CHAPITRE XI

Nouvelles dispositions prises par Saint-Cyr.--Attaque et surprise de

l'ennemi.--Incidents divers.--Combat de cavalerie.--Retraite de

l'ennemi.--Établissement dans Polotsk.--Saint-Cyr est nommé maréchal.

Saint-Cyr prit d'une main habile et ferme les rênes du commandement, et

en peu d'heures les choses changèrent totalement de face, tant est

grande l'influence d'un homme capable et qui sait inspirer la confiance!

Le maréchal Oudinot venait de laisser l'armée dans une situation très

alarmante: une partie des troupes acculées à la rivière, les autres

disséminées au delà des jardins où elles tiraillaient en désordre; les

remparts mal garnis d'artillerie; les rues de la ville encombrées de

caissons, de bagages, de cantiniers et de blessés; tout cela

pêle-mêle!... Enfin les troupes n'avaient, en cas de revers, d'autre

retraite que le pont de bateaux jeté sur la Düna. Ce pont était fort

étroit et tellement mauvais que l'eau dépassait de plus de six pouces

les planches du tablier. Enfin, la nuit approchait, et l'on craignait

que les tirailleries n'amenassent une affaire générale qui pouvait nous

devenir funeste, tant il régnait peu d'ordre parmi les régiments des

différentes nations.

Le premier acte du général Saint-Cyr fut d'ordonner qu'on fît rentrer

les tirailleurs engagés, certain que les ennemis fatigués imiteraient

cet exemple, dès qu'on ne les attaquerait plus. En effet, le feu cessa

bientôt des deux côtés. Les troupes purent se réunir, prendre quelque

repos, et la partie parut remise au lendemain.

Afin d'être à même de l'engager avec des chances favorables, Saint-Cyr

profita de la nuit pour se préparer à repousser les ennemis et s'assurer

une retraite en cas de revers. Il réunit à cet effet tous les chefs de

corps, et après leur avoir exposé franchement les dangers de la

situation, dont le plus grave était l'encombrement de la ville et des

abords du pont, il ordonna que les colonels, suivis de plusieurs

officiers et de patrouilles, parcourraient les rues de Polotsk pour

diriger les soldats valides de leurs régiments vers les bivouacs, et

tous les blessés, les malades, chevaux demain, cantiniers et charrettes,

au delà du pont. Le général Saint-Cyr ajouta qu'au point du jour il

visiterait la ville et _suspendrait_ de ses fonctions le chef de corps

qui n'aurait pas ponctuellement exécuté ses ordres! Aucune excuse ne

devait être admise. On s'empressa d'obéir! Les blessés et les malades

furent transportés à bras sur la rive gauche, où l'on réunit ce qui

n'était pas indispensable pour le combat, enfin tous les _impedimenta_

de l'armée. Aussi, les remparts, les rues furent bientôt complètement

libres, de même que le pont. On consolida celui-ci, par lequel Saint-Cyr

fit repasser sur la rive droite la cavalerie et l'artillerie, qu'il

établit dans le bourg le moins voisin de l'ennemi. Enfin, pour se

ménager une retraite plus facile, le prudent général en chef fit

établir, avec des tonneaux vides recouverts de planches, un second pont,

uniquement destiné à l'infanterie. Tous ces préparatifs étant terminés

avant le jour, l'armée attendit avec confiance les ennemis. Mais ils

restèrent impassibles dans leurs bivouacs établis dans la plaine, sur

la lisière d'une vaste forêt qui entoure Polotsk du côté opposé à la

rivière.

Le général Saint-Cyr, qui s'était attendu à être attaqué de grand matin,

attribuait la tranquillité qui régnait dans le camp des Russes aux

pertes énormes qu'ils avaient éprouvées la veille. Elles pouvaient y

contribuer; mais la principale cause de la quiétude dans laquelle se

trouvait Wittgenstein provenait de ce que, attendant pour la nuit

suivante une forte division d'infanterie et plusieurs escadrons de

Saint-Pétersbourg, il avait reculé son attaque jusqu'à l'arrivée de ce

puissant renfort, afin de nous vaincre le lendemain plus facilement.

