La guerre devient inévitable.--Avertissements donnés à Napoléon.--La
Cour impériale à Dresde.--Vice de composition de l'armée et des divers
corps.
Le motif le plus puissant qui portât l'Empereur à faire la guerre à la
Russie était le désir de la ramener à l'exécution du traité signé à
Tilsitt en 1807, traité par lequel l'empereur Alexandre s'était engagé à
fermer tous les ports de ses États à l'Angleterre, ce qui n'avait jamais
été pratiqué que d'une manière fort imparfaite. Napoléon pensait avec
raison qu'il ruinerait les Anglais, peuple essentiellement fabricant et
marchand, s'il parvenait à détruire leur négoce avec le continent
européen; mais l'exécution de ce projet gigantesque offrait de si
grandes difficultés, que l'ancienne France, seule, était vraiment
soumise aux restrictions commerciales; encore, les licences, dont j'ai
parlé plus haut, y faisaient-elles d'énormes brèches. Quant à l'Italie,
à l'Allemagne et aux provinces Illyriennes, le système continental, bien
qu'établi par décret impérial, n'y était appliqué qu'illusoirement, tant
à cause de retendue des côtes que par la connivence et le défaut de
surveillance de ceux qui administraient ces vastes contrées; aussi
l'empereur de Russie répondait-il aux sommations que la France lui
faisait d'interdire toute relation commerciale avec l'Angleterre, en
signalant cet état d'exception presque général en Europe. Mais la
véritable cause du refus qu'opposait Alexandre aux prétentions de
Napoléon était la crainte qu'il éprouvait d'être assassiné comme lavait
été l'empereur Paul, son père, auquel on reprochait d'avoir blessé
l'amour-propre national en s'alliant à la France, et, en second lieu,
d'avoir détruit le commerce russe en déclarant la guerre à l'Angleterre.
Or, Alexandre commençait à comprendre qu'il s'était déjà aliéné les
esprits par la déférence et l'amitié qu'il avait témoignées à Napoléon
dans les entrevues d'Erfurt et de Tilsitt; et il devait craindre,
maintenant, de leur fournir un nouveau grief par la suspension de tout
commerce avec l'Angleterre, seul débouché par lequel la noblesse russe
pouvait écouler les produits encombrants de ses immenses propriétés et
s'assurer ses revenus. La mort de Paul Ier prouvait bien à quels dangers
l'empereur de Russie s'exposait en prenant une pareille mesure.
Alexandre devait craindre d'autant plus, qu'il voyait encore près de lui
les officiers qui avaient entouré son père; de ceux-là était Benningsen,
son chef d'état-major.
Napoléon ne tenait pas assez compte des difficultés de cette situation,
en menaçant Alexandre de la guerre s'il n'accédait pas à ses désirs.
Cependant, en apprenant les pertes subies et les revers essuyés en
Espagne et en Portugal, il semblait hésiter à s'engager dans une guerre
dont le résultat lui paraissait fort incertain. Je tiens du général
Bertrand que Napoléon a souvent répété à Sainte-Hélène que sa seule
pensée fut d'abord d'effrayer l'empereur Alexandre, afin de l'amener à
l'exécution du traité: «Nous étions, disait-il, comme deux maîtres
d'égale force qu'on croit prêts à en venir aux mains, mais qui, n'en
ayant envie ni l'un ni l'autre, se menacent de l'œil et du fer en
avançant à petits pas, chacun d'eux ayant l'espoir que son adversaire
reculera par crainte de croiser l'épée!...» Mais la comparaison de
l'Empereur n'était pas exacte, car l'un des deux maîtres d'armes avait
derrière lui un précipice sans fond, prêt à l'engloutir au premier pas
qu'il ferait en arrière; ainsi placé entre une mort ignominieuse et la
nécessité de combattre avec des chances de succès, il devait prendre ce
dernier parti. Telle était la situation d'Alexandre, situation encore
aggravée par les manœuvres auxquelles l'Anglais Wilson se livrait auprès
du général Benningsen et des officiers de son état-major.
L'empereur Napoléon hésitait encore et semblait vouloir écouter les
sages avis de Caulaincourt, son ancien ambassadeur à Saint-Pétersbourg.
