Nouvelle retraite d'Oudinot.--Marches et contremarches.--Le 23e de
chasseurs est comblé de récompenses.--Retraite sur Polotsk.--Le général
Saint-Cyr.--Oudinot, blessé, cède le commandement à Saint-Cyr.
Profondément ému par ce lugubre épisode, je réfléchissais fort
tristement, lorsque je fus tiré de mes rêveries par le bruit lointain
d'une très vive canonnade. Les deux armées étaient encore aux prises. En
effet, le maréchal Oudinot, après avoir passé devant le relais de
Kliastitsoui, où j'avais été blessé la veille, ayant joint
l'arrière-garde russe à l'entrée du marais dont le débouché nous avait
été si funeste vingt-quatre heures avant, s'était obstiné à y refouler
l'armée ennemie; mais celle-ci, n'étant pas disposée à passer ce
dangereux défilé, avait fait, avec des forces considérables, un retour
offensif contre les troupes françaises, qui, après avoir éprouvé d'assez
grandes pertes, se retiraient suivies par les Russes. On eût dit
qu'Oudinot et Wittgenstein jouaient une partie de barres!... Quand l'un
s'avançait, l'autre se retirait pour le poursuivre à son tour s'il
battait en retraite!... La nouvelle reculade d'Oudinot nous fut annoncée
sur le champ de bataille de Sivotschina par un aide de camp qui
apportait au général Albert l'ordre de conduire sa brigade et le 23e de
chasseurs à deux lieues en arrière, dans la direction de Polotsk.
Au moment de partir, je ne voulus pas abandonner les quatorze pièces
enlevées le matin par mon régiment, et comme les chevaux avec lesquels
l'ennemi les avait amenées étaient tombés en notre pouvoir, on les
attela, et nous fîmes conduire l'artillerie à notre prochain bivouac,
d'où ce glorieux trophée du courage du 23e fut dirigé la nuit suivante
sur Polotsk; nos quatorze canons ne tardèrent pas à concourir très
efficacement à la défense de cette ville.
L'armée d'Oudinot battit en retraite ce même jour jusqu'au gué de
Sivotschina qu'elle avait passé le matin en poursuivant Wittgenstein,
qui, rendu plus circonspect par le désastre éprouvé le jour même en ce
lieu par son avant-garde, n'osa aventurer aucun corps isolé sur la rive
occupée par nos troupes. Les deux armées, ainsi séparées par la Drissa,
prirent respectivement leurs positions de nuit. Mais le 2 août, Oudinot
ayant rapproché ses troupes de Polotsk, les hostilités cessèrent pour
quelques jours, tant les deux partis avaient besoin de repos. Nous fûmes
rejoints par le bon général Castex ainsi que par le 24e de chasseurs,
qui en voulait beaucoup à son colonel de l'avoir éloigné au moment où
c'était à lui d'attaquer le camp russe, tandis que dans sa course vers
la haute Drissa il n'avait pas vu un seul ennemi, ni trouvé le gué
supposé.
Après quelques jours de repos, Wittgenstein porta une partie de ses
troupes vers la basse Düna, d'où Macdonald menaçait sa droite. Le
maréchal Oudinot ayant suivi dans cette direction l'armée russe,
celle-ci fit volte-face vers nous, et pendant huit à dix jours il y eut
de nombreuses marches, contremarches et plusieurs engagements partiels,
dont il serait trop long et trop pénible de faire l'analyse, d'autant
que tout cela n'amena d'autre résultat que de faire tuer des hommes
fort inutilement, et de démontrer le peu de décision des chefs des deux
armées.
Le plus sérieux des combats livrés pendant cette courte période eut lieu
le 13 août, auprès du magnifique couvent de Valensoui, construit sur les
bords de la Svolna. Cette petite rivière, dont les berges sont très
fangeuses, séparait les Français des Russes, et il était évident que
celui des deux généraux qui tenterait le passage de vive force sur un
terrain aussi défavorable éprouverait un sanglant échec. Wittgenstein ni
Oudinot n'avaient donc pas le projet de franchir la Svolna sur ce point;
mais au lieu d'aller chercher ailleurs un champ de bataille sur lequel
ils pussent se mesurer, on les vit tous les deux prendre position sur ce
cours d'eau comme pour se narguer mutuellement. Bientôt il s'établit
d'une rive à l'autre une canonnade des plus vives et parfaitement
inutile, puisque les troupes d'aucun parti n'ayant le moyen de joindre
leur adversaire, ce déplorable engagement ne pouvait avoir aucun
avantage pour personne.
