CHAPITRE VI

Passage du Niémen.--Entrée dans Wilna.--Je joins l'ennemi.--Le 23e de

chasseurs à Wilkomir.--Difficultés en Lithuanie.--Marche en avant.

Le 24, au lever du soleil, nous fûmes témoins d'un spectacle des plus

imposants. Sur la hauteur la plus élevée de la rive gauche, on

apercevait les tentes de l'Empereur. Autour d'elles, toutes les

collines, leurs pentes et leurs vallées étaient garnies d'hommes et de

chevaux couverts d'armes étincelantes!... Cette masse, composée de

250,000 combattants, divisés en trois immenses colonnes, s'écoulait dans

le plus grand ordre vers les trois ponts établis sur le fleuve, et les

différents corps s'avançaient ensuite vers la rive droite dans la

direction indiquée à chacun d'eux. Ce même jour, le Niémen était franchi

par nos troupes sur d'autres points, vers Grodno, Pilony et Tilsitt.

Le général Gourgaud m'a communiqué un état de situation surchargé de

notes écrites de la main de Napoléon, et il résulte de ce document

officiel que l'armée comptait au passage du Niémen 325,000 hommes[3]

présents, dont 155,400 Français et 170,000 alliés, plus 984 bouches à

feu. Le régiment que je commandais faisait partie du 2e corps, aux

ordres du maréchal Oudinot, qui passa le 23 sur le premier pont de

Kowno et se dirigea sur-le-champ vers Ianowo.

La chaleur était étouffante. Elle amena vers la nuit un orage affreux,

et une pluie diluvienne inonda les routes et les champs à plus de

cinquante lieues à la ronde. L'armée n'y vit cependant pas un funeste

présage, comme on s'est plu à le dire, car le soldat considéra la grêle

et le tonnerre comme choses fort ordinaires en été. Au surplus, les

Russes, bien autrement superstitieux que certains Français, eurent aussi

un bien fâcheux pronostic, car, dans la nuit du 23 au 24 juin,

l'empereur Alexandre faillit périr dans un bal à Wilna, le plancher

d'une salle s'étant enfoncé sous son fauteuil, à l'heure même où la

première barque française, portant le premier détachement des troupes de

Napoléon, abordait à la rive droite du Niémen, sur le territoire russe.

Quoi qu'il en soit, l'orage ayant infiniment refroidi le temps, nos

chevaux en souffrirent d'autant plus dans les bivouacs qu'ils mangeaient

des herbes mouillées et couchaient sur un terrain fangeux. Aussi l'armée

en perdit-elle plusieurs milliers de coliques aiguës.

Au delà de Kowno, coule une très petite rivière appelée la Vilia, dont

l'ennemi avait coupé le pont. L'orage venait de gonfler les eaux de cet

affluent du Niémen, de sorte que les premiers éclaireurs d'Oudinot se

trouvaient arrêtés. L'Empereur survint au moment où j'arrivais moi-même

à la tête de mon régiment. Il ordonna aux lanciers polonais de sonder le

gué: un homme se noya; je pris son nom, il s'appelait Tzcinski. Si

j'insiste sur ce détail, c'est qu'on a infiniment exagéré l'accident qui

se produisit au passage de la Vilia par les lanciers polonais.

Cependant, les Russes se retiraient sans attendre l'armée française, qui

occupa bientôt Wilna, capitale de la Lithuanie. Il y eut près de cette

ville un combat de cavalerie, dans lequel Octave de Ségur, mon ancien

camarade de l'état-major de Masséna, fut pris par les Russes à la tête

d'un escadron du 8e de hussards qu'il commandait. Octave était le frère

aîné du général comte de Ségur.

Le jour même où l'Empereur entrait dans Wilna, les troupes du maréchal

Oudinot rencontrèrent le corps russe de Wittgenstein à Wilkomir, où eut

lieu le premier engagement sérieux de cette campagne. Je n'avais jamais

servi sous les ordres d'Oudinot. Ce début confirma la haute opinion que

j'avais de son courage, mais il m'en donna une plus faible de ses

talents militaires.

