CHAPITRE XIX

Perte de la division Partouneaux.--Combat de Zawniski près Brillowa.--M.

de Noailles.--Passage des ponts et catastrophe de la Bérésina.--Le 2e

corps protège la retraite.--Je suis blessé à Plechtchénitsoui.

Nous voici arrivés au moment le plus terrible de la fatale campagne de

Russie... au passage de la Bérésina, qui eut lieu principalement le 28

novembre...

À l'aube de ce jour néfaste, la position des armées belligérantes était

celle-ci. À la rive gauche, le corps du maréchal Victor, après avoir

évacué Borisoff pendant la nuit, s'était rendu à Studianka avec le 9e

corps, en poussant devant lui une masse de traînards. Ce maréchal avait

laissé, pour faire son arrière-garde, la division d'infanterie du

général Partouneaux, qui, ayant ordre de n'évacuer la ville que deux

heures après lui, aurait dû faire partir à la suite du corps d'armée

plusieurs petits détachements qui, unis au corps principal par une

chaîne d'éclaireurs, eussent ainsi jalonné la direction. Ce général

aurait dû, en outre, envoyer jusqu'à Studianka un aide de camp chargé de

reconnaître les chemins et de revenir ensuite au-devant de la division;

mais Partouneaux, négligeant toutes ces précautions, se borna à se

mettre en marche à l'heure prescrite. Il rencontra deux routes qui se

bifurquaient, et il ne connaissait ni l'une ni l'autre; mais comme il ne

pouvait ignorer (puisqu'il venait de Borisoff) que la Bérésina était à

sa gauche, il aurait dû en conclure que pour aller à Studianka, situé

sur ce cours d'eau, c'était la route de _gauche_ qu'il fallait

prendre!... Il fit tout le contraire, et, suivant machinalement quelques

voltigeurs qui le précédaient, il s'engagea sur la route de droite et

alla donner au milieu du nombreux corps russe du général Wittgenstein!

Bientôt environnée de toutes parts, la division Partouneaux fut

contrainte de mettre bas les armes[12], tandis qu'un simple chef de

bataillon qui commandait son arrière-garde, ayant eu le bon esprit de

prendre la route de gauche, par cela seul qu'elle le rapprochait de la

rivière, rejoignit le maréchal Victor auprès de Studianka. La surprise

de ce maréchal fut grande en voyant arriver ce bataillon au lieu de la

division Partouneaux, dont il faisait l'arrière-garde! Mais l'étonnement

du maréchal se changea bientôt en stupéfaction lorsqu'il fut attaqué par

les Russes de Wittgenstein, qu'il croyait tenus en échec par la division

Partouneaux! Victor ne put dès lors douter que ce général et tous ses

régiments ne fussent prisonniers.

Mais de nouveaux malheurs l'attendaient, car le maréchal russe

Koutousoff, qui, depuis Borisoff, avait suivi Partouneaux en queue avec

de nombreuses troupes, ayant appris sa capitulation, pressa sa marche et

vint se joindre à Wittgenstein pour accabler le maréchal Victor.

Celui-ci, dont le corps d'armée était réduit à 10,000 hommes, opposa une

résistance des plus vives. Ses troupes (même les Allemands qui en

faisaient partie) combattirent avec un courage vraiment héroïque et

d'autant plus remarquable que, attaquées par deux armées à la fois et

étant acculées à la Bérésina, leurs mouvements se trouvaient en outre

gênés par une grande quantité de chariots conduits sans ordre par des

hommes isolés, qui cherchaient tumultueusement à gagner la rivière!...

Cependant le maréchal Victor contint Koutousoff et Wittgenstein toute la

journée.

