CHAPITRE VII

Division de l'armée russe.--Bagration échappe à Jérôme.--Marche sur la

Düna.--Attaque infructueuse de Dünabourg.--Je culbute deux régiments de

Wittgenstein sur la Düna.--Nous nous séparons de la Grande

Armée.--Composition du 2e corps.

Dès les premiers jours de notre entrée en Russie, les ennemis avaient

commis une faute énorme en permettant à Napoléon de rompre leur ligne,

de sorte que la plus grande masse de leurs troupes, conduite par

l'empereur Alexandre et le maréchal Barclay, avait été rejetée sur la

Düna, tandis que le surplus, commandé par Bagration, se trouvait encore

sur le haut Niémen, vers Mir, à quatre-vingts lieues du gros de leur

armée. Ainsi coupé, le corps de Bagration chercha à se réunir à

l'empereur Alexandre en passant par Minsk; mais Napoléon avait fait

garder ce point important par le maréchal Davout, qui repoussa vivement

les Russes et les rejeta sur Bobruïsk qu'il savait devoir être gardé par

Jérôme Bonaparte, à la tête de deux corps dont l'effectif s'élevait à

60,000 combattants. Bagration allait donc être réduit à mettre bas les

armes, lorsqu'il fut sauvé par l'impéritie de Jérôme, qui, ayant mal

compris les avis que Davout lui avait adressés et n'acceptant pas

d'ailleurs de reconnaître la suprématie qu'une longue expérience et de

grands succès donnaient à ce maréchal, voulut agir de son chef et

manœuvra si mal que Bagration échappa à ce premier danger. Cependant,

Davout, le suivant avec sa ténacité ordinaire, le rejoignit sur la

route de Mohilew, et, bien qu'il n'eût en ce moment qu'une division de

12,000 hommes, il attaqua et battit les 36,000 Russes de Bagration,

surpris, il est vrai, sur un terrain trop resserré pour qu'ils pussent

se déployer et mettre en action toutes leurs forces. Bagration, ainsi

repoussé, alla passer le Borysthène, beaucoup plus bas que Mohilew, à

Novoï-Bychow, et, désormais à l'abri des attaques de Davout, il put

enfin aller rejoindre la grande armée russe à Smolensk.

Dans les marches et contremarches que fit Bagration pour échapper à

Davout, il surprit la brigade de cavalerie française commandée par le

général Bordesoulle et lui enleva tout le 3e régiment de chasseurs à

cheval, dont mon ami Saint-Mars était colonel.

La prise du corps de Bagration aurait eu un résultat immense pour

Napoléon; aussi sa colère contre le roi Jérôme qui l'avait laissé

échapper fut-elle terrible! Il lui ordonna de quitter sur-le-champ

l'armée et de retourner en Westphalie. Cette mesure rigoureuse, mais

indispensable, produisit dans l'armée un effet très défavorable au roi

Jérôme; cependant, était-il le plus coupable? Son premier tort était

d'avoir pensé que sa dignité de _souverain_ s'opposait à ce qu'il reçût

les avis d'un simple maréchal. Mais l'Empereur, qui savait fort bien que

ce jeune prince n'avait de sa vie dirigé un seul bataillon, ni assisté

au plus petit combat, n'avait-il pas à se reprocher de lui avoir confié

pour son début une armée de 60,000 hommes, et cela dans des

circonstances aussi graves?... Le général Junot remplaça le roi Jérôme

et ne tarda pas à commettre aussi une faute irréparable.

À cette époque, l'empereur de Russie envoya vers Napoléon le comte de

Balachoff, l'un de ses ministres. Ce parlementaire trouva l'empereur des

Français encore à Wilna. On n'a jamais bien connu le but de cette

entrevue. Quelques personnes crurent qu'il s'agissait d'un armistice,

mais elles furent promptement détrompées par le départ de M. de

Balachoff, et l'on apprit bientôt que le parti anglais, dont l'influence

était immense à la cour et dans l'armée russe, ayant pris ombrage de la

mission donnée à M. de Balachoff, et craignant que l'empereur Alexandre

ne se laissât aller à traiter avec Napoléon, avait hautement exigé que

l'empereur de Russie s'éloignât de l'armée et retournât à

Saint-Pétersbourg. Alexandre accéda à ce désir, mais il tint à rappeler

également son frère Constantin. Laissés à eux-mêmes et stimulés par

l'Anglais Wilson, les généraux russes ne songèrent qu'à donner à la

guerre un caractère de férocité qui pût effrayer les Français. Ils

prescrivirent donc à leurs troupes de faire le désert derrière elles, en

incendiant les habitations et tout ce qu'elles ne pouvaient enlever!

