Intensité du froid.--Brigandage armé.--Arrivée à Wilna.--Le défilé de
Ponari.--Retraite en traîneaux.--Arrivée à Kowno.--Passage de la
Vistule.
L'Empereur, en s'éloignant, confia le commandement des débris de l'armée
à Murat, qui, dans cette circonstance, se montra au-dessous de sa tâche.
Il faut convenir aussi qu'elle était on ne peut plus difficile. Le froid
paralysait les facultés morales et physiques de chacun; la
désorganisation était partout. Le maréchal Victor refusa de relever le
2e corps, qui faisait l'arrière-garde depuis la Bérésina, et le maréchal
Ney eut beaucoup de peine à l'y contraindre. Chaque matin, on laissait
des milliers de morts dans les bivouacs qu'on quittait. Je m'applaudis
alors d'avoir, au mois de septembre, forcé mes cavaliers à se munir de
redingotes en peau de mouton: cette précaution sauva la vie à beaucoup
d'entre eux. Il en fut de même des provisions de bouche que nous avions
faites à Borisoff, car, sans cela, il aurait fallu disputer à la
multitude affamée des cadavres de chevaux.
Je dirai à ce sujet que M. de Ségur exagère lorsqu'il dit que, pour
assouvir leur faim, on vit des malheureux réduits à manger de la _chair
humaine_[15]! La route était suffisamment garnie de chevaux pour que
personne ne songeât à se faire anthropophage. Au surplus, on serait dans
une grande erreur si l'on croyait que les vivres manquaient totalement
dans la contrée, car ils ne faisaient défaut que dans les localités
situées sur la route même, parce que ses environs avaient été épuisés
lorsque l'armée se rendait à Moscou; mais comme elle n'avait fait que
passer comme un torrent, sans s'étendre sur les flancs, et que depuis
cette époque la moisson avait été faite, le pays s'était un peu remis,
et il suffisait d'aller à une ou deux lieues sur les côtés pour
retrouver une certaine abondance. Il est vrai que les détachements
encore en bon ordre pouvaient seuls faire de telles excursions sans être
enlevés par des partis de Cosaques qui rôdaient autour de nous.
Je me concertai donc avec plusieurs colonels pour organiser des
_maraudes armées_ qui revenaient toujours non seulement avec du pain et
quelques pièces de bétail, mais avec des traîneaux chargés de viandes
salées, de farine et d'avoine prises dans les villages que les paysans
n'avaient pas abandonnés. Cela prouve que si le duc de Bassano et le
général Hogendorf, auxquels l'Empereur avait confié, au mois de juin,
l'administration de la Lithuanie, avaient rempli leur devoir pendant le
long espace de temps qu'ils passèrent à Wilna, ils auraient pu
facilement créer de grands magasins; mais ils s'étaient surtout attachés
à approvisionner la ville, sans s'occuper des troupes.
Le 6 décembre, l'intensité du froid s'accrut infiniment, car le
thermomètre descendit à près de 30 degrés; aussi cette journée fut-elle
encore plus funeste que les précédentes, surtout pour les troupes qui
n'avaient pas été habituées peu à peu à l'intempérie du climat. De ce
nombre était la division Gratien, qui, forte de 12,000 conscrits, avait
quitté Wilna le 4 pour venir au-devant de nous. La brusque transition de
casernes bien chaudes avec le bivouac de 29 degrés et demi de froid fit
périr en quarante-huit heures presque tous ces malheureux! La rigueur de
la saison produisit des effets encore plus terribles sur 200 cavaliers
napolitains de la garde du roi Murat. Ils venaient aussi à notre
rencontre après avoir séjourné longtemps à Wilna; mais ils moururent
_tous_ dès la première nuit qu'ils passèrent sur la neige!
Ce qui restait d'Allemands, d'Italiens, d'Espagnols, de Croates et
autres étrangers que nous avions conduits en Russie, sauvèrent leur vie
par un moyen qui répugnait aux Français: ils _désertaient_, gagnaient
les villages à proximité de la route et attendaient, en se chauffant
dans les maisons, l'arrivée des ennemis, qui, souvent, n'avait lieu que
quelques jours après, car, chose étonnante, les soldats russes, habitués
à passer l'hiver dans des habitations bien calfeutrées et garnies de
poêles toujours allumés, sont infiniment plus sensibles au froid que
ceux des autres contrées de l'Europe; aussi l'armée ennemie
éprouvait-elle de grandes pertes, ce qui explique la lenteur de la
poursuite.