Pendant que ce désordre et ce combat avaient lieu à Studianka, les

ennemis, qui prétendaient s'emparer des deux extrémités des ponts,

attaquaient sur la rive droite le corps d'Oudinot, placé en avant de

Zawniski. À cet effet, les 30,000 Russes de Tchitchakoff, débouchant de

Stakowo, s'avancèrent à grands cris contre le 2e corps, qui ne comptait

plus dans ses rangs que 8,000 combattants. Mais comme nos soldats,

n'ayant pas été en contact avec ceux qui revenaient de Moscou, n'avaient

aucune idée du désordre qui régnait parmi ces malheureux, le moral du

corps d'Oudinot était resté excellent, et Tchitchakoff fut

vigoureusement repoussé, sous les yeux mêmes de l'Empereur, qui arrivait

en ce moment avec une réserve de 3,000 fantassins et 1,000 cavaliers de

la vieille et de la jeune garde. Les Russes renouvelèrent leur attaque

et enfoncèrent les Polonais de la légion de la Vistule. Le maréchal

Oudinot fut grièvement blessé, et Napoléon envoya Ney pour le remplacer.

Le général Condras, un de nos bons officiers d'infanterie, fut tué; le

vaillant général Legrand reçut une blessure dangereuse.

L'action se passait dans un bois de sapins de dimensions colossales.

L'artillerie ennemie ne pouvait donc apercevoir nos troupes que fort

imparfaitement; aussi tirait-elle à toute volée sans que ses boulets

nous atteignissent; mais, en passant au-dessus de nos têtes, ils

brisaient beaucoup de branches plus grosses que le corps d'un homme, et

qui tuèrent ou blessèrent dans leur chute bon nombre de nos gens et de

nos chevaux. Comme les arbres étaient très espacés, les cavaliers

pouvaient circuler entre eux, quoique avec difficulté. Cependant, le

maréchal Ney, voyant approcher une forte colonne russe, lança contre

elle ce qui nous restait de notre division de cuirassiers. Cette charge,

faite dans des conditions aussi extraordinaires, fut néanmoins l'une des

plus brillantes que j'aie vues!... Le brave colonel Dubois, à la tête du

7e de cuirassiers, coupa en deux la colonne ennemie, à laquelle il fit

2,000 prisonniers. Les Russes, ainsi mis en désordre, furent poursuivis

par toute la cavalerie légère et repoussés avec d'énormes pertes jusqu'à

Stakowo[13].

Je reformais les rangs de mon régiment, qui avait pris part à cet

engagement, lorsque je vis arriver à moi M. Alfred de Noailles, avec

lequel j'étais lié. Il revenait de porter un ordre du prince Berthier

dont il était aide de camp; mais, au lieu de retourner vers ce maréchal

après avoir rempli sa mission, il dit, en s'éloignant de moi, qu'il

allait jusqu'aux premières maisons de Stakowo _pour voir_ ce que

faisaient les ennemis. Cette curiosité lui devint fatale, car, en

approchant du village, il fut entouré par un groupe de Cosaques qui,

après l'avoir jeté à bas de son cheval et pris au collet, l'entraînèrent

en le frappant! J'envoyai sur-le-champ un escadron à son secours, mais

cet effort resta infructueux, car une vive fusillade partie des maisons

empêcha nos cavaliers de pénétrer dans le village: depuis ce jour, on

n'entendit plus parler de M. de Noailles!... Les superbes fourrures et

l'uniforme couvert d'or qu'il portait ayant tenté la cupidité des

Cosaques, il fut probablement massacré par ces barbares. La famille de

M. de Noailles, informée que j'étais le dernier Français avec lequel il

eût causé, me fit demander des renseignements sur sa disparition; je ne

pus donner que ceux susmentionnés. Alfred de Noailles était un excellent

officier et un bon camarade.

Mais cette digression m'a éloigné de Tchitchakoff, qui, battu par le

maréchal Ney, n'osa plus venir nous attaquer ni sortir de Stakowo de

toute la journée.