Bien que les seigneurs polonais, grands propriétaires des environs de

Polotsk, n'osassent prendre ouvertement parti pour les Français, de

crainte de se compromettre vis-à-vis des Russes, néanmoins ils nous

servaient en secret et nous procuraient facilement des espions. Le

général Saint-Cyr, inquiet de ce qui se préparait dans le camp ennemi,

ayant engagé l'un de ces nobles à y envoyer un de ses vassaux les plus

éclairés, celui-ci fit conduire au bivouac russe plusieurs voitures de

fourrage et plaça parmi les charretiers son intendant, habillé en

paysan. Cet homme, fort intelligent, apprit en causant avec les soldats

de Wittgenstein qu'on attendait de nombreuses troupes. Il fut même

témoin de l'arrivée du régiment des Cosaques de la garde, d'un escadron

des chevaliers-gardes, et fut informé que plusieurs bataillons seraient

rendus au camp vers minuit. Ces renseignements pris, l'intendant fut en

rendre compte à son maître, qui s'empressa de prévenir le général en

chef de l'armée française.

En apprenant cette nouvelle, Saint-Cyr résolut de battre Wittgenstein

avant l'arrivée des renforts attendus. Mais comme il ne voulait pas

engager une affaire trop longue, il prévint les généraux et chefs de

corps qu'il n'attaquerait qu'à six heures du soir, afin que, la nuit

mettant fin au combat, les Russes n'eussent pas le temps de profiter de

leur succès si les chances leur étaient favorables. Il est vrai que dans

le cas où nous serions vainqueurs, il nous serait impossible de

poursuivre les ennemis dans l'obscurité; mais Saint-Cyr n'en avait pas

le projet et désirait pour le moment se borner à leur donner une bonne

leçon qui les éloignât de Polotsk. Le général français, voulant agir par

_surprise_, prescrivit que la plus parfaite tranquillité régnât dans la

ville et sur toute la ligne des avant-postes, ce qui fut exécuté.

La journée nous parut bien longue. Chacun, et même le général en chef,

malgré son sang-froid, avait constamment la montre à la main. Ayant

remarqué la veille que l'éloignement de la cavalerie française avait

permis aux Russes de refouler notre aile gauche jusque dans la Düna, le

général Saint-Cyr, un moment avant l'attaque, fit venir en silence tous

ses escadrons derrière de vastes magasins, au delà desquels commençaient

les prairies. C'est sur ce terrain uni que devait agir la cavalerie pour

fondre sur la droite des ennemis et couvrir la gauche de notre

infanterie, dont les deux premières divisions devaient attaquer le camp

russe, pendant que la troisième soutiendrait la cavalerie et que les

deux dernières, formant la réserve, garderaient la ville. Tout était

prêt, lorsque, enfin, à six heures du soir, le signal général de

l'attaque fut donné par un coup de canon, suivi par la détonation de

toute l'artillerie française, qui envoya de nombreux projectiles sur les

avant-postes et même sur le camp ennemi.

À l'instant, nos deux premières divisions d'infanterie, précédées par le

26e léger, s'élancent sur les régiments russes placés dans les jardins,

tuent ou prennent tous les soldats qu'ils peuvent joindre, et, mettant

les autres en fuite, les poursuivent jusqu'au camp, où ils firent un

grand nombre de prisonniers et enlevèrent plusieurs canons. La surprise,

bien que faite en plein jour, fut si complète, que le général

Wittgenstein dînait paisiblement dans un petit château touchant à son

camp, lorsque, prévenu que des voltigeurs français étaient dans la cour,

il sauta par une fenêtre, et trouvant sous sa main un petit cheval de

Cosaque, il l'enfourcha et s'enfuit à toutes jambes vers le gros de ses

troupes! Nos voltigeurs s'emparèrent des beaux chevaux, des papiers, des

fourgons et des vins du général russe, ainsi que de l'argenterie et du

dîner placés sur sa table. Le butin fait dans le camp par d'autres

compagnies fut immense.

Au bruit produit par l'attaque si imprévue des Français, la terreur se

répandit parmi les ennemis, qui s'enfuirent presque tous sans songer à

prendre leurs armes! Le désordre était au comble; personne ne

commandait, et cependant l'approche de nos divisions d'infanterie était

annoncée par une vive fusillade et le son des tambours qui battaient la

charge!... Tout présageait donc un immense succès aux troupes

françaises, à la tête desquelles marchait Saint-Cyr, toujours calme!...