Pendant que du point central de Wilna, Napoléon dirigeait les différents

corps de son armée, la rivière de la Düna avait été atteinte le 15

juillet par les colonnes que dirigeaient Murat, Ney, Montbrun, Nansouty

et Oudinot. Celui-ci, n'ayant probablement pas bien compris les ordres

de l'Empereur, fit une marche excentrique, et, descendant la Düna par sa

rive gauche, tandis que le corps de Wittgenstein la remontait sur le

bord opposé, il se présenta devant la ville de Dünabourg, vieille place

mal fortifiée, dont il espérait enlever le pont, afin de passer le

fleuve et d'aller sur la rive droite attaquer en queue Wittgenstein.

Mais celui-ci, en s'éloignant de Dünabourg, y avait laissé une forte

garnison et une nombreuse artillerie. Mon régiment faisait comme

d'habitude l'avant-garde, que le maréchal Oudinot dirigeait en personne

ce jour-là.

Dünabourg est située sur la rive droite; nous arrivions par la gauche,

qui est gardée par un ouvrage considérable servant de tête au pont de

communication situé entre la place et l'avancée que sépare le fleuve,

très large en cet endroit. À un quart de lieue des fortifications,

qu'Oudinot prétendait n'être pas garnies de canons, je trouvai un

bataillon russe, dont la gauche s'appuyait à la rivière et dont le front

était couvert par les baraques en planches d'un camp abandonné. Ainsi

postés, les ennemis étaient fort difficiles à joindre. Le maréchal

m'ordonna cependant de les attaquer. Après avoir laissé à l'intelligence

des officiers le soin d'éviter les baraques en passant par les

intervalles qui les séparaient, je commande la charge. Mais à peine le

régiment a-t-il fait quelques pas en avant au milieu d'une grêle de

balles lancées par les fantassins russes, que l'artillerie, dont le

maréchal avait nié l'existence, tonne avec impétuosité du haut des

fortifications, dont nous étions si près que les boîtes à mitraille

passaient au-dessus de nos têtes avant d'avoir le temps d'éclater. Un

des rares boulets qui s'y trouvaient mêlés traversa une maison de

pêcheur et vint briser la jambe d'un de mes plus braves trompettes qui

sonnait la charge à mes côtés!... Je perdis là plusieurs hommes.

Le maréchal Oudinot, qui avait eu le tort grave d'attaquer le camp de

baraques ainsi protégé par le canon et la mousqueterie, espéra débusquer

les fantassins ennemis en envoyant contre eux un bataillon portugais qui

précédait notre infanterie; mais ces étrangers, anciens prisonniers de

guerre, qu'on avait enrôlés en France, un peu malgré eux, se portèrent

au feu très mollement, et nous restions toujours exposés. Voyant

qu'Oudinot se tenait bravement sous les balles ennemies, mais sans

donner aucun ordre, je compris que si cet état de choses se prolongeait

encore quelques minutes, mon régiment allait être détruit. J'ordonnai

donc à mes chasseurs de se disperser et fis sur les fantassins russes

une charge en _fourrageurs_, qui eut le double avantage de leur faire

lâcher pied et d'éteindre le feu des artilleurs, qui n'osaient plus

tirer de crainte d'atteindre leurs tirailleurs mêlés aux Français.

