Revue de l'Empereur.--L'armée sur le Niémen.--Un mot sur les historiens
de la campagne de 1812.--Efforts des Anglais pour nous isoler.--Attitude
de Bernadotte.--Dispositions de la Pologne.
L'Empereur, ayant quitté Dresde le 29 juillet, se dirigea vers la
Pologne par Danzig et la vieille Prusse, que traversaient en ce moment
ses troupes, qu'il passait en revue à mesure qu'il les rencontrait.
D'après l'organisation de l'armée, le 23e de chasseurs à cheval se
trouvait embrigadé avec le 24e de la même arme. Le général Castex eut le
commandement de cette brigade qui fit partie du 2e corps d'armée, placé
sous les ordres du maréchal Oudinot. Je connaissais depuis longtemps le
général Castex, excellent homme, qui fut parfait pour moi pendant toute
la campagne. Le maréchal Oudinot m'avait vu au siège de Gênes, auprès de
mon père, ainsi qu'en Autriche, lorsqu'en 1809 j'étais aide de camp du
maréchal Lannes; il me traita avec beaucoup de bonté.
Le 20 juin, le 2e corps reçut l'ordre de s'arrêter à Insterburg pour y
être passé en revue par l'Empereur. Ces solennités militaires étaient
toujours attendues avec impatience par les individus qui espéraient
participer aux faveurs distribuées dans ces réunions par Napoléon.
J'étais de ce nombre, et je me croyais d'autant plus certain d'être
nommé colonel du régiment que je commandais provisoirement, qu'outre
les promesses que l'Empereur m'avait faites à ce sujet, le général
Castex et le maréchal Oudinot m'avaient prévenu qu'ils allaient me
proposer _officiellement_ et qu'ils croyaient que M. de La Nougarède
allait être placé comme général à la tête d'un des grands dépôts de
remonte qu'on devait établir sur les derrières de l'armée. Mais la
fatalité qui, quelques mois avant, avait reculé si souvent la délivrance
de mon brevet de chef d'escadrons, me poursuivit de nouveau pour
l'obtention de celui de colonel.
Les revues étaient des examens sévères que l'Empereur faisait soutenir
aux chefs de ses régiments, surtout à la veille d'une entrée en
campagne; car, outre les questions d'usage sur la force numérique en
hommes et en chevaux, l'armement, etc., il en adressait, coup sur coup,
une foule d'imprévues, auxquelles on n'était pas toujours préparé à
répondre. Par exemple: «Combien avez-vous d'hommes de tel département
depuis deux ans? Combien de mousquetons provenant de Tulle ou de
Charleville? Combien avez-vous de chevaux normands? Combien de bretons?
Combien d'allemands? Quelle quantité la compagnie que voilà a-t-elle de
triples chevrons? Combien de doubles et de simples? Quelle est la
moyenne de l'âge de tous vos soldats? de vos officiers? de vos chevaux?
etc...»
Ces questions, toujours faites d'un ton bref des plus impératifs,
accompagné d'un regard perçant, décontenançaient bien des colonels, et
cependant, malheur à celui qui hésitait à répondre: il était mal noté
dans l'esprit de Napoléon! Je m'étais si bien préparé que j'eus réponse
à tout, et l'Empereur, après m'avoir complimenté sur la belle tenue du
régiment, allait probablement me nommer colonel et élever au grade de
général M. de La Nougarède, lorsque celui-ci, les jambes enveloppées de
flanelle, s'étant fait hisser à cheval pour suivre de loin les
mouvements de son régiment que je commandais à sa place, s'entendant
appeler, s'approcha de Napoléon et l'irrita par une demande maladroite
en faveur d'un officier, son parent, indigne de tout intérêt. Cette
demande souleva une tempête dont j'éprouvai le contre-coup. Napoléon se
mit dans une colère des plus violentes, ordonna à la gendarmerie de
chasser de l'armée l'officier dont on lui parlait, et, laissant M. de La
Nougarède atterré, il s'éloigna au galop. Ainsi La Nougarède ne fut
point fait général.
Le maréchal Oudinot ayant suivi l'Empereur pour lui demander ses ordres
relativement au 23e de chasseurs, Sa Majesté répondit: «Que le chef
d'escadrons Marbot continue à le commander.» Avant d'obtenir le grade de
colonel, je devais recevoir encore une nouvelle et grave blessure!
Pour rendre justice à M. de La Nougarède, je dois dire qu'il m'exprima
de la manière la plus loyale les regrets qu'il éprouvait d'être la cause
involontaire du retard apporté à mon avancement. La fâcheuse position de
cet homme estimable m'inspirait un vif intérêt, car il craignait d'avoir
perdu la confiance de l'Empereur et, par suite de ses infirmités, ne
pouvait se remettre bien dans l'esprit de Sa Majesté par sa conduite
dans les combats qui devaient avoir lieu.