Un des plus grands défauts des Français, quand ils font la guerre, est

de passer sans raison des précautions les plus minutieuses à une

confiance sans bornes. Or, comme les Russes nous avaient laissés

franchir le Niémen, envahir la Lithuanie et occuper Wilna sans opposer

de résistance, il était devenu de bon ton, parmi certains officiers, de

dire que les ennemis fuiraient toujours et ne tiendraient nulle part.

L'état-major d'Oudinot, et ce maréchal lui-même, émettaient souvent

cette opinion et traitaient de _contes_ les rapports que faisaient les

paysans sur un gros corps de troupes russes placé en avant de la petite

ville de Wilkomir. Cette incrédulité fut sur le point de nous devenir

fatale; voici comment.

La cavalerie légère, étant les yeux des armées, marche habituellement en

avant et sur les flancs. Mon régiment précédait donc les divisions

d'infanterie d'une petite lieue, lorsque, arrivés non loin de Wilkomir,

sans avoir rencontré un seul poste ennemi, je me trouvai en face d'une

forêt d'immenses sapins, au milieu desquels les pelotons à cheval

pouvaient aisément circuler, mais dont les hautes branches masquaient au

loin la vue. Craignant une embuscade, j'arrêtai le régiment et lançai à

la découverte un seul escadron, commandé par un capitaine fort

intelligent, qui revint au bout d'un quart d'heure m'annoncer la

présence d'une armée ennemie. Je me porte alors rapidement à l'extrême

lisière de la forêt, d'où j'aperçois à une portée de canon la ville de

Wilkomir protégée par un ruisseau et par une colline sur laquelle se

trouvaient en bataille 25 à 30,000 fantassins ennemis, avec cavalerie et

artillerie!...

Vous serez sans doute étonnés que ces troupes n'eussent en avant d'elles

ni grand'gardes, ni petits postes, ni éclaireurs; mais c'est l'usage des

Russes, lorsqu'ils sont résolus à défendre une bonne position, d'en

laisser approcher le plus près possible leur ennemi sans que le feu de

leurs tirailleurs le prévienne de la résistance qu'il va éprouver, et

c'est seulement lorsque ses masses sont à bonne portée qu'ils les

foudroient avec l'artillerie et la mousqueterie, ce qui étonne et

ébranle les soldats de leurs adversaires!... Cette méthode, qui offre

peut-être quelques avantages, a souvent eu de bons résultats pour les

Russes; aussi le général Wittgenstein nous préparait-il une réception de

ce genre!...

Le cas me parut si grave que, sans montrer mon régiment, je le fis

rentrer dans la forêt et courus de ma personne au-devant du maréchal

Oudinot pour le prévenir de l'état des choses. Je le trouvai hors du

bois, dans une plaine, où, après avoir mis pied à terre et fait arrêter

ses troupes, il déjeunait fort tranquillement au milieu de son

état-major. Je m'attendais à ce que mon rapport le tirerait de cette

fausse sécurité, mais il me reçut d'un air incrédule, et, me frappant

sur l'épaule, il s'écria: «Allons, voilà Marbot qui vient de nous

trouver 30,000 hommes à étriller!» Le général Lorencez, gendre et chef

d'état-major du maréchal Oudinot, fut le seul à me croire; il avait été

jadis aide de camp d'Augereau et me connaissait de longue date. Il prit

donc ma défense, en faisant observer que lorsqu'un chef de corps disait:

«_J'ai vu_», il devait être cru, et que négliger les avertissements des

officiers des troupes légères était s'exposer à de grands revers. Ces

observations du chef d'état-major ayant fait réfléchir le maréchal, il

commençait à me questionner sur la présence de l'ennemi, présence dont

il paraissait douter encore, lorsqu'un capitaine d'état-major, M.

Duplessis, arrivant tout essoufflé, vient dire qu'il a parcouru tous les

environs, pénétré même dans la forêt, et qu'il n'a pas vu un seul Russe!

En entendant ce rapport, le maréchal et son état-major se prirent à rire

de mes craintes, ce qui m'affecta vivement. Néanmoins, je me contins,

certain que, sous peu, la vérité serait connue.