Cependant Wittgenstein, pour ménager ses soldats, s'était borné à poster
quelques bataillons de chasseurs à pied dans les saules et les roseaux
qui bordent le rivage, et tenait ses troupes hors de la portée des
canons français, dont le feu bien nourri atteignait seulement
quelques-uns de ses tirailleurs, tandis qu'Oudinot, s'étant obstiné,
malgré les sages observations de plusieurs généraux, à rapprocher sa
première ligne de la Svolna, éprouva des pertes qu'il aurait pu et dû
s'éviter. L'artillerie des Russes n'est pas à beaucoup près, aussi bonne
que la nôtre, mais elle se sert, en campagne, de pièces dites
_licornes_, dont la portée dépassait celle des canons français de cette
époque. Ce furent ces licornes qui firent les plus grands ravages parmi
nos troupes.
Le maréchal Oudinot, persuadé que nos ennemis allaient franchir la
rivière, tenait non seulement une division d'infanterie à portée de les
repousser, mais il la faisait appuyer par la cavalerie du général
Castex, précaution surabondante, car un passage, même celui d'une petite
rivière, demande plus de temps qu'il n'en faut aux défenseurs pour
accourir au-devant des attaquants. Mon régiment et le 24e de chasseurs
n'en furent pas moins exposés pendant vingt-quatre heures aux boulets
des Russes, qui nous tuèrent et estropièrent plusieurs hommes.
Pendant ce combat, où les troupes restèrent très longtemps de pied
ferme, on vit arriver l'aide de camp qu'Oudinot avait envoyé à Witepsk
porter à l'Empereur le rapport des combats de Kliastitsoui ainsi que de
celui de Sivotschina. Napoléon, voulant témoigner en particulier aux
troupes qu'il ne les rendait pas responsables du peu de succès de notre
marche, venait de combler le 2e corps de récompenses, tant en avancement
qu'en décorations. Après avoir bien traité l'infanterie, Sa Majesté
accordait quatre croix de la Légion d'honneur à chacun des régiments de
cavalerie. Le major général prince Berthier ajoutait dans sa lettre
d'envoi que l'Empereur, pour exprimer au 23e de chasseurs à cheval la
satisfaction qu'il éprouvait pour sa belle conduite à Wilkomir, au pont
de Dünabourg, au combat de nuit de Drouia, à Kliastitsoui, et surtout à
l'attaque du camp russe de Sivotschina, lui envoyait, en sus des quatre
récompenses données aux autres régiments, _quatorze_ décorations, une
pour chaque canon enlevé par lui à l'avant-garde de Koulnieff!...
J'avais donc dix-huit croix à distribuer à mon brave régiment. L'aide de
camp n'avait pas apporté les brevets, mais le major général suppléait à
cet envoi en chargeant les chefs des régiments de désigner les
militaires qui devaient les recevoir et de lui en faire passer l'état.
J'assemblai tous les capitaines et, après m'être éclairé de leur avis,
je dressai ma liste et fus la présenter au maréchal Oudinot, en le
priant de me permettre de la faire connaître sur-le-champ au régiment:
«Comment, ici, sous les boulets!...--Oui, monsieur le maréchal, sous les
boulets... Ce sera plus chevaleresque!...»
Le général Lorencez, qui, comme chef d'état-major, avait libellé le
rapport des divers combats et fait un très grand éloge du 23e de
chasseurs, ayant été de mon avis, le maréchal consentit à ma demande.
Les décorations ne devaient arriver que plus tard, mais j'envoyai
chercher aux équipages une pièce de ruban que j'avais dans mon
portemanteau, et après y avoir fait couper dix-huit morceaux, j'annonçai
au régiment les récompenses qui lui étaient accordées par l'Empereur.
