CHAPITRE X

Nouvelle retraite d'Oudinot.--Marches et contremarches.--Le 23e de

chasseurs est comblé de récompenses.--Retraite sur Polotsk.--Le général

Saint-Cyr.--Oudinot, blessé, cède le commandement à Saint-Cyr.

Profondément ému par ce lugubre épisode, je réfléchissais fort

tristement, lorsque je fus tiré de mes rêveries par le bruit lointain

d'une très vive canonnade. Les deux armées étaient encore aux prises. En

effet, le maréchal Oudinot, après avoir passé devant le relais de

Kliastitsoui, où j'avais été blessé la veille, ayant joint

l'arrière-garde russe à l'entrée du marais dont le débouché nous avait

été si funeste vingt-quatre heures avant, s'était obstiné à y refouler

l'armée ennemie; mais celle-ci, n'étant pas disposée à passer ce

dangereux défilé, avait fait, avec des forces considérables, un retour

offensif contre les troupes françaises, qui, après avoir éprouvé d'assez

grandes pertes, se retiraient suivies par les Russes. On eût dit

qu'Oudinot et Wittgenstein jouaient une partie de barres!... Quand l'un

s'avançait, l'autre se retirait pour le poursuivre à son tour s'il

battait en retraite!... La nouvelle reculade d'Oudinot nous fut annoncée

sur le champ de bataille de Sivotschina par un aide de camp qui

apportait au général Albert l'ordre de conduire sa brigade et le 23e de

chasseurs à deux lieues en arrière, dans la direction de Polotsk.

Au moment de partir, je ne voulus pas abandonner les quatorze pièces

enlevées le matin par mon régiment, et comme les chevaux avec lesquels

l'ennemi les avait amenées étaient tombés en notre pouvoir, on les

attela, et nous fîmes conduire l'artillerie à notre prochain bivouac,

d'où ce glorieux trophée du courage du 23e fut dirigé la nuit suivante

sur Polotsk; nos quatorze canons ne tardèrent pas à concourir très

efficacement à la défense de cette ville.

L'armée d'Oudinot battit en retraite ce même jour jusqu'au gué de

Sivotschina qu'elle avait passé le matin en poursuivant Wittgenstein,

qui, rendu plus circonspect par le désastre éprouvé le jour même en ce

lieu par son avant-garde, n'osa aventurer aucun corps isolé sur la rive

occupée par nos troupes. Les deux armées, ainsi séparées par la Drissa,

prirent respectivement leurs positions de nuit. Mais le 2 août, Oudinot

ayant rapproché ses troupes de Polotsk, les hostilités cessèrent pour

quelques jours, tant les deux partis avaient besoin de repos. Nous fûmes

rejoints par le bon général Castex ainsi que par le 24e de chasseurs,

qui en voulait beaucoup à son colonel de l'avoir éloigné au moment où

c'était à lui d'attaquer le camp russe, tandis que dans sa course vers

la haute Drissa il n'avait pas vu un seul ennemi, ni trouvé le gué

supposé.

Après quelques jours de repos, Wittgenstein porta une partie de ses

troupes vers la basse Düna, d'où Macdonald menaçait sa droite. Le

maréchal Oudinot ayant suivi dans cette direction l'armée russe,

celle-ci fit volte-face vers nous, et pendant huit à dix jours il y eut

de nombreuses marches, contremarches et plusieurs engagements partiels,

dont il serait trop long et trop pénible de faire l'analyse, d'autant

que tout cela n'amena d'autre résultat que de faire tuer des hommes

fort inutilement, et de démontrer le peu de décision des chefs des deux

armées.

Le plus sérieux des combats livrés pendant cette courte période eut lieu

le 13 août, auprès du magnifique couvent de Valensoui, construit sur les

bords de la Svolna. Cette petite rivière, dont les berges sont très

fangeuses, séparait les Français des Russes, et il était évident que

celui des deux généraux qui tenterait le passage de vive force sur un

terrain aussi défavorable éprouverait un sanglant échec. Wittgenstein ni

Oudinot n'avaient donc pas le projet de franchir la Svolna sur ce point;

mais au lieu d'aller chercher ailleurs un champ de bataille sur lequel

ils pussent se mesurer, on les vit tous les deux prendre position sur ce

cours d'eau comme pour se narguer mutuellement. Bientôt il s'établit

d'une rive à l'autre une canonnade des plus vives et parfaitement

inutile, puisque les troupes d'aucun parti n'ayant le moyen de joindre

leur adversaire, ce déplorable engagement ne pouvait avoir aucun

avantage pour personne.