Il voulut même interroger plusieurs officiers français qui avaient
habité quelque temps la Russie et en connaissaient la topographie et les
ressources. Parmi eux se trouvait le lieutenant-colonel de Ponthon, qui
avait été du nombre des officiers du génie que Napoléon, lors du traité
de Tilsitt, avait, sur les instances d'Alexandre, autorisés et même
invités à passer quelques années au service de la Russie. C'était un
homme des plus capables et des plus modestes. Attaché au service
topographique de Napoléon, il n'eût pas cru pouvoir émettre spontanément
son avis sur les difficultés qu'éprouverait une armée portant la guerre
dans l'empire russe; mais lorsque l'Empereur le questionna, de Ponthon,
en homme d'honneur, tout dévoué à son pays, crut devoir dire la _vérité_
tout entière au chef de l'État, et, sans craindre de lui déplaire, il
lui signala tous les obstacles qui s'opposeraient à son entreprise. Les
principaux étaient: l'apathie et le défaut de concours des provinces
lithuaniennes assujetties depuis de longues années à la Russie; la
résistance fanatique des anciens Moscovites; la rareté des vivres et
fourrages; des contrées presque désertes qu'il faudrait traverser; des
routes impraticables pour l'artillerie après une pluie de quelques
heures; mais il appuya surtout sur les rigueurs de l'hiver et
l'impossibilité physique de faire la guerre lorsqu'on aurait atteint
l'époque des neiges, qui tombaient souvent dès les premiers jours
d'octobre. Enfin, en homme vraiment courageux, au risque de déplaire et
de compromettre son avenir, M. de Ponthon se permit de tomber aux genoux
de l'Empereur pour le supplier, au nom du bonheur de la France et de sa
propre gloire, de ne pas entreprendre cette dangereuse expédition, dont
il lui prédit toutes les calamités. L'Empereur, après avoir écouté avec
calme le colonel de Ponthon, le congédia sans faire aucune observation.
Il fut plusieurs jours rêveur et pensif, et le bruit se répandit que
l'expédition était ajournée. Mais bientôt M. Maret, duc de Bassano,
ramena l'Empereur à son premier projet, et l'on assura, dans le temps,
que le maréchal Davout ne fut point étranger à la résolution que prit
Napoléon de porter sa nombreuse armée d'Allemagne sur les rives du
Niémen, à l'extrême frontière de l'empire russe, afin de déterminer
Alexandre à obéir à ses sommations.
À compter de ce moment, bien que M. de Ponthon fût toujours attaché au
cabinet et suivît constamment l'Empereur, celui-ci ne lui adressa plus
la parole pendant tout le trajet du Niémen à Moscou, et lorsque, pendant
la retraite, Napoléon fut forcé de s'avouer à lui-même que les
prévisions de cet estimable officier ne s'étaient que trop vérifiées, il
évitait de rencontrer ses regards; néanmoins, il l'éleva au grade de
colonel.
Mais ne devançons pas le cours des événements et revenons aux
préparatifs que faisait Napoléon pour amener de gré ou de force la
Russie aux conditions qu'il voulait lui imposer.
Dès le mois d'avril, les troupes françaises cantonnées en Allemagne,
ainsi que celles des divers princes de la Confédération germanique
rangés sous la bannière de Napoléon, s'étaient mises en mouvement, et
leur marche vers la Pologne n'était ralentie que par la difficulté de se
procurer les moyens de nourrir leurs nombreux chevaux, les herbes et
même les blés étant à peine hors de terre, à cette époque, dans les
contrées du Nord. Cependant, l'Empereur quitta Paris le 9 mai, et,
accompagné de l'Impératrice, il se rendit à Dresde, où l'attendaient son
beau-père, l'empereur d'Autriche, et presque tous les princes
d'Allemagne, attirés, les uns par l'espoir de voir accroître l'étendue
de leurs États, les autres par la crainte de déplaire à l'arbitre de
leur destinée. Parmi les rois, le seul absent était le roi de Prusse,
parce que, ne faisant pas partie de la Confédération du Rhin, il n'avait
pas été appelé à cette réunion et n'osait s'y présenter sans
l'autorisation de Napoléon! Il la fit humblement solliciter, et, dès
qu'il l'eut obtenue, il s'empressa de venir augmenter la foule des
souverains qui s'étaient rendus à Dresde pour faire leur cour au
tout-puissant vainqueur de l'Europe.
Les protestations de fidélité et de dévouement qui furent alors
prodiguées à Napoléon l'étourdirent au point de lui faire commettre une
faute des plus graves dans l'organisation des contingents qui devaient
former la grande armée destinée à porter la guerre en Russie. En effet,
au lieu d'affaiblir les gouvernements d'Autriche et de Prusse, ses
anciens ennemis, en exigeant d'eux qu'ils lui fournissent la plus grande
partie de leurs troupes disponibles, que la prudence aurait dû l'engager
à faire marcher à l'avant-garde, tant pour épargner le sang français que
pour être à même de surveiller ses nouveaux et chancelants alliés, non
seulement Napoléon ne demanda que 30,000 hommes à chacune de ces
puissances, mais il en forma les deux ailes de son armée!... Les
Autrichiens, sous le prince Schwartzenberg, tinrent la droite en
Volhynie; les Prussiens, auxquels il donna pour chef un maréchal
français, Macdonald, occupèrent la gauche, vers l'embouchure du Niémen.
