Division de l'armée russe.--Bagration échappe à Jérôme.--Marche sur la
Düna.--Attaque infructueuse de Dünabourg.--Je culbute deux régiments de
Wittgenstein sur la Düna.--Nous nous séparons de la Grande
Armée.--Composition du 2e corps.
Dès les premiers jours de notre entrée en Russie, les ennemis avaient
commis une faute énorme en permettant à Napoléon de rompre leur ligne,
de sorte que la plus grande masse de leurs troupes, conduite par
l'empereur Alexandre et le maréchal Barclay, avait été rejetée sur la
Düna, tandis que le surplus, commandé par Bagration, se trouvait encore
sur le haut Niémen, vers Mir, à quatre-vingts lieues du gros de leur
armée. Ainsi coupé, le corps de Bagration chercha à se réunir à
l'empereur Alexandre en passant par Minsk; mais Napoléon avait fait
garder ce point important par le maréchal Davout, qui repoussa vivement
les Russes et les rejeta sur Bobruïsk qu'il savait devoir être gardé par
Jérôme Bonaparte, à la tête de deux corps dont l'effectif s'élevait à
60,000 combattants. Bagration allait donc être réduit à mettre bas les
armes, lorsqu'il fut sauvé par l'impéritie de Jérôme, qui, ayant mal
compris les avis que Davout lui avait adressés et n'acceptant pas
d'ailleurs de reconnaître la suprématie qu'une longue expérience et de
grands succès donnaient à ce maréchal, voulut agir de son chef et
manœuvra si mal que Bagration échappa à ce premier danger. Cependant,
Davout, le suivant avec sa ténacité ordinaire, le rejoignit sur la
route de Mohilew, et, bien qu'il n'eût en ce moment qu'une division de
12,000 hommes, il attaqua et battit les 36,000 Russes de Bagration,
surpris, il est vrai, sur un terrain trop resserré pour qu'ils pussent
se déployer et mettre en action toutes leurs forces. Bagration, ainsi
repoussé, alla passer le Borysthène, beaucoup plus bas que Mohilew, à
Novoï-Bychow, et, désormais à l'abri des attaques de Davout, il put
enfin aller rejoindre la grande armée russe à Smolensk.
Dans les marches et contremarches que fit Bagration pour échapper à
Davout, il surprit la brigade de cavalerie française commandée par le
général Bordesoulle et lui enleva tout le 3e régiment de chasseurs à
cheval, dont mon ami Saint-Mars était colonel.
La prise du corps de Bagration aurait eu un résultat immense pour
Napoléon; aussi sa colère contre le roi Jérôme qui l'avait laissé
échapper fut-elle terrible! Il lui ordonna de quitter sur-le-champ
l'armée et de retourner en Westphalie. Cette mesure rigoureuse, mais
indispensable, produisit dans l'armée un effet très défavorable au roi
Jérôme; cependant, était-il le plus coupable? Son premier tort était
d'avoir pensé que sa dignité de _souverain_ s'opposait à ce qu'il reçût
les avis d'un simple maréchal. Mais l'Empereur, qui savait fort bien que
ce jeune prince n'avait de sa vie dirigé un seul bataillon, ni assisté
au plus petit combat, n'avait-il pas à se reprocher de lui avoir confié
pour son début une armée de 60,000 hommes, et cela dans des
circonstances aussi graves?... Le général Junot remplaça le roi Jérôme
et ne tarda pas à commettre aussi une faute irréparable.
À cette époque, l'empereur de Russie envoya vers Napoléon le comte de
Balachoff, l'un de ses ministres. Ce parlementaire trouva l'empereur des
Français encore à Wilna. On n'a jamais bien connu le but de cette
entrevue. Quelques personnes crurent qu'il s'agissait d'un armistice,
mais elles furent promptement détrompées par le départ de M. de
Balachoff, et l'on apprit bientôt que le parti anglais, dont l'influence
était immense à la cour et dans l'armée russe, ayant pris ombrage de la
mission donnée à M. de Balachoff, et craignant que l'empereur Alexandre
ne se laissât aller à traiter avec Napoléon, avait hautement exigé que
l'empereur de Russie s'éloignât de l'armée et retournât à
Saint-Pétersbourg. Alexandre accéda à ce désir, mais il tint à rappeler
également son frère Constantin. Laissés à eux-mêmes et stimulés par
l'Anglais Wilson, les généraux russes ne songèrent qu'à donner à la
guerre un caractère de férocité qui pût effrayer les Français. Ils
prescrivirent donc à leurs troupes de faire le désert derrière elles, en
incendiant les habitations et tout ce qu'elles ne pouvaient enlever!