Nous ne comprenions pas comment Koutousoff et ses généraux se bornaient
à nous suivre en queue avec une faible avant-garde, au lieu de se jeter
sur nos flancs, de les déborder et d'aller nous couper toute retraite en
gagnant la tête de nos colonnes. Mais cette manœuvre, qui eût consommé
notre perte, leur devint impossible, parce que la plupart de leurs
soldats périssaient, ainsi que les nôtres, sur les routes et dans les
bivouacs, car l'intensité du froid était si grande qu'on distinguait
une sorte de fumée sortant des oreilles et des yeux. Cette vapeur, se
condensant au contact de l'air, retombait bruyamment sur nos poitrines
comme auraient pu le faire des poignées de grains de millet. Il fallait
s'arrêter souvent pour débarrasser les chevaux des énormes glaçons que
leur haleine formait en se gelant sur le mors des brides.
Cependant quelques milliers de Cosaques, attirés par l'espoir du
pillage, supportaient encore l'intempérie de la saison et côtoyaient nos
colonnes, dont ils avaient même l'audace d'attaquer les points où ils
apercevaient des bagages; mais il suffisait de quelques coups de fusil
pour les éloigner. Enfin, pour jeter facilement le trouble parmi nous
sans courir aucun danger, car nous avions été réduits, faute
d'attelages, à abandonner toute notre artillerie, les Cosaques placèrent
sur des traîneaux de petits canons légers, avec lesquels ils tiraient
sur nos troupes jusqu'à ce que, voyant un détachement armé s'avancer
vers eux, ils se sauvassent à toutes jambes. Ces attaques partielles,
qui, en réalité, faisaient peu de mal aux Français, ne laissaient pas
que d'être fort désagréables par leur continuelle répétition. Beaucoup
de malades et de blessés ayant été pris et dépouillés par ces coureurs,
dont quelques-uns firent un immense butin, le désir de s'enrichir aussi
nous attira de nouveaux ennemis, sortant des rangs de nos alliés: ce
furent les Polonais.
Le maréchal de Saxe, fils d'un de leurs rois, a dit avec raison que «les
Polonais sont les plus grands pillards du monde et ne respecteraient
même pas le bien de leurs pères». Jugez si ceux qui étaient dans nos
rangs respectaient celui de leurs alliés. Aussi, dans les marches et
dans les bivouacs, ils volaient tout ce qu'ils voyaient; mais comme on
se méfiait d'eux et que les larcins isolés devinrent fort difficiles,
ils résolurent de travailler _en grand_. Pour cela, ils s'organisèrent
en bandes, jetèrent leurs casques, se coiffèrent de bonnets de paysans,
et, se glissant hors des bivouacs dès que la nuit était close, ils se
réunissaient sur un point donné, et, revenant ensuite vers nos camps en
poussant le cri de guerre des Cosaques: «Hourra! hourra!» ils portaient
ainsi la terreur dans l'esprit des hommes faibles, dont beaucoup
fuyaient en abandonnant effets, voitures et vivres. Alors les prétendus
Cosaques, après avoir tout pillé, s'éloignaient et rentraient avant le
jour dans la colonne française, où ils reprenaient le titre de Polonais,
sauf à redevenir _Cosaques_ la nuit suivante.
Cet affreux brigandage ayant été signalé, plusieurs généraux et colonels
résolurent de le punir. Le général Maison fit faire si bonne garde dans
les bivouacs du 2e corps, qu'une belle nuit nos postes surprirent une
cinquantaine de Polonais au moment où, s'apprêtant à jouer le rôle de
_faux Cosaques_, ils allaient faire leur _hourra_ de pillage!... Se
voyant cernés de toutes parts, ces bandits eurent l'impudence de dire
qu'ils avaient voulu faire une _plaisanterie_!... Mais comme ce n'était
ni le lieu ni le moment de rire, le général Maison les fit _tous
fusiller_ sur-le-champ! On fut quelque temps sans voir des voleurs de
cette espèce; mais ils reparurent plus tard.
Nous arrivâmes le 9 décembre à Wilna, où il existait quelques magasins;
mais le duc de Bassano et le général Hogendorf s'étaient retirés vers le
Niémen, et personne ne donnait d'ordre... Aussi, là comme à Smolensk,
les administrateurs exigeaient, pour délivrer des vivres et des
vêtements, qu'on leur remît des _reçus_ réguliers, ce qui était
impossible à cause de la désorganisation de presque tous les régiments.