Sabrés par mes cavaliers, les défenseurs du camp s'enfuirent dans le

plus grand désordre vers la tête du pont. Mais la garnison chargée de la

défense de cet ouvrage était composée de soldats de nouvelles levées

qui, craignant de nous y voir entrer à leur suite, fermèrent les portes

à la hâte, ce qui contraignit les fuyards à s'élancer vers le pont de

bateaux pour gagner l'autre rive et chercher un refuge dans la ville

même de Dünabourg.

Ce pont n'avait pas de garde-fou, les barques chancelaient, la rivière

était large et profonde, et j'apercevais de l'autre côté la garnison de

la place sous les armes et cherchant à fermer ses portes! Aller plus

avant me paraissait une folie! Pensant donc que le régiment en avait

assez fait, je l'avais arrêté, lorsque le maréchal survint en s'écriant:

«Brave 23e, faites comme à Wilkomir, passez le pont, forcez les portes

et emparez-vous de la ville!» En vain le général Lorencez voulut lui

faire sentir que les difficultés étaient ici beaucoup plus grandes, et

qu'un régiment de cavalerie ne pouvait attaquer une place forte, si mal

gardée qu'elle fût, lorsque, pour y arriver, il fallait passer deux

hommes de front sur un mauvais pont de bateaux: le maréchal s'obstina en

disant: «Ils profiteront du désordre et de la terreur des ennemis!» Puis

il me renouvela l'ordre de marcher sur la ville. J'obéis; mais à peine

étais-je sur la première travée du pont avec le premier peloton, à la

tête duquel j'avais tenu à honneur de me placer, que la garnison de

Dünabourg, étant parvenue à fermer la porte des fortifications donnant

sur la rivière, parut au haut des remparts, d'où elle commença à faire

feu sur nous!...

La ligne mince sur laquelle nous nous tenions ne permettant pas à ces

soldats inexpérimentés de tirer avec justesse, le canon et la

mousqueterie nous firent éprouver bien moins de pertes que je ne

l'aurais cru. Mais en entendant la place tirer sur nous, les défenseurs

de la tête de pont, revenus de leur frayeur, se mirent aussi de la

partie. Le maréchal Oudinot, voyant le 23e ainsi placé entre deux feux,

à l'entrée du pont vacillant, au delà duquel il ne pouvait avancer, me

fit parvenir l'ordre de rétrograder. Les grandes distances que j'avais

laissées entre les pelotons permirent alors à ceux-ci de faire demi-tour

par cavalier sans trop de désordre. Cependant deux hommes et deux

chevaux tombèrent dans le fleuve et se noyèrent. Pour regagner la rive

gauche, nous étions obligés de repasser sous les remparts de la tête de

pont, où nous fûmes encore assaillis par un feu roulant qui, fort

heureusement, était exécuté par des miliciens inhabiles; car si nous

avions eu affaire à des soldats bien exercés au tir, le régiment eût été

totalement exterminé.

Ce malheureux combat, si imprudemment engagé, me coûta une trentaine

d'hommes tués et beaucoup de blessés. On espérait, du moins, que le

maréchal s'en tiendrait à cet essai infructueux, d'autant plus que,

ainsi que je l'ai déjà dit, les instructions de l'Empereur ne lui

prescrivaient pas de prendre Dünabourg; cependant, dès que ses divisions

d'infanterie furent arrivées, il fit attaquer derechef la tête de pont,

dont les ennemis avaient eu le temps de renforcer la garnison par un

bataillon de grenadiers, accouru des cantonnements voisins, au bruit de

la canonnade; aussi nos troupes furent-elles repoussées avec des pertes

infiniment plus considérables que celles éprouvées par le 23e de

chasseurs. L'Empereur, ayant appris cette vaine tentative, en blâma le

maréchal Oudinot.