Pendant que du point central de Wilna, Napoléon dirigeait les différents
corps de son armée, la rivière de la Düna avait été atteinte le 15
juillet par les colonnes que dirigeaient Murat, Ney, Montbrun, Nansouty
et Oudinot. Celui-ci, n'ayant probablement pas bien compris les ordres
de l'Empereur, fit une marche excentrique, et, descendant la Düna par sa
rive gauche, tandis que le corps de Wittgenstein la remontait sur le
bord opposé, il se présenta devant la ville de Dünabourg, vieille place
mal fortifiée, dont il espérait enlever le pont, afin de passer le
fleuve et d'aller sur la rive droite attaquer en queue Wittgenstein.
Mais celui-ci, en s'éloignant de Dünabourg, y avait laissé une forte
garnison et une nombreuse artillerie. Mon régiment faisait comme
d'habitude l'avant-garde, que le maréchal Oudinot dirigeait en personne
ce jour-là.
Dünabourg est située sur la rive droite; nous arrivions par la gauche,
qui est gardée par un ouvrage considérable servant de tête au pont de
communication situé entre la place et l'avancée que sépare le fleuve,
très large en cet endroit. À un quart de lieue des fortifications,
qu'Oudinot prétendait n'être pas garnies de canons, je trouvai un
bataillon russe, dont la gauche s'appuyait à la rivière et dont le front
était couvert par les baraques en planches d'un camp abandonné. Ainsi
postés, les ennemis étaient fort difficiles à joindre. Le maréchal
m'ordonna cependant de les attaquer. Après avoir laissé à l'intelligence
des officiers le soin d'éviter les baraques en passant par les
intervalles qui les séparaient, je commande la charge. Mais à peine le
régiment a-t-il fait quelques pas en avant au milieu d'une grêle de
balles lancées par les fantassins russes, que l'artillerie, dont le
maréchal avait nié l'existence, tonne avec impétuosité du haut des
fortifications, dont nous étions si près que les boîtes à mitraille
passaient au-dessus de nos têtes avant d'avoir le temps d'éclater. Un
des rares boulets qui s'y trouvaient mêlés traversa une maison de
pêcheur et vint briser la jambe d'un de mes plus braves trompettes qui
sonnait la charge à mes côtés!... Je perdis là plusieurs hommes.
Le maréchal Oudinot, qui avait eu le tort grave d'attaquer le camp de
baraques ainsi protégé par le canon et la mousqueterie, espéra débusquer
les fantassins ennemis en envoyant contre eux un bataillon portugais qui
précédait notre infanterie; mais ces étrangers, anciens prisonniers de
guerre, qu'on avait enrôlés en France, un peu malgré eux, se portèrent
au feu très mollement, et nous restions toujours exposés. Voyant
qu'Oudinot se tenait bravement sous les balles ennemies, mais sans
donner aucun ordre, je compris que si cet état de choses se prolongeait
encore quelques minutes, mon régiment allait être détruit. J'ordonnai
donc à mes chasseurs de se disperser et fis sur les fantassins russes
une charge en _fourrageurs_, qui eut le double avantage de leur faire
lâcher pied et d'éteindre le feu des artilleurs, qui n'osaient plus
tirer de crainte d'atteindre leurs tirailleurs mêlés aux Français.
