CHAPITRE XIV

La retraite est décidée.--Surprise du corps de Sébastiani.--Combat de

Malo-Iaroslawetz.--Retour sur Mojaïsk et la Moskova.--Baraguey

d'Hilliers met bas les armes.--Je suis nommé colonel.--Retraite héroïque

du maréchal Ney.

À Moscou, la situation de Napoléon s'aggravait de jour en jour. Le froid

sévissait déjà avec rigueur, et le moral des soldats Français de

naissance était seul resté ferme. Mais ces soldats ne formaient que la

moitié des troupes que Napoléon avait conduites en Russie. Le surplus

était composé d'Allemands, de Suisses, de Croates, de Lombards, de

Romains, de Piémontais, d'Espagnols et de Portugais. Tous ces étrangers,

restés fidèles tant que l'armée avait eu des succès, commençaient à

murmurer, et, séduits par les proclamations en diverses langues dont les

agents russes inondaient nos camps, ils désertaient en grand nombre vers

l'ennemi, qui promettait de les renvoyer dans leur pays.

Ajoutons à cela que les deux ailes de la Grande Armée, uniquement

composées d'Autrichiens et de Prussiens, ne se trouvaient plus en ligne

avec le centre, comme au commencement de la campagne, mais étaient sur

nos derrières, prêtes à nous barrer le passage au premier ordre de leurs

souverains, anciens et irréconciliables ennemis de la France!... La

position était des plus critiques, et, bien qu'il dût en coûter beaucoup

à l'amour-propre de Napoléon d'avouer au monde entier, en se retirant

sans avoir imposé la paix à Alexandre, qu'il avait manqué le but de son

expédition, le mot de _retraite_ fut enfin prononcé!... Mais ni

l'Empereur, ni ses maréchaux, personne enfin n'avait alors la pensée

d'abandonner la Russie et de repasser le Niémen; il ne s'agissait que

d'aller prendre ses cantonnements d'hiver dans les moins mauvaises

provinces de la Pologne.

L'abandon de Moscou était décidé en principe; cependant, avant de se

résoudre à l'exécuter, Napoléon, conservant encore un dernier espoir

d'accommodement, envoya le duc de Vicence (Caulaincourt) vers le

maréchal russe Koutousoff, qui ne fit aucune réponse!...

Pendant ces lenteurs, notre armée fondait de jour en jour, et, dans une

confiance aveugle, nos avant-postes restaient aventurés dans la province

de Kalouga, sur des positions difficiles, quant tout à coup l'événement

le plus imprévu vint dessiller les yeux des plus incrédules et anéantir

les illusions que l'Empereur conservait encore de conclure la paix!

Le général Sébastiani, que nous avons vu se laisser surprendre à Drouïa,

venait de remplacer le général Montbrun dans le commandement du 2e corps

de cavalerie, et, quoique près de l'ennemi, il passait ses journées en

pantoufles, lisant des vers italiens et ne faisant aucune

reconnaissance. Koutousoff, profitant de cette négligence, se porte, le

18 octobre, sur le corps d'armée de Sébastiani, l'investit de toutes

parts, l'accable par le nombre et le contraint d'abandonner une partie

de son artillerie!... Les trois divisions de cavalerie de Sébastiani,

séparées du surplus des troupes de Murat, ne parvinrent à le rejoindre

qu'en renversant plusieurs bataillons ennemis, qui cherchèrent vainement

à s'opposer à leur passage. Dans ce combat sanglant, Sébastiani fit

preuve de valeur, car il était très brave, mais on peut le signaler

pour sa médiocrité comme général. Vous en verrez une nouvelle preuve

lorsque nous en serons à la campagne de 1813.

En même temps que le maréchal Koutousoff surprenait Sébastiani, il

faisait attaquer Murat sur toute la ligne. Ce prince fut blessé

légèrement. L'Empereur, ayant appris le jour même cette mauvaise

affaire, ainsi que l'arrivée au camp ennemi d'un renfort de dix mille

cavaliers de l'armée russe de Valachie, que les Autrichiens, nos alliés,

avaient laissés passer, l'Empereur, dis-je, donna l'ordre de départ pour

le lendemain.