On perdit donc un temps précieux. Le général Maison fit enfoncer
plusieurs magasins, et ses troupes eurent quelques vivres et des effets
d'habillement, mais le surplus fut pris le lendemain par les Russes. Les
soldats des autres corps se répandirent en ville dans l'espoir d'être
reçus par les habitants; mais ceux-ci, qui, six mois avant, appelaient
les Français de leurs vœux, fermèrent leurs maisons dès qu'ils les
virent dans le malheur! Les Juifs seuls reçurent ceux qui avaient de
quoi payer cette hospitalité passagère.
Repoussés des magasins ainsi que des habitations particulières,
l'immense majorité des hommes affamés se porta vers les hôpitaux, qui
furent bientôt encombrés outre mesure, bien qu'il ne s'y trouvât pas
assez de vivres pour tous ces malheureux; mais ils étaient du moins à
l'abri des grands froids!... Cet avantage précaire détermina cependant
plus de 20,000 malades et blessés, parmi lesquels se trouvaient deux
cents officiers et huit généraux, à ne pas aller plus loin! Leurs forces
morales et physiques étaient épuisées.
Le lieutenant Hernoux, l'un des plus vigoureux et des plus braves
officiers de mon régiment, était tellement consterné de ce qu'il voyait
depuis quelques jours, qu'il se coucha sur la neige, et rien ne pouvant
le déterminer à se lever, il y mourut!... Plusieurs militaires de tous
grades se brûlèrent la cervelle pour mettre un terme à leurs misères!
Dans la nuit du 9 au 10 décembre et par 30 degrés de froid, quelques
Cosaques étant venus tirailler aux portes de Wilna, bien des gens
crurent que c'était l'armée entière de Koutousoff, et, dans leur
épouvante, ils s'éloignèrent précipitamment de la ville. J'ai le regret
d'être obligé de dire que le roi Murat fut de ce nombre: il partit sans
donner aucun ordre; mais le maréchal Ney resta. Il organisa la retraite
le mieux qu'il put, et nous quittâmes Wilna le 10 au matin, en y
abandonnant, outre un très grand nombre d'hommes, un parc d'artillerie
et une partie du trésor de l'armée.
À peine étions-nous hors de Wilna que les infâmes Juifs, se ruant sur
les Français qu'ils avaient reçus dans leurs maisons pour leur soutirer
le peu d'argent qu'ils avaient, les dépouillèrent de leurs vêtements et
les jetèrent _tout nus_ par les fenêtres!... Quelques officiers de
l'avant-garde russe qui entraient à ce moment furent tellement indignés
de cette atrocité qu'ils firent tuer beaucoup de Juifs.
Au milieu de ce tumulte, le maréchal Ney avait poussé vers la route de
Kowno tout ce qu'il pouvait mettre en mouvement; mais à peine avait-il
fait une lieue, qu'il rencontra la hauteur de Ponari. Ce monticule,
qu'en toute autre circonstance la colonne eût franchi sans y faire
attention, devint un obstacle immense, parce que la glace qui le
couvrait avait rendu la route tellement glissante que les chevaux de
trait étaient hors d'état de monter les chariots et les fourgons!... Ce
qui restait du trésor allait donc tomber aux mains des Cosaques, lorsque
le maréchal Ney ordonna d'ouvrir les caissons et de laisser les soldats
français puiser dans les coffres. Cette sage mesure, dont M. de Ségur
n'a probablement pas connu le motif, l'a porté à dire que les troupes
pillèrent le trésor impérial. Dans le _Spectateur militaire_ de
l'époque, j'ai également relevé cette phrase de M. de Ségur: «Après le
départ de l'Empereur, la plupart des colonels de l'armée, qu'on avait
admirés jusque-là marchant encore, avec quatre ou cinq officiers ou
soldats, autour de leur aigle... ne prirent plus d'ordres que
d'eux-mêmes... Il y eut des hommes qui firent deux cents lieues sans
tourner la tête!» J'ai prouvé que le maréchal Ney, ayant vu tomber dans
un combat le colonel et le chef de bataillon d'un régiment qui ne
comptait plus que soixante hommes, comprit que de telles pertes
s'opposeraient à la réorganisation de l'armée et ordonna qu'on ne gardât
devant l'ennemi que le nombre d'officiers supérieurs proportionné à
celui de la troupe.