Sabrés par mes cavaliers, les défenseurs du camp s'enfuirent dans le
plus grand désordre vers la tête du pont. Mais la garnison chargée de la
défense de cet ouvrage était composée de soldats de nouvelles levées
qui, craignant de nous y voir entrer à leur suite, fermèrent les portes
à la hâte, ce qui contraignit les fuyards à s'élancer vers le pont de
bateaux pour gagner l'autre rive et chercher un refuge dans la ville
même de Dünabourg.
Ce pont n'avait pas de garde-fou, les barques chancelaient, la rivière
était large et profonde, et j'apercevais de l'autre côté la garnison de
la place sous les armes et cherchant à fermer ses portes! Aller plus
avant me paraissait une folie! Pensant donc que le régiment en avait
assez fait, je l'avais arrêté, lorsque le maréchal survint en s'écriant:
«Brave 23e, faites comme à Wilkomir, passez le pont, forcez les portes
et emparez-vous de la ville!» En vain le général Lorencez voulut lui
faire sentir que les difficultés étaient ici beaucoup plus grandes, et
qu'un régiment de cavalerie ne pouvait attaquer une place forte, si mal
gardée qu'elle fût, lorsque, pour y arriver, il fallait passer deux
hommes de front sur un mauvais pont de bateaux: le maréchal s'obstina en
disant: «Ils profiteront du désordre et de la terreur des ennemis!» Puis
il me renouvela l'ordre de marcher sur la ville. J'obéis; mais à peine
étais-je sur la première travée du pont avec le premier peloton, à la
tête duquel j'avais tenu à honneur de me placer, que la garnison de
Dünabourg, étant parvenue à fermer la porte des fortifications donnant
sur la rivière, parut au haut des remparts, d'où elle commença à faire
feu sur nous!...
La ligne mince sur laquelle nous nous tenions ne permettant pas à ces
soldats inexpérimentés de tirer avec justesse, le canon et la
mousqueterie nous firent éprouver bien moins de pertes que je ne
l'aurais cru. Mais en entendant la place tirer sur nous, les défenseurs
de la tête de pont, revenus de leur frayeur, se mirent aussi de la
partie. Le maréchal Oudinot, voyant le 23e ainsi placé entre deux feux,
à l'entrée du pont vacillant, au delà duquel il ne pouvait avancer, me
fit parvenir l'ordre de rétrograder. Les grandes distances que j'avais
laissées entre les pelotons permirent alors à ceux-ci de faire demi-tour
par cavalier sans trop de désordre. Cependant deux hommes et deux
chevaux tombèrent dans le fleuve et se noyèrent. Pour regagner la rive
gauche, nous étions obligés de repasser sous les remparts de la tête de
pont, où nous fûmes encore assaillis par un feu roulant qui, fort
heureusement, était exécuté par des miliciens inhabiles; car si nous
avions eu affaire à des soldats bien exercés au tir, le régiment eût été
totalement exterminé.
Ce malheureux combat, si imprudemment engagé, me coûta une trentaine
d'hommes tués et beaucoup de blessés. On espérait, du moins, que le
maréchal s'en tiendrait à cet essai infructueux, d'autant plus que,
ainsi que je l'ai déjà dit, les instructions de l'Empereur ne lui
prescrivaient pas de prendre Dünabourg; cependant, dès que ses divisions
d'infanterie furent arrivées, il fit attaquer derechef la tête de pont,
dont les ennemis avaient eu le temps de renforcer la garnison par un
bataillon de grenadiers, accouru des cantonnements voisins, au bruit de
la canonnade; aussi nos troupes furent-elles repoussées avec des pertes
infiniment plus considérables que celles éprouvées par le 23e de
chasseurs. L'Empereur, ayant appris cette vaine tentative, en blâma le
maréchal Oudinot.