Le 19 octobre au matin, l'Empereur quitta Moscou, où il était entré le

15 septembre. Sa Majesté, la vieille garde et le gros de l'armée prirent

la route de Kalouga; le maréchal Mortier et deux divisions de la jeune

garde restèrent en ville pendant vingt-quatre heures de plus, afin d'en

achever la ruine et de faire sauter le Kremlin. Ils devaient ensuite

fermer la marche.

L'armée traînait après elle plus de quarante mille voitures qui

encombraient les défilés. On en fit l'observation à l'Empereur, qui

répondit que chacune de ces voitures sauverait deux blessés, nourrirait

plusieurs hommes, et qu'on s'en débarrasserait insensiblement. Ce

système philanthropique pourrait, ce me semble, être combattu, car la

nécessité d'alléger la marche d'une armée en retraite paraît devoir

passer avant toutes les autres considérations.

Pendant le séjour des Français à Moscou, le roi Murat et les corps de

cavalerie avaient occupé une partie de la province de Kalouga, sans

cependant s'être emparés de la ville de ce nom, dont les environs sont

très fertiles. L'Empereur, voulant éviter de passer sur le champ de

bataille de la Moskova, ainsi que par la route de Mojaïsk, dont l'armée

avait épuisé les ressources en venant à Moscou, prit la direction de

Kalouga, d'où il comptait gagner Smolensk par des contrées fertiles et,

pour ainsi dire, neuves. Mais, au bout de quelques jours de marche, nos

troupes, dont l'effectif, après la jonction du roi Murat, s'élevait

encore à plus de 100,000 hommes, se trouvèrent en présence de l'armée

russe qui occupait la petite ville de Malo-Iaroslawetz. La position de

l'ennemi était des plus fortes; cependant l'Empereur la fait attaquer

par le prince Eugène à la tête du corps italien et des divisions

françaises Morand et Gérard. Aucun obstacle n'arrêtant l'impétuosité de

nos troupes, elles s'emparèrent de la ville après un combat long et

meurtrier, qui nous coûta 4,000 hommes tués ou blessés. Le général

Delzons, officier d'un grand mérite, resta parmi les morts.

Le lendemain, 24 octobre, l'Empereur, étonné de la vive résistance qu'il

avait éprouvée, et sachant que toute l'armée russe lui barrait le

passage, arrête la marche de ses troupes et passe trois jours à

réfléchir au parti qu'il doit prendre.

Pendant une des reconnaissances qu'il faisait sur le front des ennemis,

Napoléon fut sur le point d'être enlevé par eux!... Le brouillard était

épais... Tout à coup les cris de Hourra! hourra! se font entendre; de

nombreux Cosaques sortent d'un bois voisin de la route, qu'ils

traversent à vingt pas de l'Empereur en renversant et pointant tout ce

qu'ils rencontrent sur leur passage. Mais le général Rapp, s'élançant à

la tête de deux escadrons de chasseurs et de grenadiers à cheval de la

garde, qui suivaient constamment l'Empereur, sabre et met en fuite les

ennemis. Ce fut dans ce combat que M. Le Couteulx, mon ancien camarade à

l'état-major de Lannes, devenu aide de camp du prince Berthier, s'étant

armé de la lance d'un Cosaque tué par lui, commit l'imprudence de

revenir en brandissant cette arme, imprudence d'autant plus grave que Le

Couteulx était revêtu d'une pelisse et d'un bonnet fourré, sous lesquels

on ne pouvait rien distinguer de l'uniforme français. Aussi, un

grenadier à cheval de la garde le prit pour un officier de Cosaques, et,

le voyant se diriger vers l'Empereur, il le poursuivit et lui passa son

énorme sabre au travers du corps!... Malgré cette affreuse blessure, M.

Le Couteulx, placé dans une des voitures de l'Empereur, supporta le

froid, les fatigues de la retraite, et parvint à regagner la France.

Les reconnaissances faites par Napoléon l'ayant convaincu de

l'impossibilité de continuer sa marche vers Kalouga, à moins de livrer

une sanglante bataille aux nombreuses troupes de Koutousoff, Sa Majesté

se décida à aller passer par Mojaïsk pour gagner Smolensk. L'armée

quitta donc un pays fertile pour reprendre une route dévastée, déjà

parcourue au mois de septembre au milieu des incendies et jalonnée de

cadavres!... Le mouvement que fit l'Empereur, le reportant après _dix_

jours de fatigues à _douze_ lieues seulement de Moscou, donna aux

soldats beaucoup d'inquiétudes pour l'avenir. Le temps devint affreux;

le maréchal Mortier rejoignit l'Empereur après avoir fait sauter le

Kremlin.