Puis, faisant sortir des rangs les élus à tour de rôle, je donnai à
chacun un bout de ce ruban rouge, alors si désiré, si bien porté, et
dont on a depuis si grandement affaibli le prestige en le prodiguant, en
le prostituant même!... Cette distribution faite _en présence de
l'ennemi_, au milieu des dangers, produisit un effet immense sur le
régiment, dont l'enthousiasme fut au comble lorsque j'appelai le vieux
sous-officier Prud'homme, réputé à juste titre le plus intrépide et le
plus modeste de tous les guerriers du 23e de chasseurs. Toujours calme,
ce brave, illustré par de nombreuses actions d'éclat, s'approcha d'un
air timide et reçut le ruban, au milieu des vives acclamations de tous
les escadrons: ce fut un vrai triomphe pour lui!... Je n'oublierai
jamais cette scène touchante qui, vous le savez, se passait sous le
canon de l'ennemi.
Mais il n'y a point de bonheur complet!... Deux hommes portés sur ma
liste comme approchant le plus du mérite de Prud'homme venaient d'être
cruellement blessés par des boulets!... Le maréchal des logis
_Legendre_, celui qui avait tué le général Koulnieff, avait un bras
emporté, et le brigadier _Griffon_ une jambe brisée!... On les amputait
lorsque je me rendis à l'ambulance pour les décorer!... À la vue du
ruban de la Légion d'honneur, ils parurent oublier leurs douleurs et
firent éclater la joie la plus vive!... Cependant Legendre ne survécut
pas longtemps à sa blessure, mais Griffon se rétablit, fut évacué sur la
France, et, plusieurs années après, je le retrouvai à l'hôtel des
Invalides.
Le 24e de chasseurs, qui ne recevait que quatre décorations, tandis que
le 23e en recevait dix-huit, convint que c'était juste, mais n'en
manifesta pas moins ses regrets d'avoir été privé de l'honneur de
prendre les quatorze canons russes à Sivotschina, eût-il même dû y
éprouver les pertes que nous avions subies nous-mêmes. «Nous sommes
soldats, disaient-ils, nous devons courir toutes les chances bonnes ou
mauvaises!» Ils en voulurent à leur colonel de ce qu'ils appelaient un
passe-droit!... Quelle armée que celle dont les soldats réclamaient le
privilège de marcher à l'ennemi!...
Vous demandez sans doute quelle fut dans cette distribution de
récompenses celle que je reçus moi-même?--Aucune! parce que l'Empereur,
avant de se décider à retirer le commandement du régiment au colonel de
La Nougarède en le faisant ou général ou chef d'une légion de
gendarmerie, voulait savoir si la santé de cet officier lui permettrait
de faire l'un de ces services. En conséquence, le major général
enjoignait au maréchal Oudinot de faire examiner M. de La Nougarède par
un conseil de santé, dont l'avis fut qu'il ne pourrait jamais monter à
cheval. D'après cette décision, le maréchal autorisa M. de La Nougarède
à retourner en France, où il obtint le commandement d'une place de
second ordre. Ce malheureux colonel, avant de quitter Polotsk, où ses
infirmités l'avaient forcé de se réfugier, m'écrivit une lettre fort
touchante par laquelle il faisait ses adieux au 23e et bien que M. de La
Nougarède n'eût jamais combattu à la tête de ce régiment (ce qui attache
infiniment les troupes à leur chef), il en fut néanmoins regretté et le
méritait à tous égards.
Le régiment restant ainsi sans colonel, le maréchal s'attendait à
recevoir bientôt ma promotion à ce grade, et j'avoue franchement que je
l'espérais aussi; mais l'Empereur s'étant éloigné de nous et ayant
quitté Witepsk pour marcher sur Smolensk et de là vers Moscou, les
travaux de son cabinet furent ralentis par les préoccupations que lui
donnaient les opérations militaires, si bien que je ne fus nommé colonel
que trois mois plus tard!
Mais revenons sur les bords de la Svolna, dont les Français
s'éloignèrent précipitamment, en laissant une partie de leurs blessés
dans le couvent de Valensoui.