Vous savez que mon régiment était de brigade avec le 24e de chasseurs à

cheval. Le général Castex, qui commandait cette brigade, avait, dès le

premier jour de notre réunion, établi un ordre admirable dans le

service. Chacun des deux régiments, le faisant à son tour pendant

vingt-quatre heures, marchait en tête lorsqu'on allait vers l'ennemi,

faisait l'arrière-garde dans les retraites, fournissait tous les postes,

reconnaissances, grand'gardes et détachements, pendant que l'autre

régiment, suivant tranquillement la route, se remettait un peu des

fatigues de la veille et se préparait à celles du lendemain, ce qui ne

l'empêchait point de venir appuyer le corps de service, si celui-ci

était aux prises avec des forces supérieures. Ce système

extraréglementaire avait l'immense avantage de ne jamais séparer les

soldats de leurs officiers ni de leurs camarades, pour les placer sous

les ordres de chefs inconnus et les mêler aux cavaliers de l'autre

régiment. Enfin, pendant la nuit, une moitié de la brigade dormait

pendant que l'autre veillait sur elle. Cependant, comme il n'y a rien

sans inconvénients, il pouvait se faire que le hasard appelât plus

souvent un des deux corps à être de service, les jours où surviendraient

des engagements sérieux, ainsi que cela venait d'arriver au 23e tant au

combat de Wilkomir qu'à celui de Dünabourg. Cette chance le poursuivit

pendant la majeure partie de la campagne; mais il ne s'en plaignit

jamais, s'en tira toujours avec honneur, et fut souvent envié par le 24e

qui eut bien moins d'occasions de se faire remarquer.

J'ai déjà dit que pendant qu'Oudinot faisait sa course sur Dünabourg,

les corps de Ney, ainsi que l'immense réserve de cavalerie commandée par

Murat, remontaient vers Polotsk par la rive gauche de la Düna, tandis

que l'armée russe de Wittgenstein suivait la même direction par la rive

droite. Ainsi séparés de l'ennemi par la rivière, nos cavaliers se

gardaient mal et plaçaient, chaque soir, selon l'habitude française,

leurs bivouacs beaucoup trop près des bords de la Düna. Wittgenstein,

s'en étant aperçu, laissa passer l'infanterie de Ney et le gros de la

cavalerie de Montbrun, dont la division du général Sébastiani fermait la

marche, ayant pour arrière-garde la brigade du général Saint-Geniès,

ancien officier de l'armée d'Égypte, homme très brave, mais peu capable.

Arrivé au delà de la petite ville de Drouia, le général Saint-Geniès,

sur l'ordre de Sébastiani, établit ses régiments au bivouac à deux cents

pas de la rivière, qu'on croyait infranchissable sans bateaux. Mais

Wittgenstein, ayant connaissance d'un gué très praticable, profita de la

nuit pour faire passer le fleuve à une division de cavalerie qui,

s'élançant sur le corps français, enleva presque entièrement la brigade

Saint-Geniès, fit ce général prisonnier et contraignit Sébastiani à se

retirer promptement avec le reste de sa division vers le corps de

Montbrun. Après ce rapide coup de main, Wittgenstein rappela ses troupes

sur la rive droite et continua à remonter la Düna. Cette affaire fit

grand tort à Sébastiani et lui attira les reproches de l'Empereur.

Peu de temps après ce fâcheux événement, Oudinot ayant reçu l'ordre de

s'éloigner de Dünabourg et de remonter la Düna pour rejoindre Ney et

Montbrun, son corps d'armée prit la route qu'avaient suivie les corps de

ces derniers et vint passer devant la ville de Drouia. Le projet du

maréchal était de faire camper ses troupes à trois lieues au delà; mais

comme il craignait que les ennemis ne profitassent du gué pour jeter sur

la rive gauche de nombreux partis destinés à assaillir le grand convoi

qu'il traînait après lui, il décida, en s'éloignant avec toute son

armée, qu'un régiment de la brigade Castex passerait la nuit sur le

terrain où la brigade du général Saint-Geniès avait été surprise, et

aurait pour consigne d'observer le gué par lequel les Russes étaient

passés pour venir attaquer cette brigade. Mon régiment étant de service

ce jour-là, ce fut à lui qu'échut la dangereuse mission de rester seul

devant Drouia jusqu'au lendemain matin. Je savais que le gros de l'armée

de Wittgenstein avait remonté le fleuve, mais j'aperçus deux forts

régiments de cavalerie laissés par lui non loin du gué. C'était plus

qu'il n'en aurait fallu pour me battre.