En effet, le déjeuner terminé, on se remet en marche, et je retourne à

mon régiment qui faisait l'avant-garde. Je le dirige encore à travers

bois, comme j'avais fait la première fois, car je prévoyais ce qui

allait arriver dès que nous déboucherions en face de la position

ennemie. Malgré mes observations, Oudinot voulut suivre une très large

route tirée au cordeau qui traverse la forêt; mais à peine approchait-il

de la lisière, que les ennemis, apercevant le groupe nombreux formé par

son état-major, font un feu roulant de leurs canons qui, placés en face

de la grande route, l'enfilent de plein front et portent le désordre

dans l'escadron doré, naguère si joyeux! Heureusement, les boulets

n'atteignirent aucun homme; mais le cheval du maréchal fut tué, ainsi

que celui de M. Duplessis et beaucoup d'autres!... J'étais suffisamment

vengé; aussi, j'avoue à ma honte que j'eus peine à cacher la

satisfaction que j'éprouvais en voyant tous ceux qui avaient ri de mon

rapport et traité de fantaisies tout ce que j'avais dit sur la présence

de l'ennemi, se disperser en courant sous une grêle de boulets et sauter

les fossés à qui mieux mieux, pour chercher un refuge derrière les

grands sapins! Le bon général Lorencez, que j'avais engagé à rester dans

la forêt, rit beaucoup de cette scène. Je dois au maréchal Oudinot la

justice de dire que, à peine remonté à cheval, il vint à moi pour

m'exprimer les regrets qu'il éprouvait de ce qui s'était passé pendant

le déjeuner, et m'engager à lui donner des renseignements sur la

position des Russes et à lui indiquer les passages de la forêt par

lesquels il pourrait diriger ses colonnes d'infanterie sans trop les

exposer au canon.

Plusieurs officiers du 23e qui avaient, ainsi que moi, parcouru le bois

le matin, furent chargés de conduire les divisions. Celles-ci furent

néanmoins reçues à leur débouché par une canonnade terrible, ce qui

aurait pu être évité si, averti comme on l'était de la présence des

Russes, on eût manœuvré pour tourner un de leurs flancs, au lieu de

marcher sans précaution vers leur front. Je fus ainsi contraint, une

fois sorti de la forêt, d'attaquer la position par le point le mieux

défendu, et de prendre le taureau par les cornes!

Quoi qu'il en soit, nos braves troupes ayant abordé l'ennemi avec une

grande résolution, elles le repoussèrent de toutes parts, et, après deux

heures de combat, il effectua sa retraite. Elle n'était pas sans dangers

pour lui, car, pour l'opérer, il devait passer par la ville et traverser

le pont d'un ruisseau fort encaissé. Cette opération, toujours fort

difficile quand on doit la faire en combattant, commença d'abord avec

ordre; mais notre artillerie légère ayant pris position sur une hauteur

qui domine la ville, son feu redoublé porta bientôt le désordre dans les

masses ennemies, qui se précipitèrent à la débandade vers le pont. Au

lieu de reformer les rangs après l'avoir passé, on les voyait fuir

tumultueusement dans les plaines de la rive opposée, où leur retraite se

changea bientôt en déroute! Un seul régiment d'infanterie russe, celui

de Toula, tenait encore ferme à l'entrée du pont du côté de la ville. Le

maréchal Oudinot désirait vivement forcer ce défilé pour aller compléter

sa victoire sur les troupes qui fuyaient dans les plaines au delà du

ruisseau; mais nos colonnes d'infanterie touchant à peine les faubourgs,

il leur fallait au moins un quart d'heure pour arriver devant le pont,

et les moments étaient précieux.

