Défilé des marais de Sebej.--Retraite.--Brillante affaire du gué de
Sivotschina.--Mort de Koulnieff.--Retour offensif.--Derniers adieux.
Depuis que j'avais été blessé, l'état des choses était bien changé; nos
troupes avaient battu Wittgenstein et fait un grand nombre de
prisonniers. Cependant, les Russes étaient parvenus à gagner la route de
Saint-Pétersbourg, par laquelle ils effectuaient leur retraite sur
Sebej.
Pour se rendre du relais de Kliastitsoui à cette ville, il faut
traverser le très vaste marais de Khodanui, au milieu duquel la grande
route est élevée sur une digue formée par d'immenses sapins couchés les
uns auprès des autres. Un fossé, ou plutôt un canal large et profond,
règne des deux côtés de cette digue, et il n'existe aucun autre passage,
à moins de se jeter bien loin de la direction de Sebej. Ce défilé a près
d'une lieue de long, mais la route en bois qui en assure la viabilité
est d'une largeur très considérable. Aussi, dans l'impossibilité de
placer des tirailleurs dans le marais, les Russes se retiraient-ils en
épaisses colonnes par cette route factice, au delà de laquelle nos
cartes indiquaient une plaine. Le maréchal Oudinot, voulant compléter sa
victoire, avait résolu de les y suivre. À cet effet, il avait déjà
engagé sur la route du marais la division d'infanterie du général
Verdier, que devait suivre d'abord la brigade de cavalerie Castex, puis
tout le corps d'armée. Mon régiment n'était pas encore entré en ligne
lorsque je le rejoignis.
En me voyant me replacer à leur tête malgré ma blessure, officiers,
sous-officiers et chasseurs me reçurent par une acclamation générale,
qui prouvait l'estime et l'attachement que ces braves gens avaient
conçus pour moi; j'en fus profondément touché. Je fus surtout pénétré de
reconnaissance pour la satisfaction qu'exprima, en me revoyant, mon
camarade, le chef d'escadrons Fontaine. Cet officier, quoique fort brave
et très capable, avait si peu d'ambition qu'il était resté dix-huit ans
simple capitaine, avait refusé trois fois le grade de chef d'escadrons
et ne l'avait accepté que sur l'ordre formel de l'Empereur.
Je repris donc le commandement du 23e, qui pénétra dans le marais à la
suite de la division Verdier, sur laquelle les derniers pelotons de la
colonne ennemie s'étaient bornés à tirer de loin quelques coups de fusil
tant qu'on fut dans le défilé; mais, dès que nos fantassins débouchèrent
dans la plaine, ils aperçurent l'armée russe déployée, dont l'artillerie
les reçut par un feu terrible. Cependant, malgré leurs pertes, les
bataillons français n'en continuèrent pas moins à marcher en avant.
Bientôt ils se trouvèrent tous hors du défilé, et ce fut à mon régiment
à paraître dans la plaine, à la tête de la brigade. Le colonel A..., qui
la commandait provisoirement, n'étant pas là pour nous diriger, je
songeai à éloigner le plus possible mon régiment de ce point dangereux
et lui fis prendre le galop dès que l'infanterie m'eut fait place. J'eus
néanmoins sept ou huit hommes tués et un plus grand nombre de blessés.
Le 24e, qui me suivait, souffrit aussi beaucoup. Il en fut de même de la
division d'infanterie du général Legrand; mais, dès qu'elle fut formée
dans la plaine, le maréchal Oudinot ayant attaqué les lignes ennemies,
leur artillerie divisa ses feux sur plusieurs points, et la sortie du
défilé serait devenue moins périlleuse pour les autres troupes, si
Wittgenstein n'eût en ce moment attaqué avec toutes ses forces celles
que nous avions dans la plaine. La supériorité du nombre nous
contraignit à céder le terrain avant l'arrivée du reste de notre armée,
et nous dûmes battre en retraite vers le défilé de Khodanui.
Heureusement, cette voie était fort large, ce qui nous permit d'y
marcher facilement par pelotons.
Du moment qu'on quittait la plaine, la cavalerie devenait plus
embarrassante qu'utile; ce fut elle que le maréchal fit retirer la
première. Elle fut suivie par la division d'infanterie Verdier, dont le
général venait d'être très grièvement blessé. La division Legrand fit
l'arrière-garde. Sa dernière brigade, commandée par le général Albert,
eut à soutenir un combat très vif au moment où ses derniers bataillons
étaient sur le point de s'engager dans le marais; mais une fois qu'ils y
furent en colonne, le général Albert ayant placé à la queue huit pièces
de canon qui, tout en se retirant, faisaient feu sur l'avant-garde
ennemie, celle-ci éprouva à son tour de grandes pertes. En effet, ses
pièces ne tiraient que fort rarement, parce que, après chaque coup, il
fallait qu'elles fissent un premier demi-tour pour continuer la
poursuite et un second pour se remettre en batterie, mouvements lents et
fort embarrassants dans un défilé. L'artillerie russe nous fit donc peu
de mal dans le passage du marais.