Lors même que j'aurais voulu exécuter à la lettre l'ordre qui me

prescrivait d'établir mon bivouac sur l'emplacement qu'avait occupé,

deux jours avant, celui de Saint-Geniès, cela m'eût été impossible, le

sol étant couvert de plus de deux cents cadavres en putréfaction; mais à

cette raison majeure il s'en joignit une autre non moins importante. Ce

que j'avais vu et appris sur la guerre m'avait convaincu que le meilleur

moyen de défendre une rivière contre les attaques d'un ennemi dont le

but ne peut être de s'établir sur la rive qu'on occupe soi-même, est de

tenir le gros de sa troupe à certaine distance du fleuve, d'abord pour

être prévenu à temps du passage de l'adversaire, et en second lieu parce

que celui-ci, n'ayant en vue que de faire un coup de main pour se

retirer ensuite lestement, n'ose s'éloigner du rivage par lequel sa

retraite est assurée! J'établis donc le régiment à une demi-lieue de la

Düna, dans un champ où le terrain formait une légère ondulation.

J'avais laissé seulement quelques vedettes doubles sur le rivage, car je

suis convaincu que lorsqu'il ne s'agit que d'_observer_, deux hommes

voient tout aussi bien qu'une forte grand'garde. Plusieurs rangées de

cavaliers furent placées à la suite les uns des autres entre ces

vedettes et notre bivouac, d'où, comme l'araignée au fond de sa toile,

je pouvais être rapidement informé, par ces légers cordons, de tout ce

qui se passait sur le terrain que je devais garder. Du reste, j'avais

interdit les feux, même ceux des pipes, et prescrit le plus grand

silence.

Les nuits sont extrêmement courtes en Russie au mois de juillet;

cependant, celle-ci me parut bien longue, tant je craignais d'être

attaqué dans l'obscurité par des forces supérieures aux miennes. La

moitié des hommes étaient en selle, les autres faisaient manger leurs

chevaux et se tenaient prêts à monter dessus au premier signal. Tout

paraissait tranquille à la rive opposée, lorsque Lorentz, mon domestique

polonais, qui parlait parfaitement le russe, vint m'informer qu'il avait

entendu une vieille Juive, habitante d'une maison voisine, dire à une

autre femme de sa caste: «La lanterne du clocher de Morki est allumée,

l'attaque va commencer!» Je fis amener ces femmes devant moi, et,

questionnées par Lorentz, elles répondirent que, craignant de voir leur

hameau devenir le champ de bataille des deux partis, elles n'avaient pu

apercevoir sans alarme briller sur l'église du village de Morki, situé

sur la rive opposée, la lumière qui, l'avant-dernière nuit, avait servi

de signal aux troupes russes pour traverser le gué de la Düna et fondre

sur le camp français!...

Bien que je fusse prêt à tout événement, cet avis me fut très utile. En

un instant, le régiment fut à cheval, le sabre à la main, et les

vedettes du bord de la rivière, ainsi que les cavaliers placés en

cordon dans la plaine, reçurent à voix basse, et de proche en proche,

l'ordre de le rejoindre. Deux des plus intrépides sous-officiers,

Prud'homme et Graft, accompagnèrent seuls le lieutenant Bertin, que

j'envoyai observer les mouvements de l'ennemi. Il revint peu d'instants

après m'annoncer qu'une colonne de cavaliers russes traversait le gué,

que déjà plusieurs escadrons avaient pris pied sur la rive, mais que,

étonnés de ne pas trouver notre camp au lieu qu'avait occupé celui de

Saint-Geniès, ils s'étaient arrêtés, craignant sans doute de se trop

éloigner du gué, leur unique moyen de retraite; cependant, ils s'y

étaient décidés, avançaient au pas et se trouvaient à petite distance de

nous!