Après vous avoir fait connaître sommairement la position des armées sur

les deux rives de la Bérésina, je dois vous dire en peu de mots ce qui

se passait sur le fleuve pendant le combat. Les masses d'hommes isolés

qui avaient eu deux nuits et deux jours pour traverser les ponts et qui,

par apathie, n'en avaient pas profité, parce que personne ne les y

contraignit, voulurent tous passer à la fois, lorsque les boulets de

Wittgenstein vinrent tomber au milieu d'eux. Cette multitude immense

d'hommes, de chevaux et de chariots s'entassa complètement à l'entrée

des ponts, qu'elle obstruait sans pouvoir les gagner!... Un très grand

nombre, ayant manqué cette entrée, furent poussés par la foule dans la

Bérésina, où presque tous se noyèrent!

Pour comble de malheur, un des ponts s'écroula sous le poids des pièces

et des lourds caissons qui les suivaient! Tout se porta alors vers le

second pont, où le désordre était déjà si grand que les hommes les plus

vigoureux ne pouvaient résister à la pression. Un grand nombre furent

étouffés! En voyant l'impossibilité de traverser les ponts ainsi

encombrés, beaucoup de conducteurs de voitures poussèrent leurs chevaux

dans la rivière; mais ce mode de passage, qui eût été fort utile si on

l'eût exécuté avec ordre deux jours auparavant, devint fatal à presque

tous ceux qui l'entreprirent, parce que, poussant leurs chariots

tumultueusement, ils s'entre-choquaient et se renversaient les uns les

autres! Cependant, plusieurs parvinrent à la rive opposée; mais comme on

n'avait pas préparé de sortie en abattant les talus des berges, ainsi

que l'état-major aurait dû le faire, peu de voitures parvinrent à les

gravir, et il périt encore là bien du monde!

Dans la nuit du 28 au 29, le canon des Russes vint augmenter ces

horreurs en foudroyant les malheureux qui s'efforçaient de franchir la

rivière. Enfin, à neuf heures du soir, il y eut un surcroît de

désolation, lorsque le maréchal Victor commença sa retraite et que ses

divisions se présentèrent en ordre devant le pont, qu'elles ne purent

gagner qu'en refoulant par la force tout ce qui obstruait le passage!...

Mais jetons un voile sur ces horribles scènes!...

Le 29, au point du jour, on mit le feu à toutes les voitures restant

encore sur la rive gauche, et lorsque enfin le général Éblé vit les

Russes s'approcher du pont, il le fit aussi incendier! Quelques milliers

de malheureux restés devant Studianka tombèrent aux mains de

Wittgenstein. Ainsi se termina le plus horrible épisode de la campagne

de Russie! Cet événement eût été bien moins funeste si l'on eût su et

voulu employer le temps que nous avaient laissé les Russes depuis notre

arrivée devant la Bérésina. L'armée perdit dans ce passage 20 à 25,000

hommes.

Ce grand obstacle franchi, la masse des hommes isolés échappés à cet

affreux désastre était encore immense. On la fit évacuer sur Zembin.

L'Empereur et la garde suivirent. Venaient ensuite les débris de

quelques régiments, et enfin le 2e corps, dont la brigade Castex faisait

l'extrême arrière-garde.

J'ai déjà dit que la route de Zembin, la seule voie qui nous restât,

traverse un immense marais au moyen d'un très grand nombre de ponts que

Tchitchakoff avait négligé de brûler lorsque, plusieurs jours avant, il

occupait cette position. Nous ne commîmes pas une pareille faute, car,

après le passage de l'armée, le 24e de chasseurs et mon régiment y

mirent aisément le feu, avec des joncs secs entassés dans le voisinage.

En ordonnant de brûler les ponts de Zembin, l'Empereur avait espéré se

débarrasser pour longtemps de la poursuite des Russes; mais il était

écrit que toutes les chances nous seraient contraires!... En effet, la

gelée, qui à cette époque de l'année aurait dû transformer en un chemin

facile les eaux de la Bérésina, leur avait laissé presque toute leur

fluidité quand nous devions les traverser; mais à peine les eûmes-nous

franchies, qu'un froid rigoureux vint les geler au point de les rendre

assez solides pour porter du canon!... Et comme il en fut de même de

celles du marais de Zembin, l'incendie des ponts ne nous fut d'aucune

utilité[14]. Les trois armées russes que nous avions laissées derrière

nous purent, sans obstacle, se mettre à notre poursuite; mais, fort

heureusement, elle fut peu vigoureuse. D'ailleurs, le maréchal Ney, qui

commandait l'arrière-garde française, ayant réuni tout ce qui était

encore en état de combattre, faisait de fréquents retours offensifs sur

les ennemis lorsqu'ils osaient approcher de trop près.