La fin du jour approchait lorsque les troupes françaises, sortant du
défilé, repassèrent devant Kliastitsoui et se trouvèrent sur les rives
de la Drissa, au gué de Sivotschina, qu'elles avaient traversé le matin
en poursuivant les Russes, après les avoir battus à Kliastitsoui.
Ceux-ci venaient de prendre leur revanche, car, après nous avoir fait
perdre sept ou huit cents hommes dans la plaine, au delà du marais, ils
nous poussèrent à leur tour l'épée dans les reins!... Pour mettre fin au
combat et donner un peu de repos à l'armée, le maréchal Oudinot lui fit
traverser le gué de Sivotschina et la mena camper à Biéloé.
La nuit commençait, lorsque les avant-postes laissés en observation sur
la Drissa firent savoir que les ennemis passaient ce cours d'eau. Le
maréchal Oudinot, s'étant rendu promptement vers ce point, reconnut que
huit bataillons russes, ayant sur leur front quatorze bouches à feu en
batterie, venaient d'établir leurs bivouacs sur la rive gauche, que nous
occupions. Le surplus de leur armée était de l'autre côté de la Drissa,
se préparant sans doute à la traverser le lendemain pour venir nous
attaquer. Cette avant-garde était commandée par le général Koulnieff,
homme fort entreprenant, mais ayant, comme la plupart des officiers
russes de cette époque, la mauvaise habitude de boire une trop grande
quantité d'eau-de-vie. Il paraît qu'il en avait pris ce soir-là outre
mesure, car on ne saurait expliquer autrement la faute énorme qu'il
commit en venant, avec huit bataillons seulement, camper à peu de
distance d'une armée de 40.000 hommes, et cela dans les conditions les
plus défavorables pour lui. En effet, le général russe avait, à deux
cents pas derrière sa ligne, la Drissa, qui, à l'exception du gué, était
infranchissable, non point à cause du volume de ses eaux, mais parce que
les berges, coupées à pic, ont une élévation de 15 à 20 pieds. Koulnieff
n'avait ainsi d'autre retraite que par le gué. Or, pouvait-il espérer,
en cas de défaite, que ses huit bataillons et quatorze canons
s'écouleraient assez promptement par cet unique passage devant les
forces considérables de l'armée française, qui pouvait d'un instant à
l'autre fondre sur eux du lieu voisin qu'elle occupait, à Biéloé?
Non!... Mais il paraît que le général Koulnieff était hors d'état de
faire ces réflexions lorsqu'il plaça son camp sur la rive gauche du
ruisseau. On doit donc s'étonner que pour l'établissement de son
avant-garde, le général en chef Wittgenstein s'en soit rapporté à
Koulnieff, dont il devait connaître les habitudes d'intempérance.
Pendant que la tête de colonne des Russes se portait arrogamment à une
aussi petite distance de nous, une grande confusion régnait, non parmi
les troupes françaises, mais parmi leurs chefs. Le maréchal Oudinot,
homme des plus braves, manquait de fixité dans ses résolutions et
passait en un instant d'un projet d'attaque à des dispositions de
retraite. Les pertes qu'il venait d'éprouver vers la fin de la journée
de l'autre côté du grand marais l'ayant jeté dans une grande perplexité,
il ne savait comment faire pour exécuter les ordres de l'Empereur, qui
lui enjoignaient de refouler Wittgenstein sur la route de
Saint-Pétersbourg, au moins jusqu'à Sebej et Newel. Ce fut donc avec
grande joie que le maréchal reçut pendant la nuit une dépêche qui lui
annonçait la très prochaine arrivée d'un corps de Bavarois commandés par
le général Saint-Cyr, que l'Empereur plaçait sous ses ordres. Mais au
lieu d'attendre ce puissant renfort dans une bonne position, Oudinot,
conseillé par le général d'artillerie Dulauloy, voulait aller recevoir
les Bavarois en faisant rétrograder toute son armée jusqu'à Polotsk!...