À l'instant, je fis mettre le feu à une immense meule de foin ainsi qu'à

plusieurs granges placées sur la hauteur. La lumière de leurs flammes

éclairant toute la contrée, je distinguai parfaitement la colonne

ennemie formée des hussards de Grodno. J'avais avec moi un millier de

braves cavaliers... nous nous élançons au galop dans la plaine, au cri

de «Vive l'Empereur!» et chargeons rapidement sur les Russes, qui,

surpris d'une attaque aussi brusque qu'imprévue, tournent bride et,

sabrés par mes chasseurs, courent à la débandade vers le gué par lequel

ils étaient venus. Ils s'y trouvèrent face à face avec le régiment de

dragons qui, formant brigade avec eux, les avait suivis et sortait à

peine de la rivière. Ces deux corps s'étant choqués et mêlés, il en

résulta un désordre affreux dont mes chasseurs profitèrent, grâce à la

lueur de l'incendie, pour tuer un grand nombre d'ennemis et prendre

beaucoup de chevaux. Les Russes se précipitant en tumulte dans le gué

qu'ils voulaient passer tous à la fois pour éviter les coups de

mousqueton que mes chasseurs tiraient du haut du rivage sur cette foule

éperdue, il s'en noya un bon nombre. Notre brusque attaque dans la

plaine avait tellement étonné les ennemis, qui s'attendaient à nous

surprendre endormis, que pas un ne se mit en défense, et tous fuirent

sans combattre; aussi j'eus le bonheur de regagner mon bivouac sans

avoir à déplorer la mort ni la blessure d'aucun de mes hommes!... Le

jour naissant éclaira notre champ de bataille, sur lequel gisaient

plusieurs centaines d'ennemis tués ou blessés. Je confiai ceux-ci aux

habitants du hameau près duquel j'avais passé la nuit, et me mis en

route pour me rallier au corps d'Oudinot, que je rejoignis le soir même.

Le maréchal me reçut très bien et complimenta le régiment sur sa belle

conduite.

Le 2e corps, marchant constamment sur la rive gauche de la Düna, parvint

en trois jours en face de Polotsk. Nous y apprîmes que l'Empereur avait

enfin quitté Wilna, où il était resté vingt jours, et se dirigeait vers

Witepsk, ville assez importante, dont il comptait faire le nouveau

centre de ses opérations.

En s'éloignant de Wilna, l'Empereur y avait laissé le duc de Bassano en

qualité de gouverneur de la province de Lithuanie, et le général

Hogendorf comme chef militaire. Aucun de ces deux fonctionnaires ne

convenait pour organiser les derrières d'une armée, car le duc de

Bassano, ancien diplomate et secrétaire ponctuel, n'avait aucune

connaissance en _administration_, tandis que le Hollandais Hogendorf,

parlant très mal notre langue, n'ayant aucune notion de nos usages et

règlements militaires, ne pouvait réussir auprès des Français qui

passaient à Wilna et de la noblesse du pays. Aussi les richesses

qu'offrait la Lithuanie ne furent d'aucun secours pour nos troupes.

Polotsk, ville située sur la rive droite de la Düna, est composée de

maisons en bois et dominée par un immense et superbe collège, alors tenu

par des Jésuites, qui presque tous étaient Français. Elle est entourée

de fortifications en terre ayant jadis soutenu un siège dans les guerres

de Charles XII contre Pierre le Grand. Les corps d'armée de Ney, de

Murat et de Montbrun, pour se rendre de Drissa à Witepsk, avaient établi

sur la Düna, en face de Polotsk, un pont de bateaux qu'ils laissèrent au

corps d'Oudinot, destiné à marcher sur la route de Pétersbourg. Ce fut

donc en ce lieu que le 2e corps prit une autre direction que la Grande

Armée, que nous revîmes seulement l'hiver suivant au passage de la

Bérésina.

Il faudrait plusieurs volumes pour retracer les manœuvres et les combats

de la partie de l'armée qui suivit l'Empereur à Moscou. Je me bornerai

donc à indiquer les faits les plus importants, à mesure qu'ils se

dérouleront.

Ainsi, le 25 juillet, il y eut près d'Ostrowno une affaire d'avant-garde

très favorable à notre infanterie, mais où plusieurs régiments de

cavalerie furent trop précipitamment engagés par Murat. Le 16e de

chasseurs fut de ce nombre. Mon frère, qui y servait comme chef

d'escadrons, fut pris et conduit bien au delà de Moscou, à Sataroff, sur

le Volga. Il y retrouva le colonel Saint-Mars, ainsi qu'Octave de Ségur.