Plusieurs jours avant notre arrivée à Wilna, l'intensité du froid ayant
fait périr beaucoup de chevaux de mon régiment et empêchant de monter
ceux qui nous restaient encore, tous mes cavaliers marchaient à pied.
J'aurais bien voulu pouvoir les imiter; mais ma blessure s'y opposant,
je fis prendre un traîneau auquel on attela un de mes chevaux. La vue de
ce nouveau véhicule m'inspira l'idée de sauver par ce moyen mes malades
devenus nombreux, et comme en Russie il n'y a pas de si pauvre
habitation dans laquelle on ne trouve un traîneau, j'en eus bientôt une
centaine, dont chacun, traîné par un cheval de troupe, sauvait deux
hommes. Cette manière d'aller parut si commode au général Castex, qu'il
m'autorisa à placer tous les autres cavaliers en traîneaux. M. le chef
d'escadron Monginot, devenu colonel du 24e de chasseurs depuis que M.
A... avait été nommé général, ayant reçu la même autorisation, tout ce
qui restait de notre brigade attela ses chevaux et forma une caravane
qui marchait avec le plus grand ordre.
Vous croyez, sans doute, qu'en marchant ainsi nous paralysions nos
moyens de défense; mais détrompez-vous, car sur la glace nous étions
bien plus forts avec des traîneaux qui passent partout et dont les
brancards soutiennent les chevaux, que si nous fussions restés en selle
sur des montures tombant à chaque pas!
La route étant couverte de fusils abandonnés, nos chasseurs en prirent
chacun deux et firent aussi ample provision de cartouches, de sorte que
lorsque les Cosaques se hasardaient à nous approcher, ils étaient reçus
par une mousqueterie des plus vives, qui les éloignait promptement.
D'ailleurs, nos cavaliers combattaient à pied au besoin; puis, le soir,
nous formions avec les traîneaux un immense carré, au milieu duquel nous
établissions nos feux. Le maréchal Ney et le général Maison venaient
souvent passer la nuit en ce lieu, où il y avait sécurité, puisque
l'ennemi ne nous suivait qu'avec des Cosaques. Ce fut sans doute la
première fois qu'on vit faire l'arrière-garde en traîneaux; mais la
gelée rendait tout autre moyen impraticable, et celui-ci nous réussit.
Nous continuâmes donc à couvrir la retraite jusqu'au 13 décembre, où
nous revîmes enfin le Niémen et Kowno, dernière ville de Russie. C'était
par ce même lieu que, cinq mois plus tôt, nous étions entrés dans
l'empire des Czars. Combien les circonstances étaient changées
depuis!... Quelles pertes immenses l'armée française avait éprouvées!
À son entrée dans Kowno avec l'arrière-garde, le maréchal Ney trouva
pour toute garnison un faible bataillon de 400 Allemands, qu'il joignit
aux quelques troupes qui lui restaient, afin de défendre la place le
plus longtemps possible et de donner ainsi aux malades et blessés la
facilité de s'écouler vers la Prusse. En apprenant l'arrivée de Ney, le
roi Murat s'éloigna pour gagner Gumbinnen.
Le 14, les Cosaques de Platow, suivis de deux bataillons d'infanterie
russe, placés ainsi que plusieurs canons sur des traîneaux, parurent
devant Kowno, qu'ils attaquèrent sur plusieurs points. Mais le maréchal
Ney, secondé par le général Gérard, les repoussa et se maintint dans la
ville jusqu'à la nuit. Alors, il nous fit traverser le Niémen sur la
glace et quitta le dernier le territoire russe!
Nous étions en Prusse, en pays allié!... Le maréchal Ney, accablé de
fatigue, malade, et considérant d'ailleurs la campagne comme terminée,
nous quitta aussitôt et se rendit à Gumbinnen, où se réunissaient tous
les maréchaux. Dès ce moment, l'armée n'eut plus de chef, et les débris
de chaque régiment marchèrent isolément en avançant sur le territoire
prussien. Les Russes, en guerre avec ce pays, auraient eu le droit de
nous y suivre; mais satisfaits d'avoir reconquis leur territoire, et ne
sachant d'ailleurs s'ils devaient se présenter en Prusse comme alliés ou
ennemis, ils voulurent attendre les ordres de leur gouvernement et
s'arrêtèrent sur le Niémen. Nous profitâmes de leur hésitation pour nous
diriger vers les villes de la Vieille-Prusse.