Vous savez que mon régiment était de brigade avec le 24e de chasseurs à
cheval. Le général Castex, qui commandait cette brigade, avait, dès le
premier jour de notre réunion, établi un ordre admirable dans le
service. Chacun des deux régiments, le faisant à son tour pendant
vingt-quatre heures, marchait en tête lorsqu'on allait vers l'ennemi,
faisait l'arrière-garde dans les retraites, fournissait tous les postes,
reconnaissances, grand'gardes et détachements, pendant que l'autre
régiment, suivant tranquillement la route, se remettait un peu des
fatigues de la veille et se préparait à celles du lendemain, ce qui ne
l'empêchait point de venir appuyer le corps de service, si celui-ci
était aux prises avec des forces supérieures. Ce système
extraréglementaire avait l'immense avantage de ne jamais séparer les
soldats de leurs officiers ni de leurs camarades, pour les placer sous
les ordres de chefs inconnus et les mêler aux cavaliers de l'autre
régiment. Enfin, pendant la nuit, une moitié de la brigade dormait
pendant que l'autre veillait sur elle. Cependant, comme il n'y a rien
sans inconvénients, il pouvait se faire que le hasard appelât plus
souvent un des deux corps à être de service, les jours où surviendraient
des engagements sérieux, ainsi que cela venait d'arriver au 23e tant au
combat de Wilkomir qu'à celui de Dünabourg. Cette chance le poursuivit
pendant la majeure partie de la campagne; mais il ne s'en plaignit
jamais, s'en tira toujours avec honneur, et fut souvent envié par le 24e
qui eut bien moins d'occasions de se faire remarquer.
J'ai déjà dit que pendant qu'Oudinot faisait sa course sur Dünabourg,
les corps de Ney, ainsi que l'immense réserve de cavalerie commandée par
Murat, remontaient vers Polotsk par la rive gauche de la Düna, tandis
que l'armée russe de Wittgenstein suivait la même direction par la rive
droite. Ainsi séparés de l'ennemi par la rivière, nos cavaliers se
gardaient mal et plaçaient, chaque soir, selon l'habitude française,
leurs bivouacs beaucoup trop près des bords de la Düna. Wittgenstein,
s'en étant aperçu, laissa passer l'infanterie de Ney et le gros de la
cavalerie de Montbrun, dont la division du général Sébastiani fermait la
marche, ayant pour arrière-garde la brigade du général Saint-Geniès,
ancien officier de l'armée d'Égypte, homme très brave, mais peu capable.
Arrivé au delà de la petite ville de Drouia, le général Saint-Geniès,
sur l'ordre de Sébastiani, établit ses régiments au bivouac à deux cents
pas de la rivière, qu'on croyait infranchissable sans bateaux. Mais
Wittgenstein, ayant connaissance d'un gué très praticable, profita de la
nuit pour faire passer le fleuve à une division de cavalerie qui,
s'élançant sur le corps français, enleva presque entièrement la brigade
Saint-Geniès, fit ce général prisonnier et contraignit Sébastiani à se
retirer promptement avec le reste de sa division vers le corps de
Montbrun. Après ce rapide coup de main, Wittgenstein rappela ses troupes
sur la rive droite et continua à remonter la Düna. Cette affaire fit
grand tort à Sébastiani et lui attira les reproches de l'Empereur.
Peu de temps après ce fâcheux événement, Oudinot ayant reçu l'ordre de
s'éloigner de Dünabourg et de remonter la Düna pour rejoindre Ney et
Montbrun, son corps d'armée prit la route qu'avaient suivie les corps de
ces derniers et vint passer devant la ville de Drouia. Le projet du
maréchal était de faire camper ses troupes à trois lieues au delà; mais
comme il craignait que les ennemis ne profitassent du gué pour jeter sur
la rive gauche de nombreux partis destinés à assaillir le grand convoi
qu'il traînait après lui, il décida, en s'éloignant avec toute son
armée, qu'un régiment de la brigade Castex passerait la nuit sur le
terrain où la brigade du général Saint-Geniès avait été surprise, et
aurait pour consigne d'observer le gué par lequel les Russes étaient
passés pour venir attaquer cette brigade. Mon régiment étant de service
ce jour-là, ce fut à lui qu'échut la dangereuse mission de rester seul
devant Drouia jusqu'au lendemain matin. Je savais que le gros de l'armée
de Wittgenstein avait remonté le fleuve, mais j'aperçus deux forts
régiments de cavalerie laissés par lui non loin du gué. C'était plus
qu'il n'en aurait fallu pour me battre.