L'armée revit Mojaïsk et le champ de bataille de la Moskova!... La

terre, sillonnée par les boulets, était couverte de débris de casques,

de cuirasses, de roues, d'armes, de lambeaux d'uniformes et de trente

mille cadavres à demi dévorés par les loups!... Les troupes et

l'Empereur passèrent rapidement, en jetant un triste regard sur cet

immense tombeau!

M. de Ségur, dans la première édition de son ouvrage sur la campagne de

Russie, dit qu'en repassant sur le champ de bataille de la Moskova, on

aperçut un malheureux Français qui, ayant eu les deux jambes brisées

dans le combat, s'était blotti dans le corps d'un cheval ouvert par un

obus, et y avait passé cinquante jours, _se nourrissant et pansant ses

blessures avec la chair putréfiée des morts!_... On fit observer à M. de

Ségur que cet homme eût été asphyxié par les gaz délétères, et qu'il

eût, d'autre part, préféré couvrir ses plaies avec de la terre fraîche

et même avec de l'herbe, plutôt que d'augmenter la putréfaction en y

mettant de la chair pourrie!... Je ne fais cette observation que pour

mettre en garde contre les exagérations d'un livre qui eut d'autant plus

de succès qu'il est très bien écrit.

Après Wiasma, l'armée fut assaillie par des flots de neige et un vent

glacial qui ralentirent sa marche. Un grand nombre de voitures furent

abandonnées, et quelques milliers d'hommes et de chevaux périrent de

froid sur la route. La chair de ces derniers servit de nourriture aux

soldats et même aux officiers. L'arrière-garde passa successivement du

commandement de Davout à celui du prince Eugène et définitivement sous

celui du maréchal Ney, qui conserva cette pénible mission tout le reste

de la campagne.

Le 1er novembre, on parvint à Smolensk. Napoléon avait fait réunir dans

cette ville une grande quantité de vivres, de vêtements et de

chaussures; mais les administrateurs qui en étaient chargés, ne pouvant

connaître l'état de désorganisation dans lequel l'armée était tombée,

ayant exigé des bons de distribution et toutes les formalités des temps

ordinaires, ces lenteurs exaspérèrent les soldats, qui, mourant de faim

et de froid, enfoncèrent les portes des magasins et s'emparèrent

tumultueusement de ce qu'ils contenaient, de sorte que beaucoup d'hommes

eurent trop, plusieurs pas assez, d'autres _rien!_

Tant que les troupes avaient marché en ordre, le mélange des diverses

nations n'avait donné lieu qu'à de légers inconvénients; mais dès que la

misère et la fatigue eurent fait rompre les rangs, la discipline fut

perdue. Comment aurait-elle pu subsister dans un immense rassemblement

d'individus _isolés_, manquant de tout, marchant pour leur compte et ne

se comprenant pas?... Car dans cette masse désordonnée régnait vraiment

la _confusion des langues!_... Quelques régiments, et principalement

ceux de la garde, résistaient encore. Presque tous les cavaliers des

régiments de ligne, ayant perdu leurs chevaux, furent réunis en

bataillons, et ceux de leurs officiers qui étaient encore montés

formèrent les escadrons _sacrés_ dont le commandement fut confié aux

généraux Latour-Maubourg, Grouchy et Sébastiani, qui y remplissaient les

fonctions de simples capitaines, tandis que des généraux de brigade et

des colonels faisaient celles de maréchaux des logis et de brigadiers.

Cette organisation suffirait seule pour faire connaître à quelle

extrémité l'armée était réduite!

Dans cette position critique, l'Empereur avait compté sur une forte

division de troupes de toutes armes que le général Baraguey d'Hilliers

devait conduire à Smolensk; mais en approchant de la ville, on apprit

que ce général avait mis bas les armes devant une colonne russe, en

spécifiant que lui seul ne serait pas fait prisonnier de guerre, et

qu'il lui serait permis d'aller joindre l'armée française afin de rendre

compte de sa conduite. Mais l'Empereur ne voulut pas voir Baraguey

d'Hilliers, auquel il fit donner l'ordre de se rendre en France et d'y

garder les arrêts jusqu'à ce qu'un conseil de guerre l'eût jugé.