Cependant Wittgenstein, pour ménager ses soldats, s'était borné à poster

quelques bataillons de chasseurs à pied dans les saules et les roseaux

qui bordent le rivage, et tenait ses troupes hors de la portée des

canons français, dont le feu bien nourri atteignait seulement

quelques-uns de ses tirailleurs, tandis qu'Oudinot, s'étant obstiné,

malgré les sages observations de plusieurs généraux, à rapprocher sa

première ligne de la Svolna, éprouva des pertes qu'il aurait pu et dû

s'éviter. L'artillerie des Russes n'est pas à beaucoup près, aussi bonne

que la nôtre, mais elle se sert, en campagne, de pièces dites

_licornes_, dont la portée dépassait celle des canons français de cette

époque. Ce furent ces licornes qui firent les plus grands ravages parmi

nos troupes.

Le maréchal Oudinot, persuadé que nos ennemis allaient franchir la

rivière, tenait non seulement une division d'infanterie à portée de les

repousser, mais il la faisait appuyer par la cavalerie du général

Castex, précaution surabondante, car un passage, même celui d'une petite

rivière, demande plus de temps qu'il n'en faut aux défenseurs pour

accourir au-devant des attaquants. Mon régiment et le 24e de chasseurs

n'en furent pas moins exposés pendant vingt-quatre heures aux boulets

des Russes, qui nous tuèrent et estropièrent plusieurs hommes.

Pendant ce combat, où les troupes restèrent très longtemps de pied

ferme, on vit arriver l'aide de camp qu'Oudinot avait envoyé à Witepsk

porter à l'Empereur le rapport des combats de Kliastitsoui ainsi que de

celui de Sivotschina. Napoléon, voulant témoigner en particulier aux

troupes qu'il ne les rendait pas responsables du peu de succès de notre

marche, venait de combler le 2e corps de récompenses, tant en avancement

qu'en décorations. Après avoir bien traité l'infanterie, Sa Majesté

accordait quatre croix de la Légion d'honneur à chacun des régiments de

cavalerie. Le major général prince Berthier ajoutait dans sa lettre

d'envoi que l'Empereur, pour exprimer au 23e de chasseurs à cheval la

satisfaction qu'il éprouvait pour sa belle conduite à Wilkomir, au pont

de Dünabourg, au combat de nuit de Drouia, à Kliastitsoui, et surtout à

l'attaque du camp russe de Sivotschina, lui envoyait, en sus des quatre

récompenses données aux autres régiments, _quatorze_ décorations, une

pour chaque canon enlevé par lui à l'avant-garde de Koulnieff!...

J'avais donc dix-huit croix à distribuer à mon brave régiment. L'aide de

camp n'avait pas apporté les brevets, mais le major général suppléait à

cet envoi en chargeant les chefs des régiments de désigner les

militaires qui devaient les recevoir et de lui en faire passer l'état.

J'assemblai tous les capitaines et, après m'être éclairé de leur avis,

je dressai ma liste et fus la présenter au maréchal Oudinot, en le

priant de me permettre de la faire connaître sur-le-champ au régiment:

«Comment, ici, sous les boulets!...--Oui, monsieur le maréchal, sous les

boulets... Ce sera plus chevaleresque!...»

Le général Lorencez, qui, comme chef d'état-major, avait libellé le

rapport des divers combats et fait un très grand éloge du 23e de

chasseurs, ayant été de mon avis, le maréchal consentit à ma demande.

Les décorations ne devaient arriver que plus tard, mais j'envoyai

chercher aux équipages une pièce de ruban que j'avais dans mon

portemanteau, et après y avoir fait couper dix-huit morceaux, j'annonçai

au régiment les récompenses qui lui étaient accordées par l'Empereur.