Mon régiment, qui avait fait une charge heureuse à l'entrée de la ville,

se trouvait réuni sur la promenade, peu éloignée du ruisseau. Le

maréchal me fait dire de l'amener au galop, et, à peine arrivé, il

m'ordonne de charger sur les bataillons ennemis qui couvrent le pont, de

le traverser et de me lancer ensuite dans la plaine à la suite des

fuyards. Les militaires expérimentés savent combien il est difficile

pour la cavalerie d'enfoncer de braves fantassins résolus à se bien

défendre dans les rues d'une ville! Je compris toute l'étendue des

périls de la mission qui m'était imposée; il fallait obéir sur-le-champ;

je savais d'ailleurs que c'est par les premières impressions de combat

qu'un chef de corps se place bien ou mal dans l'esprit de sa troupe. La

mienne était composée de braves guerriers. Je les enlève rapidement au

galop et fonds à leur tête sur les grenadiers russes, qui nous reçurent

en croisant bravement la baïonnette. Ils furent néanmoins enfoncés du

premier choc, tant notre élan avait été impétueux! Dès que nous eûmes

pénétré dans les rangs ennemis, mes terribles chasseurs, se servant avec

dextérité de la pointe de leurs sabres, firent une affreuse boucherie!

Les ennemis se retirèrent sur le tablier du pont, où nous les suivîmes

de si près que, arrivés de l'autre côté, ils cherchèrent vainement à se

reformer; ils ne purent y parvenir, nos cavaliers étant mêlés avec eux

et tuant tout ce qu'ils pouvaient atteindre. Le colonel russe tomba

mort. Alors son régiment, découragé, n'étant plus commandé et voyant

accourir les voltigeurs français, qui arrivaient déjà au pont, mit bas

les armes! Je perdis sept hommes tués et eus une vingtaine de blessés.

Nous prîmes un drapeau et fîmes 2,000 prisonniers. Après ce combat, je

me lançai avec mon monde dans la plaine, où nous prîmes un grand nombre

de fuyards, plusieurs canons et beaucoup de chevaux.

Le maréchal Oudinot, qui, du haut de la ville, avait été témoin de

l'affaire, vint complimenter le régiment, pour lequel il eut depuis ce

jour une prédilection particulière. Il la méritait à tous égards.

J'étais fier de commander de tels soldats, et lorsque le maréchal

m'annonça qu'il allait demander pour moi le grade de colonel, je

craignais que l'Empereur, renonçant à sa première combinaison, ne me

donnât le premier régiment vacant. Étrange bizarrerie des choses

humaines! Le beau combat de Wilkomir, où le 23e s'était couvert de

gloire, fut sur le point de devenir plus tard la cause de sa perte,

parce que le courage qu'il avait montré dans cette occasion le fit

choisir pour une opération matériellement impraticable, dont je parlerai

sous peu. Mais revenons à Wilna, où l'Empereur commençait à rencontrer

quelques-unes des difficultés qui devaient faire échouer sa gigantesque

entreprise.

La première fut d'organiser la Lithuanie, que nous venions de conquérir.

Cette organisation devait être faite de manière à nous attacher non

seulement les provinces encore occupées par les Russes, mais de plus

celles du duché de Posen et de la Galicie que d'anciens traités avaient

incorporées à la Prusse et à l'Autriche, alliées de Napoléon, qui avait

en ce moment tant d'intérêt à les ménager!