Mais, à la guerre, un événement imprévu et souvent peu important change

l'état des choses!...

Un grand nombre de soldats ennemis avaient gagné en fuyant les derrières

du camp. C'était là que bivouaquait l'escadron des chevaliers-gardes,

arrivé seulement depuis quelques heures. Cette troupe, composée de

jeunes gens d'élite, choisis dans les meilleures familles nobles, était

commandée par un major d'un courage éprouvé, dont l'ardeur venait,

dit-on, de s'accroître par de copieuses libations. En apprenant ce qui

se passe, cet officier monte rapidement à cheval, et, suivi de cent

vingt chevaliers cuirassés, il s'élance vers les Français, qu'il ne

tarde pas à rencontrer. Le premier de nos bataillons attaqué par lui

appartenait au 26e léger. Il résista vigoureusement. Les

chevaliers-gardes, repoussés avec perte, cherchaient à se rallier pour

faire une seconde charge en ligne, lorsque leur major, impatienté par le

temps qu'il faut à des cavaliers désunis pour reprendre leurs rangs,

abandonne le bataillon français qu'il n'avait pu enfoncer, et ordonnant

aux chevaliers-gardes de le suivre, il les lance à toutes brides en

_fourrageurs_ au travers du camp! Il le trouva rempli de fantassins

portugais, suisses et même bavarois, nos alliés, dont les uns,

éparpillés par l'effet même de la victoire, cherchaient à se réunir,

tandis que les autres ramassaient le butin abandonné par les Russes.

Les chevaliers-gardes ayant tué ou blessé plusieurs de ces soldats, le

désordre se mit dans cette foule, et bientôt une _retirade_ tumultueuse

se déclara et dégénéra même en terreur panique. Or, en pareil cas, les

soldats prennent pour adversaires tous ceux des leurs qui courent pour

venir se réunir à eux, et le nombre des ennemis qui les poursuivent

paraît immense au milieu d'un nuage de poussière, tandis que, la plupart

du temps, il n'est que d'une poignée d'hommes. C'est ce qui arriva ici.

Les chevaliers-gardes, dispersés sur un vaste terrain et avançant

toujours sans regarder derrière eux, simulaient, aux yeux des fuyards,

un corps immense de cavalerie; aussi le désordre s'accrut et gagna un

bataillon suisse au milieu duquel le général Saint-Cyr s'était réfugié.

Il y fut tellement pressé par la foule que son cheval fut renversé dans

un fossé.

Le général, vêtu d'une simple redingote bleue, sans marques

distinctives, resta couché par terre et ne fit aucun mouvement à

l'approche des chevaliers-gardes, qui, le croyant mort, ou le prenant

pour un simple employé d'administration, passèrent outre et continuèrent

leur poursuite à travers la plaine. On ne sait où ce désordre se serait

arrêté, lorsque l'intrépide et intelligent général Berckheim, accourant

à la tête du 4e régiment de cuirassiers, s'élança sur les

chevaliers-gardes, qui, malgré leur courageuse défense, furent presque

tous tués ou pris. Leur vaillant major resta au nombre des morts. La

charge exécutée par cette poignée d'hommes aurait eu des résultats

immenses si elle eût été soutenue, et le beau fait d'armes des

chevaliers-gardes prouva de nouveau que les attaques de cavalerie

_imprévues_ sont celles qui ont le plus de chances de succès.

Le général Saint-Cyr, relevé par nos cuirassiers, fit avancer à

l'instant toutes les divisions d'infanterie, avec lesquelles il attaqua

les Russes avant qu'ils fussent remis de leur désordre. Le succès ne fut

pas un moment indécis; les ennemis furent battus et perdirent beaucoup

d'hommes et plusieurs canons.

Pendant que le combat d'infanterie que je viens de raconter se passait

en avant de Polotsk, voici ce qui avait lieu à la gauche de notre armée

dans les prairies qui longent la Düna. Au moment où le premier coup de

canon donna le signal du combat, nos régiments de cavalerie, dont la

brigade Castex formait la tête, se portèrent rapidement vers les

escadrons ennemis qui, de leur côté, marchaient vers nous.