J'avais été assez heureux, le jour de la revue, pour que l'Empereur eût
accordé tout l'avancement et toutes les décorations que j'avais demandés
pour les officiers, sous-officiers et soldats du 23e et, comme la
reconnaissance qui résulte de ces faveurs remonte toujours au chef qui
les a fait obtenir, l'influence que je commençais à prendre sur le
régiment s'en accrut beaucoup et calma les regrets que j'éprouvai de
n'avoir pas obtenu le grade dont je remplissais les fonctions.
Je reçus à cette époque une lettre du maréchal Masséna et une autre de
Mme la maréchale, me recommandant, le premier, M. Renique; la seconde,
son fils Prosper. Je fus très sensible à cette double démarche, et y
répondis comme je le devais, en acceptant dans mon régiment ces deux
capitaines. Toutefois, Mme la maréchale n'ayant pas persisté dans ses
intentions, Prosper Masséna ne vint point en Russie, et il n'aurait pu,
du reste, en supporter le rude climat.
L'armée allait bientôt toucher à la frontière de l'empire russe et
revoir le Niémen, sur lequel nous nous étions arrêtés en 1807.
L'Empereur disposa ses troupes sur la rive gauche de ce fleuve dans
l'ordre suivant: d'abord, à l'extrême droite,, le corps autrichien du
prince de Schwartzenberg, s'appuyant sur la Galicie vers Drogitchin. À
la gauche de Schwartzenberg, le roi Jérôme avait rassemblé, entre
Bialystok et Grodno, deux corps d'armée considérables. À côté d'eux, le
prince Eugène de Beauharnais réunissait, à Prenn, 80,000 hommes.
L'Empereur était au centre, en face de Kowno, avec 220,000 combattants,
commandés par Murat, Ney, Oudinot, Lefebvre et Bessières. La garde
faisait partie de cette immense réunion de troupes. Enfin, à Tilsitt, le
maréchal Macdonald, avec 35,000 Prussiens, formait l'aile gauche, ainsi
que je l'ai déjà dit. Le Niémen couvrait le front de l'armée russe,
forte d'environ 400,000 hommes commandés par l'empereur Alexandre, ou
plutôt par Benningsen, son chef d'état-major. Ces forces étaient
divisées en trois corps principaux, commandés par les généraux
Bagration, Barclay de Tolly et Wittgenstein.
Quatre historiens ont écrit sur la campagne de 1812. Le premier fut
Labaume, ingénieur-géographe français, c'est-à-dire appartenant à un
corps qui, bien que dépendant du ministère de la guerre, n'allait point
au combat et ne suivait les armées que pour lever des plans. Labaume
n'avait jamais commandé les troupes et n'avait pas la connaissance
pratique de l'art militaire; aussi ses jugements sont-ils presque
toujours inexacts, quand ils ne font pas tort à l'armée française.
Cependant, l'ouvrage de Labaume ayant paru peu de temps après la paix de
1814 et la rentrée de Louis XVIII, l'esprit de parti et le désir d'avoir
des renseignements sur les terribles événements de la récente campagne
de Russie lui donnèrent une célébrité d'autant plus grande que personne
ne s'occupa de réfuter ce livre, et que le public s'habitua à considérer
son contenu comme des vérités incontestables.
La seconde relation publiée sur la campagne de 1812 est du colonel
Boutourlin, aide de camp de l'empereur Alexandre. Cet ouvrage, bien
qu'écrit par un ennemi, contient des appréciations sages, et si la
narration de l'auteur n'est pas exacte sur tous les points, c'est que
les documents lui ont manqué, car il est impartial, et il a fait tout ce
qui dépendait de lui pour découvrir la vérité; aussi Boutourlin est-il
généralement estimé, car il a écrit en homme d'honneur.
Le libelle de Labaume était déjà oublié lorsque, en 1825, par conséquent
après le décès de l'Empereur, le général comte de Ségur publia une
troisième relation de la campagne de 1812. L'esprit de son ouvrage
affligea plus d'un survivant de cette campagne, et nos ennemis l'ont
eux-mêmes qualifié de _roman militaire_. M. de Ségur eut cependant un
immense succès, tant à cause de la pureté et de l'élégance de son style
que par suite de l'accueil que lui firent la cour et le parti
ultra-royaliste. Les anciens officiers de l'Empire, se trouvant
attaqués, chargèrent le général Gourgaud de répondre à M. de Ségur; il
le fit avec succès, mais d'une façon trop acerbe, ce qui occasionna un
duel entre lui et M. de Ségur, qui fut blessé. Il faut convenir que si
ce dernier se montre peu favorable à Napoléon et à son armée, le général
Gourgaud est trop louangeur pour l'Empereur, car il ne veut reconnaître
aucune de ses fautes!...