Puis, faisant sortir des rangs les élus à tour de rôle, je donnai à

chacun un bout de ce ruban rouge, alors si désiré, si bien porté, et

dont on a depuis si grandement affaibli le prestige en le prodiguant, en

le prostituant même!... Cette distribution faite _en présence de

l'ennemi_, au milieu des dangers, produisit un effet immense sur le

régiment, dont l'enthousiasme fut au comble lorsque j'appelai le vieux

sous-officier Prud'homme, réputé à juste titre le plus intrépide et le

plus modeste de tous les guerriers du 23e de chasseurs. Toujours calme,

ce brave, illustré par de nombreuses actions d'éclat, s'approcha d'un

air timide et reçut le ruban, au milieu des vives acclamations de tous

les escadrons: ce fut un vrai triomphe pour lui!... Je n'oublierai

jamais cette scène touchante qui, vous le savez, se passait sous le

canon de l'ennemi.

Mais il n'y a point de bonheur complet!... Deux hommes portés sur ma

liste comme approchant le plus du mérite de Prud'homme venaient d'être

cruellement blessés par des boulets!... Le maréchal des logis

_Legendre_, celui qui avait tué le général Koulnieff, avait un bras

emporté, et le brigadier _Griffon_ une jambe brisée!... On les amputait

lorsque je me rendis à l'ambulance pour les décorer!... À la vue du

ruban de la Légion d'honneur, ils parurent oublier leurs douleurs et

firent éclater la joie la plus vive!... Cependant Legendre ne survécut

pas longtemps à sa blessure, mais Griffon se rétablit, fut évacué sur la

France, et, plusieurs années après, je le retrouvai à l'hôtel des

Invalides.

Le 24e de chasseurs, qui ne recevait que quatre décorations, tandis que

le 23e en recevait dix-huit, convint que c'était juste, mais n'en

manifesta pas moins ses regrets d'avoir été privé de l'honneur de

prendre les quatorze canons russes à Sivotschina, eût-il même dû y

éprouver les pertes que nous avions subies nous-mêmes. «Nous sommes

soldats, disaient-ils, nous devons courir toutes les chances bonnes ou

mauvaises!» Ils en voulurent à leur colonel de ce qu'ils appelaient un

passe-droit!... Quelle armée que celle dont les soldats réclamaient le

privilège de marcher à l'ennemi!...

Vous demandez sans doute quelle fut dans cette distribution de

récompenses celle que je reçus moi-même?--Aucune! parce que l'Empereur,

avant de se décider à retirer le commandement du régiment au colonel de

La Nougarède en le faisant ou général ou chef d'une légion de

gendarmerie, voulait savoir si la santé de cet officier lui permettrait

de faire l'un de ces services. En conséquence, le major général

enjoignait au maréchal Oudinot de faire examiner M. de La Nougarède par

un conseil de santé, dont l'avis fut qu'il ne pourrait jamais monter à

cheval. D'après cette décision, le maréchal autorisa M. de La Nougarède

à retourner en France, où il obtint le commandement d'une place de

second ordre. Ce malheureux colonel, avant de quitter Polotsk, où ses

infirmités l'avaient forcé de se réfugier, m'écrivit une lettre fort

touchante par laquelle il faisait ses adieux au 23e et bien que M. de La

Nougarède n'eût jamais combattu à la tête de ce régiment (ce qui attache

infiniment les troupes à leur chef), il en fut néanmoins regretté et le

méritait à tous égards.

Le régiment restant ainsi sans colonel, le maréchal s'attendait à

recevoir bientôt ma promotion à ce grade, et j'avoue franchement que je

l'espérais aussi; mais l'Empereur s'étant éloigné de nous et ayant

quitté Witepsk pour marcher sur Smolensk et de là vers Moscou, les

travaux de son cabinet furent ralentis par les préoccupations que lui

donnaient les opérations militaires, si bien que je ne fus nommé colonel

que trois mois plus tard!

Mais revenons sur les bords de la Svolna, dont les Français

s'éloignèrent précipitamment, en laissant une partie de leurs blessés

dans le couvent de Valensoui.