Un engagement sérieux paraissait imminent. Le bon général Castex me fit

alors observer que si, malgré ma blessure, j'avais pu continuer à

commander mon régiment aux combats de Sivotschina et de la Svolna, où il

ne s'agissait que de braver le feu de l'infanterie et du canon, il n'en

serait pas de même aujourd'hui où, ayant affaire à des cavaliers

ennemis, j'allais me trouver compromis dans une charge sans moyen de me

défendre, puisque, ne pouvant me servir que d'un seul bras, il me serait

impossible de tenir en même temps la bride de mon cheval et mon sabre.

En conséquence, il m'engagea à rester momentanément avec la division

d'infanterie placée en réserve. Je ne crus pas devoir accepter cette

offre bienveillante et exprimai si vivement le désir de ne pas

m'éloigner du régiment, que le général se rendit à mes instances; mais

il fit placer derrière moi six cavaliers des plus braves, commandés par

l'intrépide maréchal des logis Prud'homme. J'avais d'ailleurs à mes

côtés les deux adjudants-majors, deux adjudants, un trompette et mon

ordonnance Fousse, un des meilleurs soldats du régiment. Ainsi entouré

et placé devant le centre d'un escadron, j'étais suffisamment garanti;

d'ailleurs, dans un besoin urgent, j'aurais lâché les rênes de mon

cheval pour prendre de la main droite la lame de mon sabre, suspendu à

mon poignet par la dragonne.

La prairie étant assez large pour contenir deux régiments en bataille,

le 23e et le 24e marchaient de front. La brigade du général Corbineau,

composée de trois régiments, était en seconde ligne, et les cuirassiers

suivaient en réserve. Le 24e, placé à ma gauche, avait devant lui un

corps de dragons russes; mon régiment se trouvait en face des Cosaques

de la garde, reconnaissables à la couleur rouge de leurs vestes, ainsi

qu'à la beauté de leurs chevaux, qui, bien qu'arrivés seulement depuis

quelques heures, ne paraissaient nullement fatigués.

Dès que, en avançant au galop, nous fûmes à bonne portée des ennemis, le

général Castex ayant commandé la _charge_, toute sa brigade fondit en

ligne sur les Russes, et, du premier choc, le 24e enfonça les dragons

qui lui étaient opposés... Mon régiment éprouva plus de résistance de la

part des Cosaques de la garde, hommes choisis, de forte stature, et

armés de lances de 14 pieds de long, qu'ils tenaient d'une main ferme.

J'eus quelques chasseurs tués, beaucoup de blessés; mais enfin mes

braves cavaliers ayant pénétré dans cette ligne hérissée de fer, tous

les avantages furent pour nous, car la longueur des lances est nuisible

dans un combat de cavalerie, quand ceux qui les portent, n'étant plus en

bon ordre, sont serrés de près par des adversaires armés de sabres, dont

ils peuvent facilement se servir, tandis que les lanciers éprouvent

beaucoup de difficulté pour présenter la pointe de leurs perches. Aussi

les Cosaques furent-ils obligés de tourner le dos. Mes cavaliers en

firent alors un grand massacre et prirent un bon nombre de beaux et

excellents chevaux.

Nous allions poursuivre ce succès, lorsque notre attention ayant été

attirée vers la droite par un très grand tumulte, nous vîmes la plaine

couverte de fuyards: c'était le moment où les chevaliers-gardes

exécutaient leur vigoureuse charge. Le général Castex, pensant alors

qu'il ne serait pas sage d'avancer encore lorsque notre centre

paraissait rétrograder en désordre, fit sonner le ralliement, et notre

brigade s'arrêta. Mais à peine avait-elle reformé ses rangs, que les

Cosaques de la garde, enhardis par ce qui se passait au centre et

désirant se venger de leur première défaite, revinrent à la charge et

s'élancèrent en fureur sur mes escadrons, tandis que les hussards de

Grodno attaquaient le 24e. Les Russes, repoussés sur tous les points par

la brigade Castex, ayant fait avancer successivement leur seconde et

leur troisième ligne, le général Corbineau accourut à son secours avec

les 7e et 20e de chasseurs et le 8e de lanciers. Il y eut alors un grand

combat de cavalerie, où chacun des deux partis éprouva des chances

diverses!... Déjà nos cuirassiers accouraient pour prendre part à

l'affaire, et ceux des Russes avançaient aussi, lorsque Wittgenstein,

voyant son infanterie battue et vivement poussée par la nôtre, fit

ordonner à sa cavalerie de se retirer; mais elle était beaucoup trop

engagée pour que la retraite pût être facilement exécutée.