Ils s'entr'aidèrent à supporter les ennuis de la captivité, auxquels mon

frère était déjà habitué, car il avait passé plusieurs années dans les

prisons et sur les pontons des Espagnols. Nos chances de guerre étaient

bien différentes: Adolphe, fait trois lois prisonnier, ne fut jamais

blessé, tandis que, recevant très souvent des blessures, je ne fus

jamais pris.

Pendant que l'Empereur, maître de Wilna, manœuvrait pour amener l'armée

russe à une bataille décisive, mais sans pouvoir y parvenir, le corps

d'Oudinot, après avoir passé la Düna à Polotsk, s'établit en avant de

cette ville, ayant en face de lui les nombreuses troupes du général

Wittgenstein, formant l'aile droite de l'ennemi. Avant de rendre compte

des événements qui se passèrent sur les rives de la Düna, je crois

nécessaire de vous faire connaître la composition du 2e corps, dont je

suivis tous les mouvements.

Le maréchal Oudinot, qui le commandait, n'avait d'abord sous ses ordres

que 44,000 hommes répartis en trois divisions d'infanterie, dont les

chefs étaient les généraux Legrand, Verdier et Merle, tous trois, et

surtout le premier, excellents officiers. On remarquait parmi les

généraux de brigade Albert et Maison. La cavalerie se composait d'une

superbe division de cuirassiers et de lanciers, commandée par le général

Doumerc, officier assez ordinaire, ayant sous ses ordres le brave

général de brigade Berckheim. Deux brigades de cavalerie légère

faisaient aussi partie du 2e corps. La première, composée des 23e et 24e

de chasseurs, était commandée par le général Castex, excellent militaire

sous tous les rapports. La seconde, formée par les 7e et 20e de

chasseurs et le 8e de lanciers polonais, était aux ordres du général

Corbineau, homme brave, mais apathique. Ces deux brigades n'étaient pas

réunies en division; le maréchal les attachait, selon les besoins, soit

aux divisions d'infanterie, soit à l'avant-garde ou à l'arrière-garde.

Ce système présentait de grands avantages.

Le 24e de chasseurs, avec lequel mon régiment était de brigade, était on

ne peut mieux composé et eût rendu de grands services si la sympathie et

l'union eussent existé entre les soldats et leur chef. Malheureusement,

le colonel A... se montrait fort dur pour ses subordonnés, qui, de leur

côté, étaient assez mal disposés pour lui. Cet état de choses avait

décidé le général Castex à marcher et à camper avec le 23e de chasseurs,

et à réunir sa cuisine de campagne à la mienne, bien qu'il eût servi

dans le 24e. Le colonel A..., grand, adroit, toujours parfaitement

monté, se montrait généralement bien dans les combats à l'arme blanche,

mais passait pour aimer moins les combats de mousqueterie et

d'artillerie. Malgré tout, l'Empereur appréciait chez ce chef de corps

une qualité qu'il possédait au plus haut degré, car c'était

incontestablement le meilleur officier de cavalerie légère de toutes les

armées de l'Europe. Jamais on ne vit un tact plus fin, un coup d'œil qui

explorât le pays avec autant de justesse; aussi, avant de parcourir une

contrée, il devinait les obstacles que les cartes ne signalaient pas,

prévoyait les points où devaient aboutir les ruisseaux, les chemins, les

moindres sentiers, et il tirait des mouvements de l'ennemi des

prévisions qui se réalisaient presque toujours. Sous le rapport de la

petite comme de la grande guerre, M. A... était donc un officier des

plus remarquables. L'Empereur, qui l'avait fréquemment employé à des

reconnaissances dans des campagnes précédentes, l'avait signalé au

maréchal Oudinot, qui l'appelait même souvent dans son conseil, d'où il

résultait forcément que bien des corvées et de périlleuses missions

retombaient sur mon régiment.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 47 / 84 题