Nouvelles dispositions prises par Saint-Cyr.--Attaque et surprise de
l'ennemi.--Incidents divers.--Combat de cavalerie.--Retraite de
l'ennemi.--Établissement dans Polotsk.--Saint-Cyr est nommé maréchal.
Saint-Cyr prit d'une main habile et ferme les rênes du commandement, et
en peu d'heures les choses changèrent totalement de face, tant est
grande l'influence d'un homme capable et qui sait inspirer la confiance!
Le maréchal Oudinot venait de laisser l'armée dans une situation très
alarmante: une partie des troupes acculées à la rivière, les autres
disséminées au delà des jardins où elles tiraillaient en désordre; les
remparts mal garnis d'artillerie; les rues de la ville encombrées de
caissons, de bagages, de cantiniers et de blessés; tout cela
pêle-mêle!... Enfin les troupes n'avaient, en cas de revers, d'autre
retraite que le pont de bateaux jeté sur la Düna. Ce pont était fort
étroit et tellement mauvais que l'eau dépassait de plus de six pouces
les planches du tablier. Enfin, la nuit approchait, et l'on craignait
que les tirailleries n'amenassent une affaire générale qui pouvait nous
devenir funeste, tant il régnait peu d'ordre parmi les régiments des
différentes nations.
Le premier acte du général Saint-Cyr fut d'ordonner qu'on fît rentrer
les tirailleurs engagés, certain que les ennemis fatigués imiteraient
cet exemple, dès qu'on ne les attaquerait plus. En effet, le feu cessa
bientôt des deux côtés. Les troupes purent se réunir, prendre quelque
repos, et la partie parut remise au lendemain.
Afin d'être à même de l'engager avec des chances favorables, Saint-Cyr
profita de la nuit pour se préparer à repousser les ennemis et s'assurer
une retraite en cas de revers. Il réunit à cet effet tous les chefs de
corps, et après leur avoir exposé franchement les dangers de la
situation, dont le plus grave était l'encombrement de la ville et des
abords du pont, il ordonna que les colonels, suivis de plusieurs
officiers et de patrouilles, parcourraient les rues de Polotsk pour
diriger les soldats valides de leurs régiments vers les bivouacs, et
tous les blessés, les malades, chevaux demain, cantiniers et charrettes,
au delà du pont. Le général Saint-Cyr ajouta qu'au point du jour il
visiterait la ville et _suspendrait_ de ses fonctions le chef de corps
qui n'aurait pas ponctuellement exécuté ses ordres! Aucune excuse ne
devait être admise. On s'empressa d'obéir! Les blessés et les malades
furent transportés à bras sur la rive gauche, où l'on réunit ce qui
n'était pas indispensable pour le combat, enfin tous les _impedimenta_
de l'armée. Aussi, les remparts, les rues furent bientôt complètement
libres, de même que le pont. On consolida celui-ci, par lequel Saint-Cyr
fit repasser sur la rive droite la cavalerie et l'artillerie, qu'il
établit dans le bourg le moins voisin de l'ennemi. Enfin, pour se
ménager une retraite plus facile, le prudent général en chef fit
établir, avec des tonneaux vides recouverts de planches, un second pont,
uniquement destiné à l'infanterie. Tous ces préparatifs étant terminés
avant le jour, l'armée attendit avec confiance les ennemis. Mais ils
restèrent impassibles dans leurs bivouacs établis dans la plaine, sur
la lisière d'une vaste forêt qui entoure Polotsk du côté opposé à la
rivière.
Le général Saint-Cyr, qui s'était attendu à être attaqué de grand matin,
attribuait la tranquillité qui régnait dans le camp des Russes aux
pertes énormes qu'ils avaient éprouvées la veille. Elles pouvaient y
contribuer; mais la principale cause de la quiétude dans laquelle se
trouvait Wittgenstein provenait de ce que, attendant pour la nuit
suivante une forte division d'infanterie et plusieurs escadrons de
Saint-Pétersbourg, il avait reculé son attaque jusqu'à l'arrivée de ce
puissant renfort, afin de nous vaincre le lendemain plus facilement.
