Affaire de Jakoubowo ou Kliastitsoui.--Je suis blessé.
À peine les divers corps d'armée qui nous avaient précédés à Polotsk
s'en furent-ils éloignés, pour aller rejoindre l'Empereur à Witepsk,
qu'Oudinot, entassant toutes ses troupes en une seule et immense colonne
sur la route de Saint-Pétersbourg, marcha le 29 juillet sur l'armée de
Wittgenstein, qu'on savait être postée à dix lieues de nous, entre deux
petites villes nommées Sebej et Newel. Nous allâmes ce jour-là coucher
sur les rives de la Drissa. Cet affluent de la Düna n'est encore qu'un
fort ruisseau devant le relais de Siwotschina, où il est traversé par la
grande route de Pétersbourg; et comme il n'existait pas de pont, le
gouvernement russe y avait suppléé en faisant abattre des deux côtés, en
pente douce, les hautes berges qui l'encaissent; et, en pavant le fond
du ruisseau sur une largeur égale à celle de la route, on avait établi
un gué fort praticable, mais à droite et à gauche duquel les troupes et
les chariots ne pouvaient passer, tant le rivage est escarpé. Je crois
devoir donner cette explication, parce que trois jours après ce lieu fut
le théâtre d'un engagement des plus vifs.
Le lendemain 30, mon régiment étant de service, je pris la tête de
l'avant-garde et, suivi de tout le corps d'armée, je traversai le gué de
la Drissa. La chaleur était accablante, et dans les blés couverts de
poussière qui bordaient la route, on voyait deux larges zones où la
paille couchée et écrasée, comme si un rouleau y eût été traîné
plusieurs fois, indiquait le passage de fortes colonnes d'infanterie.
Tout à coup, auprès du relais de poste de Kliastitsoui, ces indices
disparaissaient des bords de la grande route et se reproduisaient à sa
gauche sur un large chemin vicinal qui aboutit à Jakoubowo. Il était
évident que l'ennemi avait quitté sur ce point la direction de Sebej
pour se jeter sur notre flanc gauche. La chose me parut grave! J'arrêtai
nos troupes et envoyai prévenir mon général de brigade. Mais le
maréchal, qui marchait ordinairement en vue de l'avant-garde, ayant
aperçu cette halte, accourut au galop, et, malgré les observations des
généraux Castex et Lorencez, il m'ordonna de continuer la marche par la
grande route. À peine avais-je fait une lieue, que j'aperçois venant à
nous un kibick, ou calèche russe, attelé de deux chevaux de poste!... Je
le fais arrêter et vois un officier ennemi qui, assoupi par la chaleur,
s'était couché tout de son long dans le fond du kibick. Ce jeune homme,
fils du seigneur auquel appartenait le relais de Kliastitsoui que je
venais de quitter, était aide de camp du général Wittgenstein et
revenait de Pétersbourg avec la réponse aux dépêches dont son général
l'avait chargé pour son gouvernement. Rien ne saurait peindre sa
stupéfaction, lorsque, réveillé en sursaut, il se trouva en présence de
nos chasseurs à figures rébarbatives et aperçut non loin de là de
nombreuses colonnes françaises! Il ne pouvait concevoir comment il
n'avait pas rencontré l'armée de Wittgenstein, ou au moins quelques-uns
de ses éclaireurs, entre Sebej et le point où nous étions; mais cet
étonnement confirmait le général Castex et moi dans la pensée que
Wittgenstein, pour tendre un piège à Oudinot, avait brusquement quitté
la route de Pétersbourg pour se jeter sur la gauche et sur
l'arrière-garde de l'armée française, qu'il allait attaquer en flanc et
en queue! En effet, nous entendîmes bientôt le canon, et peu après la
fusillade.
Le maréchal Oudinot, quoique surpris par une attaque aussi imprévue, se
tira assez bien du mauvais pas où il s'était engagé. Faisant faire un _à
gauche_ aux diverses fractions de sa colonne, il se mit en ligne en face
de Wittgenstein, dont il repoussa si vigoureusement les premières
attaques que le Russe ne crut pas devoir les renouveler ce jour-là, et
se retira derrière Jakoubowo. Mais sa cavalerie avait eu un assez beau
succès, car elle avait pris sur nos derrières un millier d'hommes et une
partie des équipages de l'armée française, entre autres nos forges de
campagne. Ce fut une perte immense, dont la cavalerie du 2e corps se
ressentit péniblement pendant toute la campagne. Après cet engagement,
les troupes d'Oudinot ayant pris position, la brigade Castex reçut
l'ordre de rétrograder jusqu'à Kliastitsoui, afin de garder
l'embranchement des deux routes, où l'infanterie du général Maison vint
se joindre à nous. L'officier russe, prisonnier dans la propre maison de
son père, nous en fit les honneurs avec beaucoup de grâce.