En effet, les généraux Castex et Corbineau, certains d'être soutenus par

nos cuirassiers qui les suivaient de près, lancèrent tour à tour leurs

brigades sur les cavaliers russes, qui furent jetés dans le plus grand

désordre et subirent des pertes considérables. Arrivé au delà de la

forêt où se réunirent nos divisions d'infanterie et de cavalerie toutes

victorieuses, le général Saint-Cyr, voyant approcher la nuit, fit cesser

la poursuite, et les troupes retournèrent vers Polotsk pour reprendre

les bivouacs qu'elles avaient quittés peu d'heures avant.

Pendant le combat tumultueux de la cavalerie des deux partis, ma

blessure m'avait causé de bien vives douleurs, surtout lorsque j'étais

obligé de mettre mon cheval au galop. L'impossibilité de me défendre

moi-même me plaça souvent dans une situation très difficile, dont je

n'aurais pu sortir si je n'eusse été entouré par un groupe de braves qui

ne me perdirent jamais de vue. Une fois, entre autres, poussé par la

foule des combattants sur un peloton de Cosaques de la garde, je fus

obligé, pour ma conservation personnelle, de lâcher la bride pour

prendre mon sabre en main. Cependant, je n'eus pas besoin de m'en

servir, car, en voyant leur commandant en péril, les hommes de tout

grade qui m'escortaient, attaquant avec fureur les Cosaques qui déjà

m'environnaient, firent mordre la poussière à plusieurs et mirent les

autres en fuite. Mon ordonnance Fousse, chasseur d'élite, en tua

_trois_, et l'adjudant-major Joly _deux_! Je revins donc sain et sauf de

ce grand combat, auquel j'avais désiré me trouver en personne, afin

d'imprimer un plus grand élan à mon régiment et lui prouver de nouveau

que, tant que je pourrais monter à cheval, je tiendrais à honneur de le

commander au moment du danger. Les officiers et la troupe me surent très

bon gré de ce dévouement, et l'affection que tous me portaient déjà s'en

accrut, ainsi que vous le verrez plus tard, lorsque je parlerai des

malheurs de la grande retraite.

Les combats de cavalerie à cavalerie sont infiniment moins meurtriers

que ceux contre l'infanterie. D'ailleurs, les cavaliers russes sont

généralement maladroits dans le maniement de leurs armes, et leurs

chefs, peu capables, ne savent pas toujours employer leurs cavaliers à

propos. Aussi, bien que mon régiment se fût trouvé engagé pendant le

combat de Polotsk avec les Cosaques de la garde, réputés une des

meilleures troupes de l'armée russe, il n'éprouva pas de grandes pertes.

J'eus dans cette journée huit ou neuf hommes tués et une trentaine de

blessés. Mais au nombre de ces derniers était le chef d'escadrons

Fontaine. Cet excellent et brave officier se trouvait au plus épais de

la mêlée, lorsque son cheval fut tué. M. Fontaine, dont les pieds

étaient embarrassés dans les étriers, cherchait à se dégager à l'aide de

quelques chasseurs venus à son secours, lorsqu'un maudit officier de

Cosaques, passant au galop au milieu de ce groupe, se penche avec

dextérité sur sa selle et porte à Fontaine un terrible coup de sabre qui

lui crève l'œil gauche, blesse l'autre et fend l'os du nez!... Mais au

moment où l'officier russe, fier de cet exploit, s'éloignait, l'un de

nos chasseurs, l'ajustant à six pas avec son pistolet, lui cassa les

reins et vengea ainsi son commandant! Aussitôt que cela fut possible, je

fis panser M. Fontaine, qui fut transporté à Polotsk, dans le couvent

des Jésuites, où j'allai le voir le soir même. J'admirai la résignation

de ce courageux militaire, qui, devenu borgne, supportait patiemment les

douleurs et les inconvénients qu'entraîne la perte presque totale de la

vue. Depuis lors, Fontaine ne put jamais faire de service actif. Ce fut

une grande perte pour le 23e de chasseurs, dans lequel il servait depuis

la formation, aimé et considéré de tous; je fus sensible à son malheur.