Le centre était composé des corps français et des contingents de la
Confédération du Rhin, dont la fidélité avait été éprouvée par les
campagnes d'Austerlitz, d'Iéna et de Wagram.
Le vice de cette organisation frappa beaucoup de bons esprits, qui
voyaient avec peine les ailes de la Grande Armée composées d'étrangers
restant sur les frontières de leurs pays respectifs et à même de former,
en cas de revers, deux armées sur nos derrières, lorsque notre centre,
composé de troupes sûres, se serait enfoncé dans l'Empire russe. Ainsi,
l'Autriche, qui avait 200,000 soldats sous les armes, n'en mettant que
30,000 à la disposition de Napoléon, en gardait 170,000 prêts à agir
contre nous en cas d'insuccès!... La Prusse, bien que moins puissante,
avait, outre son contingent, 60,000 hommes en réserve. On s'étonnait
donc que l'Empereur tînt si peu compte de ce qu'il laissait derrière
lui; mais sa confiance était si grande que le roi de Prusse l'ayant prié
de permettre que son fils aîné (le roi actuel)[2] fît la campagne auprès
de lui, en qualité d'aide de camp, Napoléon ne voulut pas y consentir.
Cependant ce jeune prince eût été un otage précieux, un gage bien sûr de
la fidélité de son père.
Pendant que les fêtes se succédaient à Dresde, les troupes de Napoléon
sillonnaient le nord de l'Allemagne. Déjà l'armée d'Italie, franchissant
les montagnes du Tyrol, se dirigeait sur Varsovie. Les 1er, 2e et 3e
corps français, commandés par les maréchaux Davout, Oudinot et Ney,
traversaient la Prusse pour marcher sur la Vistule. La Westphalie, la
Bavière, la Saxe, Bade, le Wurtemberg, ainsi que les autres confédérés
du Rhin, fournissaient leurs contingents, et l'Autriche, ainsi que la
Prusse, les avait imités. Mais, chose digne de remarque, tandis que les
généraux autrichiens exprimaient leur satisfaction d'unir leurs drapeaux
aux nôtres, les officiers subalternes et la troupe ne marchaient qu'à
regret contre la Russie. C'était tout le contraire dans le contingent
prussien: les généraux et les colonels se trouvaient humiliés d'être
dans l'obligation de servir leur vainqueur, tandis que les officiers des
rangs inférieurs et les soldats se félicitaient d'avoir l'occasion de
combattre à côté des Français, pour prouver que s'ils avaient été battus
dans la campagne d'Iéna, ce n'était pas faute de courage, mais parce que
leurs chefs les avaient mal dirigés.
Non seulement Napoléon avait encadré sa Grande Armée dans les
contingents autrichiens et prussiens, mais il avait affaibli le moral
des troupes françaises en les mêlant à des régiments étrangers. Ainsi,
le 1er corps, commandé par le maréchal Davout, comptait au 1er juin
67,000 hommes, sur lesquels 58,000 Français; le surplus était composé de
Badois, Mecklembourgeois, Hessois, Espagnols et Polonais. Le 2e corps,
aux ordres du maréchal Oudinot, se composait de 34,000 Français auxquels
on avait joint 1,600 Portugais, 1,800 Croates et 7,000 Suisses.
Le 3e corps, commandé par le maréchal Ney, était formé par 23,000
Français, 3.000 Portugais, 3,000 Illyriens et 14,000 Wurtembergeois. Les
4e et 6e corps, réunis sous les ordres du prince Eugène, étaient formés
de 77,000 hommes, sur lesquels 38,000 Français, 1,700 Croates, 1,200
Espagnols, 2,000 Dalmates, 20,000 Italiens et 12,000 Bavarois.
La réserve de cavalerie, commandée par Murat, comptait 44,000
combattants, sur lesquels il y avait 27,000 Français, 4,400 Prussiens,
600 Wurtembergeois, 1,100 Bavarois, 2,000 Saxons, 6,000 Polonais et
3,000 Westphaliens.
Je n'ai pas l'intention de donner ici la nomenclature des forces dont
Napoléon disposait au moment de son entrée en Russie; mais j'ai voulu
démontrer, par l'examen de l'état de situation de plusieurs corps
d'armée, à quel point l'élément français était mêlé aux étrangers, qui,
confondus eux-mêmes de la façon la plus hétérogène, sous le rapport du
langage, des mœurs, des habitudes et des intérêts, servirent tous fort
mal et paralysèrent souvent les efforts des troupes françaises. Ce fut
là une des principales causes des revers que nous éprouvâmes.