims de

guêpes, se glissaient partout, et il devenait fort difficile de les

joindre. Mais aussi, quand nos cavaliers y parvenaient, ils en faisaient

d'affreux massacres, nos lances et nos sabres ayant une immense

supériorité sur leurs flèches! Toutefois, comme les attaques de ces

barbares étaient incessantes et que les Russes les faisaient soutenir

par des détachements de hussards afin de profiter du désordre que les

Baskirs pourraient jeter sur quelques points de notre ligne, l'Empereur

ordonna à ses généraux de redoubler de surveillance et de visiter

souvent nos avant-postes.

Cependant, on se préparait des deux côtés à reprendre les hostilités,

qui, ainsi que je l'ai déjà dit, n'avaient été suspendues par aucune

convention, mais seulement _de fait_. Le plus grand calme régnait dans

notre camp, lorsqu'un matin où, selon mon habitude, j'avais mis habit

bas et me préparais à me raser en plein air devant un petit miroir cloué

à un arbre, je me sens frappé sur l'épaule!... Comme je me trouvais au

milieu de mon régiment, je me retournai vivement pour savoir quelle

était la personne qui se permettait cette familiarité à l'égard de son

colonel... J'aperçus l'Empereur, qui, voulant examiner les positions

voisines sans donner l'éveil aux ennemis, était venu en poste avec un

seul aide de camp. N'ayant aucun détachement de sa garde, il s'était

fait suivre d'escadrons choisis par portions égales dans tous les

régiments de la division. Ayant pris, sur son ordre, le commandement de

l'escorte, je marchai toute la journée auprès de lui et n'eus qu'à me

louer de sa bienveillance.

Comme on se disposait à retourner à Pilnitz, nous aperçûmes un millier

de Baskirs qui accouraient vers nous de toute la vitesse de leurs petits

chevaux tartares. L'Empereur, qui n'avait pas encore vu des troupes de

ce genre, s'arrêta sur un monticule, en demandant qu'on tâchât de faire

quelques prisonniers. J'ordonnai à cet effet à deux escadrons de mon

régiment de se cacher derrière un bouquet de bois, tandis que le surplus

continuait à marcher dans une autre direction. Cette ruse bien connue

n'aurait pas trompé des Cosaques, mais elle réussit parfaitement avec

les Baskirs, qui n'ont pas la moindre notion de la guerre. Ils passèrent

donc auprès du bois, sans le faire visiter par quelques-uns des leurs,

et continuaient à suivre la colonne, lorsque tout à coup nos escadrons,

les attaquant à l'improviste, en tuent un grand nombre et en prennent

une trentaine.

Je les fis conduire auprès de l'Empereur, qui, après les avoir examinés,

manifesta l'étonnement que lui faisait éprouver la vue de ces piteux

cavaliers, qu'on envoyait, sans d'autres armes qu'un arc et des flèches,

combattre des guerriers européens munis de sabres, de lances, de fusils

et de pistolets!... Ces Tartares Baskirs avaient des figures chinoises

et portaient des costumes fort bizarres. Dès que nous fûmes rentrés au

camp, mes chasseurs s'amusèrent à faire boire du vin aux Baskirs, qui,

charmés de cette bonne réception, si nouvelle pour eux, se grisèrent

tous et exprimèrent leur joie par des grimaces et des gambades si

extraordinaires qu'un rire homérique, auquel Napoléon prit part,

s'empara de tous les assistants!...

Le 28 septembre, l'Empereur, ayant passé la revue de notre corps

d'armée, me donna les témoignages d'une bienveillance véritablement

exceptionnelle, car lui, qui n'accordait que très rarement plusieurs

récompenses à la fois, me nomma en même temps _officier de la Légion

d'honneur_, _baron_, et m'accorda une _dotation_!... Il combla aussi mon

régiment de faveurs, en disant que c'était le seul du corps de

Sébastiani qui se fût maintenu en bon ordre à la Katzbach, eût enlevé

des canons à l'ennemi, et repoussé les Prussiens partout où il les avait

joints.

Le 23e de chasseurs fut redevable de cette distinction aux éloges

qu'avait faits de lui le maréchal Macdonald, qui, lors de la déroute de

la Katzbach, avait cherché un refuge dans les rangs de mon régiment et

assisté aux belles charges qu'il fit pour rejeter les ennemis au delà de

la rivière.

La revue terminée, et les troupes ayant repris le chemin de leur camp,

le général Exelmans passa sur le front de mon régiment et le complimenta

à haute voix de la justice que l'Empereur venait de rendre à sa valeur,

et, s'adressant particulièrement à ma personne, il s'attacha à faire un

éloge véritablement exagéré des qualités du colonel.

Cependant l'armée française se concentrait aux environs de Leipzig,

tandis que toutes les forces des ennemis se dirigeaient aussi sur cette

ville, autour de laquelle leur grand nombre leur permettait de former un

cercle immense, qui se resserra chaque jour davantage, et qui avait

évidemment pour but d'enfermer les troupes françaises et de leur couper

toute retraite.

Il y eut le 14 octobre un vif combat de cavalerie à Wachau, entre

l'avant-garde austro-russe et la nôtre; mais, après des succès balancés,

on se replia de part et d'autre dans ses positions respectives, et

l'action se termina par ce qu'il y a de plus ridicule à la guerre, une

canonnade qui dura jusqu'à la nuit, sans autre résultat qu'une grande

perte d'hommes.

L'Empereur, après avoir laissé à Dresde une garnison de 25,000 hommes,

commandés par le maréchal Saint-Cyr, se rendit à Leipzig, où il arriva

le 15 au matin.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 67 / 84 题