Lors même que j'aurais voulu exécuter à la lettre l'ordre qui me
prescrivait d'établir mon bivouac sur l'emplacement qu'avait occupé,
deux jours avant, celui de Saint-Geniès, cela m'eût été impossible, le
sol étant couvert de plus de deux cents cadavres en putréfaction; mais à
cette raison majeure il s'en joignit une autre non moins importante. Ce
que j'avais vu et appris sur la guerre m'avait convaincu que le meilleur
moyen de défendre une rivière contre les attaques d'un ennemi dont le
but ne peut être de s'établir sur la rive qu'on occupe soi-même, est de
tenir le gros de sa troupe à certaine distance du fleuve, d'abord pour
être prévenu à temps du passage de l'adversaire, et en second lieu parce
que celui-ci, n'ayant en vue que de faire un coup de main pour se
retirer ensuite lestement, n'ose s'éloigner du rivage par lequel sa
retraite est assurée! J'établis donc le régiment à une demi-lieue de la
Düna, dans un champ où le terrain formait une légère ondulation.
J'avais laissé seulement quelques vedettes doubles sur le rivage, car je
suis convaincu que lorsqu'il ne s'agit que d'_observer_, deux hommes
voient tout aussi bien qu'une forte grand'garde. Plusieurs rangées de
cavaliers furent placées à la suite les uns des autres entre ces
vedettes et notre bivouac, d'où, comme l'araignée au fond de sa toile,
je pouvais être rapidement informé, par ces légers cordons, de tout ce
qui se passait sur le terrain que je devais garder. Du reste, j'avais
interdit les feux, même ceux des pipes, et prescrit le plus grand
silence.
Les nuits sont extrêmement courtes en Russie au mois de juillet;
cependant, celle-ci me parut bien longue, tant je craignais d'être
attaqué dans l'obscurité par des forces supérieures aux miennes. La
moitié des hommes étaient en selle, les autres faisaient manger leurs
chevaux et se tenaient prêts à monter dessus au premier signal. Tout
paraissait tranquille à la rive opposée, lorsque Lorentz, mon domestique
polonais, qui parlait parfaitement le russe, vint m'informer qu'il avait
entendu une vieille Juive, habitante d'une maison voisine, dire à une
autre femme de sa caste: «La lanterne du clocher de Morki est allumée,
l'attaque va commencer!» Je fis amener ces femmes devant moi, et,
questionnées par Lorentz, elles répondirent que, craignant de voir leur
hameau devenir le champ de bataille des deux partis, elles n'avaient pu
apercevoir sans alarme briller sur l'église du village de Morki, situé
sur la rive opposée, la lumière qui, l'avant-dernière nuit, avait servi
de signal aux troupes russes pour traverser le gué de la Düna et fondre
sur le camp français!...
Bien que je fusse prêt à tout événement, cet avis me fut très utile. En
un instant, le régiment fut à cheval, le sabre à la main, et les
vedettes du bord de la rivière, ainsi que les cavaliers placés en
cordon dans la plaine, reçurent à voix basse, et de proche en proche,
l'ordre de le rejoindre. Deux des plus intrépides sous-officiers,
Prud'homme et Graft, accompagnèrent seuls le lieutenant Bertin, que
j'envoyai observer les mouvements de l'ennemi. Il revint peu d'instants
après m'annoncer qu'une colonne de cavaliers russes traversait le gué,
que déjà plusieurs escadrons avaient pris pied sur la rive, mais que,
étonnés de ne pas trouver notre camp au lieu qu'avait occupé celui de
Saint-Geniès, ils s'étaient arrêtés, craignant sans doute de se trop
éloigner du gué, leur unique moyen de retraite; cependant, ils s'y
étaient décidés, avançaient au pas et se trouvaient à petite distance de
nous!