Bien que les seigneurs polonais, grands propriétaires des environs de
Polotsk, n'osassent prendre ouvertement parti pour les Français, de
crainte de se compromettre vis-à-vis des Russes, néanmoins ils nous
servaient en secret et nous procuraient facilement des espions. Le
général Saint-Cyr, inquiet de ce qui se préparait dans le camp ennemi,
ayant engagé l'un de ces nobles à y envoyer un de ses vassaux les plus
éclairés, celui-ci fit conduire au bivouac russe plusieurs voitures de
fourrage et plaça parmi les charretiers son intendant, habillé en
paysan. Cet homme, fort intelligent, apprit en causant avec les soldats
de Wittgenstein qu'on attendait de nombreuses troupes. Il fut même
témoin de l'arrivée du régiment des Cosaques de la garde, d'un escadron
des chevaliers-gardes, et fut informé que plusieurs bataillons seraient
rendus au camp vers minuit. Ces renseignements pris, l'intendant fut en
rendre compte à son maître, qui s'empressa de prévenir le général en
chef de l'armée française.
En apprenant cette nouvelle, Saint-Cyr résolut de battre Wittgenstein
avant l'arrivée des renforts attendus. Mais comme il ne voulait pas
engager une affaire trop longue, il prévint les généraux et chefs de
corps qu'il n'attaquerait qu'à six heures du soir, afin que, la nuit
mettant fin au combat, les Russes n'eussent pas le temps de profiter de
leur succès si les chances leur étaient favorables. Il est vrai que dans
le cas où nous serions vainqueurs, il nous serait impossible de
poursuivre les ennemis dans l'obscurité; mais Saint-Cyr n'en avait pas
le projet et désirait pour le moment se borner à leur donner une bonne
leçon qui les éloignât de Polotsk. Le général français, voulant agir par
_surprise_, prescrivit que la plus parfaite tranquillité régnât dans la
ville et sur toute la ligne des avant-postes, ce qui fut exécuté.
La journée nous parut bien longue. Chacun, et même le général en chef,
malgré son sang-froid, avait constamment la montre à la main. Ayant
remarqué la veille que l'éloignement de la cavalerie française avait
permis aux Russes de refouler notre aile gauche jusque dans la Düna, le
général Saint-Cyr, un moment avant l'attaque, fit venir en silence tous
ses escadrons derrière de vastes magasins, au delà desquels commençaient
les prairies. C'est sur ce terrain uni que devait agir la cavalerie pour
fondre sur la droite des ennemis et couvrir la gauche de notre
infanterie, dont les deux premières divisions devaient attaquer le camp
russe, pendant que la troisième soutiendrait la cavalerie et que les
deux dernières, formant la réserve, garderaient la ville. Tout était
prêt, lorsque, enfin, à six heures du soir, le signal général de
l'attaque fut donné par un coup de canon, suivi par la détonation de
toute l'artillerie française, qui envoya de nombreux projectiles sur les
avant-postes et même sur le camp ennemi.
À l'instant, nos deux premières divisions d'infanterie, précédées par le
26e léger, s'élancent sur les régiments russes placés dans les jardins,
tuent ou prennent tous les soldats qu'ils peuvent joindre, et, mettant
les autres en fuite, les poursuivent jusqu'au camp, où ils firent un
grand nombre de prisonniers et enlevèrent plusieurs canons. La surprise,
bien que faite en plein jour, fut si complète, que le général
Wittgenstein dînait paisiblement dans un petit château touchant à son
camp, lorsque, prévenu que des voltigeurs français étaient dans la cour,
il sauta par une fenêtre, et trouvant sous sa main un petit cheval de
Cosaque, il l'enfourcha et s'enfuit à toutes jambes vers le gros de ses
troupes! Nos voltigeurs s'emparèrent des beaux chevaux, des papiers, des
fourgons et des vins du général russe, ainsi que de l'argenterie et du
dîner placés sur sa table. Le butin fait dans le camp par d'autres
compagnies fut immense.
Au bruit produit par l'attaque si imprévue des Français, la terreur se
répandit parmi les ennemis, qui s'enfuirent presque tous sans songer à
prendre leurs armes! Le désordre était au comble; personne ne
commandait, et cependant l'approche de nos divisions d'infanterie était
annoncée par une vive fusillade et le son des tambours qui battaient la
charge!... Tout présageait donc un immense succès aux troupes
françaises, à la tête desquelles marchait Saint-Cyr, toujours calme!...