Depuis que le maréchal Oudinot et le général Legrand avaient été

blessés, le général Maison commandait le 2e corps, qui, se trouvant,

malgré ses grandes pertes, le plus nombreux de toute l'armée, était

habituellement chargé de repousser les Russes. Nous les maintînmes au

loin pendant les journées du 30 novembre et du 1er décembre; mais, le 2,

ils nous serrèrent tellement avec des forces considérables qu'il en

résulta un combat très sérieux dans lequel je reçus une blessure

d'autant plus dangereuse qu'il y avait ce jour-là 25 degrés de froid!...

Je devrais peut-être me borner à vous dire que je fus frappé d'un coup

de lance, sans entrer dans aucun détail, car ils sont si horribles que

je frémis encore lorsque j'y pense!... Mais enfin je vous ai promis le

récit de ma vie tout entière. Voici donc ce qui m'advint au combat de

Plechtchénitsoui.

Pour vous mettre plus à même de bien comprendre mon récit et les

sentiments qui m'agitèrent pendant l'action, je dois vous dire d'abord

qu'un banquier hollandais, nommé Van Berchem, dont j'avais été l'intime

ami au collège de Sorèze, m'avait envoyé au commencement de la campagne

son fils unique, qui, devenu Français par la réunion de son pays à

l'Empire, s'était engagé dans le 23e, bien qu'il eût à peine seize

ans!... Ce jeune homme, rempli de bonnes qualités, avait beaucoup

d'intelligence; je l'avais pris pour secrétaire, et il marchait toujours

à quinze pas derrière moi avec mes ordonnances. Il était ainsi placé le

jour dont je parle, lorsqu'en traversant une vaste plaine, le 2e corps,

dont mon régiment formait l'extrême arrière-garde, vit accourir vers lui

une énorme masse de cavalerie russe qui, en un moment, le déborda et

l'attaqua de toutes parts. Le général Maison prit de si bonnes

dispositions que nos carrés d'infanterie repoussèrent toutes les charges

de la cavalerie régulière des ennemis.

Ceux-ci ayant alors fait participer au combat une nuée de Cosaques qui

venaient insolemment piquer les officiers français devant leurs troupes,

le maréchal Ney ordonna au général Maison de les faire chasser, en

lançant sur eux tout ce qui restait de la division de cuirassiers, ainsi

que des brigades Corbineau et Castex. Mon régiment, encore nombreux, se

trouva devant un _pulk_ de Cosaques de la mer Noire, coiffés de hauts

bonnets d'astrakan et beaucoup mieux vêtus et montés que ne le sont

ordinairement les Cosaques. Nous fondîmes sur eux, et, selon la coutume

de ces gens-là, qui ne se battent jamais en ligne, les Cosaques firent

demi-tour et s'enfuirent au galop; mais, étrangers à la localité, ils se

dirigèrent vers un obstacle bien rare dans ces vastes plaines: un

immense et profond ravin, que la parfaite régularité du sol empêchait

d'apercevoir de loin, les arrêta tout court!... Se voyant dans

l'impossibilité de le franchir avec leurs chevaux et obligés de faire

face à mon régiment qui allait les rejoindre, les Cosaques se

retournent, et, se serrant les uns contre les autres, ils nous

présentent bravement leurs lances!