Parmi ceux que nous parvînmes à emporter, se trouvait M. Casabianca,

colonel du 11e régiment d'infanterie légère, qui avait été mon camarade

lorsque nous servions l'un et l'autre comme aides de camp auprès de

Masséna. M. Casabianca était un officier du plus grand mérite, dont

l'avancement eût été fort rapide; mais, frappé à la tête au moment où il

visitait les tirailleurs de son régiment placés sur les bords de la

Svolna, il vit sa carrière arrêtée. Il était mourant lorsque je

l'aperçus sur un brancard, porté par des sapeurs! Il me reconnut, et, en

me serrant la main, il me dit combien il regrettait de voir notre corps

d'armée si médiocrement dirigé. Le soir même, ce malheureux colonel

expira!... Ses dernières paroles n'étaient que trop fondées, car notre

chef semblait agir sans méthode ni plan. Après un succès, il poursuivait

Wittgenstein, sans se préoccuper d'aucun obstacle, et ne parlait de rien

moins que de le pousser jusqu'à Saint-Pétersbourg; mais au moindre

revers, il battait rapidement en retraite, et voyait des ennemis

partout. Ce fut sous cette dernière influence qu'il ramena sous les murs

de Polotsk ses troupes, très affectées qu'on les fît reculer ainsi

devant les Russes, qu'elles venaient de vaincre dans presque toutes les

rencontres.

Le 15 août, jour de la fête de l'Empereur, le 2e corps d'armée arriva

fort tristement à Polotsk, où nous trouvâmes le 6e corps formé des deux

belles divisions bavaroises du général de Wrède, dont un général

français, Gouvion Saint-Cyr, avait le commandement supérieur. L'Empereur

envoyait ce renfort de 8 à 10,000 hommes au maréchal Oudinot, qui l'eût

reçu avec plus de satisfaction s'il n'eût craint le contrôle de celui

qui le conduisait. En effet, Saint-Cyr était un des militaires les plus

capables de l'Europe!... Contemporain et émule de Moreau, de Hoche, de

Kléber et de Desaix, il avait commandé avec succès une des ailes de

l'armée du Rhin, lorsque Oudinot était à peine colonel ou général de

brigade. Je n'ai connu personne qui dirigeât mieux ses troupes sur un

champ de bataille que ne le faisait Saint-Cyr.

Fils d'un petit propriétaire de Toul, il avait étudié pour être

ingénieur civil; mais dégoûté de cet état, il s'était fait comédien à

Paris, et ce fut lui qui créa le célèbre rôle de _Robert, chef de

brigands_, au théâtre de la Cité, où la révolution de 89 le trouva.

Saint-Cyr entra dans un bataillon de volontaires, fit preuve de talents,

d'un grand courage, parvint très promptement au grade de général de

division et se distingua par de nombreux succès. Il était d'une taille

élevée, mais avait plutôt la tournure d'un professeur que d'un

militaire, ce qu'il faut peut-être attribuer à l'habitude qu'il avait

contractée auprès des généraux de l'armée du Rhin de ne porter ni

uniforme, ni épaulettes, mais une simple redingote bleue tout unie.