Mais, à la guerre, un événement imprévu et souvent peu important change
l'état des choses!...
Un grand nombre de soldats ennemis avaient gagné en fuyant les derrières
du camp. C'était là que bivouaquait l'escadron des chevaliers-gardes,
arrivé seulement depuis quelques heures. Cette troupe, composée de
jeunes gens d'élite, choisis dans les meilleures familles nobles, était
commandée par un major d'un courage éprouvé, dont l'ardeur venait,
dit-on, de s'accroître par de copieuses libations. En apprenant ce qui
se passe, cet officier monte rapidement à cheval, et, suivi de cent
vingt chevaliers cuirassés, il s'élance vers les Français, qu'il ne
tarde pas à rencontrer. Le premier de nos bataillons attaqué par lui
appartenait au 26e léger. Il résista vigoureusement. Les
chevaliers-gardes, repoussés avec perte, cherchaient à se rallier pour
faire une seconde charge en ligne, lorsque leur major, impatienté par le
temps qu'il faut à des cavaliers désunis pour reprendre leurs rangs,
abandonne le bataillon français qu'il n'avait pu enfoncer, et ordonnant
aux chevaliers-gardes de le suivre, il les lance à toutes brides en
_fourrageurs_ au travers du camp! Il le trouva rempli de fantassins
portugais, suisses et même bavarois, nos alliés, dont les uns,
éparpillés par l'effet même de la victoire, cherchaient à se réunir,
tandis que les autres ramassaient le butin abandonné par les Russes.
Les chevaliers-gardes ayant tué ou blessé plusieurs de ces soldats, le
désordre se mit dans cette foule, et bientôt une _retirade_ tumultueuse
se déclara et dégénéra même en terreur panique. Or, en pareil cas, les
soldats prennent pour adversaires tous ceux des leurs qui courent pour
venir se réunir à eux, et le nombre des ennemis qui les poursuivent
paraît immense au milieu d'un nuage de poussière, tandis que, la plupart
du temps, il n'est que d'une poignée d'hommes. C'est ce qui arriva ici.
Les chevaliers-gardes, dispersés sur un vaste terrain et avançant
toujours sans regarder derrière eux, simulaient, aux yeux des fuyards,
un corps immense de cavalerie; aussi le désordre s'accrut et gagna un
bataillon suisse au milieu duquel le général Saint-Cyr s'était réfugié.
Il y fut tellement pressé par la foule que son cheval fut renversé dans
un fossé.
Le général, vêtu d'une simple redingote bleue, sans marques
distinctives, resta couché par terre et ne fit aucun mouvement à
l'approche des chevaliers-gardes, qui, le croyant mort, ou le prenant
pour un simple employé d'administration, passèrent outre et continuèrent
leur poursuite à travers la plaine. On ne sait où ce désordre se serait
arrêté, lorsque l'intrépide et intelligent général Berckheim, accourant
à la tête du 4e régiment de cuirassiers, s'élança sur les
chevaliers-gardes, qui, malgré leur courageuse défense, furent presque
tous tués ou pris. Leur vaillant major resta au nombre des morts. La
charge exécutée par cette poignée d'hommes aurait eu des résultats
immenses si elle eût été soutenue, et le beau fait d'armes des
chevaliers-gardes prouva de nouveau que les attaques de cavalerie
_imprévues_ sont celles qui ont le plus de chances de succès.
Le général Saint-Cyr, relevé par nos cuirassiers, fit avancer à
l'instant toutes les divisions d'infanterie, avec lesquelles il attaqua
les Russes avant qu'ils fussent remis de leur désordre. Le succès ne fut
pas un moment indécis; les ennemis furent battus et perdirent beaucoup
d'hommes et plusieurs canons.
Pendant que le combat d'infanterie que je viens de raconter se passait
en avant de Polotsk, voici ce qui avait lieu à la gauche de notre armée
dans les prairies qui longent la Düna. Au moment où le premier coup de
canon donna le signal du combat, nos régiments de cavalerie, dont la
brigade Castex formait la tête, se portèrent rapidement vers les
escadrons ennemis qui, de leur côté, marchaient vers nous.
