CHAPITRE XIII

Mauvaises nouvelles d'Espagne.--Rostopschine.--Incendie de

Moscou.--Réveil de l'armée russe.--Fourberie de Koutousoff.

Les Russes se retirant vers Moscou furent rejoints le 8 au matin à

Mojaïsk, où s'engagea un assez vif combat de cavalerie dans lequel le

général Belliard fut blessé. Napoléon passa trois jours à Mojaïsk, tant

pour donner les ordres nécessités par les circonstances, que pour

répondre à de nombreuses dépêches arriérées. L'une d'elles, arrivée la

veille de la grande bataille, l'avait très vivement affecté et avait

beaucoup contribué à le rendre malade, car elle annonçait que notre

armée dite de Portugal, commandée par le maréchal Marmont, venait

d'éprouver une sanglante défaite aux Arapiles, près de Salamanque, en

Espagne.

Marmont était une des erreurs de Napoléon, qui, l'ayant eu pour camarade

au collège de Brienne, et plus tard dans l'artillerie, lui portait un

grand intérêt; séduit par quelques succès d'école jadis obtenus par

Marmont, l'Empereur supposait à ce maréchal des talents militaires que

sa conduite à la guerre ne justifia jamais. Marmont avait, en 1811,

remplacé Masséna dans le commandement de l'armée de Portugal, en

annonçant qu'il battrait Wellington; mais ce fut tout le contraire.

Marmont venait d'être vaincu, blessé; son armée, jetée dans le plus

grand désordre et obligée d'abandonner plusieurs provinces, aurait

éprouvé des pertes encore plus considérables si le général Clausel ne

l'eût ralliée.

En apprenant cette catastrophe, l'Empereur dut faire de bien graves

réflexions sur l'entreprise qu'il réalisait en ce moment, car, tandis

qu'il se préparait à entrer sous peu de jours dans Moscou, à la tête de

la plus nombreuse de ses armées, une autre venait d'être battue à mille

lieues de là. Il envahissait la Russie et allait perdre l'Espagne!... Le

chef d'escadrons Fabvier, aujourd'hui lieutenant général, qui avait

porté les dépêches de Marmont, ayant voulu prendre part à la bataille de

la Moskova, y fut blessé à l'attaque de la grande redoute. C'était venir

chercher une balle de bien loin!...

Le 12 septembre, Napoléon quitta Mojaïsk, et le 15 il entrait dans

Moscou. Cette ville immense était déserte. Le général Rostopschine, son

gouverneur, en avait fait sortir tous les habitants. Ce Rostopschine,

dont on a voulu faire un héros, était un homme barbare qui, pour

acquérir de la célébrité, ne reculait devant aucun moyen. Il avait

laissé étrangler par la populace un grand nombre de marchands étrangers,

et surtout des Français, établis à Moscou, dont le seul crime était

d'être _soupçonnés_ de faire des vœux pour l'arrivée des troupes de

Napoléon. Quelques jours avant la bataille de la Moskova, les Cosaques

ayant enlevé une centaine de malades français, le général Koutousoff les

envoya, par des chemins détournés, au gouverneur de Moscou, qui, sans

pitié pour leurs souffrances et leurs fatigues, les laissa d'abord

quarante-huit heures sans manger, et les fit ensuite promener en

triomphe dans les rues, où plusieurs de ces malheureux moururent de

faim, pendant que des agents de police lisaient au peuple une

proclamation de Rostopschine qui, pour le déterminer à prendre les

armes, disait que tous les Français étaient aussi débiles et tomberaient

facilement sous ses coups. Cette affreuse promenade terminée, la

plupart de ceux de nos soldats qui vivaient encore furent assommés par

la populace, sans que Rostopschine fît rien pour les sauver!...

Les troupes russes vaincues n'avaient fait que traverser Moscou, d'où

elles s'éloignaient pour aller se reformer à plus de trente lieues de

là, vers Kalouga, sur la route d'Asie. Le roi Murat les suivit dans

cette nouvelle direction, avec toute sa cavalerie et plusieurs corps

d'infanterie. La garde impériale resta dans la ville, et Napoléon fut

s'établir au _Kremlin_, antique palais fortifié, résidence habituelle

des czars. Tout était tranquille en apparence, lorsque, pendant la nuit

du 15 au 16 septembre, les marchands français et allemands, qui

s'étaient soustraits aux recherches du gouverneur, vinrent prévenir

l'état-major de Napoléon que le feu allait être mis à la ville. Cet avis

fut bientôt confirmé par un agent de police russe, qui ne pouvait se

résoudre à exécuter les ordres de son chef. On apprit par cet agent que,

avant de quitter Moscou, Rostopschine avait fait ouvrir le bagne, les

prisons, et rendre la liberté à tous les forçats, en leur faisant

distribuer un très grand nombre de torches confectionnées par des

ouvriers anglais. Tous ces incendiaires étaient restés cachés dans les

palais abandonnés, où ils attendaient le signal[6]!

L'Empereur, informé de cet affreux projet, prescrivit sur-le-champ les

mesures les plus sévères. De nombreuses patrouilles parcoururent les

rues et tuèrent plusieurs brigands pris sur le fait d'incendie; mais

c'était trop tard; le feu éclata bientôt sur différents points de la

ville et fit des ravages d'autant plus rapides que Rostopschine avait

fait enlever toutes les pompes; aussi, en peu de temps, Moscou ne fut

plus qu'une grande fournaise ardente. L'Empereur quitta le Kremlin et se

réfugia au château de Peterskoë; il ne rentra que trois jours après,

lorsque l'incendie commençait à diminuer, faute d'aliments. Je

n'entrerai dans aucun détail sur l'incendie de Moscou, dont le récit a

été fait par plusieurs témoins oculaires. Je me bornerai à examiner plus

tard les effets de cette immense catastrophe.