Le terrain, couvert de verglas, était fort glissant, et nos chevaux,

très fatigués, ne pouvaient galoper sans tomber. Il n'y eut donc pas de

choc, et ma ligne arriva seulement au trot sur la masse ennemie qui

restait immobile. Nos sabres touchaient les lances; mais celles-ci ayant

treize à quatorze pieds de long, il nous était impossible d'atteindre

nos adversaires, qui n'osaient reculer, de crainte de tomber dans le

précipice, ni avancer pour venir affronter nos sabres! On s'observait

donc mutuellement, lorsqu'on moins de temps qu'il n'en faut pour le

raconter, se passa la scène suivante.

Pressé d'en finir avec les ennemis, je criai à mes cavaliers qu'il

fallait saisir quelques lances de la main gauche, les détourner, pousser

en avant, et pénétrer au milieu de cette foule d'hommes, où nos armes

courtes nous donneraient un avantage immense sur leurs longues perches.

Pour être mieux obéi, je voulus donner l'exemple, et, écartant quelques

lances, je parvins en effet à pénétrer dans les premiers rangs

ennemis!... Mes adjudants-majors, mes ordonnances me suivirent, et tout

le régiment fit bientôt de même. Il en résulta une mêlée générale. Mais

au moment où elle s'engageait, un vieux Cosaque à barbe blanche, qui,

placé aux rangs inférieurs, se trouvait séparé de moi par d'autres

combattants, se penche, et, dirigeant adroitement sa lance entre les

chevaux de ses camarades, il me frappe de son fer aigu, qui passe,

d'outre en outre, sous la rotule de mon genou droit!...

En me sentant blessé, je poussai vers cet homme pour me venger de la

douleur affreuse que j'éprouvais, lorsque je vis devant moi deux beaux

jeunes gens de dix-huit à vingt ans, portant un brillant costume couvert

de riches broderies: c'étaient les fils du chef du _pulk_. Un homme âgé,

espèce de mentor, les accompagnait, mais n'avait pas le sabre à la main.

Le plus jeune de ses élèves ne se servait pas du sien, mais l'aîné

fondit bravement sur moi et m'attaqua avec fureur!... Je le trouvai si

peu formé, si faible, que, me bornant à le désarmer, je le pris par le

bras, le poussai derrière moi et ordonnai à Van Berchem de le garder.

Mais à peine avais-je accompli cet acte d'humanité, que je sentis un

corps dur se poser sur ma joue gauche... une double détonation éclate à

mes oreilles, et le collet de mon manteau est traversé par une balle!...

Je me retourne vivement, et que vois-je?... Le jeune officier cosaque

qui, tenant une paire de pistolets doubles dont il venait de tirer

traîtreusement un coup sur moi par derrière, _brûlait la cervelle_ au

malheureux Van Berchem!!!...

Transporté de fureur, je m'élance alors sur cet enragé, qui déjà

m'ajustait avec le second pistolet!... Mais son regard ayant rencontré

le mien qui devait être terrible, il en fut comme _fasciné_ et s'écria

en très bon français: «Ah! grand Dieu! je vois la mort dans vos yeux!...

Je vois la mort dans vos yeux!!!--Eh bien, scélérat, tu vois

juste!!!...» En effet, il tomba!...

Le sang appelle le sang! La vue du jeune Van Berchem étendu à mes pieds,

ce que je venais de faire, l'animation du combat et peut-être aussi

l'affreuse douleur que me causait ma blessure, tout cela réuni me jetant

dans un état de surexcitation fébrile, je cours vers le plus jeune des

officiers cosaques, je le saisis à la gorge, et déjà mon sabre était

levé, lorsque le vieux gouverneur, cherchant à garantir son élève,

penche le haut du corps sur l'encolure de mon cheval, de manière à

m'empêcher de remuer le bras, et s'écrie d'un ton suppliant: «Au nom de

votre mère, grâce, grâce pour celui-ci, il n'a rien fait!...»