Les seigneurs les plus ardents des diverses parties de la Pologne

faisaient proposer à Napoléon de soulever toutes les provinces et de

mettre à son service plus de 300,000 hommes, le jour où il déclarerait

_officiellement_ que tous les partages subis par leur pays étaient

annulés et que le royaume de Pologne était _reconstitué!_ Mais

l'empereur des Français, tout en reconnaissant les avantages qu'il

pourrait recueillir de cette levée de boucliers, ne se dissimulait pas

qu'elle aurait pour premier résultat de le mettre en guerre avec la

Prusse et l'Autriche, qui, plutôt que de se voir arracher d'immenses et

belles provinces, joindraient leurs armées à celles des Russes. Mais il

craignait surtout l'inconsistance de la nation polonaise, qui, après

l'avoir engagé contre les trois plus grandes puissances du Nord, ne

tiendrait peut-être pas ses promesses d'aujourd'hui. L'Empereur répondit

donc qu'il ne reconnaîtrait le royaume de Pologne que lorsque les

populations de ces vastes contrées se seraient montrées dignes d'être

indépendantes en se soulevant contre leurs oppresseurs. On tournait

ainsi dans un cercle vicieux, Napoléon ne voulant reconnaître la Pologne

qu'autant qu'elle se soulèverait, et les Polonais ne voulant agir

qu'après la reconstitution de leur nationalité. Au surplus, ce qui

prouverait que l'Empereur, en portant la guerre en Russie, n'avait

d'autre but que le rétablissement du blocus continental, c'est qu'il

n'avait fait conduire sur le Niémen aucun approvisionnement de fusils ni

d'habits pour armer et équiper les troupes que les Polonais eussent dû

mettre sur pied.

Quoi qu'il en soit, quelques seigneurs influents, voulant forcer la

main à Napoléon et l'engager malgré lui, se constituèrent à Varsovie en

Diète nationale, à laquelle vinrent se joindre un petit nombre de

députés de plusieurs cercles. Le premier acte de cette assemblée ayant

été de proclamer _la reconstitution et l'indépendance de l'ancien

royaume de Pologne_, le retentissement de cette patriotique déclaration

fut immense dans toutes les provinces, qu'elles fussent devenues russes,

prussiennes ou autrichiennes. On crut pendant quelques jours à un

soulèvement général, qu'eût probablement appuyé Napoléon; mais cette

exaltation irréfléchie dura peu chez les Polonais, dont à peine quelques

centaines vinrent se joindre à nous. Le refroidissement devint tel que

la ville et le cercle de Wilna ne purent fournir que vingt hommes pour

la garde d'honneur de Napoléon. Si les Polonais avaient déployé à cette

époque la centième partie de l'énergie et de l'enthousiasme dont ils

firent preuve lors de l'insurrection de 1830-1831, ils auraient

peut-être recouvré leur indépendance et leur liberté. Mais loin de venir

en aide aux troupes françaises, ils leur refusaient les choses les plus

indispensables, et, dans le cours de cette campagne, nos soldats durent

souvent s'emparer de force des vivres et des fourrages, que les

habitants et surtout les seigneurs nous cachaient, et livraient

cependant à la première réquisition des Russes, leurs persécuteurs.

Cette partialité en faveur de nos ennemis révoltait les soldats

français, ce qui donna lieu à quelques scènes fâcheuses que M. de Ségur

qualifie d'_affreux pillage!_ Il n'est cependant pas possible d'empêcher

de malheureux soldats harassés de fatigue et auxquels on ne fait aucune

distribution, de s'emparer du pain et des bestiaux dont ils ont besoin

pour vivre.

La nécessité de maintenir l'ordre dans les provinces occupées par son

armée amena, malgré tout, l'Empereur à nommer des préfets et des

sous-préfets, choisis parmi les Polonais les plus éclairés; mais leur

administration fut illusoire et ne rendit aucun service à l'armée

française. La cause principale de l'apathie des Polonais lithuaniens

provenait de l'attachement intéressé des grands pour le gouvernement

russe, qui assurait leurs droits sur les paysans dont ils craignaient

l'affranchissement par les Français, car tous ces nobles polonais, qui

parlaient sans cesse de _liberté_, tenaient les paysans dans le plus

rude servage!

Quoique l'agglomération des troupes françaises sur leurs frontières eût

dû faire pressentir aux Russes le commencement prochain des hostilités,

ils n'en avaient pas moins été surpris par le passage du Niémen, qu'ils

n'avaient défendu sur aucun point. Leur armée s'était mise en retraite

sur la Düna, sur la rive gauche de laquelle ils avaient construit, à

Drissa, un immense camp retranché. De toutes parts les divers corps

français suivaient les colonnes ennemies. Le prince Murat commandait la

cavalerie de l'avant-garde, et chaque soir il atteignait l'arrière-garde

des Russes; mais, après avoir soutenu un léger engagement, celle-ci

s'éloignait à marches forcées pendant la nuit, sans qu'il fût possible

de l'amener à un combat sérieux.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 46 / 84 题