Cependant, un combat sérieux se préparant pour le lendemain, les
commandants des deux armées prirent leurs dispositions, et au point du
jour les Russes marchèrent sur la maison de poste de Kliastitsoui où
s'appuyait la droite des Français. Bien qu'en de telles circonstances
les deux régiments fussent employés, néanmoins celui qui était de
service se mettait en première ligne. C'était le tour du 24e de
chasseurs. Pour éviter toute hésitation, le brave général Castex vient
se placer en tête du régiment, le conduit rapidement sur les bataillons
russes, les enfonce et fait 400 prisonniers, en n'éprouvant qu'une perte
légère. Castex entra courageusement le premier dans les rangs ennemis;
son cheval fut tué d'un coup de baïonnette, et le général, dans sa
chute, eut un pied foulé. Il ne put pendant plusieurs jours diriger la
brigade, dont le colonel A... prit le commandement.
Les bataillons russes que le 24e venait de sabrer avaient été remplacés
sur-le-champ par d'autres, qui débouchaient de Jakoubowo et s'avançaient
sur nous rapidement. Le maréchal ayant alors envoyé à M. A... l'ordre de
les attaquer, celui-ci commanda le _passage de ligne en avant!_ ce que
j'exécutai aussitôt. Arrivé en première ligne, le 23e s'étant remis en
bataille, marcha vers l'infanterie russe, qui s'arrêta et nous attendit
de pied ferme: c'était le régiment de Tamboff. Dès que nous fûmes à
bonne portée, je commandai la _charge!_... Elle fut exécutée avec
d'autant plus de résolution et d'ensemble que mes cavaliers, outre leur
courage habituel, étaient vivement stimulés par la pensée que leurs
camarades du 24e suivaient des yeux tous leurs mouvements!... Les
ennemis commirent la faute énorme, selon moi, de démunir leur ligne de
tout son feu à la fois, en nous tirant une _bordée_ qui, mal ajustée, ne
tua ou blessa que quelques hommes et quelques chevaux: un feu de file
eût été bien plus meurtrier. Les Russes voulurent recharger leurs armes,
mais nous ne leur en laissâmes pas le temps; nos excellents chevaux,
lancés à fond de train, arrivèrent sur eux, et le choc fut si violent
qu'une foule d'ennemis furent jetés à terre!... Beaucoup se relevèrent
en essayant de se défendre avec la baïonnette contre les coups de pointe
de nos chasseurs; mais après avoir essuyé de grandes pertes, ils
reculèrent, puis se débandèrent, et un bon nombre furent tués ou pris
en fuyant vers un régiment de cavalerie qui arrivait à leur secours.
C'étaient les hussards de Grodno.
J'ai remarqué que lorsqu'un corps en a battu un autre, il conserve
toujours sa supériorité sur lui. J'en vis ici une nouvelle preuve, car
les chasseurs du 23e s'élancèrent comme sur une proie facile contre les
hussards de Grodno qu'ils avaient jadis si bien battus dans le combat de
nuit de Drouia, et les hussards, ayant reconnu leurs vainqueurs,
s'enfuirent à toutes jambes! Ce régiment fut pendant tout le reste de la
campagne en face du 23e, qui conserva toujours sur lui le même
ascendant.
Pendant que les événements que je viens de raconter se passaient à notre
aile droite, l'infanterie du centre et de la gauche ayant attaqué les
Russes, ceux-ci, battus sur tous les points, abandonnèrent le champ de
bataille, et à la tombée de la nuit, ils allèrent prendre position à une
lieue de là. Notre armée garda celle qu'elle occupait entre Jakoubowo et
l'embranchement de Kliastitsoui. La joie fut grande ce soir-là dans les
bivouacs de la brigade, car nous étions vainqueurs!... Mon régiment
avait pris le drapeau des fantassins de Tamboff, et le 24e s'était aussi
emparé de celui du corps russe qu'il avait enfoncé; mais le contentement
qu'il éprouvait se trouvait affaibli par le regret de savoir ses deux
chefs d'escadrons blessés. Le premier, M. Monginot, était sous tous les
rapports un officier du plus grand mérite; le second, frère du colonel,
sans avoir les talents ni l'esprit de son aîné, était un officier des
plus intrépides. Ces deux chefs d'escadrons se rétablirent promptement
et firent le reste de la campagne.
Lorsqu'un corps cherche à _tourner_ son ennemi, il s'expose à être
tourné lui-même. C'est ce qui était arrivé à Wittgenstein, car ce
général, qui le 29 avait quitté la route de Pétersbourg pour se jeter
sur la gauche et sur les derrières de l'armée française, avait compromis
par là sa ligne de communication dont Oudinot aurait pu le séparer
complètement, si, après l'avoir battu le 30, il l'eût poussé
vigoureusement. La situation du général russe était d'autant plus
dangereuse que, placé en face d'une armée victorieuse qui lui barrait le
chemin de la retraite, il apprit que le maréchal Macdonald, après avoir
passé la Düna et pris la place de Dünabourg, avançait sur ses derrières.