Il était impossible de voir un homme plus calme! Les périls les plus

grands, les contrariétés, les succès, les défaites, rien ne pouvait

l'émouvoir... il était _de glace_ devant tous les événements!... On

conçoit quel avantage un tel caractère, secondé par le goût pour l'étude

et la méditation, donnait à cet officier général. Mais Saint-Cyr avait

aussi de sérieux défauts: jaloux de ses camarades, on l'a vu souvent

tenir ses troupes au repos tandis que, auprès de lui, d'autres divisions

étaient écrasées; Saint-Cyr marchait alors, et profitant de la lassitude

des ennemis, il les battait et paraissait ainsi avoir remporté seul la

victoire. En second lieu, si le général Saint-Cyr était un des chefs de

l'armée qui savaient le mieux employer les troupes sur le champ de

bataille, c'était incontestablement celui qui s'occupait le moins de

leur bien-être. Jamais il ne s'informait si les soldats avaient des

vivres, des vêtements, des chaussures, et si leurs armes étaient en bon

état. Il ne passait aucune revue, ne visitait point les hôpitaux et ne

demandait même pas s'il en existait! Selon lui, les colonels devaient

pourvoir à tout cela. En un mot, il voulait qu'on lui amenât sur le

champ de bataille des régiments tout _prêts à combattre_, sans qu'il eût

à s'occuper des moyens de les tenir en bon état. Cette manière d'agir

avait beaucoup nui à Saint-Cyr, et partout où il avait servi, les

troupes, tout en rendant justice à ses talents militaires, ne l'avaient

point aimé. Tous ses camarades redoutaient de se trouver avec lui, et

les divers gouvernements qui s'étaient succédé en France ne l'avaient

employé que par nécessité. L'Empereur fit de même, et il avait une telle

antipathie pour Saint-Cyr que, lors de la création des maréchaux, il ne

le porta pas sur la liste des promotions, bien que ce général eût de

meilleurs services et beaucoup plus de talents que la plupart de ceux

auxquels Napoléon donna le bâton de commandement. Tel était l'homme que

l'Empereur venait de placer sous les ordres d'Oudinot, au grand regret

de celui-ci, qui sentait que la supériorité de Saint-Cyr allait

l'écraser.

Le 16 août (jour de la naissance d'Alfred, mon fils aîné[5]), l'armée

russe, forte de soixante et quelques mille hommes, vint attaquer

Oudinot, qui, en comptant le corps bavarois amené par Saint-Cyr, avait

sous ses ordres 52,000 combattants. En toute autre circonstance et dans

les guerres ordinaires, un engagement entre 112,000 hommes aurait pris

le nom de _bataille_, dont la perte ou le gain aurait eu d'immenses

résultats; mais en 1812, le chiffre des troupes des armées belligérantes

s'élevant à 600,000 ou 700,000 hommes, une collision entre 100,000

guerriers n'était qu'un combat! C'est donc ainsi qu'on désigne l'affaire

qui eut lieu sous Polotsk, entre les troupes russes et le corps du

maréchal Oudinot.

La ville de Polotsk, bâtie sur la rive droite de la Düna, est entourée

de vieux remparts en terre. En avant du front principal de la place, les

champs sont divisés par une infinité de petites rigoles entre lesquelles

on cultive des légumes. Bien que ces obstacles ne fussent point

infranchissables pour l'artillerie et la cavalerie, ils en gênaient

cependant la marche. Ces jardins s'étendent à une petite demi-lieue du

front de la ville; mais à leur gauche, sur les rives de la Düna, on

trouve une vaste prairie, unie comme un tapis. C'est par là que le

général russe aurait dû attaquer Polotsk, ce qui l'aurait rendu maître

du faible et unique pont de bateaux qui nous mettait en communication

avec la rive gauche d'où nous tirions nos munitions de guerre et nos

vivres. Mais Wittgenstein, préférant prendre le taureau par les cornes,

dirigea ses forces principales vers les jardins, d'où il espérait

escalader les remparts, qui ne sont, à proprement parler, que des talus

faciles à gravir, mais qui ont l'avantage de dominer au loin. L'attaque

fut des plus vives; cependant, nos fantassins défendirent bravement les

jardins, pendant que, du haut des remparts, l'artillerie, parmi laquelle

figuraient les quatorze pièces prises à Sivotschina par le 23e, faisait

un affreux ravage dans les rangs ennemis... Les Russes reculèrent en

désordre pour aller se reformer dans la plaine. Oudinot, au lieu de

conserver sa bonne position, les poursuivit et fut à son tour repoussé

avec perte. Une grande partie de la journée se passa ainsi, les Russes

revenant sans cesse à la charge et les Français les refoulant toujours

au delà des jardins.

Pendant ces sanglantes allées et venues, que faisait le général

Saint-Cyr? Il suivait silencieusement Oudinot, et lorsque celui-ci lui

demandait son avis, il s'inclinait en se bornant à répondre:

«Monseigneur le maréchal!...» ce qui semblait dire: Puisqu'on vous a

fait maréchal, vous devez en savoir plus que moi, simple général;

tirez-vous d'affaire comme vous pourrez!

Cependant, Wittgenstein ayant déjà essuyé des pertes énormes, et

désespérant d'obtenir la victoire en continuant ses attaques du côté des

jardins, finit par où il aurait dû commencer et fit marcher le gros de

ses troupes vers les prairies qui bordent la Düna. Oudinot avait

jusqu'alors tenu ses pièces de 12 et toute sa cavalerie sur ce point, où

elles étaient restées comme étrangères au combat; mais le général

d'artillerie Dulauloy, qui craignait pour ses canons, vint proposer au

maréchal de faire repasser sur la rive gauche de la rivière non

seulement les pièces de gros calibre, mais toute la cavalerie, sous

prétexte qu'elles gêneraient les mouvements de l'infanterie. Oudinot

ayant demandé à Saint-Cyr ce qu'il en pensait, celui-ci, au lieu de lui

donner le bon conseil d'utiliser l'artillerie et la cavalerie sur un

terrain où elles pouvaient facilement manœuvrer et appuyer l'infanterie,

se contenta de répéter son éternel refrain: «Monseigneur le maréchal!»