Napoléon, appréciant mal la situation dans laquelle se trouvait

Alexandre, espérait toujours un accommodement, quand enfin, las

d'attendre, il prit la détermination de lui écrire lui-même. Cependant,

l'armée russe se réorganisait vers Kalouga, d'où ses chefs envoyaient

vers Moscou des agents chargés de diriger vers leurs régiments les

soldats égarés. On en évalue le nombre à 15,000. Retirés dans les

faubourgs, ces hommes circulaient sans défiance au milieu de nos

bivouacs, prenaient place aux feux de nos soldats et mangeaient avec

eux, et personne n'eut la pensée de les faire prisonniers. Ce fut une

grande faute, car, peu à peu, ils rejoignirent l'armée russe, tandis que

la nôtre s'affaiblissait journellement par les maladies et les premiers

froids. Nos pertes en chevaux étaient surtout immenses, ce qu'on

attribuait aux fatigues extraordinaires que le roi Murat avait imposées

pendant toute la campagne à la cavalerie dont il était le chef. Murat,

se souvenant des brillants succès obtenus en 1806 et 1807 contre les

Prussiens, en les poursuivant à outrance, pensait que la cavalerie

devait suffire à tout et faire des marches de douze à quinze lieues par

jour, sans se préoccuper de la fatigue des chevaux, l'essentiel étant

d'arriver sur les ennemis avec quelques têtes de colonnes! Mais le

climat, la difficulté de trouver des fourrages, la longue durée de la

campagne, et surtout la ténacité des Russes, avaient bien changé les

conditions. Aussi la moitié de notre cavalerie était sans chevaux

lorsque nous arrivâmes à Moscou, et Murat achevait de détruire le

surplus dans la province de Kalouga. Ce prince, fier de sa haute taille,

de son courage, et toujours affublé de costumes bizarres mais brillants,

avait attiré l'attention des ennemis, et, se complaisant à parlementer

avec eux, il échangeait des présents avec les chefs cosaques. Koutousoff

profita de ces réunions pour entretenir les Français dans de fausses

espérances de paix, que le roi Murat faisait partager à l'Empereur.

Mais, un jour, cet ennemi, qui se disait affaibli, se réveille, se

glisse entre nos cantonnements, nous enlève plusieurs convois, un

escadron de dragons de la garde et un bataillon de marche; aussi

Napoléon défendit-il désormais, _sous peine de mort_, toute

communication avec les Russes non autorisée par lui.

Cependant, Napoléon ne perdait pas tout espoir de conclure la paix. Il

envoya, le 4 octobre, le général Lauriston, son aide de camp, au

quartier général du maréchal Koutousoff. Ce Russe astucieux montra au

général Lauriston une lettre adressée par lui à l'empereur Alexandre

pour le presser d'adhérer aux propositions des Français, attendu,

disait-il, que l'armée moscovite se trouvait hors d'état de continuer à

faire la guerre. Mais à peine l'officier porteur de cette dépêche

était-il parti pour Saint-Pétersbourg, muni par Lauriston d'un

passeport qui devait le préserver de l'attaque de ceux de nos partisans

qui rôdaient entre les deux armées, que Koutousoff expédia un autre aide

de camp vers son empereur. Ce second envoyé n'ayant pas de

laissez-passer français fut rencontré par nos patrouilles, et, comme il

était de bonne prise d'après les lois de la guerre, il fut arrêté, et

ses dépêches furent envoyées à Napoléon. Elles contenaient _tout le

contraire_ de celles que Koutousoff avait montrées à Lauriston. En

effet, le maréchal russe, après avoir supplié son souverain de ne point

traiter avec les Français, lui annonçait «que l'armée de l'amiral

Tchitchakoff, ayant quitté la Valachie après la paix avec les Turcs,

s'avançait sur Minsk afin de couper la retraite à Napoléon. Koutousoff

instruisait aussi Alexandre des pourparlers qu'il avait engagés et qu'il

poursuivait habilement avec Murat, à dessein d'entretenir la pernicieuse

sécurité dans laquelle les Français vivaient à Moscou, à une époque si

avancée de la saison...»

À la vue de cette lettre, Napoléon, comprenant qu'il avait été joué,

entra dans une violente colère et forma, dit-on, le projet de marcher

sur Saint-Pétersbourg; mais, outre que l'affaiblissement de son armée et

les rigueurs de l'hiver s'opposaient à cette vaste expédition, des

motifs d'une bien haute importance portaient l'Empereur à se rapprocher

de l'Allemagne pour être plus à même de la surveiller et de voir ce qui

se passait en France. Une conspiration venait d'éclater à Paris, et les

chefs de ce mouvement avaient été les maîtres de la capitale pendant une

journée!... Un exalté, le général Malet, avait jeté sur Paris cette

étincelle qui aurait pu allumer l'incendie, et s'il ne se fût rencontré

un homme perspicace autant qu'énergique, en la personne de

l'adjudant-major Laborde, c'en était peut-être fait du gouvernement

impérial.

Les esprits n'en furent pas moins frappés de cet événement, et l'on peut

concevoir quelle fut la douleur de Napoléon en apprenant le danger

qu'avaient couru sa famille et son gouvernement!

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 53 / 84 题