Parmi ceux que nous parvînmes à emporter, se trouvait M. Casabianca,
colonel du 11e régiment d'infanterie légère, qui avait été mon camarade
lorsque nous servions l'un et l'autre comme aides de camp auprès de
Masséna. M. Casabianca était un officier du plus grand mérite, dont
l'avancement eût été fort rapide; mais, frappé à la tête au moment où il
visitait les tirailleurs de son régiment placés sur les bords de la
Svolna, il vit sa carrière arrêtée. Il était mourant lorsque je
l'aperçus sur un brancard, porté par des sapeurs! Il me reconnut, et, en
me serrant la main, il me dit combien il regrettait de voir notre corps
d'armée si médiocrement dirigé. Le soir même, ce malheureux colonel
expira!... Ses dernières paroles n'étaient que trop fondées, car notre
chef semblait agir sans méthode ni plan. Après un succès, il poursuivait
Wittgenstein, sans se préoccuper d'aucun obstacle, et ne parlait de rien
moins que de le pousser jusqu'à Saint-Pétersbourg; mais au moindre
revers, il battait rapidement en retraite, et voyait des ennemis
partout. Ce fut sous cette dernière influence qu'il ramena sous les murs
de Polotsk ses troupes, très affectées qu'on les fît reculer ainsi
devant les Russes, qu'elles venaient de vaincre dans presque toutes les
rencontres.
Le 15 août, jour de la fête de l'Empereur, le 2e corps d'armée arriva
fort tristement à Polotsk, où nous trouvâmes le 6e corps formé des deux
belles divisions bavaroises du général de Wrède, dont un général
français, Gouvion Saint-Cyr, avait le commandement supérieur. L'Empereur
envoyait ce renfort de 8 à 10,000 hommes au maréchal Oudinot, qui l'eût
reçu avec plus de satisfaction s'il n'eût craint le contrôle de celui
qui le conduisait. En effet, Saint-Cyr était un des militaires les plus
capables de l'Europe!... Contemporain et émule de Moreau, de Hoche, de
Kléber et de Desaix, il avait commandé avec succès une des ailes de
l'armée du Rhin, lorsque Oudinot était à peine colonel ou général de
brigade. Je n'ai connu personne qui dirigeât mieux ses troupes sur un
champ de bataille que ne le faisait Saint-Cyr.
Fils d'un petit propriétaire de Toul, il avait étudié pour être
ingénieur civil; mais dégoûté de cet état, il s'était fait comédien à
Paris, et ce fut lui qui créa le célèbre rôle de _Robert, chef de
brigands_, au théâtre de la Cité, où la révolution de 89 le trouva.
Saint-Cyr entra dans un bataillon de volontaires, fit preuve de talents,
d'un grand courage, parvint très promptement au grade de général de
division et se distingua par de nombreux succès. Il était d'une taille
élevée, mais avait plutôt la tournure d'un professeur que d'un
militaire, ce qu'il faut peut-être attribuer à l'habitude qu'il avait
contractée auprès des généraux de l'armée du Rhin de ne porter ni
uniforme, ni épaulettes, mais une simple redingote bleue tout unie.
Il était impossible de voir un homme plus calme! Les périls les plus
grands, les contrariétés, les succès, les défaites, rien ne pouvait
l'émouvoir... il était _de glace_ devant tous les événements!... On
conçoit quel avantage un tel caractère, secondé par le goût pour l'étude
et la méditation, donnait à cet officier général. Mais Saint-Cyr avait
aussi de sérieux défauts: jaloux de ses camarades, on l'a vu souvent
tenir ses troupes au repos tandis que, auprès de lui, d'autres divisions
étaient écrasées; Saint-Cyr marchait alors, et profitant de la lassitude
des ennemis, il les battait et paraissait ainsi avoir remporté seul la
victoire. En second lieu, si le général Saint-Cyr était un des chefs de
l'armée qui savaient le mieux employer les troupes sur le champ de
bataille, c'était incontestablement celui qui s'occupait le moins de
leur bien-être. Jamais il ne s'informait si les soldats avaient des
vivres, des vêtements, des chaussures, et si leurs armes étaient en bon
état. Il ne passait aucune revue, ne visitait point les hôpitaux et ne
demandait même pas s'il en existait! Selon lui, les colonels devaient
pourvoir à tout cela. En un mot, il voulait qu'on lui amenât sur le
champ de bataille des régiments tout _prêts à combattre_, sans qu'il eût
à s'occuper des moyens de les tenir en bon état. Cette manière d'agir
avait beaucoup nui à Saint-Cyr, et partout où il avait servi, les
troupes, tout en rendant justice à ses talents militaires, ne l'avaient
point aimé. Tous ses camarades redoutaient de se trouver avec lui, et
les divers gouvernements qui s'étaient succédé en France ne l'avaient
employé que par nécessité. L'Empereur fit de même, et il avait une telle
antipathie pour Saint-Cyr que, lors de la création des maréchaux, il ne
le porta pas sur la liste des promotions, bien que ce général eût de
meilleurs services et beaucoup plus de talents que la plupart de ceux
auxquels Napoléon donna le bâton de commandement. Tel était l'homme que
l'Empereur venait de placer sous les ordres d'Oudinot, au grand regret
de celui-ci, qui sentait que la supériorité de Saint-Cyr allait
l'écraser.