Cette pensée inexplicable trouva une très vive opposition dans la
réunion de généraux convoqués par le maréchal. Le brave général Legrand
expliqua que, bien que nos succès de la matinée eussent été
contre-balancés par les pertes de la soirée, l'armée était cependant on
ne peut mieux disposée à marcher à l'ennemi; que la faire battre en
retraite sur Polotsk serait ébranler son moral et la présenter aux
Bavarois comme une troupe vaincue venant chercher un refuge auprès
d'eux; enfin que cette pensée seule devait indigner tous les cœurs
français. La chaleureuse allocution de Legrand ayant réuni les suffrages
de tous les généraux, le maréchal déclara renoncer à son projet de
retraite.
Il restait à résoudre une question fort importante. Que fera-t-on dès
que le jour paraîtra? Le général Legrand, avec l'ascendant que lui
donnaient son ancienneté, ses beaux services et sa grande habitude de la
guerre, proposa de profiter de la faute commise par Koulnieff pour
attaquer l'avant-garde russe, si imprudemment placée sans appui sur la
rive occupée par nous, et de la rejeter dans la Drissa qu'il avait à
dos. Cet avis ayant été adopté par le maréchal et tout le conseil,
l'exécution en fut confiée au général Legrand.
Le camp de l'armée d'Oudinot était situé dans une forêt de grands sapins
fort espacés entre eux. Au delà, se trouvait une immense clairière. Les
lisières du bois prenaient la forme d'un arc dont les deux pointes
aboutissaient à la Drissa, qui figurait la corde de cet arc. Le bivouac
des huit bataillons russes se trouvait établi très près de la rivière,
en face du gué. Quatorze canons étaient en batterie sur le front de
bandière.
Le général Legrand, voulant surprendre l'ennemi, prescrivit au général
Albert d'envoyer dans chacune des deux parties du bois qui figuraient
les côtés de l'arc, un régiment d'infanterie qui, s'avançant vers les
extrémités de la corde, devait prendre en flanc le camp ennemi, dès
qu'il entendrait la marche d'un régiment de cavalerie; celui-ci, sortant
du bois par le centre de l'arc, devait fondre à toutes jambes sur les
bataillons russes et les pousser dans le ravin. La tâche qu'avait à
remplir la cavalerie était, comme on le voit, la plus périlleuse, car
non seulement elle devait attaquer de _front_ la ligne ennemie garnie de
6,000 fusils, mais essuyer le feu de quatorze pièces d'artillerie avant
de joindre les ennemis! Il est vrai qu'en agissant par surprise, on
espérait trouver les Russes endormis et éprouver peu de résistance.
Vous venez de voir que mon régiment, ayant pris le service le 31 juillet
au matin à Kliastitsoui, l'avait fait pendant toute la journée. Il
devait par conséquent, selon la règle établie, être relevé par le 24e le
1er août, à une heure du matin. Ce régiment fut donc commandé pour
l'attaque, et le mien devait rester en réserve, car l'espace vide entre
le bois et le ruisseau ne pouvait contenir qu'un seul régiment de
cavalerie. Le colonel A... se rendit auprès d'Oudinot, et lui fit
observer qu'il y avait à craindre que pendant que nous nous préparions à
combattre les troupes de Wittgenstein placées devant nous, ce général
n'eût dirigé vers notre droite une forte colonne pour passer la Drissa à
un gué existant probablement à trois lieues en amont du point où nous
étions, gagner nos derrières et enlever nos blessés et nos équipages;
qu'il serait donc convenable d'envoyer un régiment de cavalerie observer
le gué dont il parlait. Le maréchal adopta cette idée, et le colonel
A..., dont le régiment venait de prendre le service, le fit promptement
monter à cheval, et, l'emmenant dans l'expédition qu'il avait conçue,
laissa au 23e les risques du combat qui allait s'engager.
Mon brave régiment reçut avec calme l'annonce de la périlleuse mission
qui lui était confiée et vit avec plaisir le maréchal et le général
Legrand passer sur son front pour présider aux préparatifs de l'attaque
importante que nous allions faire.