Un engagement sérieux paraissait imminent. Le bon général Castex me fit
alors observer que si, malgré ma blessure, j'avais pu continuer à
commander mon régiment aux combats de Sivotschina et de la Svolna, où il
ne s'agissait que de braver le feu de l'infanterie et du canon, il n'en
serait pas de même aujourd'hui où, ayant affaire à des cavaliers
ennemis, j'allais me trouver compromis dans une charge sans moyen de me
défendre, puisque, ne pouvant me servir que d'un seul bras, il me serait
impossible de tenir en même temps la bride de mon cheval et mon sabre.
En conséquence, il m'engagea à rester momentanément avec la division
d'infanterie placée en réserve. Je ne crus pas devoir accepter cette
offre bienveillante et exprimai si vivement le désir de ne pas
m'éloigner du régiment, que le général se rendit à mes instances; mais
il fit placer derrière moi six cavaliers des plus braves, commandés par
l'intrépide maréchal des logis Prud'homme. J'avais d'ailleurs à mes
côtés les deux adjudants-majors, deux adjudants, un trompette et mon
ordonnance Fousse, un des meilleurs soldats du régiment. Ainsi entouré
et placé devant le centre d'un escadron, j'étais suffisamment garanti;
d'ailleurs, dans un besoin urgent, j'aurais lâché les rênes de mon
cheval pour prendre de la main droite la lame de mon sabre, suspendu à
mon poignet par la dragonne.
La prairie étant assez large pour contenir deux régiments en bataille,
le 23e et le 24e marchaient de front. La brigade du général Corbineau,
composée de trois régiments, était en seconde ligne, et les cuirassiers
suivaient en réserve. Le 24e, placé à ma gauche, avait devant lui un
corps de dragons russes; mon régiment se trouvait en face des Cosaques
de la garde, reconnaissables à la couleur rouge de leurs vestes, ainsi
qu'à la beauté de leurs chevaux, qui, bien qu'arrivés seulement depuis
quelques heures, ne paraissaient nullement fatigués.
Dès que, en avançant au galop, nous fûmes à bonne portée des ennemis, le
général Castex ayant commandé la _charge_, toute sa brigade fondit en
ligne sur les Russes, et, du premier choc, le 24e enfonça les dragons
qui lui étaient opposés... Mon régiment éprouva plus de résistance de la
part des Cosaques de la garde, hommes choisis, de forte stature, et
armés de lances de 14 pieds de long, qu'ils tenaient d'une main ferme.
J'eus quelques chasseurs tués, beaucoup de blessés; mais enfin mes
braves cavaliers ayant pénétré dans cette ligne hérissée de fer, tous
les avantages furent pour nous, car la longueur des lances est nuisible
dans un combat de cavalerie, quand ceux qui les portent, n'étant plus en
bon ordre, sont serrés de près par des adversaires armés de sabres, dont
ils peuvent facilement se servir, tandis que les lanciers éprouvent
beaucoup de difficulté pour présenter la pointe de leurs perches. Aussi
les Cosaques furent-ils obligés de tourner le dos. Mes cavaliers en
firent alors un grand massacre et prirent un bon nombre de beaux et
excellents chevaux.
Nous allions poursuivre ce succès, lorsque notre attention ayant été
attirée vers la droite par un très grand tumulte, nous vîmes la plaine
couverte de fuyards: c'était le moment où les chevaliers-gardes
exécutaient leur vigoureuse charge. Le général Castex, pensant alors
qu'il ne serait pas sage d'avancer encore lorsque notre centre
paraissait rétrograder en désordre, fit sonner le ralliement, et notre
brigade s'arrêta. Mais à peine avait-elle reformé ses rangs, que les
Cosaques de la garde, enhardis par ce qui se passait au centre et
désirant se venger de leur première défaite, revinrent à la charge et
s'élancèrent en fureur sur mes escadrons, tandis que les hussards de
Grodno attaquaient le 24e. Les Russes, repoussés sur tous les points par
la brigade Castex, ayant fait avancer successivement leur seconde et
leur troisième ligne, le général Corbineau accourut à son secours avec
les 7e et 20e de chasseurs et le 8e de lanciers. Il y eut alors un grand
combat de cavalerie, où chacun des deux partis éprouva des chances
diverses!... Déjà nos cuirassiers accouraient pour prendre part à
l'affaire, et ceux des Russes avançaient aussi, lorsque Wittgenstein,
voyant son infanterie battue et vivement poussée par la nôtre, fit
ordonner à sa cavalerie de se retirer; mais elle était beaucoup trop
engagée pour que la retraite pût être facilement exécutée.