Le 16 août (jour de la naissance d'Alfred, mon fils aîné[5]), l'armée
russe, forte de soixante et quelques mille hommes, vint attaquer
Oudinot, qui, en comptant le corps bavarois amené par Saint-Cyr, avait
sous ses ordres 52,000 combattants. En toute autre circonstance et dans
les guerres ordinaires, un engagement entre 112,000 hommes aurait pris
le nom de _bataille_, dont la perte ou le gain aurait eu d'immenses
résultats; mais en 1812, le chiffre des troupes des armées belligérantes
s'élevant à 600,000 ou 700,000 hommes, une collision entre 100,000
guerriers n'était qu'un combat! C'est donc ainsi qu'on désigne l'affaire
qui eut lieu sous Polotsk, entre les troupes russes et le corps du
maréchal Oudinot.
La ville de Polotsk, bâtie sur la rive droite de la Düna, est entourée
de vieux remparts en terre. En avant du front principal de la place, les
champs sont divisés par une infinité de petites rigoles entre lesquelles
on cultive des légumes. Bien que ces obstacles ne fussent point
infranchissables pour l'artillerie et la cavalerie, ils en gênaient
cependant la marche. Ces jardins s'étendent à une petite demi-lieue du
front de la ville; mais à leur gauche, sur les rives de la Düna, on
trouve une vaste prairie, unie comme un tapis. C'est par là que le
général russe aurait dû attaquer Polotsk, ce qui l'aurait rendu maître
du faible et unique pont de bateaux qui nous mettait en communication
avec la rive gauche d'où nous tirions nos munitions de guerre et nos
vivres. Mais Wittgenstein, préférant prendre le taureau par les cornes,
dirigea ses forces principales vers les jardins, d'où il espérait
escalader les remparts, qui ne sont, à proprement parler, que des talus
faciles à gravir, mais qui ont l'avantage de dominer au loin. L'attaque
fut des plus vives; cependant, nos fantassins défendirent bravement les
jardins, pendant que, du haut des remparts, l'artillerie, parmi laquelle
figuraient les quatorze pièces prises à Sivotschina par le 23e, faisait
un affreux ravage dans les rangs ennemis... Les Russes reculèrent en
désordre pour aller se reformer dans la plaine. Oudinot, au lieu de
conserver sa bonne position, les poursuivit et fut à son tour repoussé
avec perte. Une grande partie de la journée se passa ainsi, les Russes
revenant sans cesse à la charge et les Français les refoulant toujours
au delà des jardins.
Pendant ces sanglantes allées et venues, que faisait le général
Saint-Cyr? Il suivait silencieusement Oudinot, et lorsque celui-ci lui
demandait son avis, il s'inclinait en se bornant à répondre:
«Monseigneur le maréchal!...» ce qui semblait dire: Puisqu'on vous a
fait maréchal, vous devez en savoir plus que moi, simple général;
tirez-vous d'affaire comme vous pourrez!
Cependant, Wittgenstein ayant déjà essuyé des pertes énormes, et
désespérant d'obtenir la victoire en continuant ses attaques du côté des
jardins, finit par où il aurait dû commencer et fit marcher le gros de
ses troupes vers les prairies qui bordent la Düna. Oudinot avait
jusqu'alors tenu ses pièces de 12 et toute sa cavalerie sur ce point, où
elles étaient restées comme étrangères au combat; mais le général
d'artillerie Dulauloy, qui craignait pour ses canons, vint proposer au
maréchal de faire repasser sur la rive gauche de la rivière non
seulement les pièces de gros calibre, mais toute la cavalerie, sous
prétexte qu'elles gêneraient les mouvements de l'infanterie. Oudinot
ayant demandé à Saint-Cyr ce qu'il en pensait, celui-ci, au lieu de lui
donner le bon conseil d'utiliser l'artillerie et la cavalerie sur un
terrain où elles pouvaient facilement manœuvrer et appuyer l'infanterie,
se contenta de répéter son éternel refrain: «Monseigneur le maréchal!»