À cette époque, tous les régiments français, à l'exception des
cuirassiers, avaient une compagnie de grenadiers, nommée compagnie
d'_élite_, qui tenait habituellement la droite de la ligne. Celle du 23e
était donc ainsi placée, lorsque le général Legrand fit observer au
maréchal que les ennemis ayant leur artillerie en avant de leur centre,
et les dangers devant être par conséquent beaucoup plus grands sur ce
point, il conviendrait de le faire attaquer par la compagnie d'élite,
composée des hommes les plus aguerris et des meilleurs chevaux, afin
d'éviter une hésitation qui pourrait compromettre le résultat de
l'opération. En vain, j'assurai que le régiment, presque entièrement
formé d'anciens soldats, était sous tous les rapports moraux et
physiques aussi solide sur un point que sur un autre, le maréchal
m'ordonna de placer la compagnie d'élite au centre du régiment. J'obéis;
puis, ayant réuni les officiers, je leur expliquai à demi-voix ce que
nous allions exécuter, et les prévins que pour mieux surprendre les
ennemis, je ne ferais aucun commandement préparatoire et me bornerais à
celui de _Chargez!_ lorsque notre ligne serait à petite portée du canon
ennemi. Tout étant bien convenu, le régiment sortit du bivouac dans le
plus grand silence aux premières lueurs du crépuscule, et traversa avec
assez de facilité le bois dont les grands arbres étaient très espacés;
puis nous entrâmes dans la clairière unie au bout de laquelle se
trouvait le camp russe. Seul de tout le régiment, je n'avais pas le
sabre à la main, car la droite, celle qui restait libre, était employée
à tenir les rênes de mon cheval. Vous comprenez ce qu'il y avait de
pénible dans cette position pour un officier de cavalerie qui va
s'élancer sur les ennemis!... Mais j'avais tenu à marcher avec mon
régiment et me plaçai en avant de la compagnie d'élite, ayant auprès de
moi son intrépide capitaine, M. Courteau, un des meilleurs officiers de
ce corps et celui que j'affectionnais le plus.
Tout était parfaitement tranquille dans le camp des Russes, vers lequel
nous avancions au petit pas, sans bruit, et j'avais d'autant plus
d'espoir de le surprendre que le général Koulnieff n'ayant fait passer
le gué à aucun détachement de cavalerie, nous n'apercevions pas de
vedettes et distinguions seulement, à la lueur affaiblie des feux,
quelques rares sentinelles d'infanterie, placées si près du camp,
qu'entre leur avertissement et notre brusque apparition, il était
probable que les Russes ne pourraient se préparer à la défense. Mais
tout à coup deux vilains Cosaques, gens rôdeurs et méfiants, paraissent,
à cheval, à trente pas de ma ligne, la considèrent un moment, puis
s'enfuient vers le camp, où il était évident qu'ils allaient signaler
notre arrivée!... Ce contre-temps me fut très désagréable, car sans lui
nous serions certainement arrivés sur les Russes sans perdre un seul
homme. Cependant, comme nous étions découverts et approchions d'ailleurs
du point où j'avais résolu d'accélérer la marche, je mis mon cheval au
galop. Tout le régiment fit de même, et bientôt je fis entendre le
commandement: «Chargez!»
À ce signal, tous mes intrépides cavaliers s'élancent rapidement avec
moi vers le camp, où nous tombons comme la foudre!... Mais l'alarme
venait d'y être donnée par les deux Cosaques! Les artilleurs, couchés
auprès de leurs pièces, saisissent leurs lances à feu, et quatorze
canons vomissent à la fois la mitraille sur mon régiment! Trente-sept
hommes, dont dix-neuf de la compagnie d'élite, furent tués raides! Le
brave capitaine Courteau fut de ce nombre, ainsi que le lieutenant
Lallouette! Les artilleurs russes essayaient de recharger leurs pièces,
lorsqu'ils furent hachés par nos cavaliers! Nous avions peu de blessés,
presque tous les coups ayant été mortels. Nous eûmes une quarantaine de
chevaux tués. Le mien fut estropié par un biscaïen; il put néanmoins me
porter jusque dans le camp, où les fantassins russes, réveillés en
sursaut, couraient déjà aux armes. Ces hommes se voyant rudement sabrés
par nos chasseurs à cheval qui, d'après mes instructions, s'étaient
placés dès l'abord entre eux et les rangées de fusils, fort peu purent
saisir les leurs et faire feu sur nous, d'autant moins qu'au bruit de
l'artillerie, les deux régiments d'infanterie du général Albert, sortant
du bois, s'étaient élancés au pas de course sur les extrémités du camp,
où ils passaient au fil de la baïonnette tout ce qui essayait de se
défendre. Les Russes en désordre ne pouvant résister à cette triple
attaque, une grande partie d'entre eux qui, arrivés la nuit au camp,
n'avaient pu distinguer la hauteur des berges de la rivière, voulurent
s'échapper dans cette direction et tombèrent de quinze à vingt pieds sur
des roches où presque tous furent brisés: il en périt beaucoup!