À l'instant, je fis mettre le feu à une immense meule de foin ainsi qu'à
plusieurs granges placées sur la hauteur. La lumière de leurs flammes
éclairant toute la contrée, je distinguai parfaitement la colonne
ennemie formée des hussards de Grodno. J'avais avec moi un millier de
braves cavaliers... nous nous élançons au galop dans la plaine, au cri
de «Vive l'Empereur!» et chargeons rapidement sur les Russes, qui,
surpris d'une attaque aussi brusque qu'imprévue, tournent bride et,
sabrés par mes chasseurs, courent à la débandade vers le gué par lequel
ils étaient venus. Ils s'y trouvèrent face à face avec le régiment de
dragons qui, formant brigade avec eux, les avait suivis et sortait à
peine de la rivière. Ces deux corps s'étant choqués et mêlés, il en
résulta un désordre affreux dont mes chasseurs profitèrent, grâce à la
lueur de l'incendie, pour tuer un grand nombre d'ennemis et prendre
beaucoup de chevaux. Les Russes se précipitant en tumulte dans le gué
qu'ils voulaient passer tous à la fois pour éviter les coups de
mousqueton que mes chasseurs tiraient du haut du rivage sur cette foule
éperdue, il s'en noya un bon nombre. Notre brusque attaque dans la
plaine avait tellement étonné les ennemis, qui s'attendaient à nous
surprendre endormis, que pas un ne se mit en défense, et tous fuirent
sans combattre; aussi j'eus le bonheur de regagner mon bivouac sans
avoir à déplorer la mort ni la blessure d'aucun de mes hommes!... Le
jour naissant éclaira notre champ de bataille, sur lequel gisaient
plusieurs centaines d'ennemis tués ou blessés. Je confiai ceux-ci aux
habitants du hameau près duquel j'avais passé la nuit, et me mis en
route pour me rallier au corps d'Oudinot, que je rejoignis le soir même.
Le maréchal me reçut très bien et complimenta le régiment sur sa belle
conduite.
Le 2e corps, marchant constamment sur la rive gauche de la Düna, parvint
en trois jours en face de Polotsk. Nous y apprîmes que l'Empereur avait
enfin quitté Wilna, où il était resté vingt jours, et se dirigeait vers
Witepsk, ville assez importante, dont il comptait faire le nouveau
centre de ses opérations.
En s'éloignant de Wilna, l'Empereur y avait laissé le duc de Bassano en
qualité de gouverneur de la province de Lithuanie, et le général
Hogendorf comme chef militaire. Aucun de ces deux fonctionnaires ne
convenait pour organiser les derrières d'une armée, car le duc de
Bassano, ancien diplomate et secrétaire ponctuel, n'avait aucune
connaissance en _administration_, tandis que le Hollandais Hogendorf,
parlant très mal notre langue, n'ayant aucune notion de nos usages et
règlements militaires, ne pouvait réussir auprès des Français qui
passaient à Wilna et de la noblesse du pays. Aussi les richesses
qu'offrait la Lithuanie ne furent d'aucun secours pour nos troupes.
Polotsk, ville située sur la rive droite de la Düna, est composée de
maisons en bois et dominée par un immense et superbe collège, alors tenu
par des Jésuites, qui presque tous étaient Français. Elle est entourée
de fortifications en terre ayant jadis soutenu un siège dans les guerres
de Charles XII contre Pierre le Grand. Les corps d'armée de Ney, de
Murat et de Montbrun, pour se rendre de Drissa à Witepsk, avaient établi
sur la Düna, en face de Polotsk, un pont de bateaux qu'ils laissèrent au
corps d'Oudinot, destiné à marcher sur la route de Pétersbourg. Ce fut
donc en ce lieu que le 2e corps prit une autre direction que la Grande
Armée, que nous revîmes seulement l'hiver suivant au passage de la
Bérésina.
Il faudrait plusieurs volumes pour retracer les manœuvres et les combats
de la partie de l'armée qui suivit l'Empereur à Moscou. Je me bornerai
donc à indiquer les faits les plus importants, à mesure qu'ils se
dérouleront.
Ainsi, le 25 juillet, il y eut près d'Ostrowno une affaire d'avant-garde
très favorable à notre infanterie, mais où plusieurs régiments de
cavalerie furent trop précipitamment engagés par Murat. Le 16e de
chasseurs fut de ce nombre. Mon frère, qui y servait comme chef
d'escadrons, fut pris et conduit bien au delà de Moscou, à Sataroff, sur
le Volga. Il y retrouva le colonel Saint-Mars, ainsi qu'Octave de Ségur.