En effet, les généraux Castex et Corbineau, certains d'être soutenus par
nos cuirassiers qui les suivaient de près, lancèrent tour à tour leurs
brigades sur les cavaliers russes, qui furent jetés dans le plus grand
désordre et subirent des pertes considérables. Arrivé au delà de la
forêt où se réunirent nos divisions d'infanterie et de cavalerie toutes
victorieuses, le général Saint-Cyr, voyant approcher la nuit, fit cesser
la poursuite, et les troupes retournèrent vers Polotsk pour reprendre
les bivouacs qu'elles avaient quittés peu d'heures avant.
Pendant le combat tumultueux de la cavalerie des deux partis, ma
blessure m'avait causé de bien vives douleurs, surtout lorsque j'étais
obligé de mettre mon cheval au galop. L'impossibilité de me défendre
moi-même me plaça souvent dans une situation très difficile, dont je
n'aurais pu sortir si je n'eusse été entouré par un groupe de braves qui
ne me perdirent jamais de vue. Une fois, entre autres, poussé par la
foule des combattants sur un peloton de Cosaques de la garde, je fus
obligé, pour ma conservation personnelle, de lâcher la bride pour
prendre mon sabre en main. Cependant, je n'eus pas besoin de m'en
servir, car, en voyant leur commandant en péril, les hommes de tout
grade qui m'escortaient, attaquant avec fureur les Cosaques qui déjà
m'environnaient, firent mordre la poussière à plusieurs et mirent les
autres en fuite. Mon ordonnance Fousse, chasseur d'élite, en tua
_trois_, et l'adjudant-major Joly _deux_! Je revins donc sain et sauf de
ce grand combat, auquel j'avais désiré me trouver en personne, afin
d'imprimer un plus grand élan à mon régiment et lui prouver de nouveau
que, tant que je pourrais monter à cheval, je tiendrais à honneur de le
commander au moment du danger. Les officiers et la troupe me surent très
bon gré de ce dévouement, et l'affection que tous me portaient déjà s'en
accrut, ainsi que vous le verrez plus tard, lorsque je parlerai des
malheurs de la grande retraite.
Les combats de cavalerie à cavalerie sont infiniment moins meurtriers
que ceux contre l'infanterie. D'ailleurs, les cavaliers russes sont
généralement maladroits dans le maniement de leurs armes, et leurs
chefs, peu capables, ne savent pas toujours employer leurs cavaliers à
propos. Aussi, bien que mon régiment se fût trouvé engagé pendant le
combat de Polotsk avec les Cosaques de la garde, réputés une des
meilleures troupes de l'armée russe, il n'éprouva pas de grandes pertes.
J'eus dans cette journée huit ou neuf hommes tués et une trentaine de
blessés. Mais au nombre de ces derniers était le chef d'escadrons
Fontaine. Cet excellent et brave officier se trouvait au plus épais de
la mêlée, lorsque son cheval fut tué. M. Fontaine, dont les pieds
étaient embarrassés dans les étriers, cherchait à se dégager à l'aide de
quelques chasseurs venus à son secours, lorsqu'un maudit officier de
Cosaques, passant au galop au milieu de ce groupe, se penche avec
dextérité sur sa selle et porte à Fontaine un terrible coup de sabre qui
lui crève l'œil gauche, blesse l'autre et fend l'os du nez!... Mais au
moment où l'officier russe, fier de cet exploit, s'éloignait, l'un de
nos chasseurs, l'ajustant à six pas avec son pistolet, lui cassa les
reins et vengea ainsi son commandant! Aussitôt que cela fut possible, je
fis panser M. Fontaine, qui fut transporté à Polotsk, dans le couvent
des Jésuites, où j'allai le voir le soir même. J'admirai la résignation
de ce courageux militaire, qui, devenu borgne, supportait patiemment les
douleurs et les inconvénients qu'entraîne la perte presque totale de la
vue. Depuis lors, Fontaine ne put jamais faire de service actif. Ce fut
une grande perte pour le 23e de chasseurs, dans lequel il servait depuis
la formation, aimé et considéré de tous; je fus sensible à son malheur.