Le général Koulnieff, à peine réveillé, se réunit cependant à un groupe
de 2,000 hommes, dont le tiers tout au plus avait des fusils, et suivant
machinalement cette masse désordonnée, il se présenta devant le gué.
Mais, en pénétrant dans le camp, j'avais fait occuper ce point important
par 500 à 600 cavaliers, dont faisait partie la compagnie d'élite qui,
exaspérée par la mort de son capitaine, s'élança en fureur sur les
Russes, dont elle fit un très grand massacre!... Le général Koulnieff,
que déjà l'ivresse faisait chanceler sur son cheval, ayant attaqué le
maréchal des logis _Legendre_, celui-ci lui plongea son sabre dans la
gorge et l'étendit mort à ses pieds!... M. de Ségur, dans sa narration
de la campagne de 1812, fait tenir au général Koulnieff mourant un
discours à l'instar des héros d'Homère. J'étais à quelques pas du
sous-officier Legendre lorsqu'il passa son sabre dans la gorge de
Koulnieff, et je puis certifier que ce général russe tomba sans proférer
un seul mot[4]!... La victoire des fantassins du général Albert et du
23e fut complète. Les ennemis eurent au moins 2,000 hommes tués ou
blessés, et nous leur fîmes près de 4,000 prisonniers; le surplus périt
en tombant sur les rochers aigus. Quelques Russes des plus lestes
parvinrent à rejoindre Wittgenstein, qui, en apprenant la sanglante
défaite de son avant-garde, se mit en retraite sur Sebej.
Le maréchal Oudinot, enhardi par l'éclatant succès qu'il venait
d'obtenir, résolut de poursuivre les Russes et fit, comme la veille,
passer l'armée sur la rive droite de la Drissa; mais pour donner aux
régiments d'infanterie de la brigade Albert ainsi qu'au 23e de chasseurs
à cheval le temps de se remettre des fatigues du combat, le maréchal les
laissa en observation sur le champ de bataille de Sivotschina.
Je profitai de ce repos pour procéder à une cérémonie dont on s'occupe
bien rarement à la guerre. Ce fut de rendre les derniers devoirs à ceux
de nos braves camarades qui venaient d'être tués!... Une fosse
considérable les reçut tous, rangés selon leurs grades, ayant le
capitaine Courteau et son lieutenant sur le front de la ligne! Puis les
quatorze canons russes, si courageusement enlevés par le 23e, furent
placés en avant de cette tombe militaire!
Ce pieux devoir accompli, je voulus faire panser ma blessure de la
veille, qui me causait des douleurs affreuses, et fus pour cela
m'asseoir à l'écart sous un immense sapin. J'y aperçus un jeune chef de
bataillon qui, adossé contre le tronc de l'arbre et soutenu par deux
grenadiers, fermait péniblement un petit paquet dont l'adresse était
tracée avec du sang... C'était le sien!... Cet officier, appartenant à
la brigade Albert, venait de recevoir, à l'attaque du camp russe, un
affreux coup de baïonnette qui lui avait ouvert le bas-ventre, d'où
s'échappaient les intestins!... Plusieurs étaient percés, et, quoique le
pansement eût été fait, le sang coulait toujours: le coup était
mortel!... Le malheureux blessé, qui ne l'ignorait pas, avait voulu,
avant de succomber, faire ses adieux à une dame qu'il chérissait; mais
après avoir écrit, il ne savait à qui confier ce précieux dépôt, lorsque
le hasard me conduisit auprès de lui. Nous ne nous connaissions que de
vue; néanmoins, pressé par les approches de la mort, il me pria d'une
voix presque éteinte de lui rendre deux services; et, après avoir fait
éloigner de quelques pas les grenadiers, il me donna le paquet en
disant, les larmes aux yeux: «Il y a un portrait!» Il me fit promettre
de le remettre _secrètement_ en mains propres, si j'étais assez heureux
pour retourner un jour à Paris; «du reste, ajouta-t-il, ce n'est pas
pressé, car il vaut mieux qu'on ne reçoive ceci que longtemps après que
je ne serai plus!...» Je promis de m'acquitter de cette pénible mission,
ce que je ne pus exécuter que deux ans plus tard, en 1814!... Quant à la
seconde prière que m'adressa le jeune chef de bataillon, elle fut
exaucée deux heures après! Il lui était pénible de penser que son corps
serait déchiré par les loups, dont le pays foisonne, et il désirait que
je le fisse placer à côté du capitaine et des cavaliers du 23e, dont il
avait vu l'enterrement. Je m'y engageai, et ce malheureux officier étant
mort quelque temps après notre pénible entretien, je me conformai à ses
derniers vœux!