Baraguey d'Hilliers prévint ce jugement en mourant de désespoir à

Berlin.

Ce général avait été l'une des erreurs de Napoléon, qu'il séduisit lors

du camp de Boulogne, en lui promettant de dresser les dragons à servir

tour à tour comme fantassins et cavaliers. Mais l'essai de ce système

ayant été fait en 1805 pendant la campagne d'Autriche, les vieux dragons

qu'on avait mis à pied, et que Baraguey d'Hilliers commandait en

personne, furent battus à Wertingen sous les yeux de l'Empereur. On leur

rendit des chevaux, ils furent encore défaits, et pendant plusieurs

années les corps de cette arme se ressentirent du désordre que Baraguey

avait jeté parmi eux. L'auteur de ce système bâtard, tombé en disgrâce,

avait espéré se relever en demandant à venir en Russie, où il acheva de

se perdre aux yeux de l'Empereur par sa capitulation sans combat et en

violant le décret qui prescrit au chef d'un corps réduit à mettre bas

les armes de suivre le sort de ses troupes, et lui défend de solliciter

des ennemis des conditions favorables à lui seul.

Après avoir passé plusieurs jours à Smolensk afin de réunir les troupes

restées en arrière, l'Empereur se rendit le 15 à Krasnoë où, malgré ses

graves préoccupations (car on se battait non loin de la ville), il

expédia un officier vers le 2e corps d'armée resté sur la Düna et devenu

désormais son seul espoir de salut.

Les régiments dont se composait ce corps avaient éprouvé moins de

fatigues et de privations que ceux qui avaient fait partie de

l'expédition de Moscou; mais aussi, par compensation, ils avaient bien

plus souvent combattu les ennemis. Napoléon, voulant les en récompenser

en nommant à tous les emplois vacants, se fit apporter les propositions

d'avancement relatives au 2e corps. Il y en avait plusieurs en ma

faveur, dont l'une ne demandait pour moi que le grade de major

(lieutenant-colonel). Ce fut celle que le secrétaire présenta. Je tiens

du général Grundler, qui, ayant reçu l'ordre de porter ces dépêches, se

trouvait dans le cabinet de l'Empereur au moment où il achevait son

travail, que Napoléon, au moment de signer, raya de sa main le mot

_major_ pour y substituer celui de _colonel_, en disant: «C'est une

ancienne dette que j'acquitte.» Je fus donc enfin colonel du 23e de

chasseurs, le 15 novembre; mais je ne l'appris que quelque temps après.

La retraite continuait péniblement, et les ennemis, dont les forces

augmentaient sans cesse, coupèrent de l'armée le corps du prince Eugène,

ainsi que ceux de Davout et de Ney. Les deux premiers parvinrent à

grand'peine à se faire jour les armes à la main et à rejoindre

l'Empereur, dont l'esprit était douloureusement préoccupé par l'absence

du corps de Ney, car il fut plusieurs jours sans en recevoir aucune

nouvelle.

Le 19 novembre, Napoléon parvint à Orscha. Il s'était écoulé un mois

depuis qu'il avait quitté Moscou, et il restait encore cent vingt lieues

à faire pour parvenir au Niémen. Le froid était intense.

Tandis que de sombres inquiétudes agitaient l'Empereur sur le sort de

l'arrière-garde et de son intrépide chef, le maréchal Ney, celui-ci

exécutait un des plus beaux faits d'armes dont il soit fait mention dans

les annales militaires. Parti le 17 au matin de Smolensk, après en avoir

fait sauter les remparts, le maréchal, à peine en marche, fut assailli

par des myriades d'ennemis qui l'attaquèrent sur les deux flancs, en

tête et en queue!... Ney, les repoussant constamment, marcha au milieu

d'eux pendant trois jours; mais enfin il se trouva arrêté au dangereux

défilé du ravin de Krasnoë, au delà duquel on découvrait de fortes

masses de troupes russes et une formidable artillerie, qui commença un

feu vif et soutenu. Sans s'étonner de cet obstacle imprévu, le maréchal

prend l'audacieuse résolution de forcer le passage et ordonne au 48e de

ligne (commandé par le colonel Pelet, ancien aide de camp de Masséna) de

charger vivement à la baïonnette. À la voix de Ney, les soldats

français, bien que harassés de fatigue, exténués de besoin et engourdis

par le froid, s'élancent sur les batteries russes et les enlèvent. Les

ennemis les reprennent, et nos troupes les en chassent de nouveau. Mais

enfin il fallut céder à la supériorité du nombre. Le 48e, accablé par la

mitraille, fut en très grande partie détruit, car sur six cent cinquante

hommes qui étaient entrés dans le ravin, une centaine seulement le

repassèrent. Le colonel Pelet, grièvement blessé, était de ce nombre.