Finalement, Oudinot, malgré les observations du général Lorencez, son

chef d'état-major, prescrivit à l'artillerie ainsi qu'à la cavalerie de

se retirer de l'autre côté du fleuve.

Ce mouvement regrettable, qui paraissait annoncer une retraite et

l'abandon total de Polotsk et de la rive droite, déplut infiniment aux

troupes qu'on éloignait, et affecta le moral de l'infanterie destinée à

défendre le côté de la ville qui avoisine les prairies. L'ardeur des

Russes s'accrut au contraire, en voyant dix régiments de cavalerie et

plusieurs batteries quitter le champ de bataille. Aussi, pour porter le

désordre dans cette énorme masse pendant qu'elle s'en allait, ils

avancèrent promptement et firent tirer leurs _licornes_, dont les

projectiles creux, après avoir produit l'effet de boulets, éclataient

comme des obus. Les régiments voisins du mien eurent plusieurs hommes

tués ou blessés. Je fus assez heureux pour qu'aucun de mes cavaliers ne

fût atteint; je perdis seulement quelques chevaux. Celui que je montais

ayant eu la tête brisée, je tombai avec lui, et mon épaule blessée ayant

violemment porté sur la terre, j'éprouvai une affreuse douleur! Un peu

moins d'inclinaison donnée au canon russe, je recevais le boulet en

plein corps, et mon fils était orphelin quelques heures après avoir vu

le jour!

Cependant, les ennemis venaient de renouveler le combat, et lorsque,

après avoir passé le pont, nous tournâmes la tête pour regarder ce qui

se passait sur la rive que nous venions de quitter, nous fûmes témoins

d'un spectacle des plus émouvants. L'infanterie française, les Bavarois,

les Croates, combattaient bravement et même avec avantage; mais la

légion portugaise et surtout les deux régiments suisses fuyaient devant

les Russes, et ne s'arrêtèrent que lorsque, poussés dans la rivière, ils

eurent de l'eau jusqu'aux genoux!... Là, contraints de faire face à

l'ennemi sous peine de se noyer, ils combattirent enfin, et par un feu

de file des mieux nourris, ils obligèrent les Russes à s'éloigner un

peu. Le commandant de l'artillerie française, qui venait de passer la

Düna avec la cavalerie, saisit avec habileté l'occasion d'être utile en

faisant approcher ses pièces de la rive, et tirant par-dessus le fleuve,

il foudroya les bataillons ennemis placés à l'autre bord.

Cette puissante diversion arrêtant sur ce point les troupes de

Wittgenstein, que les Français, Bavarois et Croates repoussaient sur

d'autres, le combat se ralentit et dégénéra en tiraillement une heure

avant la fin du jour. Mais le maréchal Oudinot ne pouvait se dissimuler

qu'il faudrait le recommencer le lendemain. Aussi, très préoccupé d'une

situation dont il ne voyait pas l'issue, et se heurtant au mutisme

obstiné de Saint-Cyr, il s'en allait à cheval et au petit pas, suivi par

un seul aide de camp, au milieu des tirailleurs de son infanterie, quand

les tireurs ennemis, remarquant ce cavalier coiffé d'un chapeau à plumes

blanches, en firent leur point de mire et lui envoyèrent une balle dans

le bras!

Aussitôt le maréchal, faisant informer Saint-Cyr de sa blessure, lui

remit le commandement de l'armée; lui laissant le soin d'arranger les

affaires, il quitta le champ de bataille, traversa le pont, s'arrêta un

moment au bivouac de la cavalerie, et, s'éloignant de l'armée, il se

rendit sur les derrières, en Lithuanie, pour y faire soigner sa

blessure. Nous ne revîmes le maréchal Oudinot que deux mois après.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 50 / 84 题