Finalement, Oudinot, malgré les observations du général Lorencez, son
chef d'état-major, prescrivit à l'artillerie ainsi qu'à la cavalerie de
se retirer de l'autre côté du fleuve.
Ce mouvement regrettable, qui paraissait annoncer une retraite et
l'abandon total de Polotsk et de la rive droite, déplut infiniment aux
troupes qu'on éloignait, et affecta le moral de l'infanterie destinée à
défendre le côté de la ville qui avoisine les prairies. L'ardeur des
Russes s'accrut au contraire, en voyant dix régiments de cavalerie et
plusieurs batteries quitter le champ de bataille. Aussi, pour porter le
désordre dans cette énorme masse pendant qu'elle s'en allait, ils
avancèrent promptement et firent tirer leurs _licornes_, dont les
projectiles creux, après avoir produit l'effet de boulets, éclataient
comme des obus. Les régiments voisins du mien eurent plusieurs hommes
tués ou blessés. Je fus assez heureux pour qu'aucun de mes cavaliers ne
fût atteint; je perdis seulement quelques chevaux. Celui que je montais
ayant eu la tête brisée, je tombai avec lui, et mon épaule blessée ayant
violemment porté sur la terre, j'éprouvai une affreuse douleur! Un peu
moins d'inclinaison donnée au canon russe, je recevais le boulet en
plein corps, et mon fils était orphelin quelques heures après avoir vu
le jour!
Cependant, les ennemis venaient de renouveler le combat, et lorsque,
après avoir passé le pont, nous tournâmes la tête pour regarder ce qui
se passait sur la rive que nous venions de quitter, nous fûmes témoins
d'un spectacle des plus émouvants. L'infanterie française, les Bavarois,
les Croates, combattaient bravement et même avec avantage; mais la
légion portugaise et surtout les deux régiments suisses fuyaient devant
les Russes, et ne s'arrêtèrent que lorsque, poussés dans la rivière, ils
eurent de l'eau jusqu'aux genoux!... Là, contraints de faire face à
l'ennemi sous peine de se noyer, ils combattirent enfin, et par un feu
de file des mieux nourris, ils obligèrent les Russes à s'éloigner un
peu. Le commandant de l'artillerie française, qui venait de passer la
Düna avec la cavalerie, saisit avec habileté l'occasion d'être utile en
faisant approcher ses pièces de la rive, et tirant par-dessus le fleuve,
il foudroya les bataillons ennemis placés à l'autre bord.
Cette puissante diversion arrêtant sur ce point les troupes de
Wittgenstein, que les Français, Bavarois et Croates repoussaient sur
d'autres, le combat se ralentit et dégénéra en tiraillement une heure
avant la fin du jour. Mais le maréchal Oudinot ne pouvait se dissimuler
qu'il faudrait le recommencer le lendemain. Aussi, très préoccupé d'une
situation dont il ne voyait pas l'issue, et se heurtant au mutisme
obstiné de Saint-Cyr, il s'en allait à cheval et au petit pas, suivi par
un seul aide de camp, au milieu des tirailleurs de son infanterie, quand
les tireurs ennemis, remarquant ce cavalier coiffé d'un chapeau à plumes
blanches, en firent leur point de mire et lui envoyèrent une balle dans
le bras!
Aussitôt le maréchal, faisant informer Saint-Cyr de sa blessure, lui
remit le commandement de l'armée; lui laissant le soin d'arranger les
affaires, il quitta le champ de bataille, traversa le pont, s'arrêta un
moment au bivouac de la cavalerie, et, s'éloignant de l'armée, il se
rendit sur les derrières, en Lithuanie, pour y faire soigner sa
blessure. Nous ne revîmes le maréchal Oudinot que deux mois après.