Les Allemands sont généralement humains; beaucoup d'entre eux avaient
des parents et des amis dans les régiments qui avaient suivi les
Français à Moscou. Ils nous reçurent donc assez bien, et j'avoue
qu'après avoir couché pendant cinq mois à la belle étoile, ce fut avec
délices que je me vis logé dans une chambre chaude et placé dans un bon
lit! Mais cette brusque transition d'un bivouac glacial à un bien-être
depuis si longtemps oublié me rendit gravement malade. Presque toute
l'armée éprouva les mêmes effets: nous perdîmes beaucoup de monde, entre
autres les généraux Éblé et Lariboisière, chefs de l'artillerie.
Malgré la réception convenable qu'ils nous firent, les Prussiens, se
rappelant leur défaite d'Iéna et la manière dont Napoléon les avait
traités en 1807, en démembrant une partie de leur royaume, nous
haïssaient secrètement et nous auraient désarmés et arrêtés au premier
signal donné par leur roi. Déjà le général York, chef du nombreux corps
prussien dont l'Empereur avait si imprudemment formé l'aile gauche de la
Grande Armée, le général York, cantonné entre Tilsitt et Riga, venait
de pactiser avec les Russes et de renvoyer le maréchal Macdonald, que,
par un reste de pudeur, il n'osa cependant pas faire arrêter. Les
Prussiens de toute classe applaudirent à la trahison du général York, et
comme les provinces que traversaient en ce moment les soldats français
malades et sans armes étaient garnies de troupes prussiennes, il est
probable que les habitants auraient cherché à s'emparer de nous, s'ils
n'avaient craint pour leur roi qui était à Berlin, au milieu d'une armée
française commandée par le maréchal Augereau. Cette crainte et le
désaveu que le roi de Prusse (le plus honnête homme de son royaume)
infligea au général York, en le faisant juger et condamner à mort pour
crime de haute trahison, ayant empêché un soulèvement général contre les
Français, nous en profitâmes pour nous éloigner et pour gagner les rives
de la Vistule.
Mon régiment la traversa auprès de la forteresse de Graudenz, au point
même où nous l'avions passée en nous rendant en Russie; mais le trajet
fut cette fois très périlleux, car le dégel s'étant déjà fait sentir à
quelques lieues en amont, la glace était recouverte d'un grand pied
d'eau, et l'on entendait d'affreux craquements, présage d'une débâcle
générale. Ajoutez à cela que ce fut au milieu d'une nuit obscure que je
reçus l'ordre de passer le fleuve _à l'instant même_, car le général
venait d'être informé que le roi de Prusse ayant quitté Berlin pour se
réfugier en Silésie, au centre d'une armée considérable, les populations
commençaient à s'agiter, et il était à craindre qu'elles ne se
soulevassent contre nous, dès que la débâcle nous empêcherait de
traverser la Vistule. Il fallait donc absolument affronter le danger. Il
était immense, car le fleuve est très considérable devant Graudenz, et
il existait dans la glace de larges et nombreuses crevasses qu'on
n'apercevait que fort difficilement à la lueur des feux allumés sur les
deux rives.
Comme il ne fallait pas songer à faire ce trajet avec nos traîneaux,
nous les abandonnâmes: on prit les chevaux en main, et, précédés de
quelques hommes armés de perches qui signalaient les crevasses, nous
commençâmes cette périlleuse traversée. Nous étions jusqu'à mi-jambes
dans l'eau à demi gelée, ce qui aggrava la position des blessés et des
malades; mais la douleur physique n'était rien auprès des craintes que
nous inspiraient les craquements des glaçons, menaçant à chaque instant
de s'enfoncer sous nos pieds! Le domestique d'un de mes officiers tomba
dans une crevasse et ne reparut plus! Enfin, nous arrivâmes à la rive
opposée, où nous passâmes la nuit à nous réchauffer dans des huttes de
pêcheurs, et le lendemain nous fûmes témoins d'un dégel complet de la
Vistule, de sorte que si nous eussions retardé notre passage de quelques
heures, nous étions faits prisonniers!...
Du lieu où nous avions franchi la Vistule, mon régiment se rendit dans
la petite ville de Sweld, où il avait déjà cantonné avant la guerre: ce
fut là que je commençai l'année 1813. Celle qui venait de finir avait
été certainement la plus pénible de ma vie!