Resté le seul officier supérieur du régiment, je m'efforçai de pourvoir

à tous les besoins du service, ce qui était une très grande tâche.

Vous trouverez sans doute que je suis entré dans trop de détails

relativement aux divers combats que soutint le 2e corps d'armée; mais je

répéterai ce que je vous ai déjà dit: Je me complais aux souvenirs des

grandes guerres auxquelles j'ai pris part, et j'en parle avec

plaisir!... Il me semble alors que je suis sur le terrain, entouré de

mes braves compagnons qui, presque tous, hélas! ont déjà quitté la

vie!... Mais revenons à la campagne de Russie.

Tout autre que le général Saint-Cyr aurait, après d'aussi rudes

engagements, passé ses troupes en revue pour les féliciter sur leur

courage et s'enquérir de leurs besoins; mais il n'en fut pas ainsi, car

à peine le dernier coup de fusil était-il tiré, que Saint-Cyr alla

s'enfermer dans le couvent des Jésuites, où il employait tous les jours

et une partie des nuits à quoi faire?--_À jouer du violon!_ C'était sa

passion dominante, dont la nécessité de marcher à l'ennemi pouvait seule

le distraire! Les généraux Lorencez et de Wrède, chargés par lui du

placement des troupes, envoyèrent deux divisions d'infanterie et les

cuirassiers sur la rive gauche de la Düna. La troisième division

française et les deux bavaroises restèrent à Polotsk, où elles furent

occupées à élever les fortifications d'un vaste camp retranché, devant

servir d'appui aux troupes qui, de ce point important, couvraient la

gauche et les derrières de la Grande Armée, destinée à marcher sur

Smolensk et Moscou. Les brigades de cavalerie légère Castex et Corbineau

furent placées à deux lieues en avant du grand camp, sur la rive gauche

de la Polota, petite rivière qui va se jeter dans la Düna à Polotsk.

Mon régiment alla bivouaquer auprès d'un village appelé Louchonski. Le

colonel du 24e de chasseurs établit le sien à un quart de lieue en

arrière, à l'abri du 23e. Nous restâmes là deux mois, dont le premier

sans faire aucune course lointaine.

En apprenant la victoire remportée par le général Saint-Cyr devant

Polotsk, l'Empereur lui envoya le bâton de maréchal de l'empire. Mais au

lieu de profiter de cette occasion pour visiter ses troupes, le nouveau

maréchal vécut dans une solitude plus profonde encore s'il est possible.

Personne ne pouvait pénétrer près du chef de l'armée, ce qui lui valut,

de la part des soldats, le sobriquet de _hibou_. En outre, bien que

l'immense couvent de Polotsk contînt plus de cent appartements qui

eussent été si utiles pour les blessés, il voulut y loger _seul_,

croyant faire une très grande concession en permettant qu'on reçût dans

les communs des officiers supérieurs _blessés_; encore fallait-il qu'ils

n'y séjournassent que quarante-huit heures, après quoi, leurs camarades

devaient les transporter en ville. Les caves et les greniers du couvent

regorgeaient de provisions amassées par les Jésuites; vins, bière,

huile, farine, etc., tout s'y trouvait en abondance; mais le maréchal

s'était fait remettre les clefs des magasins, dont rien ne sortait,

même pour les hôpitaux!... Ce fut à grand'peine que je parvins à obtenir

deux bouteilles de vin pour le commandant Fontaine blessé. Ce qu'il y a

de bizarre, c'est que le maréchal Saint-Cyr usait à peine de ces

provisions pour lui-même, car il était d'une extrême sobriété, mais

aussi d'une fort grande originalité. L'armée le blâma hautement, et ces

mêmes provisions, dont le maréchal refusait de distribuer une partie à

ses troupes, devinrent, deux mois plus tard, la proie des flammes et des

Russes, lorsque les Français furent contraints d'abandonner la ville et

le couvent en feu!

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 51 / 84 题