Je n'ai certainement pas l'intention d'écrire une nouvelle relation de
la campagne de 1812, mais je crois devoir en rappeler les faits
principaux, puisqu'ils font partie essentielle de l'époque à laquelle
j'ai vécu, et que plusieurs se rattachent à ce qui m'est advenu; mais,
dans cette analyse succincte, je veux éviter les deux excès contraires
dans lesquels sont tombés Ségur et Gourgaud. Je ne serai ni détracteur
ni flatteur: je serai véridique.
Au moment où les deux puissants empires d'Europe allaient
s'entre-choquer, l'Angleterre, alliée naturelle de la Russie, dut faire
tous ses efforts pour l'aider à repousser l'invasion que l'empereur des
Français allait faire sur son territoire. En prodiguant l'or aux
ministres turcs, le cabinet anglais parvint à faire conclure la paix
entre le sultan et la Russie, ce qui permettait à celle-ci de rappeler
dans ses États l'armée qu'elle avait sur la frontière de Turquie, armée
qui joua un rôle immense dans la guerre contre nous. L'Angleterre avait
également ménagé la paix entre l'empereur Alexandre et la Suède, alliée
naturelle de la France, sur laquelle Napoléon devait d'autant plus
compter que Bernadotte venait d'en être nommé prince héréditaire et
qu'il gouvernait le pays pour le vieux roi, son père adoptif.
Je vous ai fait connaître précédemment par quel concours de
circonstances bizarres Bernadotte fut élevé au rang d'héritier
présomptif de la couronne de Suède. Le nouveau prince suédois, après
avoir assuré qu'il resterait Français par le cœur, se laissa cependant
séduire ou intimider par les Anglais, auxquels il eût été d'ailleurs
facile de le renverser. Il sacrifia les véritables intérêts de sa patrie
adoptive en se laissant dominer par l'Angleterre et en s'alliant avec la
Russie dans une entrevue avec l'empereur Alexandre. Cette rencontre eut
lieu à Abo, petite ville de la Finlande. Les Russes venaient de
conquérir cette province et promettaient à la Suède de l'en dédommager
par la cession de la Norvège qu'on arracherait au Danemark, trop fidèle
allié de la France. Ainsi Bernadotte, loin de s'appuyer sur nos armées
du Nord pour se faire restituer ses provinces, consacrait, au contraire,
ces empiétements en se rangeant parmi les alliés des Russes!
Si Bernadotte eût agi de concert avec nous, la position topographique de
la Suède eût merveilleusement servi nos intérêts communs. Cependant, le
nouveau prince ne prit pas encore entièrement parti contre nous; il
voulait savoir de quel côté serait la victoire et ne se prononça que
l'année suivante. Privé de l'appui de la Turquie et de la Suède, sur
lesquelles il avait compté pour contenir les armées russes, Napoléon ne
pouvait avoir d'autres alliés dans le Nord que les Polonais. Mais ce
peuple turbulent, dont les aïeux n'avaient pu s'accorder lorsqu'ils
formaient un seul État indépendant, n'offrait aucun appui moral ni
physique.
En effet, la Lithuanie et autres provinces qui forment plus du tiers de
l'ancienne Pologne, soumises depuis près de quarante ans à la Russie,
avaient presque entièrement perdu le souvenir de leur antique
constitution et se considéraient comme russes depuis de longues années.
La noblesse envoyait ses fils dans les armées du Czar, auquel
l'habitude les avait trop attachés pour qu'on pût espérer les voir se
joindre aux Français. Il en était de même des autres Polonais, que
divers partages avaient jadis séparés de la mère patrie pour les
soumettre à l'Autriche et à la Prusse. Ils marchaient bien contre la
Russie, mais c'était par obéissance et sous les drapeaux de leurs
nouveaux souverains. Ils n'éprouvaient ni amour ni enthousiasme pour
l'empereur Napoléon, et craignaient de voir leurs propriétés dévastées
par la guerre. Le grand-duché de Varsovie, cédé en 1807 au roi de Saxe
par le traité de Tilsitt, était la seule province de l'ancienne Pologne
qui eût conservé un reste d'esprit national et se fût un peu attachée à
la France. Mais de quelle utilité un si petit État pouvait-il être pour
les grandes armées de Napoléon?
Néanmoins celui-ci, plein de confiance dans ses forces comme dans son
génie, résolut de franchir le Niémen. En conséquence, le 23 juin,
l'Empereur, accompagné du général Haxo et se couvrant du bonnet et du
manteau d'un Polonais de sa garde, parcourut les bords du Niémen. Le
soir même, à dix heures, il fit commencer le passage de ce fleuve sur
plusieurs ponts de bateaux, dont les plus importants avaient été jetés
en face de la petite ville russe de Kowno, que nos troupes occupèrent
sans éprouver aucune résistance.