Ils s'entr'aidèrent à supporter les ennuis de la captivité, auxquels mon
frère était déjà habitué, car il avait passé plusieurs années dans les
prisons et sur les pontons des Espagnols. Nos chances de guerre étaient
bien différentes: Adolphe, fait trois lois prisonnier, ne fut jamais
blessé, tandis que, recevant très souvent des blessures, je ne fus
jamais pris.
Pendant que l'Empereur, maître de Wilna, manœuvrait pour amener l'armée
russe à une bataille décisive, mais sans pouvoir y parvenir, le corps
d'Oudinot, après avoir passé la Düna à Polotsk, s'établit en avant de
cette ville, ayant en face de lui les nombreuses troupes du général
Wittgenstein, formant l'aile droite de l'ennemi. Avant de rendre compte
des événements qui se passèrent sur les rives de la Düna, je crois
nécessaire de vous faire connaître la composition du 2e corps, dont je
suivis tous les mouvements.
Le maréchal Oudinot, qui le commandait, n'avait d'abord sous ses ordres
que 44,000 hommes répartis en trois divisions d'infanterie, dont les
chefs étaient les généraux Legrand, Verdier et Merle, tous trois, et
surtout le premier, excellents officiers. On remarquait parmi les
généraux de brigade Albert et Maison. La cavalerie se composait d'une
superbe division de cuirassiers et de lanciers, commandée par le général
Doumerc, officier assez ordinaire, ayant sous ses ordres le brave
général de brigade Berckheim. Deux brigades de cavalerie légère
faisaient aussi partie du 2e corps. La première, composée des 23e et 24e
de chasseurs, était commandée par le général Castex, excellent militaire
sous tous les rapports. La seconde, formée par les 7e et 20e de
chasseurs et le 8e de lanciers polonais, était aux ordres du général
Corbineau, homme brave, mais apathique. Ces deux brigades n'étaient pas
réunies en division; le maréchal les attachait, selon les besoins, soit
aux divisions d'infanterie, soit à l'avant-garde ou à l'arrière-garde.
Ce système présentait de grands avantages.
Le 24e de chasseurs, avec lequel mon régiment était de brigade, était on
ne peut mieux composé et eût rendu de grands services si la sympathie et
l'union eussent existé entre les soldats et leur chef. Malheureusement,
le colonel A... se montrait fort dur pour ses subordonnés, qui, de leur
côté, étaient assez mal disposés pour lui. Cet état de choses avait
décidé le général Castex à marcher et à camper avec le 23e de chasseurs,
et à réunir sa cuisine de campagne à la mienne, bien qu'il eût servi
dans le 24e. Le colonel A..., grand, adroit, toujours parfaitement
monté, se montrait généralement bien dans les combats à l'arme blanche,
mais passait pour aimer moins les combats de mousqueterie et
d'artillerie. Malgré tout, l'Empereur appréciait chez ce chef de corps
une qualité qu'il possédait au plus haut degré, car c'était
incontestablement le meilleur officier de cavalerie légère de toutes les
armées de l'Europe. Jamais on ne vit un tact plus fin, un coup d'œil qui
explorât le pays avec autant de justesse; aussi, avant de parcourir une
contrée, il devinait les obstacles que les cartes ne signalaient pas,
prévoyait les points où devaient aboutir les ruisseaux, les chemins, les
moindres sentiers, et il tirait des mouvements de l'ennemi des
prévisions qui se réalisaient presque toujours. Sous le rapport de la
petite comme de la grande guerre, M. A... était donc un officier des
plus remarquables. L'Empereur, qui l'avait fréquemment employé à des
reconnaissances dans des campagnes précédentes, l'avait signalé au
maréchal Oudinot, qui l'appelait même souvent dans son conseil, d'où il
résultait forcément que bien des corvées et de périlleuses missions
retombaient sur mon régiment.