Pour sortir de ce mauvais pas, Wittgenstein avait habilement employé
toute la nuit après le combat pour faire à travers champs un détour qui,
par Jakoubowo, ramenait son armée sur la route de Saint-Pétersbourg, au
delà du relais de Kliastitsoui. Mais craignant que la droite des
Français, postée à peu de distance de ce point, ne vînt fondre sur ses
troupes pendant leur marche de flanc, il avait résolu de l'en empêcher
en attaquant lui-même notre aile droite avec des forces supérieures,
pendant que le gros de l'armée, exécutant son mouvement, regagnerait la
route de Saint-Pétersbourg et rouvrirait ses communications avec Sebej.
Le lendemain, 31 juillet, mon régiment prenait le service au lever de
l'aurore, lorsqu'on s'aperçut qu'une partie de l'armée ennemie, battue
la veille par nous, ayant contourné la pointe de notre aile droite,
était en pleine retraite sur Sebej, tandis que le surplus venait nous
attaquer à Kliastitsoui. En un clin d'œil, toutes les troupes du
maréchal Oudinot furent sous les armes; mais pendant que les généraux
prenaient leurs dispositions de combat, une forte colonne de grenadiers
russes, attaquant nos alliés de la légion portugaise, les mit dans un
désordre complet; puis elle se dirigeait vers la vaste et forte maison
du relais, point important dont elle allait s'emparer, lorsque le
maréchal Oudinot, toujours l'un des premiers au feu, accourt vers mon
régiment déjà rendu aux avant-postes, et m'ordonne de tâcher d'arrêter,
ou du moins de retarder la marche des ennemis jusqu'à l'arrivée de notre
infanterie qui s'avançait rapidement. J'enlève mon régiment au galop et
fais sonner la charge, en prenant obliquement la ligne ennemie par sa
droite, ce qui gêne infiniment le feu de l'infanterie; aussi celui que
les grenadiers ennemis firent sur nous fut-il presque nul, et ils
allaient, être sabrés vigoureusement, car le désordre était déjà parmi
eux, lorsque, soit par instinct, soit sur le commandement de leur chef,
ils font demi-tour et gagnent en courant un large fossé, qu'en venant
ils avaient laissé derrière eux. Tous s'y précipitèrent, et là, couverts
jusqu'au menton, ils commencèrent un feu de file des mieux nourris!
J'eus tout de suite six à sept hommes tués, une vingtaine de blessés, et
reçus une balle au défaut de l'épaule gauche. Mes cavaliers étaient
furieux; mais notre rage était impuissante contre des hommes qu'il nous
était physiquement impossible de joindre!... Dans ce moment critique, le
général Maison, arrivant avec sa brigade d'infanterie, m'envoya l'ordre
de passer derrière ses bataillons; puis il attaqua par les deux flancs
le fossé, dont les défenseurs furent tous tués ou pris.
Quant à moi, grièvement blessé, je fus conduit auprès du relais. On me
descendit de cheval à grand'peine. Le bon docteur Parot,
chirurgien-major du régiment, vint me panser; mais à peine cette
opération était-elle commencée que nous fûmes obligés de l'interrompre.
L'infanterie russe attaquait de nouveau, et une grêle de balles tombait
autour de nous! Nous nous éloignâmes donc hors de la portée des fusils.
Le docteur trouva ma blessure grave: elle eût été mortelle si les
grosses torsades de l'épaulette, que la balle avait dû traverser avant
d'atteindre ma personne, n'eussent changé la direction et beaucoup
amorti la force du coup. Il avait néanmoins été si rude que le haut de
mon corps, poussé violemment en arrière, était allé toucher la croupe de
mon cheval; aussi les officiers et chasseurs qui me suivaient me
crurent-ils mort, et je serais tombé si mes ordonnances ne m'eussent
soutenu. Le pansement fut très douloureux, car la balle s'était
incrustée dans les os, au point où le haut du bras se joint à la
clavicule. Il fallut, pour l'extraire, élargir la plaie, dont on voit
encore la grande cicatrice.
Je vous avouerai que si j'eusse alors été colonel, j'aurais suivi les
nombreux blessés du corps d'armée qu'on dirigeait vers Polotsk, et que,
passant la Düna, je me serais rendu dans quelque ville de Lithuanie pour
m'y faire soigner. Mais je n'étais que simple chef d'escadrons;
l'Empereur pouvait en une journée de poste arriver à Witepsk, passer une
revue du corps, et il n'accordait rien qu'aux militaires _présents_ sous
les armes. Cet usage, qui, au premier aspect, paraît cruel, était
néanmoins basé sur l'intérêt du service, car il stimulait le zèle des
blessés, qui, au lieu de traîner dans les hôpitaux, s'empressaient de
rejoindre leurs corps respectifs dès que leurs forces le permettaient.
L'effectif de l'armée y gagnait infiniment. À toutes les raisons dites
plus haut, se joignaient mes succès devant l'ennemi, mon attachement au
régiment, ma récente blessure reçue en combattant dans les rangs; tout
m'engageait à ne pas m'éloigner. Je restai donc, malgré les douleurs
intolérables que j'éprouvais; puis, après avoir mis mon bras en écharpe
tant bien que mal et m'être fait hisser à cheval, je rejoignis mon
régiment.