La nuit survint, et tout espoir de rejoindre l'Empereur et l'armée

paraissait perdu pour le corps d'arrière-garde; mais Ney a confiance en

ses troupes et surtout en lui-même. Par son ordre, de nombreuses lignes

de feux sont allumées afin de retenir les ennemis dans leur camp, dans

la crainte d'une nouvelle attaque le lendemain. Le maréchal a résolu de

mettre le Dniéper entre lui et les Russes, et de confier sa destinée et

celle de ses troupes à la fragilité des glaces de ce fleuve. Il était

seulement indécis sur le chemin qu'il devait prendre pour gagner le plus

tôt possible le Dniéper, lorsqu'un colonel russe venant de Krasnoë se

présente comme _parlementaire_ et somme Ney de mettre bas les armes!...

L'indignation du maréchal éclate à la pensée d'une telle humiliation, et

comme l'officier ennemi n'était porteur d'aucun ordre écrit, Ney lui

déclare qu'il ne le considère pas comme parlementaire, mais bien comme

un _espion_; qu'il va donc le faire passer au fil des baïonnettes s'il

ne le guide vers le point le plus rapproché du Dniéper!... Le colonel

russe fut contraint d'obéir.

Ney donne à l'instant l'ordre de quitter en silence le camp, dans lequel

il abandonne artillerie, caissons, bagages et les blessés hors d'état de

le suivre; puis, favorisé par l'obscurité, il gagne, après quatre heures

de marche, les rives du Dniéper. Ce fleuve était gelé, mais cependant

pas assez fortement pour être praticable sur tous les points, car il

existait un grand nombre de crevasses et des parties où la glace était

si mince qu'elle s'enfonçait lorsque plusieurs hommes y passaient à la

fois. Le maréchal fit donc défiler ses soldats un à un. Le passage du

fleuve, ainsi opéré, les troupes du maréchal Ney se croyaient en sûreté,

quand au jour naissant elles aperçurent un bivouac considérable de

Cosaques. L'hetman Platow y commandait, et comme il avait, selon son

habitude, passé la nuit à boire, il dormait en ce moment. Or, la

discipline est si forte dans l'armée russe que personne n'oserait

éveiller son chef ni faire prendre les armes sans son ordre. Les débris

du corps de Ney côtoyèrent donc à une lieue le camp de l'hetman sans

être attaqués. On ne vit les Cosaques de Platow que le lendemain.

Le maréchal Ney marcha durant trois jours en combattant sans cesse le

long des bords sinueux du Dniéper qui devaient le conduire à Orscha, et

le 20 il aperçut enfin cette ville où il espérait trouver l'Empereur et

l'armée; mais il est encore séparé d'Orscha par une vaste plaine,

occupée par un corps nombreux d'infanterie ennemie, qui s'avance sur lui

pendant que les Cosaques se préparent à l'attaquer par derrière. Prenant

une bonne position défensive, il envoie successivement plusieurs

officiers pour s'assurer que les Français occupent encore Orscha, sans

quoi il eût été impossible de continuer la résistance. Un des officiers

atteint Orscha, où le quartier général se trouvait encore. En apprenant

le retour du maréchal Ney, l'Empereur manifesta une joie des plus vives,

et pour le dégager de la situation périlleuse où il se trouvait, il

envoya au-devant de lui le prince Eugène et le maréchal Mortier, qui

repoussèrent les ennemis et ramenèrent à Orscha le maréchal Ney avec ce

qui restait des braves placés sous ses ordres. Cette retraite fit le

plus grand honneur au maréchal Ney.

Le lendemain, l'Empereur continua sa retraite par Kokanow, Toloczin et

Bobr, où il trouva les troupes du maréchal Victor arrivées depuis peu

d'Allemagne et entra en communication avec le 2e corps, dont Saint-Cyr

venait de rendre le commandement au maréchal Oudinot.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 54 / 84 题