En entendant invoquer un nom vénéré, mon esprit, exalté par tout ce qui

m'entourait, fut frappé d'_hallucination_, au point que je crus voir une

main blanche, si connue de moi, se poser sur la poitrine du jeune homme

que j'allais percer, et il me sembla entendre la voix de ma mère

prononcer les mots: «Grâce! grâce!» Mon sabre s'abaissa! Je fis conduire

le jeune homme et son gouverneur sur les derrières.

Mon émotion était si grande après ce qui venait de se passer, que je

n'aurais pu donner aucun ordre au régiment, si le combat eût encore duré

quelque temps; mais il fut bientôt terminé. Un grand nombre de Cosaques

avaient été tués, et les autres, abandonnant leurs chevaux, s'étaient

laissés glisser dans les profondeurs du ravin, où la plupart périrent

dans les énormes tas de neige que les vents y avaient amoncelés. Les

ennemis furent aussi repoussés sur tous les autres points. (Mes états de

service portent ma blessure comme reçue le 4 décembre; elle le fut en

réalité le 2, jour du combat de Plechtchénitsoui.)

Dans la soirée qui suivit cette affaire, je questionnai mon prisonnier

et son gouverneur. J'appris que les deux jeunes gens étaient fils d'un

chef puissant qui, ayant perdu une jambe à la bataille d'Austerlitz,

avait voué aux Français une haine si vive que, ne pouvant plus les

combattre, il avait envoyé ses deux fils pour leur faire la guerre. Je

prévis que le froid et le chagrin feraient bientôt périr le seul qui lui

restât. J'en eus pitié et lui rendis la liberté, ainsi qu'à son

vénérable mentor. Celui-ci, en prenant congé de moi, me dit ces mots

expressifs: «En pensant à son fils aîné, la mère de mes deux élèves vous

maudira; mais en revoyant le second, elle vous bénira, ainsi que votre

mère, en considération de laquelle vous avez épargné le seul enfant qui

lui reste!»

Cependant, la vigueur avec laquelle les troupes russes avaient été

repoussées dans la dernière action ayant calmé leur ardeur, nous fûmes

deux jours sans les revoir, ce qui assura notre retraite jusqu'à

Malodeczno; mais si les ennemis nous laissaient un moment de trêve, le

froid nous faisait une guerre des plus rudes, car le thermomètre

descendit à 27 degrés! Les hommes et les chevaux tombaient à chaque pas,

et beaucoup pour ne plus se relever. Je n'en restai pas moins avec les

débris de mon régiment, au milieu duquel je bivouaquai sur la neige

chaque nuit: où aurais-je pu aller pour être moins mal? Mes braves

officiers et soldats, considérant leur colonel comme un _drapeau

vivant_, tenaient à me conserver et m'entouraient de tous les soins que

comportait notre affreuse situation. La blessure que j'avais reçue au

genou m'empêchant de me tenir à califourchon, j'étais obligé de placer

ma jambe sur l'encolure du cheval et de garder l'immobilité, ce qui me

glaçait. Aussi mes douleurs devinrent-elles intolérables; mais que

faire?

La route était parsemée de morts et de mourants, la marche lente et

silencieuse. Ce qui restait d'infanterie de la garde formait un petit

carré dans lequel marchait la voiture de l'Empereur. Il avait à ses

côtés le roi Murat.

Le 5 décembre, après avoir dicté son vingt-neuvième bulletin, qui jeta

toute la France dans la stupeur, Napoléon quitta l'armée à Smorgoni,

pour se rendre à Paris. Il faillit être enlevé à Ochmiana par un parti

de Cosaques. Le départ de l'Empereur produisit un effet immense sur

l'esprit des troupes. Les uns le blâmaient en le qualifiant d'_abandon_;

les autres l'approuvaient comme le seul moyen de préserver la France de

la guerre civile et de l'invasion de nos prétendus alliés, dont la

plupart, n'attendant qu'une circonstance favorable pour se déclarer

contre nous, n'oseraient bouger, en apprenant que Napoléon, rentré dans

ses États, y organisait de nombreux régiments. Je partageais cette

dernière opinion, dont les faits prouvèrent la justesse.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 59 / 84 题