Resté le seul officier supérieur du régiment, je m'efforçai de pourvoir
à tous les besoins du service, ce qui était une très grande tâche.
Vous trouverez sans doute que je suis entré dans trop de détails
relativement aux divers combats que soutint le 2e corps d'armée; mais je
répéterai ce que je vous ai déjà dit: Je me complais aux souvenirs des
grandes guerres auxquelles j'ai pris part, et j'en parle avec
plaisir!... Il me semble alors que je suis sur le terrain, entouré de
mes braves compagnons qui, presque tous, hélas! ont déjà quitté la
vie!... Mais revenons à la campagne de Russie.
Tout autre que le général Saint-Cyr aurait, après d'aussi rudes
engagements, passé ses troupes en revue pour les féliciter sur leur
courage et s'enquérir de leurs besoins; mais il n'en fut pas ainsi, car
à peine le dernier coup de fusil était-il tiré, que Saint-Cyr alla
s'enfermer dans le couvent des Jésuites, où il employait tous les jours
et une partie des nuits à quoi faire?--_À jouer du violon!_ C'était sa
passion dominante, dont la nécessité de marcher à l'ennemi pouvait seule
le distraire! Les généraux Lorencez et de Wrède, chargés par lui du
placement des troupes, envoyèrent deux divisions d'infanterie et les
cuirassiers sur la rive gauche de la Düna. La troisième division
française et les deux bavaroises restèrent à Polotsk, où elles furent
occupées à élever les fortifications d'un vaste camp retranché, devant
servir d'appui aux troupes qui, de ce point important, couvraient la
gauche et les derrières de la Grande Armée, destinée à marcher sur
Smolensk et Moscou. Les brigades de cavalerie légère Castex et Corbineau
furent placées à deux lieues en avant du grand camp, sur la rive gauche
de la Polota, petite rivière qui va se jeter dans la Düna à Polotsk.
Mon régiment alla bivouaquer auprès d'un village appelé Louchonski. Le
colonel du 24e de chasseurs établit le sien à un quart de lieue en
arrière, à l'abri du 23e. Nous restâmes là deux mois, dont le premier
sans faire aucune course lointaine.
En apprenant la victoire remportée par le général Saint-Cyr devant
Polotsk, l'Empereur lui envoya le bâton de maréchal de l'empire. Mais au
lieu de profiter de cette occasion pour visiter ses troupes, le nouveau
maréchal vécut dans une solitude plus profonde encore s'il est possible.
Personne ne pouvait pénétrer près du chef de l'armée, ce qui lui valut,
de la part des soldats, le sobriquet de _hibou_. En outre, bien que
l'immense couvent de Polotsk contînt plus de cent appartements qui
eussent été si utiles pour les blessés, il voulut y loger _seul_,
croyant faire une très grande concession en permettant qu'on reçût dans
les communs des officiers supérieurs _blessés_; encore fallait-il qu'ils
n'y séjournassent que quarante-huit heures, après quoi, leurs camarades
devaient les transporter en ville. Les caves et les greniers du couvent
regorgeaient de provisions amassées par les Jésuites; vins, bière,
huile, farine, etc., tout s'y trouvait en abondance; mais le maréchal
s'était fait remettre les clefs des magasins, dont rien ne sortait,
même pour les hôpitaux!... Ce fut à grand'peine que je parvins à obtenir
deux bouteilles de vin pour le commandant Fontaine blessé. Ce qu'il y a
de bizarre, c'est que le maréchal Saint-Cyr usait à peine de ces
provisions pour lui-même, car il était d'une extrême sobriété, mais
aussi d'une fort grande originalité. L'armée le blâma hautement, et ces
mêmes provisions, dont le maréchal refusait de distribuer une partie à
ses troupes, devinrent, deux mois plus tard, la proie des flammes et des
Russes, lorsque les Français furent contraints d'abandonner la ville et
le couvent en feu!